Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
9 juillet 2012 1 09 /07 /juillet /2012 12:45

Au milieu de la rue il y a un chien mort écrasé. Il me semble que c’est de lui que viennent ces gémissements pitoyables, aussi je m’approche et lui tends fraternellement la main. « Chien, lève-toi. Allons. Tu n’as rien. Tu vas vivre. » Le chien lève sa bonne tête noire et blanche vers moi et me jette un regard amusé : « Homme, tu n’as rien compris. C’est la mort. Et contre la mort il n’y a rien à faire. Ni miracles, ni tours de passe-passe. Tu es jeune. Avec tes mots. Tout cela est bien compréhensible. Je ne t’en veux pas. Mais va jouer ailleurs. »

Je reste un instant stupéfait. A vrai dire j’en sais long sur la mort. Beaucoup plus long qu’il n’est permis à mon âge. Je sais qu’à ce train-là le chien n’en a plus pour très longtemps à vivre. Qu’il me parle ne me pose pas de problème. Bien au contraire. Ce qui m’étonne c’est ce pessimisme. S’il n’en savait pas si long sur la mort, lui aussi, il ne fait aucun doute que ce chien, même aux trois quarts déchiqueté, pourrait bondir sur ses pattes intactes, me lécher joyeusement la main et pourquoi pas vivre. Avant que j’aie pu lui en faire la remarque le réveil sonne.

A vrai dire ce n’est pas le réveil. Il me semblait bien que c’étaient les vacances. Je pousse un gémissement heureux. Je laisse mes bras pendre du même côté du lit comme des racines. Je laisse mes yeux se refermer comme des huîtres et je tente de rentrer en contact avec le chien écrasé mais je ne sais plus dans quelle rue il est. C’est dommage. J’aurais pu me faire à peu de frais une bonne réputation de ressusciteur de chiens avec un peu plus d’organisation. On sonne à la porte de la maison. J’entends mon père aller ouvrir. Brève conversation sur le pas de la porte. Amusée, semble-t-il. La porte se referme. Des pas légers retraversent le jardin et s’éloignent dans la rue. La porte de ma chambre s’ouvre et mon père entre.
Tu dors, Alexandre ?
Non.
C’est dommage, je viens de dire à ton amie que tu dormais encore.
Ah bon ?
C’est une grande fille blonde, très polie, très jolie, qui vient de sonner à la porte. Elle a dit qu’elle partait en voyage.
Ah bon ?
Mais tu dors ?
Mais non, j’essaie de me réveiller.
Avec un peu de chance et de volonté, tu pourrais peut-être encore la rattrapper.
Bon.
Mon père s’en va réchauffer le café. Je m’assieds sur le bord du lit, les mains sur les yeux. Je réfléchis. Qui est mon amie, en ce moment ? Mh. Lucie ? Amaya ? Fatima? Marie? Céline? Valentine? Aurore ? Hélène ? Irène ? Anouchka ? Non, c’est Jeanne. Je me lève et j’agite les bras pour reprendre mes esprits. J’enfile mes vêtements qui me semblent étrangement étroits aux épaules et à la taille. Pour la longueur tout va bien, ou presque. Je descends les escaliers quatre à quatre.
Tu devrais quand même prendre le petit-déjeuner, dit mon père qui passe la tête par la porte de la cuisine.
Alors c’est qui, ton amie ? fait ma mère en peignoir qui passe aussi la tête par la porte de la cuisine, ce qui donne un drôle de totem quand j’y réfléchis.
Non, je vais la rattraper avant qu’elle parte en Australie.
Elle part en Australie, fait ma mère, déçue.
Je dis ça comme ça, je réponds sans émotion.
Elle ne part pas en Australie, fait ma mère, soulagée.
Je sors, c’est le printemps. Je n’avais pas encore remarqué. Le cèdre a plein de pousses vert clair au bout des branches. Les lilas sont en fleurs. Les nuages filent comme des goélettes. Tout ça sent très fort et donne envie de courir. Je pars pour remonter la rue de la Gruerie. Jeanne file à vélo mais j’ai toujours été le plus rapide sur la Gruerie. Je la rejoins avant qu’elle n’ait dépassé le troisième carrefour, dans la côte.
Alors ? Je croyais que tu dormais ?
Mon père est venu me tirer du lit pour que je te rattrape.
Et tu m’as rattrapée ?
On dirait bien, je dis en attrapant le guidon et en embrassant sa bouche de force.
Mais qu’est-ce qui te prend ?
J’en avais envie.
Ben dis donc. Et mon copain ?
Je l’avais oublié celui-là. Pour qui il se prend ?
Quoi ?!
C’est vrai, il est où ? je fais en regardant autour de moi.
Mais qu’est-ce que tu racontes, tu n’es pas bien aujourd’hui ? On dirait que tu as grandi. Et tu as laissé pousser ta moustache et ta barbe !
Ça c’est mon affaire. Il est où, ton copain, pour m’empêcher de t’embrasser ?
Qui dit qu’il faut qu’il t’empêche ?
C’est justement ce que j’essayais de te suggérer.
Eh bien c’est réussi, elle dit en poussant son vélo.
Je marche à côté d’elle sur la route bitumée qui monte atrocement. Il commence à faire drôlement chaud. Je regarde ses chevilles nues au dessus des soquettes bleues. Il y a un bruit de caterpillar dans l’air. Je lève la tête et je commente le spectacle de la colline.
C’est vraiment désolant, cette société.
Quelle société, Alex ?
Celle-là, je fais en montrant la pelleteuse jaune suspendue à la pente orange à cent mètres au dessus des tuiles rouges de la maison des parents de Jeanne.
Ah, celle-là, elle fait d’un air blasé en recommençant à pousser son vélo.
Je remarque qu’elle me jette des coups d’oeil de côté, comme pour vérifier quelque chose sans que je m’en aperçoive.
Dis donc, tu as vraiment grandi. On dirait que tu as pris dix ans en une nuit.
J’étais en train de sauver un chien quand tu m’as réveillé.
Toi et tes romans.
Si tu ne m’avais pas réveillé j’aurais pu le convaincre de ne pas mourir. J’aurais pu.
Jeanne lâche son vélo sur le bas-côté et se tourne vers un chêne, une main sur les yeux. Je la pousse derrière d’autres arbres.
Cette fois c’en est trop, Alex.
Qu’est-ce qui t’arrive, Jeanne ?
Tu me rappelles Ulysse.
Ah bon ? Ulysse... C’est ton copain ?
Non, c’était mon chien. Il est mort l’année dernière.
Il doit être plus heureux là-bas qu’ici avec le spectacle de ton copain.
Je te rappelle que mon copain n’est pas là, imbécile.
Bon, je dis. Et je pousse encore Jeanne derrière d’autres arbres et je commence à déboutonner son vieux chemisier blanc.
Mais qu’est-ce que tu fais ? demande-t-elle sans résister.
Je te déshabille, puisque ni Argos ni ton copain ne sont là.
Argos ?
C’était ton chien.
Ne te moque pas de mon chien.
Je ne me moque pas de ton chien mais Ulysse ce n’est pas un nom pour un chien. Tu n’aurais pas dû l’appeler comme ça et bref tu mérites une bonne punition. C’est moi, Ulysse. Argos, ça c’est un bon nom pour un chien.
Tu n’as pas le droit de débaptiser mon chien.
Je débaptise qui je veux. D’ailleurs toi aussi je te débaptise. Jeanne, ce n’est pas un nom pour une fille. Maintenant tu t’appelleras Pénélope ou même Guenièvre.
Guenièvre et Ulysse ! Tout un programme ! Ôte tes sales pattes de là.
Pour les mettre où ?
Il y a des endroits bien mieux que ça.
Elle me montre les endroits et on s’enfonce encore plus derrière les arbres.
Tu ne penses pas que quelqu’un va me piquer mon vélo ?
Si tu crois qu’Ulysse se préoccupait des vélos de ses copines.
Mon estomac se met à gémir.
Dis donc tu n’as pa-as man-angé-é.
Non-on.
Arrête, arrête. Viens manger à la maison je te présenterai à mes parents.
Bon.
Nous revenons sur la route quand elle a rajusté sa robe et fini de reboutonner son vieux chemisier.
Tu devrais mettre des vêtements plus récents.
Plus décents ?
Tu devrais mettre des vêtements de notre époque.
Tu vas les chercher où tes compliments ?
Je ne fais jamais de compliments aux méchantes filles qui trompent leur copain.
Elle se met à rire. Je me mets à pousser son vélo. Nous entrons dans leur jardin. Un chien sort sur le perron et nous observe en remuant la queue. Guenièvre ne l’a pas encore vu. Je m’arrête pour réfléchir. Elle me regarde comme si j’avais la rage.
C’est pas moi qu’il faut regarder, c’est ton chien.
Elle regarde enfin vers la maison et elle se fige comme si c’est lui maintenant qui a la rage.
Ce n’est pas possible ! Il est comme Ulysse... On dirait Ulysse ! Je vais devenir folle ! D’où vient ce chien ?!
Le chien fonce et vient me lécher les chaussures. J’ai l’impression qu’il me reconnaît.
C’est ton nouveau chien, dit la mère de Jeanne en sortant du garage. C’est ton père qui vient de le ramener. J’espère qu’il te plaît. On l’a appelé Argos, en souvenir d’Ulysse, je pense que c’est une bonne idée.
Moi aussi, je dis.
Moi non, dit ma copine.
Tant pis pour toi, je réponds sans faiblir, pendant que le chien se lève et pose tranquillement ses pattes dans mes mains pour se mettre à danser.

 

Noir & autres rêves éveillés, 2006

Partager cet article

Repost 0
Published by riverrun - dans Nouvelles
commenter cet article

commentaires