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20 avril 2013 6 20 /04 /avril /2013 09:41

 

 

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3 décembre 2007

Ibrahim K. m’a invité sur les hauteurs de la ville dans sa maison à moitié en ruines et nous passons le début de la soirée à refaire le monde. Il est assis dans un vieux fauteuil usé et confortable, le pied gauche posé sur un épais tapis afghan, la cheville droite posée sur le genou gauche, un verre de vin à la main. Ses cheveux épais et bouclés forment une masse noire qui se détache sur le mur blanchi à la chaux violemment éclairé derrière lui. Il est, comme à son habitude, d’humeur amère et enjouée à la fois. Il parle de la mort.

« J’ai laissé la plupart de mes livres à Cambridge et à D., en arrivant par bateau il y a maintenant plus de dix ans avec en tout et pour tout un imperméable, une paire de chaussures, une valise de vêtements anglais, une petite malle de cent livres en cinq langues et quinze mille marks. Le livre auquel je tenais le plus était Moby Dick. Il y avait des rumeurs, tu sais, un bateau avait coulé dans l‘Adriatique… Alors je l’avais roulé dans un foulard et j’avais mis le foulard dans un sac plastique étanche où j’avais laissé un peu d’air en me disant: on ne sait jamais, si le ferry est coulé, Moby Dick échappera peut-être au naufrage… Tu vois le genre d‘expédition… Mais que le ferry coule ou non, j’étais venu pour mourir. En revenant ici il ne s’agissait pas vraiment de commencer une nouvelle vie, mais d’en finir une en en sauvant d’autres. Si possible toutes les autres, bien sûr. Un rêve absurde qui, à moi-même, ne me semblait pas tout à fait raisonnable… Finalement, c’était à prévoir, j’ai perdu mon père, mes trois oncles, deux frères et cinq cousins, et moi qui étais venu prêt à me sacrifier pour ma famille, je suis encore là. J’avais vingt ans quand je suis parti en Angleterre. Trente lorsque je suis revenu ici. Et j’en ai maintenant près de quarante… Le résultat? Un vrai chaos… Mon père est mort à quarante-neuf ans et je suis plus vieux aujourd’hui que ne l’étaient mes deux frères aînés lorsqu’ils sont morts il y a huit ans. L’un de mes oncles tués était né trois jours avant moi, ce qui veut dire que j’ai maintenant sept ans de plus que lui. L’un de mes cousins est mort en bas âge et un autre à l’âge que j’aurai l’année prochaine… si je ne meurs pas avant bien sûr. Bref, dans la famille on aura toujours du mal avec le temps. Je veux dire, avec le temps officiel. Parce qu’il m’arrive de me réveiller le matin et de me demander sincèrement: Bon, faisons le point, qui est vivant et qui est mort? Qu’est-ce qui est fini, et qu’est-ce qui commence, et qu’est-ce qui a déjà commencé, et risque de bientôt finir? »

Il arbore presque toujours un sourire victorieux, surtout lorsqu’il est à la fois triste du passé, joyeux du présent, optimiste pour ses amis, pessimiste pour lui-même, parfaitement absurde et parfaitement serein.

« Tu te demandes parfois si tu as bien fait de revenir ici, K. ?

- Oh, j’ai bien fait. Qu’est-ce que j’aurais pu faire d’autre? Rester en Angleterre pour finir cette thèse bénie? Partir en Amérique, comme tous nos riches? La fable du nouveau monde?… Le naufrage des nouveaux riches?… Canapés cuir, téléviseurs extralarges, sports d’hiver dans les Rocheuses et Chrysler au garage dans la banlieue de Washington, comme mon cousin Ngadhnjim?… Bon… Presque tous les hommes de ma famille sont morts ou ont été blessés. Ça, c’est sûr. Mais nous avons sauvé toutes les femmes. Toutes. Pas une n’a été tuée, ni violée, ni blessée.

- Alors c’est une victoire?

- Elles ont vécu des choses terribles. Elles ont perdu leurs maris, leurs frères, leurs fils, leurs amoureux. Elles ont même parfois dû les déterrer, les reconnaître, les laver et les recoudre avant de les enterrer décemment. Certaines ont creusé dans des charniers sans retrouver leurs morts et ont longtemps espéré, j’ai même une sœur tout à fait bien dans sa tête qui a lavé et enterré deux cadavres qu’elle pensait pouvoir être ceux de son mari, et je lui donne tout à fait raison, on ne sait jamais, mais une seule fois un adolescent que l’on croyait assassiné et jeté dans une fosse est revenu plus tard après avoir accompagné sa petite amie en sûreté à l’étranger, qui a d’ailleurs fini par se marier avec un autre l‘année d‘après. Ce genre de sagas. Alors non, ce n’est pas une victoire. C’est simplement, pour nous tous, une vie au plus près de la mort. Mais après avoir vécu dix ans là-bas, de l’autre côté du décor, en Angleterre, je me demande si ce n’est pas ce genre de vie qu’on mène ici, dans la douleur et dans la… dans la joie d’échapper à la douleur, qui m’a gardé, moi, éveillé et intact. Oui, ça peut sembler une piètre consolation face au spectacle de cette tragédie mais pour moi ce n’est précisément pas un spectacle, ça se passe à l’intérieur de moi et je crois bien qu’ici je mourrai éveillé et intact. Alors que là-bas… Réfléchis bien… Je pense que je mourrais d’ennui en trois ans.

- Tu ne t’ennuies jamais ici?

- Presque pas. D’abord, ici la guerre n’est pas finie, contrairement à ce qu’on dit partout. D’ailleurs la guerre n’est jamais finie, tout simplement, nulle part: quand on a vécu une fois dans la guerre on n’en sort plus jamais, et surtout pas ici. La guerre a beau se déplacer, changer de style, tu vois, une fois qu’on y est entré, on y reste. On peut l’accepter ou non, l’assumer ou non, y survivre ou non, mais c’est une chose qu’on ne peut plus cesser de sentir. Et puis, je ne veux pas faire semblant d’être heureux ailleurs dans un monde entièrement… décoré, dans un monde où on fait tout pour maquiller la guerre, au lieu de rester ici pour savoir ce qui va se passer. Parce qu’ici tout a beau avoir été détruit et mes souvenirs ont beau me hanter jour et nuit, crois-moi si tu peux, Skender, mais c’est un nouveau monde!

- Je te crois.

- Ce sont de nouveaux temps… où l‘espoir est à nouveau possible, comme on dit. Ou plutôt non, pas l‘espoir. C’est une certitude et je la savoure dès maintenant: j’ai sauvé quelque chose, et puis ça dure.

- Qu’est-ce que tu as sauvé, K.?

- Je ne sais pas… J’ai sauvé ça: un temps nouveau.

- Un temps nouveau? Qu’est-ce que c’est? »

Il reste longtemps sans savoir quoi répondre.

« Je ne sais pas… Je regarde. »

Il sourit de plus belle.

« Je croyais que tu voulais évacuer ta famille de ce pays?

- Je le veux. Ce n’est pas un endroit sûr pour eux, ni surtout pour elles. Mais moi, qui n’ai ni femme ni enfant, je reste ici. »

Il nous reverse un verre de vin et enchaîne sans traîner sur une citation de l’épilogue de Moby Dick: « And I alone am escaped to tell thee, Ishmael.

- Mh. The drama’s done, Queequeg. Why then here does any one step forth?

- Because one did survive the wreck! »

Il lève son verre, très amusé: « Shëndeti tuaj, mon ami.

- Shëndeti tuaj, mikeshë. »

 

 

Je fais le tour du terrain enneigé et m’émerveille comme un gamin des empreintes solitaires que je laisse derrière moi. Je longe lentement la rivière à demi gelée, de plus en plus lentement, jambes fléchies, jusqu’à progresser pas à pas, puis presque immobile, en respirant profondément. Le temps et les sons comme toujours lorsque je me livre à cette sorte d’exercice s’allongent et s’approfondissent, se creusent comme une vague et lorsqu’il semble que cette vague ne viendra jamais, elle passe et le monde tout entier semble plonger paisiblement vers de nouveaux abîmes. J’ai longé quarante fois cette rivière et traversé ce jardin. Toujours, comme aujourd’hui, c’est comme la première fois. Ou plutôt c’est une première fois, car la nouveauté de l’endroit est elle-même nouvelle une autre première fois. Je ne me sens pourtant pas en terrain inconnu. Je me sens dans un temps inconnu, errant dans une sorte de richesse méprisée, de sagesse dédaignée et partout à portée de main, qui change à chaque instant le monde que je traverse.

Il faudrait de nouvelles cartes d’exploration pour les aventuriers à venir et dans ces grands espaces blancs où l’on écrivait autrefois terrae incognitae, ils écriraient maintenant: tempi incogniti. Et ce serait de ce côté-là qu’ils iraient.

 

 

Vers onze heures du soir une voiture passe en roulant au pas dans l’une des rues qui longent la petite propriété d’Ibrahim K. et lâche une première rafale d’une trentaine de balles sur la façade en faisant exploser la plupart des volets et des vitres du rez-de-chaussée. Mais nous sommes à l’étage. K. éteint les lumières, s’empare de la kalachnikov qu’il laisse toujours traîner à portée de main, répartit ses deux hommes aux autres coins de la maison et me tend un gros calibre semi-automatique en souriant: « En général ils ne passent qu’une fois, mais on ne sait jamais. » Je prends la fenêtre qu’il m’indique et qui donne sur l’autre rue, j’entrouvre les battants en laissant rentrer le froid glacial et j’attends quelques dizaines de secondes avant de voir réapparaître, à cinquante mètres, au coin d’une maison, un 4x4 noir d’où sortent le canon et le chargeur d’une kalachnikov. La voiture approche d’abord assez vite avant de ralentir brusquement en dérapant sur la neige et de tourner à gauche pour offrir au tireur un angle sur toute la façade. Je fais dériver le canon du Glock 37 pour les suivre, ils arrivent à vingt mètres et la kalachnikov ajuste mes fenêtres. Je lâche cinq balles, la kalachnikov rentre brusquement dans la voiture qui embraie et disparaît.

Avec les balles que tire ce pistolet, je viens de tuer ou de mutiler un homme. Je referme les battants, réenclenche le levier de sécurité de l’arme parfaitement entretenue d’Ibrahim K. et la pose sur le rebord de la fenêtre. Je repense aux trois hommes que j’ai vus abattus en pleine rue cet été, crânes explosés appuyés sur la brique. Je repense aux bras de Mira. Quand je lève les yeux, K. me regarde d’un air triste et calme.

« Thank you.

- You‘re welcome. »

 

 

Mon ami géologue Cavagni m’emmène voir la grotte découverte il y a quelques années dans les gorges voisines, où peut exceptionnellement nous faire entrer son amie Reina qui fait partie de l‘équipe d‘étude.

C’est la différence de température, l’hiver, entre l’intérieur et l’extérieur de la caverne qui a révélé, sous la forme d’un léger nuage de vapeur d’eau, l’existence de cette grotte à des spéléologues qui exploraient ces falaises il y a quinze ans. Après avoir enfilé nos combinaisons et changé de chaussures dans une sorte d’antichambre aménagée dans la pierre, nous entrons tous trois à la file indienne par une chatière transformée en boyau d‘accès. Nous n’avons pas échangé plus de trois phrases en nous retrouvant sur le petit parking au lever du soleil et nous nous taisons pendant quasiment toute la traversée de la grotte. En sortant du boyau Reina nous montre sur notre gauche, entre deux concrétions calcaires, un éboulement datant d’il y a plus de quatorze millénaires. C’était l’accès naturel à la grotte il y a trente et un mille ans, à une époque où la vallée au dehors et les plateaux environnants aujourd’hui couverts de chênes verts étaient peuplés de bouleaux et de pins, d’aurochs et de félins, de rhinocéros laineux et de chevaux, de rennes et d’hyènes, de mammouths et de loups, d’ours et de marmottes, tandis qu‘on dénombrait probablement moins de cinq cents chasseurs-cueilleurs répartis par groupes de vingt ou trente individus à deux cents kilomètres à la ronde.

Sur les parois des premières salles, des regroupements de taches rouges d’un mélange de sang, de graisse, d’urine, de résine et de pigments minéraux qui dessinent chacun le profil d’un aurochs ou d’un bison et où l’on aperçoit parfois, au milieu de ces taches faites en appliquant la paume d’une main sur le mur, une main positive entière, à cinq doigts, isolée.

Dans une vaste salle où se trouvait autrefois un large lac souterrain et où l‘on peut voir des dizaines de squelettes d‘ours, Cavagni me montre plusieurs longues dépressions creusées dans le sol lorsqu’ils venaient hiberner ici pendant des mois. Presque pas de peintures dans cette salle, sauf sur une grande voûte calcaire tout au fond, la première où ne parvenait jamais aucune lumière, autour de quelques dessins de panthères au charbon et de bouquetins peints avec l‘oxyde de fer trouvé dans les sols d‘une salle parallèle.

Nous passons devant un étrange scolopendre noir, des mains positives isolées, des mammouths et des rhinocéros rouges, de petits tas de pierres apportées du dehors, avant d’arriver dans une salle où les murs portent des griffades d’animaux en partie effacées par les hommes, une autre où ont été gravés d’immenses chevaux blancs, une autre encore où s’ouvre sous une rupture de voûte triangulaire un long couloir de trente mètres aboutissant dans une galerie aux parois couvertes de rhinocéros laineux et de mégacéros dessinés avec le charbon de quelques rares foyers au sol encore tous intacts.

Nous sommes à près de trois cents mètres de l’entrée. Après une dernière traversée de plusieurs massifs de roches aux formes presque animales, nous atteignons la salle du fond où de larges rhinocéros parfaitement dessinés au charbon semblent jaillir d’étranges replis et fissures dans la roche jaune et orange, où s’engouffrent une quinzaine d’ours et de félins venant d‘un autre côté. Reina nous montre longuement, en faisant varier l’incidence du faisceau de sa torche sur le mur, les cavités et les fissures d’où émergent les rhinocéros et où plongent les félins et, au moment de rebrousser chemin, Cavagni attire brièvement mon attention sur un croc rocheux au milieu de la scène où se tient un mystérieux bison vertical à jambes humaines repliées, appuyé sur une ourse à vulve humaine.

Après être ressortis de cette grotte merveilleuse, nous allons nous promener dans le soleil matinal à travers les arbres et les rochers jusqu’à l’arche naturelle de cinquante mètres de hauteur qui enjambe la rivière à moins d’un kilomètre de là. L’étroite vallée lumineuse s’ouvre de part et d‘autre. Cavagni montre du doigt la direction de l’entrée de la grotte, en plein soleil, au nord-ouest. La rivière emporte en contrebas les eaux limoneuses sur lesquelles joue la lumière comme sur un sol d‘ocre.

« Qu’est-ce que vous en pensez, Léo? » demande mon ami géologue d’un air amusé.

« C’est bouleversant. J’ai mille questions.

- Vos questions nous intéressent », répond Reina en souriant.

« La première chose qui me frappe est la très forte présence des ours.

- Les ours devaient occuper la grotte pendant toute la saison froide.

- Le climat était plus rigoureux qu’aujourd’hui?

- Oui, à l’Aurignacien les glaciers recouvraient encore l’essentiel de l’Angleterre actuelle, la toundra s’étendait sur tout le nord de la France et dans cette région, après une frange de taïga de deux ou trois cent kilomètres, des hommes modernes venus des Balkans et du Proche Orient actuels avaient trouvé un climat steppique où prospérait une grande quantité d’herbivores en toute saison, ce qui les avait sans doute persuadés de s’installer ici sans pousser plus au sud vers l’Espagne et le Portugal.

- Un nouveau monde, hostile mais fécond, en somme?

- Voilà.

- Et donc ces peintures n’ont pu être effectuées qu’en été, lorsque les ours avaient libéré la caverne?

- Oui, et par un très petit nombre de gens, et au cours de visites relativement rares. Vous avez remarqué ces foyers intacts dans les salles du fond. Si la grotte avait été fréquentée par beaucoup d‘individus, il est probable qu’ils ne nous seraient pas parvenus dans cet état.

- La grotte n’était pas habitée.

- Non, nous ne savons pas quel était leur type d’habitat. Mais ils ne venaient dans cette grotte que rarement, pour des cérémonies exceptionnelles dont nous ne savons presque rien.

- Pendant combien de temps cette grotte a-t-elle été utilisée par les hommes?

- Peut-être cinq cents ans, peut-être mille ans ou plus encore. La datation ne permet pas de descendre en dessous d’une précision de cinq cents ans.

- Il devait falloir un certain courage pour entrer dans cette grotte il y a trente mille ans. Les ours, d’abord… Et puis tout simplement cette longue plongée dans la terre et dans la roche qui semble parfois elle-même vivante, à la lumière vacillante des torches, et la possibilité de se perdre, de s’y blesser ou, j’imagine, d’être attaqué par des forces surnaturelles?

- Ces fissures qui sont la plupart du temps en relation étroite avec les peintures étaient, d’après nous, comme une sorte d’entrée dans le monde souterrain des esprits. Comme dans la dernière salle où le troupeau de rhinocéros semble tout droit sorti de cette faille dans la pierre. Apposer sa main sur la roche, c’était entrer en communication physique avec ce monde et y laisser sa marque, c’était partager les pouvoirs des âmes des animaux qui en étaient sortis, et ceux des animaux qui étaient morts. Cela n’était pas sans danger physique ni probablement psychique pour les participants à ces rites. Affronter ce danger était sans doute même une part essentielle de l’acte rituel. L’acte même de peindre était peut-être aussi important que le résultat peint.

- Des gestes efficaces. Une façon pour les humains de se concilier les forces animales qui les entouraient, les menaçaient ou les nourrissaient, mais aussi de puiser un certain pouvoir, un certain courage ou une certaine sagesse qui pouvaient être ramenés intacts à la surface de la terre?

- C’est vraisemblable. A certains endroits, les ours ont laissé des griffades caractéristiques sur les parois: quatre traits parallèles sur une cinquantaine de centimètres de long. On trouve juste à côté certaines marques assez semblables mais qui ont été faites par des humains: quatre traces digitées qui ne sont que vaguement parallèles.

- Comme si la magie des hommes tentait de rivaliser avec ce qui leur semblait être celle des ours? Car en certains endroits les humains ont effacé les griffades?

- Oui, la présence des ours ou leur arrivée inopinée, même en pleine saison chaude, représentait sans doute à la fois un danger physique et psychique permanent. L’analyse précise de la plupart des fresques montrent que ces peintures ont été réalisées avec une très grande rapidité d‘exécution, comme si leurs auteurs ne pouvaient pas s’attarder trop longtemps dans la grotte.

- Mais peut-être aussi que la ‘magie’ des ours et celle des humains pouvaient être accordées, conjuguées? Les dessins et les peintures d’ours sont relativement rares dans la grotte par rapport aux autres espèces représentées, n’est-ce pas?

- Oui, et la plupart des ours ont été peints dans la salle du fond, mêlés au troupeau de félins qui semblent s‘engouffrer dans un pli de la roche, sans oublier toutefois un crâne d’ours isolé posé dans une salle, de manière assez frappante, sur un petit socle naturel: un roc en forme de croc, tombé seul du plafond de la grotte et fiché dans l‘argile.

- Comme une sorte de stèle ou d’avertissement aux autres ours… En réalité, dans toute la grotte, il ne s’agit jamais de représentations… Chaque peinture, chaque objet placé ou déplacé provoque quelque chose. Et cette figure que vous m’avez montrée avant de ressortir, Cavagni? Cet étrange bison à jambes d’homme appuyé sur cette ourse à ventre de femme? »

Reina se met à sourire et Cavagni plus encore.

« Je vous laisse y réfléchir, Léo. Nous aimerions avoir votre propre opinion… 

- Je vois… Une chose m’intrigue en tout cas dans la dernière salle. Les félins, les ours et ces quelques bisons semblent converger vers ce repli et ces fissures comme s’ils s’engouffraient tous dans une grotte, la même grotte au fond de laquelle ces hommes sont précisément en train de peindre, apparemment dans l’urgence mais avec une précision géniale, cette fresque stupéfiante.

- Une sorte de mise en abîme, oui... D’autant plus stupéfiante, Léo, que, selon nos datations il s’agit de l’une des plus anciennes peintures connues de toute l’histoire de l’humanité. »

 

 

6 décembre 2007

Je ne le sais pas encore mais c’est la dernière fois que je vois Ibrahim K. Dans cinq mois, en pleine rue, une rafale de kalachnikov tuera l’un de ses hommes et lui arrachera la moitié du bras gauche. Un mois plus tard, des assassins entreront chez lui en plein jour et le tueront avant de tout brûler.

Je quitte la capitale dans quelques jours pour une région du nord et ce soir-là K. me montre son bureau dans l’aile la plus abritée de sa villa. Il pousse, son éternel verre de vin à la main et son éternel sourire aux lèvres, la vieille porte lourde et noircie par les années et j’entre dans cette salle de six mètres sur sept au sol couvert de tapis épais et magnifiques au milieu de laquelle trône un énorme bureau presque neuf en bois de pin, qu‘il a fait de ses mains. À gauche et à droite, deux étagères aux rayons à moitié vides et en tout et pour tout cent ou cent cinquante livres en anglais et en albanais: Shakespeare en vingt volumes, Keats, Whitman, Byron, Sterne, Eliot, Joyce, Poe, Hemingway, Pound, Melville… et dans un coin, un peu à l‘écart, Kadaré.

Sur le mur du fond, derrière le bureau, un très grand tableau simple et bouleversant, peint d’un seul large trait de peinture noire, d’un seul geste illuminant toute la toile blanche, horizontal, suspendu comme un immense galet en plein vol: un cachalot monumental, créé à l‘instant, flambant neuf, immortel.

Je me mets à sourire, réjoui comme un gosse. « Bon Dieu, qui a fait ça? » K. se met à rire: « C’est moi qui ai fait ça. Pour être comme lui.

- Invincible? Invulnérable?

- Invisible et vierge! »

 

 

La nuit tombe sur la maison, la rivière, les chemins et les arbres, et il me semble ce soir, comme à chaque crépuscule depuis des années, que toute l‘histoire d‘une civilisation s‘achève très perceptiblement devant nous et qu’autre chose a déjà commencé. J’ai écarté les rideaux et j’admire la lune qui se lève dans le ciel dégagé, l’un de ces livres que je lisais là-bas encore à la main. J’ai traduit ce soir un bref passage de ce texte qui attend encore d’être découvert, dans une langue qu’on a tout fait pour éteindre, aimée par si peu de gens.

Traduit?… La traduction est plus impossible que jamais. Tout ce que j’ai pu récolter de cette lecture et tenter de transcrire dans ma langue, ce sont d’étranges questions de ce genre: « Pourquoi rechercher plus originellement le premier commencement de la pensée?… Pourquoi méditer son histoire?… Pourquoi se préoccuper de sa fin?… Parce que l’autre commencement (depuis la vérité de l’être) serait devenu nécessaire?… Mais après tout, pourquoi un commencement?… »

Et quelques réponses plus surprenantes encore: « Parce que seul le plus grand événement, seule l’aventure la plus intime peut nous sauver de cette perdition à l’œuvre dans l’enchaînement des ’événements’ et des machinations. Il doit advenir ce qui nous ouvre l’être et nous y resitue et nous amène face à nous-mêmes et à l’œuvre et au sacrifice. Mais le plus grand événement est toujours le commencement, fût-ce celui du dernier dieu. Car le commencement est l’origine restée cachée, le jaillissement qui n’a pas encore été détourné et exploité, le premier saut qui n’a pas encore été dévié. Le commencement est ce qui, en se retirant toujours, s’aventure précisément le plus loin et garde ainsi en lui-même la plus haute maîtrise. Cette puissance jamais gâchée où se trouve scellé le plus grand désir qui puisse naître du courage (de la volonté qui, accordée parfaitement à l’événement, sait) est le seul salut et la seule épreuve. »

 

 

11 décembre 2007

Quelque part dans le nord de ce pays, il y a maintenant un chemin qui, derrière un grand pin bleu, franchit la colline sous mes fenêtres. Ce n’est pas par ce chemin que doivent venir ceux que je suis venu trouver (dans quel but exact?), du moins pas à ce que l’on m’a dit, mais comme j’ai souvent eu l’occasion de douter de ce que l’on me disait dans ce genre de situation, je prête beaucoup plus d’attention que prévu à cet arbre et à ce chemin.

Je dors peu, mais souvent. Chaque fois que je me réveille (un peu partout dans cette maison: trois lits, cinq fauteuils, deux canapés, un rebord de fenêtre où j’ai empilé quelques coussins rouges) en général après seulement quatre-vingts dix minutes de sommeil, je fais un détour par les trois fenêtres qui donnent sur ce chemin et je vérifie si la neige est encore vierge. Elle l’est toujours mais chaque fois je me demande : depuis quand l’est-elle ? Depuis que je suis arrivé dans cette maison en pleine tempête il y a cinq jours ? Ou depuis trente minutes ? Seul le ciel me donne la réponse. S’il est bleu ou étoilé à perte de vue ou seulement parsemé de quelques-uns de ces nuages de fête dont on n’a rien à craindre, c’est que la neige est vierge depuis la dernière journée de sale temps. Si le temps est à la neige, rien n’est sûr et de toute manière, mon regard finit toujours par dériver vers la crête de cette colline à l’endroit où le chemin matérialisé par une série de poteaux de bois la franchit, et pendant quelques secondes il m’arrive de penser que là, maintenant, précisément au moment où je fixe cet endroit, quelque chose ou quelqu’un va apparaître sur ce chemin que je devine à peine plutôt que n’importe où ailleurs, qui décidera de ma vie, de ma survie, de ma mort ou de mon échec. L’instant d’après je réalise toujours (en aimant et en trouvant de plus en plus rassurante, alors qu’elle ne l’est peut-être pas, cette étrange répétition qui m’amuse) que c’est plutôt n’importe où ailleurs que quelque chose ou quelqu’un apparaîtra, et je me détourne en souriant de ces fenêtres pour retourner veiller à d’autres.

Et parfois encore, lorsque, dans un état d’immense fatigue confinant à la lucidité la plus radicale, le monde entier semble n’être plus qu’une infinité de racines de moi-même et qu’à l’inverse, je ne suis plus moi-même qu’une branche ou une feuille infiniment savante mais parfaitement accessoire et pour tout dire ridicule de l’arbre du monde entier, je me demande si ce n’est pas en moi-même et depuis toujours que quelque chose est, d’ores et déjà, apparu, pour disparaître, et que je dois apprendre à reconnaître, à deviner, à précéder.

 

 

Je referme le livre et j’éteins les lumières pour ouvrir la fenêtre. La brume monte à vue d’œil sur les berges de la rivière invisible et j’allume un cigarillo pour goûter l’air de la nuit. Voyons voir. Qu’est-ce que c’est que cette brume qui s’apprête à tout recouvrir et tout révéler? Un mélange de joie et de douleur infinies? Un deuil de sang? Un jeu d‘encre? Un événement indéchiffrable et l’aventure la plus intime? Un jaillissement de mémoire dans les replis de l‘oubli? La seule épreuve et le seul salut?

Tout commence.

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Published by riverrun - dans Nouvelles
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20 avril 2013 6 20 /04 /avril /2013 09:37

 

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Monet, Vétheuil, dans le brouillard, 1879

 

 

 


 

 

Ici, dans le brouillard

 

LÉO ZYNGERMAN

 

Il est difficile de dire qui a découvert l’Amérique, mais il est plus difficile encore de dire si quelqu’un l’a découverte. Pour l’Europe, à quelques rares exceptions près, la réponse est non.

 

     À Sandrick Le Maguer

 

28 juillet 2007

Un hôtel vide dans un petit pays d’Europe dont on fait beaucoup semblant de parler et où très peu de gens vont réellement, quelques bagages, un petit poste de radio, une arme et, pour une raison ou une autre, beaucoup de temps, de désespoir et de gaieté, peut-être grâce à ces quelques livres improbables que j’ai pris avec moi et que j’habite comme une maison invisible.

Il y a de longues soirées où ces livres et l’étrange paix que j’y trouve deviennent la seule réalité et où tout le reste me paraît indéfiniment éloigné, dans un monde où je n’ai jamais eu et où je n’aurai jamais aucune influence. Ces soirs-là je me mets à traduire et si je traduis les dernières lignes connues du Disparu, le premier roman inachevé de Franz Kafka, que l’on a longtemps appelé Amerika, ça peut donner quelque chose comme ça: « Le premier jour nous traversons une région de montagnes. Des masses rocheuses bleues et noires viennent frôler le train, nous nous penchons aux fenêtres et cherchons en vain les sommets du regard. D’étroites vallées sombres et déchirées s’ouvrent de part et d‘autre, je montre du doigt la direction où elles se perdent, de larges rivières viennent sur nous comme de grandes vagues descendues des sommets et emportent avec elles mille vaguelettes d’écume, elles se jettent sous les ponts sur lesquels passe le train et sont si proches que le souffle de leur fraîcheur effraie nos visages. »

Un roman inachevé? Ou jamais réellement lu?

Un roman vierge. Comme tous les bons romans.

 

 

Mercredi. L’avion se pose avec trois minutes d’avance sur l’horaire prévu. Le pays est enfoui sous la neige mais les pistes sont nettes et noires comme sept traits de pinceau sur une toile blanche. Après avoir franchi la douane (« Vous vous appelez Léo Zyngerman? - Oui. - D’origine française? - Qu’est-ce que vous voulez dire? - C’est bon, allez-y. ») je passe un bref coup de téléphone à quelqu’un qui, après avoir dit d’une voix neutre le mot « Hydra », se tait : « Tout s’est bien passé. La réponse est oui. Le contrat est signé. Les documents seront demain sur ton bureau. À bientôt. »

Je raccroche et j’achète les journaux pour vérifier dans quel pays j‘arrive. Il semblerait que le contre-espionnage soit très occupé à cambrioler les rédactions des journaux nationaux les unes après les autres, un scandale de vente de sous-marins conventionnels cache un scandale nucléaire international, une affaire de comptes politiques au Luxembourg cache cent autres affaires de corruption, la pauvreté s’étend partout et les soupes populaires ne désemplissent plus, un gouvernement de pantins excite le bon peuple des téléspectateurs contre les gitans, les manouches et les roms, des soldats de dix-neuf ans meurent à l’autre bout du monde dans une guerre perdue d’avance, la majorité parlementaire calcule son prochain tour de passe-passe fiscal, l’opposition s’oppose mollement, les intellectuels parlent cocaïne, cinéma et dictature, de dangereux lecteurs de Guy Debord sont poursuivis pour terrorisme, il semble naturel à tout le monde que les anarchistes grecs et les islamistes yéménites rivalisent la même semaine dans l’art mondial du colis piégé, la prochaine conférence mondiale sur le climat s’apprête à valider les recommandations à l‘horizon 2100 de la conférence mondiale d’il y a quatre ans, un enfant sur cinq est officiellement victime de sévices sexuels, les media médiatisent tout ça sur l‘air de Quel beau désastre! et puis il tombe, oui, il tombe de la neige, « on n’en avait pas vu autant depuis des années », le cirque habituel, j’ai dû prendre le bon avion: je suis en France, en Europe, en Occident, au début du XXIe siècle.

Je prends mon sac sur le tapis roulant et je monte dans un car pour la capitale. Deux heures après je suis dans la salle sans fenêtre du musée Marmottan qui abrite un tableau extraordinairement lumineux de Claude Monet, un tableau presque blanc: Vétheuil, dans le brouillard. C’est mon pèlerinage secret à chaque retour au pays, ma prière invisible, ma pierre noire en blanc. Pour la petite histoire on raconte qu’un marchand d’art refusa de l’acheter à Monet qui avait besoin d’argent en lui jetant: « Mais, mon cher ami, je ne vous en donnerais pas cinquante francs! » Quinze ans plus tard, le même marchand d’art en proposa six cents francs sans reconnaître le tableau. Monet refusa de le vendre avec un petit sourire que j’imagine franc, gai et indéchiffrable, et garda Vétheuil, dans le brouillard avec lui toute sa vie.

Je m’assieds sur le petit banc plongé dans l’ombre en face de l’étincelant tableau. La petite ville et son clocher à peine visibles semblent suspendus entre la rivière et le ciel où mes yeux se perdent gaiement. Le peintre invisible est seul depuis l’aube avec sa toile et ses « pauvres couleurs » sur un petit canot, il a trente-neuf ans, il est pauvre, à la charnière de sa vie, en train de perdre sa première femme, Camille, qui va mourir d’un cancer de l’utérus à trente-deux ans, et il a laissé ce matin leurs deux enfants, Jean et Michel, dans la maison de ses amis Hoschedé, auprès d’Alice, sa maîtresse depuis trois ans, qui veille sa femme alitée, pour venir peindre ce tableau. C’est l’art de la famille selon Monet et ça n‘est pas fait pour plaire à tout le monde, évidemment. Ce type a une drôle de manière de mener sa barque, sans parler, bien sûr, de cette drôle de manière de peindre que même les plus ardents naturalistes ne peuvent s’empêcher d’admirer: « Voilà un tempérament, voilà un homme dans la foule de ces eunuques. » Et maintenant qu’est-ce que c’est que ce tableau illisible dont on ne donne pas cinquante francs en 1879? Que peut bien ressentir ce peintre à l’étrange morale en peignant cette toile qu’il va garder auprès de lui jusqu’à sa mort et qu’il va lèguer à ses fils? Qu’est-ce que c’est que ce brouillard qui bientôt se sera complètement dissipé, ou bientôt recouvrira complètement le village où l’on aperçoit peut-être, à gauche, la maison où sont en ce moment même rassemblés tous les êtres qu’il chérit?

Je ne sais pas. Je regarde.

 

 

31 octobre 2007

On me dépose discrètement dans les environs de l’hôtel. La neige tient sur les toits et partout où les gens ne vont pas la piétiner. On en annonce encore pour la nuit prochaine et j’ai toujours été très heureux quand il neige, même si la neige peut représenter une difficulté de plus dans ce genre de voyage. Avant de rentrer je fais un tour à travers les ruelles en zigzaguant entre les plaques de neige, les flaques de boue gelée et les brouettes chargées de cartouches de cigarettes de contrebande et je jette quelques coups d’œil amusés, au passage, dans les baies vitrées des magasins de robes de mariées et les glaces sans tain des officines d’avocats. On peut y contempler un pays multiplié à l’infini. Personne ne me suit. C’est ce qui est merveilleux dans ce pays: tout le monde est trop occupé pour faire suivre qui que ce soit et de toute manière tout le monde est trop méfiant pour se laisser suivre par qui que ce soit. Ce qui est en revanche terrible dans ce pays, c’est qu’à moins d’être un parfait inconnu tout le monde sait à chaque instant où vous étiez deux heures auparavant, sans même avoir à vous faire suivre. Comme je suis encore inconnu, je suis encore invisible. Ou presque: certains commencent à me voir précisément parce qu’ils connaissent tout le monde et qu’ils ne me connaissent pas, parce qu‘ils savent où était n‘importe qui il y a deux heures, et qu‘ils ne pourraient pas savoir où j‘étais il y a deux jours. Je ne pourrai bientôt plus me contenter d’espérer passer inaperçu: il faudra bien que je finisse par trouver une manière d’être certes un peu visible, mais infiniment négligeable.

 

 

Je prends un autre train et trois heures plus tard je suis encore dans un autre pays, je traverse lentement les bosquets de bambous noirs couverts de pinceaux de neige, je gare la voiture sous l’auvent, je laisse le moteur tourner, je ne sors pas mon sac du coffre, je reste face à la maison, j’allume un cigarillo, je regarde tout autour de moi, les collines, la rivière, la maison, la grange, le ciel, les arbres, la neige, les traces d’oiseaux et de lièvres, je devine l’îlot sur la rivière antique et nouvelle un peu plus bas, je fais trois pas en avant, quatorze sur la gauche, tout semble en paix, je récite cette phrase magique qui me sert chaque fois à rouvrir la maison et que je prononce chaque fois comme la première fois, les autres premières fois en plus : « Force-toi à un exil infini sur les bords désertés du fleuve, à une lucidité déchirante au partage des eaux, à un silence de fauve dans l’onde jaune, à une ruse instinctive, sinueuse et parfaite. »

Voilà. La maison est intacte, déserte, encore froide mais accueillante. Je peux éteindre le moteur et mon téléphone, prendre mon sac, ouvrir la porte, allumer le feu dans la cheminée, me verser un verre, m’allumer un deuxième cigarillo avec un tison, écouter les flammes et le bois, respirer la fumée, me souvenir, jouer en pensée avec ma vie et le temps comme on joue avec de l’encre et du papier. Je suis à nouveau vivant, encore une fois vivant pour la première fois. Ici.

Il paraît que j’ai une décision importante à prendre dans une semaine. Démissionner ou ne pas démissionner. Le choix s’annonce difficile, sur le papier. Si je démissionne, je ne pourrai pas garder cette maison, sans parler d‘autres difficultés prévisibles et malheureusement tout sauf négligeables. Si je ne démissionne pas, je devrai composer avec les nouvelles têtes. Je ne veux pas me séparer de la maison et je ne veux pas composer avec les nouvelles têtes. Pas ces têtes-là. Il existe bien sûr une troisième solution mais je préfère pour le moment ne pas la formuler, de peur de la trouver trop amère avant même de l’avoir définitivement prise. Mais rien de tout ça n’a finalement d’importance.

 

 

1er novembre 2007

J’entre dans un café du vieux bazar pour commander un thé à la menthe, vais m’asseoir dans un coin et, après un bref coup d’œil aux visages autour de moi, m’observe moi-même avec étonnement dans le grand miroir neuf qui recouvre le mur du fond: visage ovale aux yeux attentifs, pommettes légèrement saillantes, moustache et bouc discrets, lunettes sans bords, sourcils fins et élégants, front haut et régulier où courent trois rides amusées, cheveux rejetés en arrière, oreilles légèrement décollées, bouche et nez légèrement déformés, joues creusées, cou robuste, le tout posé sur un corps dont la carrure est exagérée par l’épaisse veste de laine et la parka fourrée, dégageant une impression générale d’immobilité sereine et disponible. J’ai beau faire un gros effort, je ne me reconnais pas. Je me sens encore comme l’enfant de huit ans découvrant son reflet dans le miroir d’un autre café, à l’autre bout de l’Europe, au milieu d’une foule de joyeux buveurs, et qui se dit: « C‘est donc moi, ça. Il a l’air sympathique. On va s’entendre. Je me demande bien ce qu’il sait faire. Je vais lui dire bonjour et on verra bien. »

Je finis mon thé encore brûlant, remercie d’un signe discret de la main le patron puis ressors dans le froid, remonte sur trois cents mètres une autre rue qui file vers les collines et retrouve la maison de Mira au fond d’une impasse où deux arbrisseaux ont poussé entre les vieux pavés recouverts de glace. Je frappe à la porte et c’est la mère qui ouvre. J’ôte mon bonnet, elle me reconnaît avec étonnement et pose une main sur son cœur.

« Tungatjeta, Evliana.

- Tungatjeta, Skender. Quelle surprise... Entrez, entrez.

- Comment va-t-elle ? »

Les yeux d’Evliana s’emplissent de larmes et moi qui ai toujours les mains chaudes, je prends les siennes qui sont toujours glacées pour les réchauffer.

« Elle va très bien, cesse de pleurer » dit une jeune voix heureuse et étonnée dans le salon. « Qui est-ce, Mama ?

- Oh tu ne le croiras jamais ! C’est Skender...

- Quel Skender ?

- Mais voyons ! Skender de France ! »

Je me débarrasse de mes bottes et la mère me fait entrer dans le salon où la jeune fille est allongée sur le canapé à écouter la radio. Elle a un très beau visage et j’ai toujours été surtout sensible à la beauté des visages. Mais elle n’a plus d’avant-bras. Elle les a perdus il y a un an en ramassant une mine dans un champ, dans le nord du pays. Sa poitrine a été brûlée au second degré, elle est devenue aveugle mais son visage a été épargné par miracle, personne ne sait comment. Je me suis souvent demandé ces derniers mois si les médecins avaient réellement fait leur travail en coupant ce qui restait de ces deux mains d’enfant. Et j’ai souvent tenté d’imaginer ces deux mains blessées et sanglantes avant qu’on les ampute. En regardant Mira sourire et se redresser pour m’accueillir je lis encore à chaque seconde l’étonnement qui émane de ce visage d’adolescente, des mois après la catastrophe, et probablement pour toujours.

Elle se lève et vient droit à moi, sans hésiter, et se repose contre moi, et je la serre doucement dans mes bras.

« Comment vas-tu, Mira, mon Secret ?

- Très bien ! J’ai encore trop de médicaments qui me font dormir... mais je recommence à voir des lumières !

- C’est vrai ?...

- Oui, je peux voir que tu es là parce que tu es tout noir dans la lumière de la fenêtre blanche. »

Je sens brusquement mes propres yeux s’embuer de larmes et je comprends celles d’Evliana un instant plus tôt. Je prends le visage de Mira entre mes mains et regarde attentivement ses paupières délicates et nacrées.

« Ouvre doucement les yeux, Mira.

- Regarde » répond-elle en ouvrant les yeux. Elle a de magnifiques yeux vairons, l’un vert clair, l’autre d’une couleur indéfinissable, entre le jaune et l’ocre. Ses yeux semblent vivants.

« Je distingue la forme de tes cheveux, Skender. »

Je passe doucement mes pouces sur les sourcils de la jeune fille et l’embrasse sur le front.

«Tu vois, j’écoutais la radio sur le poste que tu m’as offert cet été, Skender.

- Alors comme ça... Tu... Tu écoutes les informations, fillette ?

- Oui, c’est Thaçi qui va gagner, qu’ils disent.

- Ils se trompent, Mira?

- Bien sûr qu’ils se trompent.

- Alors qui va gagner, mon Secret ?

- Devine…

- Franchement, à part Thaçi...

- C’est moi ! C’est moi qui vais gagner, Skender... C’est moi qui serai élue, Skender. Elue ! Moi, moi, moi... Ton Secret ! Moi !... »

Et nous éclatons de rire.

« Maintenant que tu le dis, Mira, ça me paraît évident... Ils n’ont aucune chance !

- Aucune chance... » répète-t-elle en étouffant un bâillement de fatigue et en se rasseyant sur le canapé.

«Je t’ai apporté un peu de musique, mon Secret.

- Oh, c’est très gentil ! Montre vite ! Tout le monde m’apporte de la musique maintenant... Mais c’est toi qui as eu l’idée le premier et ce sont les tiennes que je préfère.

- Tiens, tiens... Pourquoi ?

- Elles sont anciennes et mystérieuses et...

- Anciennes et mystérieuses ?...

- Et tout le monde me demande qui me les a apportées et je réponds que c’est mon french lover pour les faire enrager. »

Je glisse en riant l’une des cassettes dans le magnétophone, le repose par terre et m’assieds dans le fauteuil en face de Mira. Elle lance la cassette en appuyant sur le magnétophone avec son gros orteil du pied gauche et se rallonge confortablement sur le canapé. Evliana a déposé sans rien dire une tasse de thé et trois biscuits sur la table devant moi, pas loin d’un paquet d’antalgiques pour Mira, et s’est éclipsée. Nous écoutons le Clavier bien tempérépendant longtemps, dans la maison plongée dans le silence et l’immobilité, et Mira finit par s’endormir en me demandant, if it pleases you, de revenir la voir à chaque fois que je voyagerai dans son pays. Elle m’autorise même à venir la voir plusieurs fois si je reste plus longtemps. Elle dit en s’enfonçant lentement dans le sommeil qu’elle comprend que j’ai beaucoup d’autres choses à faire, des choses d’adulte dont je ne peux pas lui parler (comme je lui ai dit la première fois que je suis venu, quand je ne savais pas encore bien parler sa langue), peut-être même des choses dont je ne peux même pas parler aux adultes, mais que c’est important que je revienne à chaque fois, parce qu’un jour elle veut voir mon visage, mes yeux, et surtout la lumière de mes yeux.

Je sors en fermant délicatement la porte de la maison. Il neige à nouveau et le brouillard que j’aime est en train de tomber sur la ville. Oui, il y a des choses dont on ne peut parler à personne, en tout cas pas aux adultes. Je grave le visage et le corps et le regard de Mira dans ma mémoire. Je sais que si tout se passe bien, je ne pourrai plus jamais revenir. Je regarde la ruelle. La neige a effacé mes pas de tout à l’heure.

Tout commence.

 

 

J’ouvre le bureau et j’y allume un chandelier, réjoui de ces lumières souples et vacillantes qui éclairent vaguement les papiers, les livres et les tableaux. Je débloque les volets de la grande fenêtre. La neige tombe à nouveau sur le jardin silencieux, j’entends à peine la rivière qui doit être couverte de gel du côté de l’îlot, je regarde les chênes verts sous leurs manteaux lumineux, souffle un fin nuage de vapeur dans l’air gris, me réjouis de cette solitude, de mes vêtements neufs, de mes chaussures confortables et du repas que je préparerai tout à l’heure. Je sifflote le début de la version Coltrane de My favourite Things, referme la fenêtre et ouvre le coffre, fais glisser les pages du manuscrit entre mes doigts, vérifie qu’il y a une balle dans la chambre de l’arme, contemple quelques instants les six figues dessinées par Meryem l’année dernière, range le tout, referme le coffre, vais m’asseoir au bureau, découvre un nouveau pastel posé sur le bois souillé d’encre séchée, me mets à sourire, heureux comme un enfant.

Ce sont des grenades, sept grenades vermeilles dessinées comme de petites masses rouges et jaunes et noires et glorieuses, sept petites merveilles de grâce et de réalité. Un cadeau de l’Africaine, encore. Elle passe ici de temps en temps, c‘est bon d‘y penser.

J’ai longtemps rêvé d’une petite communauté d’êtres merveilleusement libres et raisonnables qui partageraient un lieu comme celui-ci, qui passeraient dans une maison perdue au milieu de nulle part lorsqu’ils le désirent, lorsqu’ils sont prêts à rencontrer d’autres êtres merveilleusement raisonnables et à partager quelques jours et quelques nuits de joyeuse discussion ou de silence, ou à vivre seuls sans savoir ce que réserve le lendemain de fêtes solitaires et d’attente sans but. Mais il n’y a que Meryem et moi, ici. Elle, rarement. Moi, une fois par mois, ou moins. Il y a finalement si peu de gens avec lesquels je peux être absolument, non pas qui je suis, mais quand je suis. Si peu de gens qui vous laissent suivre le temps comme vous suivriez dans un sens ou dans l’autre le cours d’une rivière, et courir ses méandres. Ou alors vous êtes si vite séparé de ces gens qui ne vous demandent rien, qui ne vous donnent rien et avec lesquels vous sentez que le temps se donne lui-même tout entier à chaque instant, aussi vierge qu‘une ville familière sous la neige.

 

 

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Published by riverrun - dans Nouvelles
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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 16:49

 

 

*

 

25 septembre, 1h


Tu leur parlais sans trop d’illusions (mais tout de même) de ce qu’est une vie d’écrivain ou de musicien ou de peintre ou de sculpteur réellement libre : une traversée de la lettre, de la note, de la couleur, du bois, de la pierre, de la terre, une traversée concrète de la mort et de la vie ; et des risques absolus de cette traversée sans lesquels ce passage n’en est pas un et sans lesquels un livre n’est pas un livre, une musique n’est pas une musique, un tableau n’est pas un tableau, une sculpture n’est pas une sculpture et la liberté n’est pas la liberté. « Tout ce que peut posséder un homme, posséder d’une manière qui ne possède rien, ce sont, dans le meilleur des cas, sa vie et sa mort, c’est-à-dire sa liberté totale et entière. »

Rappelle-toi pour toujours, en guise de réponse, l’intérêt feint des chicaneurs du Club des Bâilleurs : « Mêêê dans ce cas monsieur si j’en croise vos écrits comment définissez-vous personnellement ce qu’il faux bien appeler une faute d’autre therme satisfaisant ou tout simplement d’approchante, la Liberté ?...

– Dans votre cas précis La liberté est une GIFLE, je vous rassure tout de suite, Mentale. »

 

*

 

Meryem la Belle vient se blottir dans le lit et se réjouir à son tour du feu ami qui dessine sur son beau front d’adolescente des ombres très désirables. Elle dit gentiment, mais sur le même ton qu’elle prendrait pour parler à une chose (et pour cause) : « Léo, tu es comme le feu, mon Africain. Quand tu n’es pas là, je ne sais pas ce qui manque. Quand tu es là, même te regarder de loin me réchauffe. Rajoute deux ou trois bûches, tu veux ? Il fait froid, même si ta vue déjà me réchauffe... Et viens vite.

- Avec plaisir, Danseuse. »

 

*

 

1er octobre, 5h

 

Toi, enfui, tu habites le temps comme un col négligé. Viens ? demande-t-elle étonnée. Viens, aimée. Je viens, dit-elle, libre, heureuse, curieuse de son propre plaisir, ma merveille, dans le frisson d’or vert de ses cheveux bleus d’ocre.

 

*

 

Je vais à mon tour prendre une douche, nu et joyeux. Je commence à penser au corps magicien de Meryem qui aimante le mien depuis le lit. Et je sens qu’elle attend le mien dans une joie étrangère à la mienne et dont j’aime précisément l’incompressible étrangeté. Ou du moins, penser qu’elle me désire sans me voir, maintenant, en avance, de mémoire, me réjouit.

(Pourquoi est-ce que je parle toujours des corps ? Est-ce que par hasard je ne croirais pas aux âmes ? Problème intéressant, mais qui se résout de lui-même si tu conçois à quelle subtilité peuvent atteindre certains corps. Comme celui de Meryem, souple, naturellement parfumé (« pas de porc !»), agile et dansant à chaque seconde. Comme le mien aussi, en toute humilité, malgré mes maladresses, mes hésitations, ma fatigue, mes blessures dérisoires. Et grâce au sien.

Et grâce à d’autres, par le passé, inespérés. Et grâce à certains livres, depuis vingt ans, enfin ouverts. Et peut-être même grâce à l’eau de certaines cascades et de certaines rivières et de certaines mers, enfin touchée. Baptêmes. Je ne suis pas l’esclave de ces baptêmes. Ce sont ces eaux qui, chaque fois, franchies ou non, m’ont ouvert une voie plus libre : le péril. Et la fuite à travers le péril.)

L’eau brûlante m’enveloppe d’une fine pellicule argentée, d’une lumineuse paix. Tout est très loin, déjà. Je me sens libéré de tout et libre de tout faire. Je me sens libre avec ou sans Meryem.

Mais libre à ses côtés, c’est une autre sorte de fête, surprenante et chaque fois remise

absolument en jeu, chaque fois conquise heure par heure. Là, maintenant, je la désire à quinze mètres. Comme je l’ai désirée depuis des semaines à six cents kilomètres.

Il y a eu plusieurs femmes très belles, pendant deux ans, de manière parfaitement imprévisible, comme jamais auparavant. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être était-ce, comme elles me l’ont dit à plusieurs reprises, « la mort » que je « portais » sur moi qui les attirait, et qui attire encore, parfois, des inconnues, dans la rue, dans les trains, qui posent d’un air décidé – mais finalement assez craintif – leurs jambes contre les miennes, s’appuient avec autant d’abandon qu’elles peuvent se le permettre contre moi dans la foule, s’attirant infailliblement mes sourires de sympathie, mais sans plus jamais réellement me toucher. Une amie libano-mexicaine (cocaïne) : « Tu es marqué par la mort... C’est peut-être ce que tu as vécu là-bas... Mais ce n’est pas moche, comme chez d’autres... Ce n’est pas la même mort... C’est une mort qui m’attire... »

Une amie très jeune et horriblement pressée de vivre, ou de mourir, ce qui revient au même : « Quand est-ce que vous mourrez, Léo ?

– Aucune idée.

– Il faut que vous me tuiez vite, en tout cas, parce que je ne veux pas vous survivre. Ce n’est pas que je vous aime démesurément. Ça m’ennuierait beaucoup, tout simplement. »

Mais depuis un an, il n’y a plus que Meryem. Je ne sais pas pourquoi. La « mort » m’a lâché, je l’espère. Et puis le désir est rare : je la vois rarement. L’insensibilité, même temporaire, la naïveté, la honte, l’absence de curiosité, la vénalité, parfois jusqu’au malheur des autres me navrent. Le désir est net et tranchant comme un silex, subtil et sauvage comme un cri de gaur, joyeux et vaste comme un hêtre, drôle et cruel comme un poème de Picasso. Il transforme le monde en une selve de sensations neuves. Pendant des mois, Meryem et moi nous sommes contentés de baisers comme des cascades, de caresses neuves, de murmures très tendres et très francs, et de dormir dans un grand lit serrés l’un contre l’autre ou dans la main l’un de l’autre.

Après des mois d’insomnie (elle comme moi, avant de nous rencontrer), nous jouions, nous dormions soudain avec un plaisir extrême, nos jambes mêlées, nos mains dans nos cheveux, ses chevilles entre mes mains. Je ne comprenais pas ce que nous faisions. Parfois, en me séparant d’elle à l’aube, je trouvais cela d’une terrible tristesse, dont j’avais pourtant besoin, cinq heures plus tard, pour être pleinement heureux à l’autre bout du pays. Mais chaque fois, entre deux longues coulées de sommeil, dans l’obscurité et la chaleur de l’appartement silencieux, je m’émerveillais de me réveiller, accueilli, accepté, aimé, aux côtés de Meryem. Il y avait souvent sa dureté, sa liberté, sa colère implacable contre le monde, ce monde dont je faisais moi aussi partie et qui faisait que parfois (ce sont ses mots) je la rebutais, et soudain, ces nuits-là, lorsque j’étais avec elle, sa douceur inattendue, ses pensées étranges et ses gestes parfaits. Un matin, peu avant l’aube, elle a touché en riant un point précis à l’envers de ma cuisse qui a bouleversé l’équilibre de mon corps. Une autre nuit, après de longues heures de musique, nous nous sommes entièrement dévêtus pour la première fois et, allongé entre ses jambes magnifiques, des jambes de danseuse africaine très jeune et très ancienne, ses mains fraîches doucement posées sur mon crâne, en écoutant sa respiration dont je suis amoureux, j’ai embrassé son sexe jusqu’à l’aube.

Quelques mois plus tard, après une longue séparation, nous sommes venus ici et je suis entré en elle pour la première fois. J’ai appris à trouver son plaisir et c’est l’une des seules choses dont je suis réellement fier dans cette vie, comme un lion serait fier, pour rien, d’avoir trouvé l’emplacement d’une cascade où il ne fait que se baigner en silence.

 

*

 

29 septembre, 19h

 

Tu élèves le temps comme avec trois lourdes branches taillées et peintes en rouge une porte de bois, au bout d’un long chemin de sable et de romarin, dans le creux d’un vallon d’ocre sillonné de ruisseaux qui murmurent invisibles, au crépuscule, un regard d’enfant posé sur tes gestes. Tu vis maintenant sans guide, meurs à l’aurore et

revis aussitôt multiple dans la nouveauté chimique : la pierre étêtée, l’eau exprimée, le bois élargi, le métal élagué et l’air équinoxial. Tes armes celles du temps ouvert sans présage et tôt refermé, temps d’azur aux trois fleurs d’olivier d’or et au bâton péri en bande de gueules.

 

*

 

La maison était en pitoyable état lorsque j’y suis venu et elle l’est encore aujourd’hui. Mais sa ruine me plaisait presque. Je connaissais par des amis l’existence d’un abri paléolithique et de gravures rupestres dans les falaises voisines et j’ai encore senti, dès le premier séjour dans cette maison à l’abandon, la présence de quelque chose de plus ancien que l’histoire et dont cette ruine était comme l’écho, douloureux, ironique et infiniment tendre.

La forme carrée de l’immense bâtisse, presque japonaise, m’a plu aussitôt : les formes

parlent parfois aussi bien que les mots les mieux choisis, et d’ailleurs, les mots sont des formes.

Le jardin intérieur à moitié abandonné aux roseaux et son bassin où j’ai remis des poissons ont achevé de me séduire. J’aime l’encre des roseaux à la tombée de la nuit et au lever du jour. J’aime la présence ténue et muette de ces poissons. Il y avait aussi ce bureau aux murs marqués par les inondations et un incendie. Je ne méprise les signes, ni les marques de rien. Et puis il y avait encore, en hauteur, au fond de la propriété, cette grange aux odeurs de foin solaire, qui me rappelait la gaieté secrète de mon enfance solitaire. Et à quelques mètres de la maison, cette grande salle vide avec une large cheminée, du côté des collines, où j’ai tout de suite pensé que Meryem aimerait venir peindre et sculpter, où j’ai tout de suite pensé que j’aimerais l’écrire, elle, pendant qu’elle peindrait, l’écrire pendant qu’elle sculpterait, où j’ai tout de suite pensé que nous nous aimerions d’une manière très cruelle et très nouvelle et que nous exorciserions le monde quartier par quartier, royaume d’enfant après royaume d’enfant, désert après désert : « Si nous donnons forme aux esprits, nous devenons indépendants. »

 

*

 

10 octobre, midi

 

De même que les esclaves ont besoin d’esclaves pour afficher l’autorité des tyrans, les tyrans ont besoin de passions pour afficher la fausse humilité des esclaves. Toi, mon ami, n’affiche rien. Contente-toi de former des formes. Force-toi à un exil infini sur les bords désertés du fleuve, à une lucidité déchirante au partage des eaux, à un silence de fauve dans l’onde jaune, à une ruse instinctive, sinueuse et parfaite.

 

*

 

Au milieu de la nuit, nous nous réveillons ensemble dans l’odeur du feu, sa lumière douce et mouvante et la chaleur de la chambre. Nous nous débarrassons de nos draps et restons nus côte à côte, à respirer plus tranquillement, plus doucement que des statues, crâne contre crâne, mains sur nos reins, mémoires à jamais séparées, conjuguées, alliées. Puis elle boit de longues gorgées d’eau à la bouteille et me donne à boire de ses lèvres et je sais à nouveau, maintenant, que nous vivons. Moi, je pourrais vivre et pourtant je ne vis pas. Nous, nous pourrions ne pas vivre, et pourtant nous vivons. Je regarde son visage coupé par la lumière du feu, posé maintenant comme un fruit pensant sur ses deux mains colorées, appuyées sur ma poitrine heureuse. Elle me parle de l’océan, elle me demande de le lui décrire pour l’endormir. Dans ses yeux d’obsidienne je revois le sillage du bateau, dans la nuit immense. Je suis à nouveau sur le voilier dans une forêt de vagues invisibles, je viens de me lever sans bruit, réveillé par le capitaine endormi, j’ai enfilé mon ciré encore trempé des averses de la soirée, plié en deux dans le ventre du bateau gîté de trente degrés, j’ai appris à ne pas résister à la houle, à ne bouger qu’avec elle en imitant les vieux loups de mer qui m’entourent de leurs conseils et leurs gestes bienveillants, à

m’appuyer toujours contre les cloisons, à ne pas m’irriter des violentes secousses qui me séparent, sans prévenir, avec beaucoup d’humour, dans l’obscurité presque totale, des objets les plus nécessaires (mon couteau, ma lampe, mes chaussures), à me réjouir du chant de l’eau et des coups de boutoir sur la coque, contre mon épaule posée dans le sommeil, à recevoir gaiement la première gifle de vent lorsque je m’assois sous la capote de roof pour avaler deux biscuits et enfiler mon harnais avant de remplacer Serge à la barre.

La lune est couchée et les nuages épais cachent toutes les étoiles. La grand-voile blanche vibre comme une aile sombre au-dessus de mon crâne. La seule chose que je vois hors du bateau est l’écume accélérée de notre sillage, gonflée, lovée, aspirée, gonflée à nouveau sur la vague infinie, et la lumière des instruments qui éclaire par dessous les mains du vieux marin agrippées à la barre. Je me glisse à travers le cockpit en rentrant la tête dans les épaules et je vais accrocher mon harnais au pataras en saisissant la barre.

« Ça va, Sergeot ?

- Ça va.

- Quel cap ?

- 245.

- 245. Y a encore du vent.

- 20, 25 nœuds.

- Pas diminué ? Depuis hier soir ?

- Non, pas diminué.

- T’es trempé.

- Il pleut. Toutes les quinze minutes.

- T’es gelé.

- Non, ça va. Mais fait pas chaud. Fais gaffe. À pas partir au lof. Dans les rafales. Comme l’autre nuit.

- D’accord.

- T’es bien réveillé ?

- Comme en plein jour.

- Hein ?

- Je dis : Comme en plein jour.

- C’est bien ça. Parce qu’il y a encore une heure. Avant le lever du soleil.

- Lever du soleil. Tu parles.

- Ah bah. On sait jamais.

- Rien de rien.

- Hein ?

- Je dis : on sait jamais rien.

- Bon. Vais faire du café.

- T’as raison. Assez rigolé. »

Pendant une joyeuse, une silencieuse heure et demie je reste à la barre à sentir sous mes pieds et dans mes mains les moindres élans du bateau, guettant les masses noires qui viennent au-devant de nous, quand je peux encore les voir se détacher vaguement sur l’horizon. Legoff et les autres m’ont appris à barrer sans trop m’écarter du cap dans les creux de quatre ou cinq mètres que nous avons souvent la nuit et je m’applique autant que je peux, immensément heureux qu’ils me confient le bateau deux fois par nuit malgré mon inexpérience. De temps en temps, Serge ressort la tête et les épaules du bateau, me regarde, jette un oeil sous le génois à la recherche des feux d’un cargo, lève la main, replonge cuisiner les thons qu’il a pris la veille, revient, toujours un peu plus sec, se met à sourire à la lumière d’une torche.

La barre vibre sous mes mains comme si elle était douée d’une vie propre. Le bateau lui-même semble parfois vivant comme une flèche. Je repense soudain à cette phrase : « Zénon répondit, un jour qu’on lui posait avec beaucoup d’insistance la question de savoir si rien, vraiment, n’était nulle part en repos : Si, la flèche en vol repose. » La lumière se fraie maintenant peu à peu un chemin par-dessus l’horizon et les montagnes d’eau émergent lentement de la nuit.

Serge a éteint nos feux de position. Les nuages s’ouvrent dans mon dos brusquement et le soleil vient frapper le cockpit comme en rêve. Les vagues arrivent maintenant par tribord et soulèvent l’une après l’autre le grand voilier bleu qui dort encore et ne dort jamais. Dans l’une de ces vagues qui se reforme indéfiniment là-bas, sous mon coude droit, fonce un groupe de marsouins fous dans le soleil sous-marin.

Je suis vivant, je suis ici, je suis mobile, je repose : je suis libre.

Derrière nous l’océan se referme heure par heure comme un livre en gardant tous ses

secrets à peine entrevus, immense, vibrant, ténébreux, lumineux.

 

*

 

4 août, 3h

 

À trois cents miles des côtes. Le 16 juillet. La tempête de la fête nationale (force 9 sur les hauts-fonds de la Chapelle), trente-six heures de mal de mer et le charme discret des marais euro-vichystes sont maintenant derrière nous. Notre barque est sauve et le capitaine balafré. Tandis que les eaux passent en grondant poussées par le suroît, nous fuyons vers le vent et les poissons-soleils et une certaine conception ivre et plus sage qu’il n’y paraît de la liberté.

Le vent lève heure par heure, nuit et jour et dans les aubes, mille armées mémorielles. Après les savoureuses dérives alchimiques l’horizon s’élargit. Tu respires comme jamais – avec ton corps, strictement, pour tout Nouveau Monde. Océan magnésium à midi. Océan d’obsidienne à minuit, lorsque la lune nous fait l’aumône de sa lumière. Pour qui sait voir, une goule reine de millions d’âmes et de corps morts et qui savent qu’ils seront jugés abdique à perte de vue. Pourtant dans ton dos (toi presque impuissant), assez loin maintenant, une extermination continue de chasser l’autre, tu te souviens. Esclaves, tyranneaux et marionnettes de l’ignoble se désolaient heure par heure lorsque dans la rue des massacres oubliés tu les injuriais, les bousculais, les déviais, les éclaboussais de l’ordure qu’ils produisent encore, lorsque tu échappais à la bouffonnerie de leurs institutions, lorsque tu leur livrais (sous forme pourtant assez civilisée, je le reconnais volontiers) le plus trouble de ta pensée – et lorsque éventuellement tu les cognes – de ne pas avoir le temps pour ça.

 

*

 

À l’aube, j’ai laissé mon amie dormir dans le grand lit et je suis en train de relire le champ IX de l’Odyssée dans le bureau. « Alors j’aurais voulu que nous songions à fuir du pied le plus rapide ; mais ces fous refusèrent. » J’ai fini par comprendre il y a quelques années que, seul (ou même avec l’aide d’une déesse déguisée en oiseau, en vieillard ou en jeune vierge), il fallait fuir sans fin pour continuer à jouir de ce monde.

Le soleil se lève devant moi sur les collines d’oliviers, illuminant les bancs de brume qui masquent la rivière.

Enjambant la fenêtre du bureau, je sors dans le petit bois de chênes verts aux racines

noueuses et plus dures que la pierre qu’ils pénètrent et j’emprunte le chemin qui descend lentement vers la rivière à trois mètres en contrebas, en écoutant le vent qui se lève à nouveau.

Les petites feuilles métalliques chantent doucement dans mon cœur l’oubli et la persévérance.

Plus loin, la pierre cède la place à la terre noire et ce sont les bambous flamboyants, souples comme des épées chinoises, verts comme des étangs, lourds comme des voiles et noirs comme de l’encre, qui émergent lentement du brouillard. La rivière neuve traverse une futaie de jeunes bouleaux de Mandchourie et de grands bouleaux pourpres dont les feuilles ont commencé de tomber et de fuir sur les eaux. Si je remonte vers l’est, je passe à travers la boulaie pour atteindre, à cinq cents mètres en amont, le bosquet de lauriers derrière lesquels bée la perte Zyngerman-M..., mais si je descends le cours de la rivière vers l’ouest, en précédant le soleil, je longe l’îlot neuf que je pourrais atteindre en sautant sur les pierres et je reviens, après avoir franchi en m’aidant des mains deux grandes pierres de cinq ou six mètres de hauteur, sur la roche semée de yeuses. C’est là-bas que j’ai planté, dans une cuve de terre sablonneuse, avec Meryem, un jeune ginkgo, « l’arbre aux abricots d’argent », le 6 août, peu après mon retour des Açores. La brume est partie. Le soleil brille sur les pierres. Je m’assieds en souriant à côté du petit arbre radiorésistant, j’allume une cigarette et me remémore tous les gestes, toutes les paroles, toutes les sensations déjà lointaines de la nuit. J’attends que ce soit le moment, je fuis en moi-même dans mon magnifique, mon dérisoire royaume personnel, presque parfaitement en repos, puis je récite à voix basse : « La feuille de cet arbre d’Orient, confiée à mon jardin, offre à goûter un sens caché qui charme l’initié. Est-ce un être vivant qui s’est scindé lui-même ? Ou sont-ils deux qui se choisirent afin qu’on les prît pour un seul ? »

 

*

 

18 novembre, 10h

 

Je est d’Extrême-Occident. Depuis le cœur du désastre, écouter les lumières inouïes. Ici, la vision de la justice est la joie d’Athéna seule.

Pour toi, loin d’ici, bientôt, la chambre secrète dans la ville de l’hiver clandestin. Jardins liquides blancs de soleil. L’être volé. Sa robe légère bleue. L’heure parfaite si souvent hantée, secrète sans même être cachée, là, évidente, radieuse, inviteuse, ronde verte et pourpre des feuilles dans nos veines étrangères et l’hôtel secret, synagogue secrète, château secret, le coiffeur secret, la rivière secrète comme un bateau entre deux vagues, au milieu de la figure secrète, et nos baisers, canal secret, safran du safran, le nouveau monde, maintenant, secret, toujours.

 

*

 

Il fait très doux et le soleil chauffe nos cheveux. Meryem me demande de me déshabiller sur l’îlot, parmi les bouleaux blancs, et couvre mon corps d’argile pour m’en faire une armure. Je lui demande pourquoi une armure.

« Pour ta guerre, me répond-elle.

– Ma guerre ?

– Oui, ta guerre, Léo. »

Ses mains de terre s’attardent doucement dans mes cheveux, sur mon visage, sur mes

épaules, mes reins, mon ventre, mon sexe, mes genoux, mes pieds.

Quand elle a fini de me couvrir d’argile, elle se déshabille à son tour et son corps brun est comme une liane très lisse et tendre dans la lumière jaune de midi, sous les bouleaux rouges. Elle m’embrasse, nos salives et nos souffles se mêlent et nous faisons l’amour contre un arbre dans une odeur de glaise et d’écorce. Quand elle a joui dans un frisson, une secousse de tout le corps, et qu’elle est restée longtemps nue dans mes bras, ses cheveux mêlés à l’argile de mes épaules, je pose mon manteau sur les siennes et je vais seul me laver à l’eau de la rivière.

 

*

 

18 novembre, 15h

 

Tu es les eaux. Tu as par bonheur été banni très jeune des cités de la vengeance et tu es pauvre, lumineux et libre comme un chêne vert dans l’automne. Souvent, tu bois la chance à la source. Chaque instant, tu irrigues en secret le secret. Ton ivresse est universellement méprisée. Ta lucidité subtilement ignorée. Tes amours méthodiquement calomniées. Ta richesse mécaniquement abattue. Qu’importe l’enfer ou la douceur, pour d’autres, de ces marécages chlorhydriques !La tendresse de ton jeu est royale et nette comme le gel. Tu cultives le temps comme un bois d’arbres inutiles. Ils t’abreuvent, t’illuminent et te réchauffent. « Ils sont donc inutiles et pour tout dire nuisibles !» hurlent ceux qui ne pissent pas quand ils auraient envie de pisser, ne chient pas quand ils auraient envie de chier, ne jouissent pas quand ils auraient envie de jouir et ne sont de toute évidence plus capables de penser quand ils rêvent de t’assécher et de te calciner.

 

*

 

Meryem est repartie ce matin. Dans son atelier où brûlent encore les braises du feu d’hier, elle a laissé ses statues de terre, ses bustes de nomades aux visages fendus et ravinés, ses instruments, ses sanguines et ses esquisses magnifiques éparpillées aux quatre coins de la salle.

Elle n’a laissé dans mon bureau qu’un petit mot, des figues et un dessin de figues au pastel avec un beau cadre en bois de bouleau que j’avais fait moi-même pour son anniversaire, au printemps dernier. Le dessin est magnifique mais il n’est pas signé. Le mot dit : « Je te les avais promises depuis longtemps, ces figues, mon Africain. Maintenant qu’elles sont bien mûres, je ne peux plus retarder, je te les donne. Il faut que je retourne là-bas, seule. Tu peux me détester pour cela.

Tu sais que nous ne pouvons pas y aller ensemble. N’est-ce pas. Tu le sais. Je t’aime, ne l’oublie jamais. »

Je n’oublierai pas, mon amour. Je regarde ton dessin quelques minutes. Je mange tes figues en regardant là-bas, parmi les arbres, l’éclair d’argent de notre rivière antique et nouvelle. Je repense à « l’arbre aux abricots d’argent » que nous avons planté ensemble et qui, après s’être débarrassé de ses feuilles jaunes, s’apprête à plonger dans l’hiver, là-bas, derrière les deux roches.

Puis j’ouvre le coffre, je range ton dessin et ton mot à côté de l’arme et du manuscrit, je referme avec un nouveau code, la date d’aujourd’hui, et je reviens à la fenêtre que j’ouvre en grand.

Maintenant, sans quitter cette fenêtre, ni cette maison, ni cette rivière, ni ces arbres, ni ces collines, ni ta mémoire, ni nos souffles, ni nos salives, ni nos corps, je fuis.

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Published by riverrun - dans Nouvelles
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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 16:45

 

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/a/a8/Rembrandt-A-Lion-Lying-Down-207063.jpg

Rembrandt, Le lion

 

 

 

 

 

L’art de la fuite

 

LEO ZYNGERMAN

 

 

Ce fut cet instinct qui, peut-être justement au nom de la science, mais d’une autre science que celle qui est pratiquée aujourd’hui, d’une science des choses dernières, me fit estimer la liberté plus que tout le reste.

KAFKA, septembre-octobre 1922

 

Vendredi. Je quitte le bureau avec une joie familière, mais très étrange. J’ai pris douze jours de congé. Je ne reviens que dans trois semaines. Si je reviens. Mais j’ai l’intention de revenir : la position est très tenable, depuis que j’ai la maison. Et tant que j’aurai la maison.

Je pars ce soir, là, maintenant. Dans une heure la nuit va tomber. Je sors du bureau toujours en costume avec un grand sac à dos. Etonnement banal des collègues. « Tu vas où comme ça ?

Tu pars en week-end ? » Sourires amusés, un peu inquiets : « Sans même te changer ? » Rêveurs, un peu scandalisés : « Tu prends un train directement sans rentrer chez toi ? L’avion ? Seul ? Non ? Avec qui ? » À quoi je pourrais bien sûr répondre très brutalement, pour donner le change, ou comme autrefois, simplement par goût de la provocation : « Où je vais, aucune idée. Moi, en week-end ? Je ne sais pas si on peut appeler ça un week-end, je ne travaille jamais le lundi. Le train ? L’avion ? Dépenses inutiles. Je pars à pied, en stop, comme au bon vieux temps. Et avec qui ? Pour tout t’avouer, en mauvaise compagnie : une merveilleuse Auvergnate. » Mais non, pour n’éveiller que très peu de soupçons, et je l’espère tous inoffensifs, je me contente prudemment d’un : « Oui, voilà, je me fais un petit congé sympa avec ma copine. Oh, pas très loin. Un petit hôtel à la campagne. Grasses matinées, petites balades, bonne bouffe, repos. Quinze jours. Juste histoire de décompresser avant le rush du mois prochain. » (Insister l’air de rien sur petit congé, petit hôtel à la campagne, petites balades, sympa, copine, décompresser, et surtout rush.) Sans quoi ils devineraient peut-être que je veux dire en réalité quelque chose comme : Je pars sans attendre, comme vous le faites très opportunément remarquer, à un endroit où, il faut bien l’avouer, il ne viendra l’idée à personne de me trouver, puisque personne n’en connaît l’existence. Pour seize nuits et seize jours, c’est-à-dire, nous sommes bien d’accord, une éternité. Une amie très intime, d’une grâce à briser le cœur de n’importe qui, passe me prendre incognito devant le centre commercial dans sa petite voiture violette dans moins de quinze minutes. Elle et moi, c’est le jour et la nuit, bien entendu. Ça n’est pas fait pour durer, naturellement. Il n’y a qu’une seule chose véritablement qui nous réunisse. Rien de sérieux, rassurez-vous. Quelques phrases anciennes, généralement incomprises, peut-être même incompréhensibles. Par exemple : « Aux accidents atmosphériques les plus surprenants un couple de jeunesse s’isole sur l’arche, — est-ce ancienne sauvagerie qu’on pardonne ? — et chante et se poste. » Ou encore : « À propos de quelqu’un qui a été, aussi essentiellement et continuellement que moi, un homme des rues et des villes, il convient de remarquer que le charme et l’harmonie de ces quelques saisons d’isolement grandiose ne m’ont pas échappé. C’était une plaisante et impressionnante solitude. Mais en vérité je n’étais pas seul : j’étais avec Alice. » Ou encore : « Que nous ayons été expulsés du paradis ne signifie pas que le paradis ait été perdu. Notre expulsion est même, en un sens, une bonne nouvelle. Car si nous y étions restés, il aurait fallu qu’il fût détruit. »

Seize nuits, seize jours, nous ferons l’amour comme des dieux (des dieux terriblement humbles, merveilleusement attentifs et implacablement amants) et d’ailleurs, pas seulement l’amour.

Bien sûr, vous comprendrez qu’avec vous j’évite soigneusement le sujet, chers collègues.

« Tu bosses sur quoi déjà en ce moment, Léo ?

- Eh bien, je suis censé vendre l’idée d’un contrat sur trois ans aux Japonais dans trois

semaines. Mais pour ça, il faut que je dorme. » Et c’est déjà bien assez scandaleux comme cela, comme vous me le faites comprendre aussitôt : « Franchement... À ta place je bosserais jour et nuit en attendant !Les Japonais, ils sont mortels !

- Mais non. Tout est prêt. Les Japonais respectent les gens calmes et reposés.

- Putain… Trois semaines à l’avance !Comment tu fais ? J’ai jamais compris comment tu pouvais être aussi zen !

- Eh bien, ça dépend. Avec les Japonais je suis zen. Avec les Anglais cool and collected. Avec les Allemands freundlich aber sachlich. Je m’adapte, quoi. »

Ils rigolent, comme d’habitude. Le fait que je parle quatre langues les rassure étrangement.

Ils se disent probablement que je ne sais rien faire d’autre ? Appelons ça une inversion, par l’ennui, de l’inversion paranoïaque, du type : « Je m’ennuie. Ma vie est nulle. Mais toutes les vies sont nulles... Donc tout le monde s’ennuie. Donc ça va. N’est-ce pas que ta vie à toi aussi est nulle, mon semblable, mon clone, ni plus ni moins que celle de tout le monde, à quelques dérisoires compétences près ? Comme on est bien, entre nuls! Comme c’est reposant ! Comme c’est convenable ! Comme c’est rassurant !»

Le délire habituel. Tant mieux. Fuyons.

 

*

 

22 septembre, 7h

Celui qui ne conçoit pas clairement, dans la fête cruelle de l’aurore, qu’il est partout en présence de morts, de leurs assassins et d’assassins morts poursuivant leur mission, n’a pas connu l’odeur, l’éclair, l’inchiffrable prix du sang, infini et nul. C’est plus confortable, sans doute, mais celui qui n’a pas déchiffré la mort va en aveugle et croit voir.

La plupart des hommes ont été opérés morts-vivants de la parole pour les besoins de la métaphysique et, partant, de la pseudo-physique. Ces enfants sans langue d’un nouveau genre ne sont plus même des esclaves.

Il me semble plutôt que ce sont des goules, des momies, certes particulièrement bien maquillées, qui bâtissent, dans la fièvre, des tombeaux. Probablement nos tombeaux, d’ailleurs, à nous qui avons d’abord longtemps été morts, et qui après avoir ouvert tel ou tel livre, entendu telle ou telle parole, baisé telles ou telles lèvres, joui de tel ou tel corps, respiré telle ou telle tempête, sommes devenus vivants. Raison pour laquelle j’ai pris, en sortant de l’enfance (tout en m’y enfonçant comme dans une forêt), tout droit à travers un désert. Ou plutôt, pas tout droit. Une route parfaitement sinueuse et très encaissée, à travers un désert. Un désert de solitude, de beauté, bref, de liberté. C’est ce qu’une momie ne peut comprendre. À moins de cesser d’être une momie, ce qui est difficile. « Quoi ? Quoi ?!

Qu’est-ce que vous dites !?!» Mais tout est difficile. Et à la fois très simple.

 

*

 

Depuis deux minutes, je suis en train de fumer une Winston bleue, une des cigarettes de Meryem, sous l’auvent entre la gare et le centre commercial, mêlé à la foule des pauvres gens qui s’abritent de la bruine, lorsque elle arrive au volant de sa petite voiture neuve, visage fermé et déterminé, un bref sourire appuyé en m’apercevant. Elle se gare en double file, j’arrive à sa hauteur, je jette mon sac sur la banquette arrière, monte à la place du mort.

« Tout va bien ?

– Oui, et toi ?

– Très bien. On y va, Danseuse ?

– On y va, l’Africain. »

Elle embraye, passe vite la seconde, je pose ma main gauche (blanche) sur sa main droite (brune), doucement, souplement, nos mains ne se quittent plus, sur le levier de vitesse, pendant trois cents kilomètres, sauf lorsque je dessine doucement, à un feu rouge, à un péage, ou lancés à cent trente kilomètres heure, quelques instants, du pouce et de l’index, la forme effilée de son genou fin et racé. Nous ne disons rien, ou presque. « Cet arbre... Cette rivière... Le château... La moto... Je l’ai vue... Cet arbre... Ce nuage... L’étoile... » Parfois je la regarde de longues minutes pour mieux graver encore son profil dans ma mémoire, on ne sait jamais, et elle finit par sourire d’un air indulgent. En conduisant elle respire lentement, profondément. Son visage sombre est clair dans l’ombre grandissante. Ses yeux brillent dans la lumière des phares, de plus en plus rares à mesure que nous progressons. Maintenant ses yeux brillent tout seuls. Elle sourit, oui, rarement, quand elle voit que je la regarde. Je me dis qu’une chose qui me rend l’existence de Meryem plus réjouissante encore, c’est de savoir que mon regard la fait sourire, elle dont les pensées sont à la fois paisibles comme un lac de montagne peut être paisible, et violentes comme une tempête dans l’Atlantique. Son visage jeune et grave respire l’intelligence, la bonté, la colère et la liberté. Au cent cinquantième kilomètre, il ne reste plus que l’intelligence, la bonté et la liberté. Au deux centième kilomètre, vient une forme très rare et très irrespectueuse d’amour.

 

*

 

26 septembre, 3h

 

Tu n’as pas demandé le programme. Tant pis. Elles te l’infligent chaque minute : « MIEUX QU’UN PROGRAMME !CALENDRIER PYRAMIDE !LES UNS MOURRONT EN ASSASSINANT !LES AUTRES ASSASSINERONT EN MOURANT !LES DIEUX VIVANTS ET LES MORTELS DIVINS DOIVENT DISPARAÎTRE !PLUTÔT MOURIR A GENOUX QUE VIVRE DEBOUT !LES MOMIES, AU TRAVAIL !PYRAMIDE DE LA VIE !»

(En moins évident, en moins beau, évidemment. Si elles parlaient comme cela ce serait déjà quelque chose.

Mais elles ne parlent pas. C’est toi qui dois mettre les mots sur leur haine pour lui échapper heure par heure, comme on jette un voilier sur une mer déchaînée, un océan sur un désert et le désert sur une tyrannie.)

Tu peux inverser méthodiquement le programme. Ou plutôt, pas l’inverser. Le faire sauter comme un barrage, par exemple, l’air de ne pas insister : « Calendrier du fleuve. Vivre jusqu’en mourant. Mourir sans cesser d’être. Les dieux animaux, les animaux divins, disparus, transparaissent. Plutôt aimer courbé que haïr à genoux. Source et delta ont la même pureté. Le travail est fini. Réfléchis... Rivière de la vie. »

 

*

 

La maison est vaste, sur un immense terrain au pied des collines, au milieu des oliviers, des chênes verts et des bambous. Je l’ai achetée pour pas grand-chose, par miracle, l’année dernière.

Personne n’en voulait plus. La rivière qui passait il y a encore un an de l’autre côté de cette butte qu’on aperçoit là-bas derrière les bouleaux changeait régulièrement de lit pour venir dévaster la moitié du terrain, et parfois la maison, quelques heures, lors des crûes d’automne et de printemps. Les propriétaires avaient vécu six inondations en dix ans, ils partaient vivre en A... et personne ne voulait leur racheter ni la terre, ni la maison. J’ai acheté, moi, sans m’être beaucoup renseigné mais en sachant à quoi je m’exposais. À vrai dire, pendant quelques semaines j’avais joué, très amusé, avec l’idée de faire construire sur cette vaste propriété lacustre, comme je l’appelais en souriant pour conjurer le sort, une petite maison sur pilotis. Lorsque la première inondation a eu lieu je n’étais pas là et je n’avais encore rien installé dans la maison à part un petit réchaud et une grande table à la cuisine, un lit et une étagère avec quelques livres à l’étage, un établi et une caisse à outils dans l’ancienne grange. Deux ou trois semaines plus tard, après avoir nettoyé à la pelle et au balai-brosse tout le rez-de-chaussée pendant cinq jours, je suis allé faire un tour au Bureau des recherches géologiques et minières à O... pour en apprendre plus sur la rivière et la première chose que Cavagni, l’archiviste, m’a dite, a été : « Vous savez, monsieur Zyngerman, ce n’est pas son lit naturel qu’occupe la rivière de nos jours. La rivière a été détournée à l’époque gallo-romaine pour irriguer cette partie du plateau plus facilement.

Auparavant, la rivière passait plus au nord, de l’autre côté de cette élévation, sur votre terrain.

C’est depuis qu’on l’a détournée que ça ne va plus. Des inondations, il y en a au moins depuis le Moyen-Âge et à moins d’un miracle, ça n’est pas près d’arrêter. »

Au printemps dernier, cinq mois après que j’ai appris l’histoire de la rivière et plus de mille cinq cents ans après qu’elle fut détournée de six cents mètres vers le sud pour les besoins de l’irrigation, la rivière a repris, lors d’une crûe spectaculaire, son ancien cours, comme si de rien n’était. Quand ils se produisent, c’est très simple les miracles. Elle passe maintenant à nouveau au beau milieu de mes terres, toute l’année, et dessine même une petite île recouverte de bouleaux pourpres dans un coude harmonieux. Et le plus merveilleux est que cet automne, malgré des pluies diluviennes, la rivière n’a pas bougé et la maison n’a pas été inondée, ni le hameau à deux kilomètres en aval. Le Bureau des recherches a envoyé ses spécialistes pour étudier la chose. Je les ai accueillis avec un grand sourire inquiet. Ils parlaient d’un mystère, ce qui est beaucoup, de la part d’ingénieurs géologues. Après une première journée de sondages ils ont conclu qu’il devait y avoir sur mon terrain ce qu’ils appelaient une perte fossile dans laquelle le surplus des eaux s’engouffrait maintenant lors des crûes. Et quelques jours plus tard ils ont bel et bien localisé cette perte à un mètre au dessus du cours normal de la rivière, à quatre cents mètres en amont de la maison : un trou béant d’un mètre sur deux, complètement caché, derrière un bosquet de lauriers, sous un monceau de ronces pourries à moitié aspirées. Les géologues n’en revenaient pas. Cette perte fossile était restée ignorée depuis au moins un millénaire, cachée sous un amas de terre et de pierre. La dernière crûe, probablement plus forte que toutes les autres, avait désobstrué le gouffre et vidé les eaux. Quelques mois plus tard, la conclusion de leur petite étude de terrain fut limpide, pour ne pas dire lustrale : la perte avait un très puissant débit de seize mètres cube par seconde en temps de crûe et la résurgence avait été repérée à une dizaine de kilomètres en aval grâce à des colorants, directement dans le fleuve. Il n’y aurait probablement plus jamais d’inondations. Il valait donc mieux laisser, en amont, la rivière se jeter dans son nouveau lit. C’est-à-dire, avait conclu Cavagni dans un inexplicable accès de gaieté, dans son lit antique.

Pour fêter l’événement, j’ai invité Cavagni à dîner, la deuxième fois que je suis venu ici avec Meryem. Ce géologue, je l’avais tout de suite remarqué, avait un humour très sûr et savait apprécier à sa juste valeur ce petit miracle dont nous avions, lui et moi, été en un sens (presque en avance) les premiers témoins. Ce soir-là, nous sommes sortis tous les trois sous la pluie avec nos verres de vin, nos torches électriques et nos parapluies. Nous entendions encore le contrepoint XV de l’Art de la fugue se dérouler dans le salon à quelques dizaines de mètres derrière nous. Nous contemplions songeurs la rivière, presque un ruisseau ce soir-là, et Cavagni a dit : « Le Bureau des recherches a baptisé la perte PF17.

- PF17 ?

- Oui. PF17. Tout simplement. Il faudrait peut-être lui trouver un nom... disons... digne de ce nom ?

- Par exemple ?

- Eh bien vous vous appelez Zyngerman.

- Oui...

- Et vous, sans indiscrétion, Meryem ?

- Vous n’êtes pas indiscret, Roger. Mon nom est M...

- Alors je baptise solennellement la perte fossile 17 : ce sera le gouffre Zyngerman-M... »

 

*

 

24 septembre, 23h

L’eau et la pierre. Les livres et les hommes. L’intelligence est mobile. La bêtise immobile. Ou quelque chose comme ça. L’une brille de franchir l’autre. Le plus souvent je suis très mobile ; il m’arrive aussi, malheureusement, d’être parfaitement immobile. Mais la mobilité, chez les autres ou chez moi-même, la fluidité, même extrême, ne m’effraient jamais ; au contraire, elles m’entraînent, me ravissent, me confortent dans mon humble loi sans foi ni croix : Elles me réjouissent.

Les livres les plus mondialement détestés sont à bien y réfléchir l’unique source d’effroi des momies. Pour une raison très simple : la validité paradoxale de ces quelques livres dérisoires, si elle était avérée, signifierait qu’avec la plus grande obstination, les momies se sont, en tout, toujours trompées. Les livres sont donc nécessairement invalides. (« Cette version n’est pas compatible avec les données archéologiques », etc.)

Un exemple parmi d’autres (Exode 14,3) : « Pharaon dit des fils d’Israël : Ils se sont égarés sur la terre et le désert s’est refermé sur eux. »

Bien sûr. De l’Egypte à nos jours ce monde n’a-t-il pas toujours été d’une bêtise pharaonique ?

Lorsque Moïse convainc les siens de fuir le royaume de Pharaon, que répondent d’abord les hébreux eux-mêmes ? « Est-ce faute de sépulcres en Misraïms que tu nous a pris pour mourir dans le désert ?... Servons Misraïms ; oui, mieux vaut pour nous servir Misraïms que mourir au désert.»

Et lorsqu’ils ont échappé le lendemain à l’armée de Pharaon, qu’ajoute Moïse, d’une sécheresse royale ?

« IHVH Adonaï a retourné contre eux les eaux de la mer. Les fils d’Israël, eux, sont allés sur le sec, au milieu de la mer. »

Tous pensent d’abord que c’est le désert qui tuera les esclaves dans leur fuite vers la liberté. Mais entre deux déserts, ce sont les eaux qui les sauvent en les libérant. Les eaux qui se sont ouvertes, puis refermées, comme un parchemin se déroule et s’enroule, comme un Livre s’ouvre et se referme.

 

*

 

Nous sentons déjà l’odeur de la mer en sortant de voiture à vingt kilomètres de la maison.

Nous prenons d’excellents sushis et du thé au jasmin dans un petit restaurant japonais perdu dans la campagne. Le saumon, le thon, le maquereau frais nous fondent délicieusement sous la dent. Puis nous reprenons la voiture vingt minutes. Nous arrivons à la maison en traversant les champs d’oliviers sur les crêtes et en coupant à travers l’une des bambouseraies que j’ai plantées au printemps dernier. Il est officiellement bientôt minuit. Etrange impression, depuis que je sais lire l’heure sur un cadran, que les horloges mentent. Debord disait dans son dernier film, en 1994, qu’ « aujourd’hui l’heure nazie est devenue celle de toute l’Europe », avant d’enchaîner sur une banale image du passage à l’heure d’hiver. C’est une phrase d’une terrible lucidité, que je n’ai réellement comprise que le jour où une amie historienne m’a fait remarquer que « l’une des conséquences paradoxales de la Seconde guerre mondiale a été le passage de la France du méridien de Greenwich à celui de Berlin », si bien qu’en réinstaurant l’heure d’été en mars 1975 la France est retournée à l’heure nazie, officiellement pour faire des économies d’énergie, et secrètement pour vérifier que personne n’y trouverait rien à redire, un peu comme lorsqu’on organise, soixante-huit ans après les crimes, un sommet européen du droit d’asile dans la ville de Vichy, simplement pour vérifier que tous les ministres des vingt-sept nations d’Europe s’y rendront comme un seul maréchal, et que personne n’y trouvera rien, ou presque, à méditer.

Quels gestes trouver face à cela ? Face à l’horreur larvée ?

Très simplement, avant de descendre de voiture, Meryem et moi glissons avec le sourire nos montres et nos téléphones dans la boîte à gants. Une habitude, désormais. C’est plus simple. Il y a un beau calendrier avec des dessins de Rembrandt dans la maison. Pendant seize nuits et seize jours, le calendrier Rembrandt et l’heure Zyngerman-M... suffiront.

 

*

 

13 juin, 16h

 

Il faut relire patiemment, le crayon à la main – autrement dit il faut détourner Debord maintenant si tu veux avoir une chance réelle de t’affranchir du domaine de cette société. Par exemple, quelques périodes de La société du spectacle (1967) :

 

Le désastre n’est pas un ensemble de catastrophes, mais un rapport mondial entre sujets, médiatisé par des catastrophes.

Le désastre ne peut être compris comme la conséquence catastrophique d’une technique mondiale, le produit des méthodes crues modernes de l’asservissement de masse. Il est bien plutôt un domaine devenu réel. C’est une domination du monde qui a cru s’assujettir la matière et, avec elle, les personnes. Mais toute personne n’a pasnécessairement vocation à se fondre dans la foule des sujets d’un aussi désastreux souverain.

Le désastre est le tsunami qui se lève invariablement sur l’empire de la haine du temps. Il inonde tout l’espace mondial, noie régulièrement sujets et rebelles mal déguisés dans les mêmes tourbillons et berce indéfiniment les débris.

 

C’est même probablement cela que lui reprochent les momies : Il n’est pas impossible que le temps lui-même, qui n’est contrairement à une théorie répandue rien qui soit en rapport avec l’espace, puisse cependant s’ouvrir, et s’ouvre et se referme effectivement, aussi souvent que nécessaire et à l’instant opportun, comme la « Mer rouge. »

 

*

 

Nous entrons dans la vieille maison en ruine. Nous allumons gaiement quelques chandelles dans les pièces presque vides. Je n’ai pas encore complètement réinstallé l’électricité, il n’y a qu’un vieux chauffe-eau. Je vais faire du feu dans la chambre pendant que Meryem prend une douche. J’aime froisser les vieux journaux et briser les brindilles et fendre les planchettes pour préparer le feu, craquer délicatement les allumettes, et l’odeur du bois qui commence à flamber, et les taches de lumière et de chaleur intenses et jaunes sur mes mains, mon visage, mes genoux, et les souvenirs que le feu réveille toujours dans mon cœur purifié : un feu dans la montagne, dans les Alpes, un feu dans un temple, au Japon, un feu sur une plage, en Irlande. Je vais

quelques minutes dans mon bureau, je rejoue mentalement les premières mesures de la Sonate en sol mineur en écoutant le vent qui se lève soudain au dehors et bouscule les chênes verts devant la fenêtre. J’ouvre un livre au hasard : « 11 mai 1936 mais si la robe détachée aux épaules tombe au fond de la mare comme une pierre et brise la vitre du dessin le ressort de la montre lui saute aux yeux et l’aveugle et l’abandonne aux mains du bourreau feuille morte éclairant la marche du crâne de la méduse entre les pages du livre acrobate orphéon des myrtilles squelette pétrifié du brouillard qui se lève du pré colonne de marbre noir liquide débordant de la coupe du riz à la valencienne du coin de la corniche aux sons des chiffres ivres morts tombant goutte à goutte sur les dalles des éponges de feu c’est à rire surtout qu’il faut chanter pendant toute la vie le ba be bi bo du bu bo bi be ba de la soupe philosophique refroidie sur le coin du buffet où le soleil la mange à la fourchette ». J’ouvre le coffre, je tiens un instant dans mes mains d’enfant l’arme que j’y garde depuis deux ans, je respire profondément en priant pour ne jamais plus avoir à en faire usage, je la repose à sa place, je touche le manuscrit, je pense à une très ancienne montagne là-bas, je referme le coffre, je reprends mon chandelier, je referme le bureau, j’ouvre une bouteille de vin rouge et je remplis deux verres que je pose sur la table de chevet.

Lorsque tu as fini d’écrire un livre et que tu as trouvé un lieu pour te reposer et une femme avec qui jouer sans fin (enfin, espérons) c’est une fête très libre et très simple.

 

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Published by riverrun - dans Nouvelles
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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 16:05

 

 

II

 

Ce qui devait être pour la planète entière le début d’une ère de deuil et de désolation fut pour moi comme le retour d‘un printemps intérieur.

Le lendemain du tremblement de terre qui détruisit à l’autre bout du monde les systèmes de refroidissement de la centrale de Nagashima, alors que j’errais, après un rendez-vous raté, dans le dédale des quartiers les plus anciens de la capitale, je reçus un coup de téléphone du Japon. Yasushi Ogasawara me demandait d’héberger pour les fêtes du Nouvel An sa fille Shizuyo qui venait de commencer à Londres ses travaux de recherche et à laquelle il venait d’interdire de rentrer à Tokyo. J’informai mon vieil ami de mon absurde situation financière et de l’exiguïté de mon studio. Je lui proposai de loger plutôt Shizuyo dans un hôtel voisin, confortable et d’une tranquillité parfaite, à cinq minutes de chez moi. Yasushi répondit que Shizuyo avait elle-même demandé à venir chez moi et que je verrais avec elle. Elle disposait d’une importante somme d’argent qu’il lui avait fait parvenir la veille, sans parler du fait que Shizuyo, précisa-t-il avec fierté, gagnait maintenant très bien sa vie. Il était hors de question que je dépense le moindre cent pour lui payer une chambre d’hôtel. Il désirait simplement savoir sa fille heureuse à Taris pour les fêtes, prévoyant d’être lui-même accaparé des mois entiers par la… gestion de la catastrophe de Nagashima. Pour une raison ou une autre, il hésita une seconde avant d’employer le mot gestion et la brève suspension de sa phrase me fit soudain réaliser à quel point son français était resté parfait malgré les sept ou huit années écoulées depuis son retour au Japon. Pour le reste, ajouta Yasushi, Shizuyo n’était plus l’adolescente que j’avais connue du temps où ils habitaient encore tous deux à Taris. C’était désormais une jeune femme qui savait ce qu’elle voulait. Elle me considérait toujours comme un frère malgré le temps écoulé depuis nos promenades sans fin d’autrefois dans le parc. Elle désirait me revoir et savoir ce que j‘étais devenu. De plus, conclut mon vieil ami après quelques secondes de silence pendant lesquelles je me demandai si j‘étais devenu quelque chose, il n’était pas impossible que son franc-parler habituel à lui, dont il avait bien l’intention de faire usage au cours de cette crise qui s’annonçait majeure, lui attirât diverses sortes d’ennuis avec ses supérieurs et les services de son gouvernement. Il préférait donc savoir Shizuyo sous ma protection immédiate que dans un hôtel voisin, si proche fût-il. En temps normal, les entreprises nucléaires de la planète entière avaient coutume d’envoyer des lettres anonymes et parfois des menaces de mort à ceux dont les actes ou les déclarations leur déplaisaient. Il n’y avait pas de raison particulière pour que cela cesse en temps de crise. Il fallait même craindre que cela ne s’étendît aux proches et aux amis de ceux qui déplaisaient. Surpris par la gravité inhabituelle avec laquelle il avait prononcé ces dernières phrases, je lui demandai s’il y avait autre chose que je pouvais faire pour lui. Il répondit que s’il savait Shizuyo sous ma protection, il aurait les mains libres pour faire son devoir. Touché par sa franchise et sa confiance, je l’assurai que c’était pour moi un honneur et une joie d’accueillir sa fille, que je considérais moi aussi toujours comme ma sœur.

Douze heures plus tard, Shizuyo descendait de l’avion et prenait mon bras avec un parfait naturel dans le hall de l’aérogare de Taris-Sud. Ce n’était effectivement plus la jeune fille timide et inquiète que j’avais connue dix ans auparavant, mais une élégante jeune femme, calme et assurée, au maintien de danseuse, dont le regard ne cillait pas en croisant celui d‘inconnus, ni en croisant le mien.

Ainsi commença la période peut-être la plus heureuse de ma vie. Le monde entier se prenait à redouter une catastrophe qui rendrait la moitié du Japon inhabitable et contaminerait la planète entière, mais Yasushi fut soulagé pour des mois de l’inquiétude qu’il avait d’abord éprouvée pour sa fille et Shizuyo, redécouvrant Taris qu’elle n’avait pas revu depuis sept ans, y fit bientôt une découverte qui allait bouleverser le cours de ses recherches. Quant à Enat, mes fils et moi: l’arrivée de Shizuyo fut pour nous providentielle. Avec quelle grâce et quel charme enchanteur n’accueillit-elle pas mes enfants dès la première fois qu’elle les vit! C’est que Shizuyo savait jouer et se perdre en jouant. Ali et Marco l’adorèrent dès les premiers instants et se laissèrent approcher par elle comme ils ne s’étaient jamais laissés approcher par personne. Mais c’est d’abord à moi que Shizuyo apporta un immense joie, un incroyable bonheur qui me fit pressentir, avec six mois d’avance, que rien peut-être de ce que j’avais sacrifié dans l’espoir absurde d’accomplir finalement ma mission (avec plus de dix ans de retard) n’avait été perdu en vain.

Shizuyo ne dormit jamais à l’hôtel. Le soir de son arrivée, elle m’emmena manger dans le quartier japonais. Nous revînmes gaiement au studio à travers la banlieue endormie et, sans un mot, épuisés d’émotion après notre longue conversation assis côte à côte au comptoir d’un resutoran de la rue Sainte-Anne, émus de n’avoir plus rien à dire, nous nous allongeâmes côte à côte sur l’étroit matelas en contemplant le mouvement des ombres des plantes que j’avais alignées sur le rebord intérieur de la grande fenêtre (un cactus, un plant de gingembre, une orchidée), projetées sur le mur par les phares des voitures qui tournaient dans la rue. Puis je compris, au calme singulier de nos deux respirations éveillées, à l’émotion de sa main que je tenais dans la mienne, que tout nous était permis. Qu’il n’y avait entre nous plus aucune distance, parce que nous étions tous deux des êtres infiniment solitaires, d‘une autonomie presque parfaite. J’attirai Shizuyo contre moi et nous nous endormîmes étroitement enlacés, comme si nous nous connaissions depuis toujours. Je la désirais, elle me désirait, ses longs cheveux dénoués étaient sur mon visage, ses lèvres étaient contre les miennes, nos salives se mêlaient doucement, nos corps tout habillés restaient serrés l‘un contre l‘autre, nous nous endormions et nous réveillions ensemble, nous chuchotions quelques mots calmes et heureux dans la nuit sans fin, nous étions solitaires, nous étions deux.

Dans les jours qui suivirent, chose qui ne m’était jamais arrivée auparavant, je parvins à écrire à ma table sans être gêné par la présence de Shizuyo qui avait investi le troisième bureau de la pièce (le deuxième étant occupé, lorsqu’il était de passage, par Ali). Elle finissait de rédiger, sur son puissant ordinateur portable, un brillant article de biologie moléculaire. Ses travaux devinrent rapidement le thème de la plupart de nos joyeuses discussions, dans les bars, les cafés et les restaurants de Taris où elle m’invitait chaque jour, s’inquiétant de ma maigreur qui lui paraissait inhabituelle et se réjouissant de mon appétit. Notre relation était si dénuée d’embarras ou de méfiance que je me pris à me réjouir sans la moindre gêne d’être ainsi gâté quotidiennement par ma sœur japonaise. Je lui préparai plusieurs fois, en échange, dans ma cuisine minuscule, les rares recettes de canard et de poulet dont je maîtrisais l’exécution, et ce furent de magnifiques poivrons issus de l’agriculture biologique qui nous entraînèrent pour la première fois sur le terrain de ses recherches.

Comme je m’étonnais, tout en cuisinant, de la découvrir, sept ans après son départ de Taris, jeune docteur en biologie, elle que j’avais toujours crue destinée à une carrière littéraire (citant encore adolescente d’innombrables  haïkus de Basho et des passages entiers de la Sente étroite du Bout-du-monde), elle me demanda avec un sourire malicieux si je me souvenais de l’un de ces haïkus et je récitai celui-ci:

 

épuisé par le voyage

je cherche une auberge quand

ces glycines

 

Elle hocha de la tête et répondit que c’était pour offrir en pâture ce genre de poivrons magnifiques aux littéraires du futur, qui risquaient fort d’en être privés si l‘on n‘y prenait garde, qu’elle s’était convertie à l’étude de l’acide désoxyribonucléique. Je me mis à rire et la sommai d’expliquer sur le champ cette mystérieuse déclaration. Elle me prévint que cette explication risquait d’être particulièrement ardue pour une discussion de cuisine. J’avouai que mes connaissances en cuisine comme en biologie moléculaire étaient pour le moins limitées. Elle déclara que ses talents de vulgarisatrice étaient probablement plus limités encore que mes connaissances en biologie et sans aucun doute infiniment inférieurs à mon aptitude à la cuisine. Je répliquai en découpant soigneusement le premier poivron en fines lamelles qu’il n’était plus temps de faire marche arrière: je voulais comprendre. Elle me regarda en souriant de plus belle et fit en sorte que je comprenne.

Des chercheurs australiens, japonais, polonais et allemands avaient confirmé dans les années 1970 l’hypothèse étonnante, émise par un savant russe du début du XXe siècle (Alexander Gurwitsch), selon laquelle les corps de tous les êtres vivants émettaient une lumière ultra-faible. Un biophysicien allemand, sur les traces de l’Amérusse Georges Lakhovsky, avait émis une seconde hypothèse: ce phénomène, qui faisait de chaque molécule d’acide désoxyribonucléique une sorte de mini-émetteur électromagnétique, pouvait être impliqué dans la communication entre différentes cellules d’un même organisme, mais aussi entre différents organismes (comme pour le plancton, par exemple). Les photons émis par les cellules vivantes, baptisés « biophotons » par l’équipe de Marburg du professeur Fritz-Albert Popp, avaient été mesurés sur des longueurs d’onde comprises entre 200 et 800 nanomètres, c’est-à-dire sur une gamme allant de l’ultra-violet à l’infrarouge. Si cette lumière ne pouvait pas être perçue par l’œil humain en temps normal, alors que la gamme du visible s’étendait de 380 à 780 nanomètres, c’était que l’intensité de ces émissions de photons n’atteignait jamais des valeurs comparables aux sources lumineuses ordinaires: lumière du jour, d’une lampe ou d’un écran d’ordinateur. Il n’était toutefois pas exclu (c’était le sujet des recherches de Shizuyo et ses collègues) que, dans certaines situations où l’œil humain était confronté à une obscurité parfaite (notamment dans les grottes les plus profondes où s’étaient aventurés les hommes préhistoriques), l’absorption de certaines substances dites hallucinogènes, mais contenant en réalité une hormone appelée diméthyltriptamine, ait pu rendre la rétine sensible à cette luminosité ultra-faible. Cette hypothèse fascinait évidemment les préhistoriens les plus audacieux qui y voyaient une clef possible pour l’étude de la peinture pariétale. Mais, chose plus étonnante encore, la cohérence d’émission de ces biophotons, parfois comparable à celle d’un laser ultra-faible, semblait aller croissant chez les organismes en bonne santé, ce qui tendait à prouver que ces ondes électromagnétiques jouaient un rôle clé dans la régulation de la croissance organique et dans tous les aspect du métabolisme végétal et animal. L’équipe du professeur Popp avait ainsi breveté un appareil parfaitement opérationnel qui permettait de mesurer cette émission de biophotons dans les fruits, les légumes, les viandes, et d‘en déterminer… la fraîcheur. Shizuyo acheva de m’émerveiller en déclarant qu’elle était persuadée que les poivrons que j’étais en train de finir de découper en fines lamelles pour notre dîner auraient, c’était le cas de le dire, brillamment passé ce genre de tests.

Deux semaines plus tard, elle repartit brièvement pour Londres. Puis elle revint à Taris faire la connaissance d’Enat qui m’y avait rejoint et désirait la rencontrer. Les tableaux et les dessins incroyablement colorés d’Enat, pour des raisons qu’il serait trop long d’exposer ici (le temps presse, maintenant que l‘état d‘urgence est déclaré, que l‘Armée menace de faire évacuer les ponts sur la Seine et l’Hôtel de ville et que les insurgés se divisent), bouleversèrent Shizuyo comme ils m‘avaient bouleversé cinq ans auparavant. Lorsqu’elle fut devenue la meilleure amie d’Ali et Marco et l’amante d’Enat (ce qui coïncida avec la fin d’une campagne expérimentale à King’s College), Shizuyo décida de s’installer à Taris pour plusieurs mois. Elle y entreprit, sous le choc de sa rencontre avec Enat, la rédaction d’une synthèse des sept articles qu’elle avait déjà publiés. Saisie par un soudain sentiment d’urgence, elle voulait faire parvenir cette synthèse au plus grand spécialiste français de biophotonique et de génodique (un domaine de la science expérimentale consacré à l‘étude de brèves séquence musicales dont on avait découvert qu’elles pouvaient stimuler ou inhiber la synthèse de certaines protéines), le professeur Eshlevan, un génie d’une soixantaine d’années qui travaillait depuis deux décennies dans le dénuement le plus absurde à l’université de Taris-nord Averroès, et venait de se rendre célèbre en demandant publiquement (des extraits de son intervention avaient été repris par toutes les télévisions) que Taris renonce à soutenir les dictateurs nord-africains et accorde son soutien immédiat aux mouvements révolutionnaires du Printemps arabe.

Je sentis Shizuyo perdre de son assurance à la fin du printemps. Quelque chose bloquait dans son travail et, même si elle était déjà, toute jeune chercheuse qu’elle fût, assez expérimentée pour savoir que cette période d’incertitude annonçait probablement quelque nouvelle découverte théorique, je la vis, vers la mi-mai, alors que les nouvelles de Yasushi commençaient à devenir mauvaises, sur le point d’abandonner son projet et de rejoindre son père à Tokyo, ce que Yasushi craignait plus que tout. Je parvins à convaincre mon vieil ami de passer quelques jours en France pour prendre un peu de repos, passer ses examens médicaux en terrain neutre (malade d’un cancer, il vivait en sursis depuis que je le connaissais) et pour rassurer, si possible, sa fille.

Yasushi vint à Taris et, la veille de son premier rendez-vous à l’hôpital, je les emmenai, sa fille et lui, à l’Arboretum du parc où nous admirâmes ensemble, dans la brume matinale, une petite forêt d’une centaine de jeunes ginkgos biloba aux feuilles d’un vert neuf et intense. Yasushi m’apprit qu’il existait dans la ville d’Hiroshima sept ginkgos qui, après avoir été brûlés presque entièrement par l’explosion du 6 août 1945, avaient fini par refleurir, parfaitement sains, quelques années plus tard. Je demandai à Shizuyo si elle estimait possible que certaines espèces végétales particulièrement anciennes disposent d’une extraordinaire capacité à réparer leur propre ADN. Elle sourit et répondit que oui. Les molécules d’ADN étaient d’ailleurs, contrairement à ce qu’on avait pensé pendant plusieurs décennies, en perpétuelle mutation dans les êtres vivants. Elles se recomposaient, s’abîmaient, se réparaient, se modifiaient jour après jour et parfois heure par heure selon les événements vécus par un individu, au point que les scientifiques les plus sérieux admettaient maintenant, à rebours de tout ce qu’on avait enseigné jusqu’ici, qu’il existait au moins une petite part d’hérédité des caractères acquis, autrement dit que non seulement un individu pouvait modifier son propre code génétique, mais que la recomposition de son code génétique dans la période qui précédait la conception d‘un enfant avait une influence décisive sur le code génétique initial de cet enfant qui, à son tour, ferait évoluer son propre ADN tout au long de sa vie.

La bonne nouvelle arriva la semaine suivante: les examens révélèrent que Yasushi, malgré son état d’épuisement général, était bel et bien guéri de son cancer. Shizuyo, plus encore que son père, en fut bouleversée. Elle lui demanda de ne pas repartir au Japon et de rester à Taris pour profiter de la nouvelle vie qui lui était soudain offerte. Il refusa et nous sentîmes lui et moi que Shizuyo mettrait des semaines à s’en remettre. Mais l’avenir de leur pays était en jeu et Yasushi aimait le Japon (ce furent ses mots, devant nous deux) comme Shizuyo, elle, m’aimait, moi.

Il repartit cinq jours plus tard pour Nagashima. Son sourire indéchiffrable et sa petite silhouette frêle et courageuse découpée sur la lumière des immenses baies vitrées de l’aérogare n°4 de Taris-nord sont les dernières images que je conserve de mon indomptable ami.

Pour l‘aider à accepter la décision de son père et retrouver l‘inspiration qui lui était nécessaire pour reprendre ses travaux, je proposai à Shizuyo, au début du mois de juin (alors que les manifestants avaient déjà pris l‘habitude de se réunir par milliers sur le parvis de l‘Hôtel de ville), de rendre tous deux visite, dans son nouvel appartement du centre de Taris, à celui qui, après avoir longtemps été (à mon insu) l’un de mes plus dangereux adversaires, s’était finalement révélé être, depuis que nous nous étions rencontrés en chair et en os, mon plus sûr soutien dans la capitale. Lui qui avait vécu pendant vingt ans dans un obscur studio de dix mètres de long, en forme de poisson, au rez-de-chaussée d’un immeuble haussmanien du 10e arrondissement, venait d’emménager dans un vieil immeuble très lumineux du quartier du Marais dont il occupait tout le premier étage et d‘où l‘on surplombait, d’un côté, le petit square de la rue des Blancs Manteaux, et de l’autre, un minuscule jardin où poussait un arbre au quarante écus. Il était le seul analyste du contre-espionnage tarisien à m’avoir identifié comme éclaireur ennemi. Loin de me dénoncer à ses supérieurs, il m’avait prêté une importante somme d’argent dans un moment critique. Je m’étais d’abord imaginé qu’il attendrait des informations en échange, puis qu’il avait non seulement jugé inutile de faire neutraliser le seul et unique survivant d’un réseau subversif anéanti depuis quinze ans, mais décidé de le secourir financièrement par signe de fair play. Mais, au fil des mois qui virent naître notre surprenante complicité, puis notre indéfectible amitié, je compris peu à peu que, s’il avait gardé pour lui le secret de ma véritable identité, ce n’était pas simplement, comme je l’avais cru tout d’abord, par ruse, par pitié, par dandysme ou par l’effet d’une surprenante noblesse d‘âme, mais simplement parce qu’il adhérait souterrainement aux rêves, aux espoirs, aux projets fous qui m’avaient moi-même amené à Taris.

Je croyais que la conversation entre lui et ma sœur japonaise porterait tout naturellement sur la visite d’une incroyable grotte préhistorique dont Zyngerman m’avait parlé un an auparavant, et sur laquelle les théories biophotonistes que m’avait fait découvrir Shizuyo semblaient pouvoir jeter une lumière entièrement nouvelle, mais la discussion tourna tout à fait autrement. Lorsqu’en arrivant je demandai à mon ami, avec mon habituelle curiosité, ce qui l’avait occupé ces derniers temps, il nous apprit qu’il venait d’achever une nouvelle traduction (qu’il espérait, en toute modestie, plus fidèle à l’original que tout ce qui avait été fait jusqu’à présent) d’un texte de Heinrich von Kleist: Le théâtre de marionnettes.

Pour répondre à Shizuyo qui lui demandait qui était Kleist, Zyngerman lui donna sa version des faits. Contemporain de Hölderlin quil n’avait pas connu (de la même manière qu’en France Rimbaud et Lautréamont ne s’étaient jamais rencontrés), Kleist était généralement présenté comme lautre « maudit » du tournant du dix-neuvième siècle: engagé à quinze ans dans l’armée prussienne où il passa du grade de caporal à celui de lieutenant; revenu à Berlin à dix-huit ans après avoir participé à la campagne du Rhin et au siège de la Première République de Mayence; arrêté comme traître par un espion allemand, alors qu‘il s‘apprêtait à s‘engager dans l‘armée française à Boulogne, à vingt-six ans; arrêté par les Français, à Berlin, à trente ans, comme espion allemand; et pour finir, suicidé, « heureux », à trente-quatre ans, en compagnie de la jeune Henriette Vogel, elle-même atteinte dun cancer, sur les bords du lac du Stolper Loch (lactuel Kleiner Wannsee), à Potsdam. Admirateur de Goethe et Schiller qui rejetèrent sa lecture dionysiaque des Grecs (comme ils avaient rejeté celle, étonnamment proche, de Hölderlin), mais aussi de Shakespeare et de Cervantès, Kleist devait à ces derniers son art consommé de la tragicomédie et du roman daction ironique. Le théâtre de marionnettes avait été publié dans le quotidien créé par Kleist en 1810, les Berliner Abendblätter, lesquels lui attirèrent de sérieux ennuis avec la censure, plongeant lauteur dans la misère quelques mois avant sa mort. Longtemps méprisée, lœuvre de lécrivain avait eu deux admirateurs tardifs mais décisifs: Nietzsche qui écrivit de Hölderlin et de Kleist quils avaient été les meilleurs esprits allemands du siècle, et Kafka, dont lun des livres préférés était le petit roman Michael Kohlhas narrant les aventures dun honnête et prospère maquignon du seizième siècle, peu à peu métamorphosé en brigand justicier pourchassé par tous les princes dAllemagne et maudit par Luther.

Über das Marionnettentheater était l’une des dix dernières œuvres brèves de Kleist. Son argument principal (que Zyngerman nous récita par cœur) était résumé à la dernière page: « Nous voyons que dans le monde organique, la réflexion devient plus obscure et plus faible à mesure que la grâce devient plus éclatante et souveraine. Mais de la même manière que l’intersection de deux droites parties d’un point se retrouve de l’autre côté au passage de l’infini, ou de la même manière que l’image d’un miroir concave, après s’être éloignée à l’infini, se retrouve soudain juste devant nous: ainsi, lorsque la connaissance a traversé l’infini, la grâce est retrouvée; de telle sorte qu’elle apparaît le plus purement dans l’humaine complexion qui n’a soit aucune conscience, soit une conscience infinie, c.-à-d. dans le mannequin, ou dans le dieu. »

Ces deux phrases produisirent sur Shizuyo un effet libérateur immédiat. Elle se mit à sourire comme je ne l’avais pas vue faire depuis des semaines et dit simplement qu’elle ne pourrait jamais assez remercier Zyngerman de lui avoir fait entendre ces mots où elle venait d’entrevoir la solution du problème expérimental sur lequel elle butait depuis plus d’un mois. Zyngerman lui demanda avec intérêt dans quel domaine elle travaillait, il se trouva qu’il avait entendu parler de l’étude des biophotons par l’Institut international de biophysique de Neuss et qu’elle put rapidement entrer dans le vif du sujet: les adversaires de la théorie biophotonique objectaient depuis des années qu’il était impossible que l’intensité longtemps restée indétectable des émissions de photons par les molécules d’ADN (dont ils ne contestaient plus l’existence) puisse jouer un rôle majeur dans la communication inter- ou intracellulaire. L’écrasante majorité des animaux et des végétaux ne vivaient-ils pas, la plupart du temps, dans un environnement si lumineux que les biophotons devaient être considérés comme une onde électromagnétique parfaitement négligeable? La lumière du jour était plusieurs millions de milliards de fois plus intense que la lumière émise par l’ADN. Même la faible luminosité du ciel nocturne était encore plusieurs milliards de fois plus intense. Certes, dans l’obscurité apparemment parfaite d’une grotte ou d’un laboratoire dénués de toute source lumineuse, la bioluminescence moléculaire pouvait acquérir une certaine importance, voire une importance cruciale chez les organismes qui parvenaient à y survivre sans aucune émission de lumière d’origine chimique. Mais comment croire que, sans communication électromagnétique à l’échelle de l’ADN, les êtres vivants se retrouvaient privés d’un outil essentiel à la régulation de leur métabolisme? Dans ce cas, l’écrasante majorité des organismes, qui passaient parfois toute une vie sans entrer dans une grotte du paléolithique ni dans un laboratoire de Neuss ou de King’s College, n’auraient-ils pas dû montrer les signes d’un terrible épuisement cellulaire? Seulement, la donnée cruciale

Shizuyo s’arrêta soudain. Une nouvelle idée venait (nous pouvions le lire sur son visage) de la submerger au milieu d‘une phrase. Zyngerman eut la présence d’esprit de ne pas parler aussitôt. Puis, lorsqu’une dizaine de secondes de silence se fut écoulée et que Shizuyo, gênée, fut sur le point de reprendre la parole pour s’excuser, il lui proposa, en japonais et avec un émouvant ton de sympathie et d’admiration dans la voix, de s’asseoir à son bureau (il venait de poser une pile de feuilles blanches et un stylo au milieu de sa table de travail) pendant que lui et moi passerions dans une autre pièce pour ne pas la déranger, et parlerions tranquillement d’autre chose en l‘attendant. Elle venait visiblement d’apercevoir, au fur et à mesure qu‘elle l’exposait, son problème sous un tout nouveau jour, ce qui aurait ravi Heinrich von Kleist. Ces instants étaient sacrés, dit-il avec un sourire qui n’avait rien d’ironique. Shizuyo sourit elle aussi avec reconnaissance et, après s’être assise au bureau de Zyngerman sans perdre le fil de ses pensées, s‘empara de son papier et de son stylo.

Ce fut ce jour-là que mon étrange ami, passant avec moi dans son immense bibliothèque, m’avertit de l’imminence des événements du Printemps de Taris. Le mouvement (non pas d’indignation, mais bien de révolte) qui, parti quelques mois auparavant d’Athènes, Lisbonne et Madrid, amplifié par les révolutions arabes, secouait maintenant les capitales des pays dits développés du monde entier, prenait depuis quelques jours (après avoir d’abord épargné Taris) une ampleur inattendue. Les pauvres, en effet, s’étaient finalement joints par dizaines de milliers, pour différentes raisons qu‘étudieraient les historiens, aux trois ou quatre mille étudiants, aux deux ou trois mille diplômés et retraités sous-payés des premiers jours de la contestation. Les manifestants, plus nombreux que la veille, débordaient maintenant largement (comme je l’avais peut-être constaté en arrivant avec Shizuyo) la place de l’Hôtel de ville, bloquant toute une partie du trafic de la capitale et s’étalant sur plusieurs centaines de mètres, de part et d’autre de la place de la Grève, le long de la rue de Rivoli. Ils menaçaient maintenant d’y camper dans des tentes achetées en masse chez les magasins Pentathlon et posées sur d’épaisses plaques de polystyrène récupérées sur les deux grands marchés régionaux de Taris, d‘ordinaire méconnus par les nouvelles générations de contestataires; Zyngerman lisait dans ces tentes de jeunes bourgeois posées sur le polystyrène des manutentionnaires de Rungis une sorte de symbole qu’il avait l’audace d’interpréter (son sourire ironique était réapparu) comme le signe que tout, ou presque, était désormais possible.

Il me demanda si je ne voyais pas là une occasion de me réjouir infiniment puisqu’après tout, nous pouvions le dire maintenant sans détour, la préparation et l’organisation de tels événements avaient été, quinze ans auparavant, le but de ma mission à Taris. Je lui répondis qu’il savait bien que ni moi, ni probablement personne d’autre n’avait eu la moindre initiative personnelle dans ces événements qui n’étaient que la conséquence logique, quoiqu’assez inespérée, de l’éclatante injustice politique et économique des dernières années. Il ne le savait lui-même que trop bien, confirma-t-il d’un air soudain mélancolique. Pour être tout à fait honnête, il se réjouissait, lui, de ce sursaut de souveraineté du peuple (car il semblait, chose assez surprenante, qu’il existait encore un peuple dans cette ville), mais sa récente démission des services de contre-espionnage tarisiens ne l’avait pas empêché de garder une oreille dans le milieu qui avait été le sien pendant près de vingt ans. Il savait à peu de choses près ce qui se préparait à l’Intérieur en guise de réplique si les manifestations et les campements sur les places et dans les rues venaient à durer trop longtemps. Des éléments infiltrés parmi les manifestants provoqueraient dans les jours prochains des violences inacceptables. Étant donné le caractère et l’ampleur inédits depuis quarante ans de ce mouvement de révolte d‘ampleur mondiale, ces éléments infiltrés ne se contenteraient pas de briser quelques vitrines de banques ou de bijouteries. Des bus bloqués par les manifestations seraient brûlés avec une partie de leurs occupants. Le personnel de plusieurs banques dans le quartier de l’Opéra serait lynché sur un trottoir, deux ou trois employés seraient tués et leurs corps mutilés montrés dans la rue au bout de perches. Les manifestants qui tenteraient de s’opposer à ces actes barbares seraient refoulés avec des bombes lacrymogènes et à coups de battes de baseball. Si nécessaire, un attentat monté de toute pièce par le contre-espionnage serait organisé contre une institution symbolique, par exemple la Bourse de Taris ou (plus audacieux) contre le ministère de l’Intérieur lui-même. Il faisait peu de doute que les manifestants seraient profondément divisés par ces crimes et discrédités par les journalistes toujours plus rapides en besogne et toujours moins désireux de laisser croire à quiconque qu’ils étaient susceptibles de se laisser soudain aller à quelque vision policière de l’histoire. Le champ serait ainsi libre pour la véritable répression du mouvement, probablement bien plus sanglante (la situation étant ce qu’elle était) que tout ce qu’on avait vu dans la capitale depuis les événements d’octobre 1961, pour lesquels le ministère de l’Intérieur venait une fois de plus, cinquante ans après, de refuser de s’excuser. Je m’étonnai de la violence avec laquelle Zyngerman imaginait que les manifestations seraient réprimées. Il répondit qu’il y avait au ministère de l’Intérieur une liste de cent quarante personnes que le pouvoir souhaitait éliminer si l’occasion s’en présentait. D’après ce qu’il savait, son nom s’y trouvait, au milieu d‘autres patronymes tout aussi obscurs et probablement faux, et l’occasion bientôt serait là.

Une fois de plus touché par la franchise avec laquelle il m’avait toujours parlé, je lui demandai à quel point le fait d’avoir son nom sur cette liste, était à prendre au sérieux. Au plus au point, répondit-il en souriant, mais avec le plus grand détachement, comme toute chose réellement sérieuse dans notre métier. Son amie vivait à l’autre bout du monde et le seul manuscrit qu’il jugeait digne de lui survivre était caché ici, dans un solide coffre ignifugé encastré dans le mur, dissimulé derrière les lambris de la bibliothèque, à la hauteur de l’édition de Florencio Sevilla Arroyo et Antonio Rey Hazas de l’Ingenioso hidalgo don Quijote de la Mancha.

 Je lui demandai s’il pensait qu’il existait une chance, dans l’éventualité où le mouvement se transformerait en véritable insurrection et si l’Intérieur mettait à exécution le plan qu’il venait de me révéler et qui serait relayé par les médias de masse, que cette insurrection parvienne malgré tout à garder sa légitimité et à déborder la contre-insurrection. Sans un instant d’hésitation, il répondit que oui. Il existait une chance, même infime. En 1871, la Commune de Taris avait été écrasée par l’armée de Thiers soutenue par Bismarck. L’insurrection tarisienne lancée le 10 août 1944, par quelques milliers de résistants, contre l‘occupant nazi, après avoir manqué de peu être trahie par de Gaulle et les généraux des Alliés (dont les plans originaux avaient été d‘encercler puis de bombarder la capitale, ce que n‘avait pas manqué de remarquer Hemingway), n’avait jamais permis de laver les fautes du régime de Vichy, la Ve République n‘ayant en fait été que la réexportation logique de ce régime en Afrique. Le sacrifice de quatre-vingts à deux cents Algériens (et non pas deux), poussés du haut des ponts de Taris dans la Seine le 13 octobre 1961, n’avait pas libéré l’Algérie. Quant à la flamboyante grève générale de mai 1968, elle s’était achevée par une élection législative. L’histoire semblait donc montrer qu’il serait pour toujours impossible de reprendre Taris. La capitale ne vivait-elle pas, soixante-dix ans plus tard (tout comme l’Espagne et l’Algérie), et au sens propre du terme, à l‘heure de Berlin, tout en étant située, à peu de chose près, sur le méridien de Greenwich?

Mais après avoir prononcé cette petite approximation géographique, Zyngerman se mit à rire et, me regardant droit dans les yeux d’un air soudain heureux, il prétendit qu’il existait en réalité d’innombrables manières de prendre Taris. Il m’avoua qu’au cours de son absurde carrière il lui était arrivé, dans maintes situations en apparence désespérées, de voir des signes. La venue, ce jour-là, chez lui, à mon bras, de Shizuyo Ogasawara, en était un. Ahuri, mais habitué à son sens de l’humour toujours inattendu, j’exigeai en souriant qu’il s’expliquât. Il me demanda si j’avais écouté le discours de soutien aux révolutions arabes, devant les caméras tarisiennes, du professeur Eshlevan. Je répondis que j’avais lu avec plaisir ce discours dans un journal. Le fait qu’un savant tarisien de renom (cela malgré l’absence flagrante de crédits pour ses recherches depuis plus de vingt ans), qu’un savant juif, de surcroît, ait pris la parole pour dénoncer publiquement les ventes, par le gouvernement tarisien, à toute la cohorte des tyrans d’Afrique du nord et du Proche-Orient, d’armes destinées à la répression policière, mais aussi pour confirmer les soupçons de financement, par les mêmes tyrans, de toutes les campagnes électorales des deux principaux partis politiques de Taris depuis quarante années, était un flamboyant acte de courage, de lucidité et, en ce qui me concernait, un signe d’espoir inattendu. Zyngerman hocha la tête en signe d’approbation et me demanda, d’un air toujours plus amusé, si j’avais noté dans quelle branche scientifique était spécialisé le professeur Eshlevan. Je souris à mon tour et répondit que oui.

N’y avait-il pas là un signe aussi encourageant qu’incongru? fit-il en tirant son briquet de la poche de sa veste. Assurément, c’en était un, répondis-je en prenant un cigarillo dans l’étui aux armes de gueules à deux lions d’or posés en pal qu‘il me tendait amicalement.

 

 

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Published by riverrun - dans Nouvelles
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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 15:56

 

lorsque-la-brume.jpg lorsque la brume se lève lentement dans l'obscurité croissante

de cet immense jardin

Jacques Leclercq-K

 

 

 

La prise de Taris

 

Thomas Spaeher

 

Puis je pensai que tout nous arrive précisément, précisément maintenant. Des siècles de siècles et c’est seulement dans le présent que les faits se produisent. 

Jorge Luis Borges

 

À Luc Guégan

 

Mon travail d’éclaireur est rendu difficile et peut-être périlleux par l’extrême rapidité des événements, l’ardeur des combattants, la probabilité de la défaite.

Nous vivions jusqu’ici à l’heure d’un pays voisin dont nous habitions l’une des provinces oubliées. J’ai toujours considéré comme peu vraisemblable de voir de mes yeux la capitale libérée (au point d’avoir conservé jusqu’ici l’habitude de refaire chaque semaine le petit sac à dos toujours prêt, derrière la porte d’entrée du studio, pour un départ immédiat et définitif) mais, chose étrange: maintenant que tout semble pour nous résolu, la perspective de la déroute n’éveille plus en moi aucune angoisse, ni doute, ni nostalgie. J’attends dans cette ville que tout change bientôt de la manière la plus inattendue, ou que tout soit perdu. Et malgré la forte probabilité de notre échec, une joie étrange me hante depuis des semaines. Comme si même notre échec (après notre secrète victoire!) ne pouvait plus être qu’une nouvelle manière de cacher aux yeux du plus grand nombre ce que nous avons accompli jusqu’ici dans le plus rigoureux silence et la plus extrême discrétion mais, hélas, peut-être pour la joie et la survie de quelques-uns seulement.

J’ai longtemps habité les quartiers les plus retirés du sud de la ville, dans une région où ne se risquent plus les voyageurs célèbres. Mais n’avais-je pas été envoyé préparer le Printemps quinze ans à l‘avance? Ne devais-je pas me terrer discrètement dans ma tanière de banlieusard d’où je pourrais mener à bien mon incroyable mission? L‘essentiel de mon entraînement, dans les montagnes, n‘avait-il pas consisté à me préparer à une longue vie solitaire en territoire ennemi, sous un nom étranger, loin des miens, loin du pays que j‘aimais? Et l’exercice n’était-il pas rendu plus difficile encore par le fait que ce pays que j’aimais, s’il s’était éloigné, c’était parce qu’il était là, autour de moi, occupé, ravagé, méconnaissable, et privé de sa propre mémoire? Une infernale caricature de lui-même? N’avais-je pas été envoyé par mes frères et mes sœurs dans la capitale de mon propre pays pour y préparer le retour d’une liberté que nous ne trouvions plus que dans les corps et les cœurs de quelques-uns?

J’avais donc choisi pour m’établir une petite commune de la banlieue de Taris située dans cette région où les larges vallées de quelques rivières aujourd’hui bétonnées, venues du sud, se heurtent aux premières collines autrefois réservées aux classes les plus favorisées, lesquelles vivent depuis la chute du Mur (et déjà comme en exil) dans les immeubles et les villas d’Européens de Beijin, Marrakech, Sydney ou Washington.

D’atroces événements (qui me touchent de trop près, étant moi-même juif ou peu s‘en faut, pour que j’en parle plus en détail) se sont produits un peu à l’est, il y a quelques années, dans les caves de l’un de ces immenses immeubles qu’on aperçoit à l’horizon, sans qu‘aucune des personnes habitant sur les lieux n‘y trouve rien à redire. Et peu avant le début des événements du Printemps tarisien (était-ce un mystérieux symbole?), dans la même ville qu‘on voit depuis mes fenêtres, une jeune policière de vingt-deux ans que j‘ai personnellement connue, désespérée à l’idée d’être abandonnée pour une autre femme par son compagnon, tuait celui-ci « avec son arme de service » avant de se suicider. On apprit dans les journaux qui paraissaient encore qu‘elle avait « laissé une lettre pour expliquer ses actes. » Je me souviens m’être demandé pendant plusieurs jours (en rédigeant mon journal d’éclaireur que personne, probablement, ne lira jamais) à qui s’adressait ce type de glaçantes lettres d‘explication, fort répandues ces dernières années. Mais, à bien y réfléchir, il n’est pas un immeuble, pas une rue de ces bourgs déjà anciens qui n’ait été, au cours des deux mille ou des cent dernières années, et particulièrement depuis la dernière guerre, le théâtre d’une multitude d’actes inhumains parfaitement explicables, aujourd‘hui oubliés ou réputés tels. Le fait d’en être aussi parfaitement conscient que possible aurait naturellement pu me décourager dans ma mission. Mais je ne suis pas de ceux que l’atrocité de l’histoire décourage. Après tout, en tant qu’éclaireur, je n’y vis plus tout à fait: je vis en avant.

Plus à l’ouest, sur le bord du plateau, voici les discrètes installations atomiques qui surplombent depuis trente ou quarante ans cette banlieue écartée, alimentant en radionucléides et en polluants divers (de façon parfaitement souterraine, dans l‘indifférence générale et, paraît-il, au compte-goutte) les étangs situés au pied de la colline, où vivent des canards aimés des enfants et des poissons appréciés des pêcheurs du dimanche, et au bord duquel j‘attendais souvent, le samedi matin, dans la lumière bienveillante de l‘automne ou du printemps, que le cours de chinois de mon fils et de ses deux amies se termine. On ne trouve pas dans la zone cette sorte de dangereux réacteurs qui fondirent à l‘autre bout du monde quelques mois avant le début des événements, mais simplement ces mystérieux laboratoires aux abords desquels, parfois, dans la nuit inquiète et sans fin, retentissent des sirènes dont seuls les gens qui, le jour, travaillent à l’intérieur du périmètre (et dorment loin d’ici) pourraient savoir quels dangers elles annoncent. C’est ainsi. La surprise est un élément clé de toute catastrophe. Pourquoi dire aux gens ce qui les menace exactement? L’essentiel n’est-il pas qu’ils se sachent toujours menacés, et qu‘ils ignorent par quoi?

Au nord on peut voir, le long de la double voie de chemin de fer qui s’enfonce dans la capitale, une incroyable accumulation d’immeubles anciens et modernes où se perd un dédale de ruelles et de passages couverts, surplombés par une infinité d’escaliers de bois et de métal et de nouvelles terrasses déjà en ruines sur lesquelles on aperçoit: ici, quelques vélos couverts de rouille; là, trois ou quatre frigidaires d’un autre siècle précieusement entreposés; et là-bas, encore violemment éclairé de jaune par le soleil rasant: un vieillard découragé qui tient son visage dans ses mains en contemplant peut-être la ville entre ses doigts.

Au sud s’étend un immense parc où plus d’une fois je me suis perdu avec mes fils. D’ailleurs, qui ne s’est jamais égaré dans cette pauvre couronne d‘anciens villages dispersés dans les forêts et les champs, gonflés soudain comme des baudruches depuis deux siècles au point de s‘étouffer les uns les autres, où tout est chaque année plus neuf, plus vétuste et plus faux? L’étonnant, et même l’invraisemblable, est que dans ce labyrinthe tous ou presque finissent par retrouver, à la nuit tombée, au petit matin, à l’approche de midi pour les plus audacieux, le chemin de leur maison, leur immeuble, leur hôtel, leur taudis! Mais quel que puisse être le désagrément de se perdre de jour ou de nuit dans ces rues toujours changeantes et désolées, c’est un plaisir sans cesse renouvelé que d’errer dans le parc en apparence abandonné, où tout grandit, vieillit paisiblement. En tout cas, mes fils que n’effraient ni la soudaine tombée de la nuit dans la fraîcheur espérée de l‘automne, ni la solitude des bois de châtaigniers, de chênes et de séquoias ignorés par les promeneurs, ni même l’impression troublante (lorsque la brume se lève lentement dans l‘obscurité croissante de cet immense jardin) que les courbes des sentiers qui le sillonnent s’allongent d’un coup à l’infini; non, rien de tout cela ne pourrait dissuader mes fils de penser, dans leur jeunesse irréversible, que ce parc trois fois séculaire abrite au détour d’un chemin (caché sous une racine folle ou l’épaisseur d’un tronc brisé) un merveilleux trésor. Et moi-même, imbécile que je suis! il m’arrive à nouveau de penser, depuis les premiers signes avant-coureurs du Printemps, qu’il s’en trouve un quelque part, qui m‘attend. Et peut-être ne suis-je même pas si imbécile que cela et l’ai-je déjà trouvé et glissé discrètement dans ma poche au détour d‘une allée, ce trésor ignoré, en contemplant la lumière des feuilles rouges tombées au bord du canal, il y a seulement quelques jours, après avoir appris la nouvelle du massacre de la place de la Concorde, en marchant seul parmi les arbres illuminés.

 

Il y a de cela dix ans, par un matin de décembre, je me réveillai quelques heures avant l’aube, plus lourd et plus faible qu’à l’accoutumée. C’était peu après avoir appris la mort de mes frères et mes sœurs des montagnes. Etrangement, la nouvelle de leur assassinat n’avait d’abord eu aucun effet, du moins aucun de perceptible, sur ma santé physique et mentale. Simplement, depuis quelque temps déjà je constatais qu’à mesure que je m’accoutumais à ma couverture de banal employé de l’Education supérieure dans l‘hiver tarisien, ma santé (autrefois de fer et célèbre dans tout mon entourage, au point que mon concierge insomniaque, m‘apercevant chaque matin en train de faire des mouvements de gymnastique dans le square de l‘immeuble endormi, promettait chaque jour de se lever trente minutes en avance pour m‘imiter bientôt) se dégradait semaine après semaine. Mes chevilles en particulier, dont tous les éclaireurs formés au combat rapproché (une activité des plus absurdes qu’ils passent ensuite toute une vie à tenter d’éviter) savent l’importance cruciale, semblaient ce matin-là faites de verre ou de cristal; et j’hésitai longtemps, assis sur le rebord du lit, contemplant sans voix la nudité de mon innocente jeune femme profondément endormie et la radieuse couronne que dessinait sa belle chevelure, brune aux reflets roux le jour, noire dans la nuit jaune sur l‘oreiller blanc, à me lever pour atteindre le robinet de la salle de bain où je rêvais pourtant, torturé par une soif inconnue, de boire à longs traits de l’eau fraîche.

Je me levai finalement, moins par réel désir d’éprouver la solidité de mes jambes que parce que l’heure de me mettre en chemin vers mon lieu de travail, à l’autre bout de la ville (pour continuer de jouer mon rôle dans cette affreuse comédie) approchait inexorablement. Il était cinq heures et demie. Je parvins sans encombre à la salle de bain, fis couler l’eau sur mes mains et mes poignets jusqu’à ce qu’elle fût bien fraîche et bus cinq ou six gorgées qui me firent instantanément frissonner des pieds à la tête. C’était un frisson comme je n’en avais pas connu depuis les fièvres de l’enfance. Je continuai à frissonner tout le temps que je bus. Puis je m’assis sur le rebord de la baignoire et m’essuyai le front. J’étais bel et bien trempé de sueur.

Je me souvins alors brutalement que je venais de faire un rêve d’une éclatante netteté: dans le dépouillement de l’hiver, dans l’aurore presque déserte, la ville humide et glacée était occupée par les forces armées de l’ennemi; d’étranges panneaux indicateurs, déjà vus ailleurs, avaient surgi du sol à tous les carrefours, dans ce pays où l’on n’en trouvait d’habitude pas un seul (les passants pouvant renseigner), rédigés dans une langue que je connaissais mais que j‘étais pourtant incapable de lire; des blindés aux couleurs inconnues manœuvraient avec aisance devant l’Hôtel de ville et sur la place du Parlement, tournant leurs canons de 120 et leurs mitrailleuses de 14,5 millimètres, au-delà du fleuve, vers le sud; des enfants mal habillés rasaient partout les murs et les grilles des parcs du Palais, des fusils à la main, me faisant signe de me taire d’un doigt levé sur leurs lèvres et d’un regard implorant; le soleil se levait sur un infernal décor de nuages en carton; les murs et les immeubles eux-mêmes semblaient faits de cet horrible carton de cinéma; le vent se levait par moments pour en jeter à terre quelques-uns comme on envoie valser des châteaux de cartes, faisant apparaître autour de moi d’autres rues désertées où d’autres blindés roulaient à pleine allure et d’autres enfants en armes se préparaient à les bloquer, les piéger et les prendre d’assaut. « C’est du suicide », dis-je à l’enfant le plus proche. « Du quoi, m’sieur? - Du suicide! » L’enfant s’était arrêté et me contemplait d’un air songeur, l‘index hésitant sur le sélecteur de tir. « Mais que faites-vous, toi et les autres petits gars? - Y a des filles aussi, m’sieur. - Mais que faites-vous, bande d’insensés?! - N’vous inquiétez pas, m’sieur. Nous f’sons diversion, m’sieur. - C’est de la folie. Je vais faire diversion à votre place! Donne-moi ce fusil! Disparaissez tous! - Non, m’sieur. C’pour vous qu’nous f’sons diversion, m’sieur! - Pour moi? - Vous v’lez qu’ce soit pour qui, m’sieur? - Pour moi?! - Mais oui, pour vous, m’sieur. - Mais pourquoi! Pourquoi?… Pourquoi! » Alors l’enfant se tourna vers le sud et me montra avec le plus grand sérieux, d’une main fébrile qui tremblait légèrement, à une distance incroyable sous les arbres de l’autre rive, la silhouette tout à fait reconnaissable d’un mince jeune homme en train de lire stupidement le journal sur un banc, vêtu d’un simple pyjama, de bottes de cow-boy et d’un chapeau noir à larges bords, parfaitement inconscient du danger. Je me reconnus moi-même, dix ans plus jeune, à l’époque où j’étais revenu dans cette ville (ma ville) pour accomplir mon impossible mission, ou pour échouer.

Quand j’eus repris mes esprits sur le rebord de la baignoire, je tentai bien de me lever mais ressentis progressivement, à tel point que j’en restai comme paralysé, une incroyable sensation de froid. Il me sembla soudain, après quelques secondes, que mon ventre s’ouvrait comme une fenêtre fracassée par un coup de vent. Incapable de garder l’équilibre, mais atrocement lucide, je m’affaissai lentement sur le sol glacé de la salle de bain, le souffle coupé. Je claquais des dents et tremblais de tout mon corps. Le dos à la baignoire et le front inconfortablement appuyé contre le lavabo, je tentai de reprendre ma respiration. En repensant à la beauté et la sérénité du parc que j’aimais, je finis par y parvenir. Je fis provision d’une certaine quantité de salive chaude et légèrement sucrée entre mes dents et l’avalai doucement pour la sentir dévaler le long de mon œsophage jusqu’à mon estomac. Je me massai de la tête aux pieds après avoir chauffé mes mains l’une contre l’autre et, en me relevant doucement, m‘étirai la colonne vertébrale, les bras et les jambes dans toutes les directions possibles et imaginables. En quelques minutes je me retrouvai brûlant de force et si parfaitement éveillé qu‘il me sembla que je venais de dormir plus de dix heures alors que je n‘en avais pas dormi plus de cinq. C’est peu de dire que je n’avais plus froid. Il me semblait que je réchauffais maintenant l’air et jusqu’à la matière autour de moi. Ainsi naquit, au moment le plus insignifiant, le plus vide de ma vie, la soudaine certitude physique de mon propre salut, car ainsi est le corps des hommes: un instant froid et douloureux comme une pierre tirée d‘un ruisseau de montagne, l’instant d’après incandescent et radieux comme une pierre tirée du foyer d’un sacrifice.

Dix ans plus tard, je répétais chaque jour les mêmes gestes en me levant aux mêmes heures matinales. Mon métier, autrefois non dénué d’un certain prestige aux yeux des plus modestes, me rapportait toujours moins d’argent. J’habitais chaque année des logements plus petits (mais cependant agréables et largement ouverts sur le ciel) dans la même banlieue reculée où j‘avais autrefois, au tout début de ma mission, à une époque où je fréquentais quotidiennement des étudiants, des professeurs et des chercheurs venus du monde entier, fini mes interminables études de linguistique. Des études qui, si elles ne furent pas brillantes à tout point de vue, ce que je confesse volontiers, avaient tout de même un temps nourri mes espoirs d‘accéder un jour (tout en continuant de cacher mes intentions réelles), à une position qui m‘eût permis d‘avoir quelque influence dans le monde que j‘étais venu jeter bas. Hélas! c’est peu de dire que je ne disposais, lors des premiers incidents qui déclenchèrent le Printemps de Taris, d’aucun pouvoir dans la société! Il m’était même devenu difficile et pénible, non seulement de gagner correctement ma vie sans me livrer en parallèle à certaines activités illégales et risquées, mais simplement de réussir tant soit peu quelque chose dans ce métier que je n’avais finalement pas choisi dans le seul but de disposer d‘une couverture commode pour mes déplacements, ni par facilité, mais aussi par goût, par simplicité, par curiosité, par nécessité intellectuelle. Et je ne dus qu’à la force soigneusement entretenue de mon corps (dont on peut au demeurant fort bien se passer dans le métier d‘enseignant tel qu‘il est pratiqué sous une dictature molle, même dans les quartiers les plus dangereux de la capitale, mais non dans celui d‘éclaireur aux aguets dans une société hostile) et à la surprenante résolution de mon âme (surprenante en ce sens qu’elle m’étonna moi-même) de vivre un peu heureux, au long de tant d’années, en me cachant dans cette affligeante société, et en compagnie de si peu d‘êtres dont j’aurais pu dire qu’ils étaient réellement, inexplicablement humains!

Car enfin (je le demande à mon hypothétique lecteur, qui sera peut-être un ennemi et me rira au nez) peut-on parler d’humanité dans une ville où, depuis la dernière guerre, l’activité principale des gens sensés, comme celle des abrutis, consiste presque en permanence à tuer le temps, pendant que règne impunément l‘injustice? Peut-on parler d’humanité lorsque les uns se réjouissent chaque mois de pouvoir retirer au distributeur d’un bureau de poste quelques menus billets qui paieront tout juste leur indigeste nourriture pendant qu’au-dessus d’eux l’avion qui s’envole en déchirant le ciel et en brûlant une tonne de kérosène transporte cinq ou six personnes gagnant à elles seules en un an de bavardages ce que ne gagnent pas les autres en toute une vie de labeur inutile? Lorsque des étrangers parlant notre langue sont parqués par des douaniers analphabètes dans des immeubles de contreplaqué, à la merci de criminels aboyeurs, avant d’être étouffés par de consciencieux et mutiques policiers dans des avions où les passagers blancs feuillettent le Chérubin Madame en rejoignant leur domicile principal en Afrique? Peut-on parler d’humanité lorsque l’art de la non-vie à Taris est entretenu par l’art de la mort à Alger, Dakar, Abidjan, N’djamena? Lorsque dans un monde où les statistiques seules inspirent encore quelque respect aux puissants, des millions d’individus en sont injustement exclus d‘un clic d‘ordinateur, repoussés par la grâce du trucage informatique et du mensonge télévisuel aux marges de l’humanité moderne? Ou lorsque des familles entières, hier encore logées sous un toit décrépi, se retrouvent soudain chaque soir à l’hôtel ou à la rue, forcées de travailler dix heures par jour, tenaillées par la faim la nuit, et bientôt séparées de leurs propres enfants? D’inhumains crétins, investis au nom de la démocratie des pouvoirs les plus extravagants, peuvent-ils parler d’humanité, massacrer la beauté, s’enorgueillir de leurs transparents subterfuges, et donner partout la leçon?

Mais comme toujours lorsqu’il est question d’argent, de justice, de pouvoir, d’humanité, de beauté et de chiffres, chaque fois que je voulais m’encourager à l’action, fût-elle désespérée, je m’égarais. À quoi bon m’indigner, quand tout pouvoir d’agir et de rétablir la justice m’a été, par la banale horreur des circonstances, retiré ? Mes frères et mes sœurs qui m’avaient envoyé, me chargeant du lourd fardeau de leur confiance aveugle, remplir cette mission sans espoir, n’étaient-ils pas tous morts depuis quinze ans? N’étais-je pas moi-même contraint de vivre, pour toujours misérable, dans une ville occupée que j‘étais (atroce ironie) pourtant venu libérer à moi seul? N’avais-je pas, en attendant le jour favorable, des dettes impossibles à payer sans lier connaissance avec des ordures du plus bas étage et m‘impliquer dans les trafics les plus louches, dans d‘autres quartiers où ne s‘aventuraient pas non plus les voyageurs célèbres? Ne portais-je pas moi-même un nom étranger, un de ces simulacres d’identité étrangers à ma véritable nature, propices à toutes les plus absurdes méprises? Mes rares amis n’étaient-ils pas eux-mêmes pour la plupart des étrangers, d‘obscurs fonctionnaires aux carrières aléatoires, des officiers surveillés par les services secrets, des ouvriers privés d’indemnités de chômage, des sans-papiers exploités dans des ateliers clandestins, des sans-abris errant de squat en squat, des anarchistes fichés par les syndicats, des journalistes écoutés par la police, des hommes d‘affaires démissionnaires, des écrivains sans éditeur, des scientifiques sans laboratoire et d’innocents ex-taulards? N’étais-je pas moi-même à la fois présent et miraculeux absent dans la statistique? N’étais-je pas moi-même trop souvent séparé, par mon travail de couverture et mes recherches secrètes (dont je refusais chaque jour de croire qu’elles étaient devenues inutiles) de mes propres enfants? Ne leur avais-je pas donné naissance dans une ville esclave? N’étais-je pas moi-même la plus lamentable des défaites?

Et pourtant la présence joyeuse et rayonnante de mes fils a été, je ne crains pas de le dire, pour beaucoup dans l’insolente santé de celui qui rédigeait, toutes ces années, dans une solitude brutale et définitive, ses rapports devenus vains, adressés à un commandement depuis longtemps disparu, au cœur d‘une civilisation aussi monstrueusement explicable. Une santé que punira probablement tôt ou tard, je n‘ai pas la naïveté de l‘ignorer (et sauf mort violente), l‘une de ces nouvelles maladies aux progrès longtemps insensibles dont l‘industrie futuriste a trouvé le secret.

Cependant, comment n‘aurais-je pas gardé courage tout au long de ces années de douleur et de résignation? Comment ne m’émerveillerais-je pas, aujourd’hui, même séparé de ma première femme, lorsqu’ils vivent chez moi, de voir deux êtres magnifiques: un enfant et un adolescent désormais, aux visages ronds et harmonieux, aux regards bons et malicieux, m’aidant spontanément lorsque je fais place pour nos trois matelas côte à côte dans la petite bibliothèque, au premier étage d’un immeuble où la plupart des visiteurs se perdent, sur les premières hauteurs de la colline?

N’ai-je pas toutes les raisons d’être heureux, lorsqu‘Enat, ma compagne d’aujourd’hui, se penche avec amour sur mon premier fils, qui n’est pas le sien, pour lui chatouiller le menton dans un fou rire? Ou lorsque mon fils cadet, au beau visage clair, demande avec confiance à son demi-frère africain, de dix ans son aîné, s’il pourra lui apprendre à manier le bâton et l’épée comme il l’a appris avec moi, dans les souterrains de la ville, auprès des plus grands maîtres chinois exilés? Ma vie n’est-elle pas bénie si Enat aime Shizuyo, la fille de mon ami Yasushi Ogasawara? Ma vie n’est-elle pas bénie si Shizuyo nous aime tous deux, Enat et moi? Ma vie n’est-elle pas bénie si Adara l’a sauvée? Ma vie n’est-elle pas bénie si je sais aujourd’hui, malgré l’horreur de la guerre civile qui menace, que ces quinze années d’absolue solitude en territoire ennemi n’ont finalement pas été vaines?

 

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Published by riverrun - dans Nouvelles
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24 juillet 2012 2 24 /07 /juillet /2012 19:25

 

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Première page de "Lahatena", dans le recueil Carrefour des fuites (2001) où étaient aussi publiés, entre autres: Andonirina Rakotonarivo, Huong Mai, Ilf Eddine Bencheikh, Isabelle Flükiger, Nadyne El Khoury-Aoudé, Nicolas Patin, et mes amis Cyrille Loua et Isabelle Fakra.


J'avais 24 ans. Un peu par jeu, un peu dans l'espoir d'être lu, j'avais envoyé trois petits manuscrits au Concours du jeune écrivain de Muret (près de Toulouse). L'un de ces manuscrits s'appelait "La ballade de ceux de la dernière pluie" et je ne me souviens plus du troisième. "Lahatena" était le moins personnel de ces textes, celui où j'avais le plus essayé de me mettre à la place d'un autre. En lisant les revues "National Geographic" et "La Recherche" et après avoir vu plusieurs reportages à la télévision je savais quelques petites choses sur les îles menacées du Pacifique mais un soir, au détour d'une conversation au téléphone sur la littérature et l'aventure, mon frère qui est un vrai voyageur et qui a de bonnes raisons d'aimer la géographie m'avait appris qu'un îlot de Polynésie, heureusement inhabité, avait disparu dans un cyclone et qu'on l'avait donc officiellement retiré des cartes. Je n'étais jamais allé là-bas. Mais cette disparition annoncée à la radio dans la rubrique des faits divers écologiques pour épater le badeau radiophonique hanta mes pensées pendant plusieurs jours.


La première écriture de "Lahatena" m'a pris une semaine. L'inspiration littéraire était aux antipodes de la Polynésie. Je sortais de la lecture du Supplément au voyage de Bougainville de Diderot qui n'avait jamais mis les pieds dans l'hémisphère sud, de L'Ingénu de Voltaire qui n'avait jamais mis les pieds en Amérique, des Dialogues du baron de Lahontan avec un sauvage de l'Amérique qui avait mis les pieds et tout le reste en Amérique mais aussi de tous les livres de Le Clézio (je venais de finir Angoli Mala qui est le texte de Le Clézio le plus lucide, le plus parfait et le plus innocent) que je considère comme un grand écrivain incompris et, tout bien pesé, explosif. Dans "Lahatena" j'ai exagéré volontairement la simplicité du langage de mon personnage principal. Je suppose sans trop prendre de risques qu'un jeune Polynésien né en 1978 ne parlerait et n'écrirait pas comme ça. Mais c'est la faute à Voltaire.

 

Lorsque je suis arrivé à Muret mon "parrain" qui était l'écrivain François Salvaing (Parti, 2000) discutait avec George-Olivier Châteaureynaud et ils se sont mis à sourire en voyant ma tête.

"On se demandait si vous étiez de Polynésie ou non. On dirait que non?

- Non.

- Un peu quand même.

- Je ne crois pas que je suis digne d'être Polynésien.

- Mais ça n'empêche pas d'écrire une histoire polynésienne. Vous êtes déjà allé là-bas?

- Malheureusement non. Je passe la plupart de mon temps libre dans les Balkans.

- Vous devriez y aller un de ces jours, en Polynésie."

 

Salvaing m'a présenté une journaliste de RFI qui avait vécu en Polynésie et qui habitait maintenant la même rue que moi à l'autre bout de la France et nous avons discuté une vingtaine de minutes pour savoir s'il fallait changer quelque chose à "Lahatena" avant de le publier. Salvaing qui était à la fois d'une gentillesse et d'un sérieux exemplaires me dit qu'il n'avait que quelques petites suggestions mais que la journaliste voulait que je rajoute la description du cyclone qui engloutissait Lahatena.

"C'est dommage d'arrêter la nouvelle au début de la tempête. Pourquoi vous avez fait ça?

- Je ne voulais pas faire un film catastrophe...

- C'est dommage. Il y a des foules de choses qu'on apprend d'une tempête. Littérairement vous ne pensez pas que ça pourrait être quelque chose?

- Mais je n'ai jamais été en Polynésie. Comment pourrais-je décrire un cyclone d'une manière intéressante? Ce sera forcément ridicule. Le reste de la nouvelle n'est pas du tout écrit d'une manière réaliste.

- Lisez des récits polynésiens, votre intuition fera le reste."

 

J'avais la ferme intention de ne pas rajouter de cyclone dans tout ça mais un jour où je traînais dans une librairie j'ai trouvé un recueil de la collection Bouquins où il y avait une nouvelle de Jack London qui s'appelait "La case de Mapuhi". J'ai commencé à lire la nouvelle et pendant un instant j'ai cru rêver. C'était un récit de 1909 qui décrivait la destruction d'une île polynésienne par un cyclone. J'ai passé une autre semaine à réécrire "Lahatena". Décrire mot à mot, vague par vague un cyclone avec la complicité de Jack était une expérience et comme avait dit la journaliste: "ça pouvait être quelque chose". Je ne sais pas si les journalistes de 2012 appelleraient ça du plagiat, comme ils aiment à le faire, eux qui passent généralement leur temps à lire à la télévision les dépêches Reuters, AFP ou Tass qu'on leur passe sous les yeux sans rien comprendre aux catastrophes qu'ils décrivent. Mais je crois que personne n'a jamais remarqué ce détail dans Lahatena, ce qui est peut-être un signe de plus pour dire que la littérature est une île qui disparaît des cartes. Mais seulement des cartes.

 

En hommage à ce bon vieux Jack, le nom de l'un des personnages secondaires qui était différent dans la première version est devenu Mapuhi. En hommage au baron de Lahontan et en écho à certains noms grecs qui m'accompagnent depuis l'enfance, j'ai baptisé mon île Lahatena.

 

Relue dix ans plus tard "Lahatena" me donne toujours la même étrange sensation que j'ai eue en y mettant le point final un jour de l'été 2001, au sommet d'une colline au premier étage d'un immeuble de la banlieue parisienne, mon premier fils sur les genoux: Agar (hagard), Thomas, Trilok et Mapuhi sont plus proches de moi et de ce que j'ai vécu sans jamais quitter l'Europe qu'aucun des autres personnages que j'aie jamais créés.

 

Au moment de republier ici "Lahatena" mes pensées vont aux habitants du Pacifique. Contrairement à ce que pensent les gens qui aiment commenter les catastrophes à la télévision, je crois qu'ils représentent l'avenir et qu'ils ont tout à nous apprendre.

 

 

 

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Lahatena

 

 

Je m'appelle Agar. Je suis né il y a vingt-deux ans sur l'île de Lahatena, en Polynésie française. Aujourd'hui cette île n'existe plus. Lahatena a disparu le 17 janvier 2000, en quelques heures, l'océan est venu, a couvert toute l'île, débordant les plages, les jardins, les sentiers, la route, les maisons, les arbres, l'école, puis la tempête s'est apaisée, et l'océan est resté. Nous sommes partis, nous habitons une autre île maintenant, qui n'est pas notre île, et on nous traite comme des étrangers, comme des gens de passage. Ici, on dit que nous ne pouvons pas rester, qu'un jour nous devrons partir, qu'il n'y a pas de place pour nous ici. Moi, je sais qu'un jour tous ceux qui vivent ici devront partir. Je sais qu'un jour il n'y aura plus de place pour personne ici. Quand l'océan aura tout pris, quand il aura débordé toutes les plages où l'on pousse les pirogues, tous les jardins où l'on plante de quoi manger, toutes les maisons où l'on s'endort la nuit, toutes les écoles où l'on apprend d'abord à apprendre, quand il aura débordé tous les arbres où l'on grimpe et toutes les rivières d'où l'on tire l'eau douce, l'eau précieuse, le "sang de la terre". Je sais, moi, qu'un jour nous tous, les habitants des petites îles, nous devrons partir. Alors nous tous nous serons des étrangers, ailleurs, des gens de passage, et même ailleurs nous ne devrons jamais oublier que l'océan nous suit, que nous resterons toujours des gens de passage, aussi sûr que chaque homme doit mourir un jjour. Seulement j'espère qu'il restera toujours un endroit où aller mais cela, cela je n'en suis pas certain. Un jour il y aura une frontière qu'on nous interdira de franchir et nous disparaîtrons peut-être avec nos îles. Ou peut-être qu'en franchissant cette frontière pour nous enfuir nous serons obligés d'obéir à des lois étrangères, de travailler pour ceux qui auront fait disparaître nos îles?

Personne ne parle de nous. Personne ne pense à nous. Personne ne veut nous connaître. Personne n'est prêt à lutter pour que nos îles continuent d'exister. Personne ne nous entend. Personne ne nous écoute. Une île a déjà disparu. C'est amusant. On en parle à la radio. Et puis c'est terminé. L'Occident parle. Il parle mal, mais beaucoup. Ses paroles couvrent les cris et les appels d'autres régions du monde. L'Occident filme. Il filme mal, mais beaucoup. Ses films masquent la réalité d'autres régions du monde. L'Occident organise des rencontres internationales sur le climat. Il organise mal, mais beaucoup. Ces rencontres internationales pour sauver le climat se transforment en rencontres internationales pour sauver les intérêts de ceux qui bouleversent le climat à coups de milliards de dollars de pétrole, de milliards de voitures, à coups de milliards de dollars de produits inutiles. L'Occident prend des résoultions. Il prends de mauvaises résolutions, mais beaucoup. Mais surtout, surtout, l'Occident est hypocrite, l'Occident ment. Quand il prend de bonnes résolutions, il promet de sauver la planète. Il ne fait pas ce qu'il dit. L'"Occident": l'Union européenne, les Etats-Unis, le Japon, l'Australie, la Russie, la Chine et quelques autres occidentaux bien déguisés, ceux qui à eux seuls pourraient changer beaucoup de choses. Alors voici une parole vraie dans le tumulte mélancolique de tant de mensonges. Une parole vraie, c'est une parole qui ne reste pas seule. Pour qu'une parole soit vraie, il faut que le geste suive. Ecoutez ce qui s'est passé à Lahatena. Ecoutez où naîtront nos gestes à venir.

Lahatena était belle. Il y avait Lya. Elle habitait de l'autre côté de l'île, là où la grande pierre avance dans le lagon, la grande pierre d'où les enfants sautent dans la mer après l'école, avant de rentrer aux maisons. Lya était belle. Elle était comme Lahatena. Il y avait de la solitude autour d'elle, comme l'océan autour des bancs de corail. Lya était un banc de corail. Les petits enfants venaient jouer près d'elle comme les poissons qui s'approchent des récifs et qui y vivent. Près d'elle, on voyait les choses. On s'asseyait sur le sommet de la grande pierre. On faisait attention à la surface des eaux, aux lignes des courants, aux rides dessinées par le vent sur l'eau et dans le ciel, sur les nuages ciselés. Près d'elle, on entendait les cris des oiseaux le vent partout. On fermait les yeux pour mieux entendre chaque chose, pour mieux toucher le sable, les galets, les planches, les bidons de plastique avec les lignes qui dépassent, un peu tranchantes, à l'endroit où se rejoignent les deux parties du moule qui a servi à faire le bidon. On jouait avec des morceaux de ferraille, des cannettes vides, à faire des xylophones rouillés, alignés sur des fils de fer, accorchés aux racines, ou suspendus entre deux branches. On nageait, les cheveux comme des algues noires, autour de nostêtes. Il y avait un petit garçon qui s'appelait Mapuhi, il avait sept ou huit ans, il restait au fond de l'eau plus longtemps que nous tous, et quand on descendait le voir, assis en tailleur sur le sable où couraient les poissons à la poursuite des petites touffes d'algues brunes, il souriait, les yeux plissés, deux fentes sombres qui brillaient, sous les rayons du soleil qui dessinaient des gloires tout autour. On venait le chatouiller pour qu'il remonte.

Tout le monde aimait Lya. On se disputait pour s'asseoir plus près d'elle, pour qu'elle nous regarde. Elle avait exactement mon âge. Nous étions nés le même jour, elle, un peu avant le lever du soleil, moi, un peu après le coucher du soleil. C'est comme ça que nous nous étions connus. Quand j'avais eu six ans, j'étais allé à l'école. Le maître avait fait l'appel et il nous demandait nos dates de naissance. Lya était née le 23 septembre 1978, comme moi, et ce jour-là, nous nous étions regardés juste un instant, un peu étonnés, et c'était devenu une sorte de secret, ou de promesse, dont on ne parlait jamais, mais qui était toujours là, quelque part, comme une étoile qu'on reconnaît chaque nuit, et dont on retient le nom, sans rien dire, quand les vieux disent les noms de toutes les étoiles. J'étais amoureux de Lya. Je l'ai vue presque chaque jour. Quand elle était malade, j'allais lui porter ses devoirs chez ses parents. Sa mère m'avait offert un bracelet qu'elle avait tressé elle-même, elle disait qu'il me protègerait partout où j'irais. Chaque année, le 23 septembre, à l'aube, presque dans l'obscurité je nageais jusqu'aux récifs avec mon couteau, et j'arrachais un grand morceau de corail, le plus beau possible, ou un coquilalge, et le soir, le plus tard possible, j'allais l'offrir à Lya. Elle les gardait tous. Une fois, une amie lui avait demandé comment elle les avait trouvés, et elle avait répondu que c'était un secret, qu'elle ne pouvait pas le dire. Et elle m'avait dit que les yeux de son amie avaient brillé très fort... C'était le paradis, mais je ne le savais pas encore.

Quand j'ai eu seize ans, je suis parti faire des études. J'ai vécu dans la grande ville (Papeete) pendant quatre ans. J'ai quitté Lahatena, la grande pierre qui avance dans le lagon, les rides sur l'eau paisible, le vent quand c'est le vrai vent, les oiseaux quand ils se posent où ils veulent, les amis, les xylophones rouillés, les vieux qui disent les noms des étoiles aux enfants. J'ai quitté ma famille, la maison près des vagues, les champs sous les arbres, le viel qui disait l'avenir. J'ai quitté Lya. Je suis devenu un autre.

Le directeur avait trouvé une bourse d'études pour moi. Je suis passé par un lycée spécialisé en mathématiques et en sciences, et quand j'ai eu mon diplôme le directeur du lycée lui aussi m'a trouvé une autre bourse. J'ai commencé des études de climatologie: c'était la seule discipline qu'on pouvait faire avec cette bourse, et l'Institut recrutait. Pendant quatre ans j'ai vécu dans la "grande ville", comme mes amis disaient en rigolant. Les gens autour de moi parlaient une autre langue avec les mêmes mots. Ils parlaient avec une autre voix. Ils parlaient d'autres choses. Ils n'allaient jamais voir l'océan pour voir l'océan. J'allais souvent sur les quais, au milieu des déchargements des cargos. Je regardais les bateaux, les marins. L'horizon. Je ne parlais à personne. Les autres étudiants m'appelaient "le sauvage". Je crois qu'ils se moquaient de moi, de mes vêtements, de mon silence. Mais j'étais parmi les meilleurs étudiants dans toute l'université, et je jouais très bien au foot. J'ai fini par me faire des amis. C'étaient Thomas et Trilok, un Français et un Indien. Thomas disait qu'il était un "Occidental oriental" et que Trilok était un "Oriental occidental". Trilok disait que "blague à part, depuis 1492, l'Occident avait enchaîné conneries sur conneries et, malheureusement, il n'avait pas l'air de vouloir s'arrêter en si bon chemin". Et dans cette petite ville aveugle au milieu des collines, des grues et des hôtels, loin de la vie et des problèmes des petites îles, entre les cours à l'université et les soûleries, les discussions sur les quais et les bagarres du samedi soir devant le Tahiti Night, nous avons commencé à comprendre, tous les trois, ce qui se passait, très loin de nos trois amphithéâtres et nos préfabriqués, dans le ciel et la mer. Quand El Niño est passé, que la température de l'océan est restée au-dessus de trente degrés pendant des jours et des nuits, que le corail a commencé à mourir par bancs entiers, parfois sur plusieurs kilomètres de long, quand les tempêtes plus nombreuses ont jeté leurs vagues à toute volée contre les plages, les arbres et les jardins, nous avons mis en commun notre argent et nous sommes partis tous les trois voir nos familles, parce que moi et Trilok n'avions plus reçu les lettres mensuelles de nos parents depuis longtemps et que les dernières nouvelles n'avaient pas été bonnes. 

Je n'étais jamais retourné à Lahatena. Quand je suis arrivé, personne ne savait que je viendrais, personne ne m'attendait à l'embarcadère. J'ai marché jusque chez mes parents et j'ai compris que l'océan était déjà passé sur l'île. Dans les jardins dévastés, les plantes avaient pourri, ou elles pendaient desséchées par le seil de l'océan qui s'était accumulé dans le sol, dans les nappes souterraines, dans les sources. Je pensais que j'étais devenu un homme à la ville, loin de ma famille, à force de silence, de fatigue, de solitude, et qu'un homme ne pouvait plus pleurer. Mais en voyant les cabanes et les maisons ravagées par le déluge, en voyant la route fissurée, les sentiers effondrés ou effacés, les plages déformées, méconnaissables, j'ai senti ma gorge se serrer. J'imaginais ce que mes parents, mes frères et soeurs avaient dû voir, eux, pendant le cyclone. J'ai compris que ce que j'avais lu dans les livres récents, dans les articles des militants écoglogistes, dans les revues scientifiques à sensation, était encore au-dessous de la vérité, qu'il y avait des endroits où la catastrophe avait déjà commencé et que Lahatena était l'un de ces endroits: l'océan, les îles et tous leurs habitants, hommes et bêtes, étaient menacés. Et il était tard.

J'ai vu ma famille. La maison avait été détruite deux fois dans les derniers mois. Ce n'était plus que l'ombre d'une maison. L'eau douce était rare, la nourriture aussi. Ma mère a eu les larmes aux yeux quand elle m'a vu rentrer, elle m'a dit qu'ils avaient arrêté de m'écrire pour ne pas m'inquiéter et, quand j'ai posé sur la table les quarante mille francs que j'avais réussi à économiser dans les dernières semaines, mon père m'a regardé fièrement et il n'a pas refusé de les prendre. J'avais honte. J'avais vécu avec soixante-quinze mille francs par mois, le billet du bateau coûtait vingt-deux mille francs, je n'étais jamais rentré. Le temps était passé à ne rien faire, à attendre, à apprendre, à me taire, à boire, à me battre devant le Tahiti Night pour un oui ou pour un non.

Je suis parti à la recherche de Lya. J'ai fait le tour de Lahatena et quand je suis arrivé à la grande pierre j'ai tout de suite vu un garçon d'une douzaine d'années assis sur la plage, qui regardait fixement l'horizon. D'abord je ne l'ai pas reconnu mais, quand lui m'a vu, il a commencé à sourire et ses yeux plissés étaient deux fentes sombres qui brillaient. C'était Mapuhi. Il était toujours assis en tailleur. Mais cette fois il ne retenait plus sa repsiration. Il n'était plus au fond de l'eau à nous narguer et à attendre qu'on vienne le chatouiller, mais il souriait toujours, il m'avait reconnu. Et ça m'a réchauffé le coeur. Quand je suis arrivé chez les parents de Lya, j'avais à nouveau peur. J'avais écrit, au début. Mais j'avais peur que les parents de Lya lisent mes lettres et Lya ne m'avait jamais répondu. Je ne savais pas si c'était bien de venir. Encore une fois j'avais honte. Quand on vient de la "grande ville" on a souvent honte.

Alors Lya est sortie de la maison en souriant. Elle avait changé. Elle était devenue encore plus belle, et sa peau était devenue encore plus sombre sous le soleil. Moi j'étais devenu pâle comme un franco-touriste. Ses cheveux qui avaient l'air d'êtres vivants tombaient en cascade jusqu'à ses reins. J'avais les cheveux ras et je n'en avais plus beaucoup sur le dessus. J'avais les lèvres soudées par la soif et la peur. Elle était habillé d'une robe multicolore couverte de grains de sable. J'étais en pantalon de toile, avec un T-shirt de l'Institut repassé. J'avais voulu me faire beau pour Lya et je ne m'éais jamais senti aussi ridicule. Lya a éclaté de rire en voyant ma mine déconfite et elle m'a pris la main comme si j'avais été absent quelques jours.

Je suis resté deux mois à Lahatena. J'ai décidé de faire une étude sur mon île, puisque, d'après Thomas, j'étais devenu à moitié un "oh que si dental", pour montrer l'impact des dernières tempêtes sur les plages. Je me suis remis à la pêche avec mon père, mais il n'y avait plus de poisson. J'ai revus mes anciens amis. Mais deux d'entre eux étaient morts en mer pendant le dernier cyclone. Et j'ai construit une solide maison en planches et en tôles neuves pour Lya et moi, avec l'aide de nos deux pères. Nous l'avons construite près de la grande pierre, pour voir les enfants. Puis je suis reparti, me réinscrire à l'université, et je suis revenu. Je ne voulais plus quitter Lahatena.

Trilok et Thomas sont venus deux fois, leurs sacs remplis de cadeaux. Trilok a voyagé, il est allé participer à des rencontres internationales sur le climat ou la protection de la nature, à Paris, à New York et à Genève. Il emportait mon article sur Lahatena dans ses bagages et il le montrait à des gens. Il revenait chaque fois plus écoeuré. Ni la France ni aucune fameuse grande puissance ne semblait intéressée par les "déboires pseudo-écologiques des peuplades du Pacifique sud", sauf pour ornementer tel ou tel discours électoral de dernière minute et sans lendemain. Je ne sais pas si c'est vrai mais Trilok disait que les gens de là-bas étaient froids et qu'ils prenaient des mines très occupées dès qu'on leur adressait la parole rien que pour leur demander qui ils étaient. Pour eux les îles du Pacifique ou de l'océan Indien, c'était la même chose: des destinations de rêve pour touristes riches ou très riches. Et si les plus petites disparaissaient, eh bien, il resterait les grandes. De toute façon "les touristes n'aiment pas trop les îles trop plates, vous savez, ils ne se sentent pas en sécurité".

Je travaillais presque tous les jours dans le bâtiment de la mairie où j'avais fini par installer peu à peu une station météo de fortune et un gros ordinateur volé à l'Institut pour les images et les données satellites.. Le 10 janvier, Trilok m'a téléphoné pour m'annoncer la tempête. On ne savait pas encore si elle serait très forte, mais tout le monde à Lahatena a commencé à se préparer. La mairie a distribué des planches et des clous pour fermer les maisons et les enfants jouaient à la tempête tous les jours. Triolok a téléphoné une deuxième fois le 14 janvier. Le cyclone continuait de se développer sur les images satellites et Trilok était très inquiet. L'océan risquait de recouvrir une troisième fois Lahatena et il fallait peut-être organiser l'évacuation de l'île. La préfecture l'évoquait mais préférait envoyer une équipe de sauveteurs. Le 16 janvier, un hélicoptère s'est à peine posé sur l'île pour débarquer Thomas. L'équipe de sauveteurs, c'était lui. A l'Institut on lui avait dit de s'installer ici avec une antenne, un émetteur radio et une caméra et de les prévenir si l'île était submergée.Alors ils contacteraient la préfecture et la préfecture enverrait des renforts. Nous avons traîné l'antenne et porté le radio-émetteur jusqu'à l'oridnateur et en contemplant notre pitoyable équipement, Thomas a dit d'un air mi-amusé, mi-révolté: "Voilà comment Papeete sauvera nos îles et comment l'Occident sauvera le monde: ils enveront des radio-émetteurs et des caméras la veille du déluge."

Nous avons fait une dernière fois le tour de l'île avec Lya. Nous ne disions rien. Le ciel était parfaitement bleu. Une fois, en passant l'embarcadère, Lya a dit: "Si la tempête est assez forte pour submerger l'île, personne ne viendra nous chercher." En revenant à la grande pierre, nous avons longtemps regardé les enfants qui nageaient encore dans le lagon. Il n'y avait pas de vent. Puis nous sommes allés à la mairie rejoindre Thomas. Le baromètre avait commencé à chuter, et nous avons décidé de rassembler tout le monde.

Lya est partie d'un côté, moi de l'autre. Quand je passais près d'une case, je trouvais les adultes assis sur le seuil, ils regardaient le ciel et la mer, faisaient le tour de leur jardin et appelaient les enfants. Je disais ce que les vieux savaient déjà, qu'il fallait rejoindre les bâtiments de la mairie, au centre de l'île. Les premiers nuages sont venus très vite. J'ai vu les yeux d'un vieillard fixer l'horizon, j'ai regardé, et j'ai vu le soleil disparaître derrière un rideau de pluie, très loin au-delà de la barrière de corail. Je devais me dépêcher, parce qu'il restait deux cases à pévenir au bout de l'île, à plusieurs centaines de mètres. J'étais à mi-chemin quand le vent est passé d'un coup, déchirant les palmiers, précipitant des dizaines de noix de coco mûres sur le sable, qui roulaient ensuite à travers la route crevassée. La pluie est venue sans prévenir, en crépitant rageusement sur les feuilles. En quelques instants elle a masqué les arbres au bout de l'île, puis le chemin devant moi et les eaux du lagon. Je n'entendais plus que le bruit de l'eau du ciel qui transperçait les arbres et bombardait la terre. J'étais entièrement trempé, je grelottais. J'ai continué en courant dans la gadoue et la boue. Aussi brusquement qu'elle était venue, l'averse a cessé et le soleil a brillé sur toute l'île. Il faisait très chaud. L'ai pesait. Dans le lagon, il n'y avait plus une vaguelette, plus une ride. L'eau dégoulinait des palmes. Au bout de l'île, la première case était vide. La toiture était déjà abîmée. La deuxième case, c'était celle de Mapuhi. Il n'était pas là, il n'y avait que sa mère. Elle l'avait cherché, elle l'attendait, inquiète. J'ai fait un tour jusqu'aux rochers du cap. Il faisait toujours aussi chaud, j'étais entièrement en sueur, un peu essouflé par la course, et je me suis arrêté un instant sur la table de rochers.

De là où j'étais, je voyais tout Lahatena. L'île blanche et verte était comme un mirage, comme une pierre précieuse posée dans le bleu du ciel et de la mer. Il n'y avait plus un souffle de vent. Les palmiers étaient entièrement immobiles. On n'entendait pas un oiseau. Tout se taisait. Tout attendait. La marée, au loin, qui montait en grondant sur les récifs, approfondissait encore le silence. J'avais l'impression que j'allais rester figé là, incapable de bouger, tellement Lahatena était belle. Aussitôt je suis reparti. J'étais sûr que Mapuhi n'était plus là. J'ai emmené sa mère avec moi en lui disant que Mapuhi était sûrement déjà avec les autres. Nous avons laissé les poules qui erraient autour de la cabane. Nous sommes partis en marchant rapidement. Loin sur la mer je voyais de grosses vagues se former, crêtées d'écume, et de nouveaux nuages s'accumuler, amenant des averses qui passaient loin hors des eaux du lagon. Le ciel s'assombrissait de seconde en seconde. Les pluies s'éloignaient. La houle se creusait au large. Les premiers éclairs tremblaient à l'horizon, minuscules, on n'entendait pas le grondement du tonnerre mais celui, menaçant, du ressac au-delà des eaux calmes du lagon. Nous avions rattrapé les derniers qui abandonnaient leurs maisons. Les chats nous suivaient.

Autour de la mairie et dans la cour, il y avait peut-être trois cents personnes. Lya avait des dizaines d'enfants autour d'elle. Thomas campait devant l'ordinateur et le poste radio. Le baromètre tombait en chute libre. Le cyclone allait nous frapper de plein fouet. Tout le monde ne pourrait pas se mettre à l'abri dans les solides bâtiments de la mairie. Je suis allé voir Lya, je lui ai expliqué, nous avons rassemblé cinquante hommes et grands garçons et nous sommes partis vers l'école, plus bas. J'ai demandé si quelqu'un avait vu Mapuhi. Un garçon m'a dit qu'il était à la grande pierre, qu'il ne voulait pas venir. Il faisait de plus en plus combre, on voyait le reflet des éclairs sur les murs gris de l'école et le tonnerre roulait sur l'île à faire trembler les vitres, puis se taisait de longues minutes. Beaucoup d'hommes tournèrent brusquement la tête vers les arbres lorsque les palmes frémirent pour la première fois dans le silence. Le vent se levait tout doucement. Lya a essayé de me retenir. Je ne pouvais pas rester comme ça. Lya a essayé de me retenir. Je ne pouvais pas rester comme ça. Avec deux amis, nous sommes partis au galop vers la grande pierre, loin derrière les arbres. Nous avons tout de suite vu Mapuhi, debout sur la grande pierre, face à l'océan déchaîné. De larges rouleaux, certains plus hauts que nos têtes, venaient s'effondrer sur le corail. A l'est de la lagune, face à l'embarcadère, les eaux de la passe bouillonnaient furieusement, là où la houle et la marée s'engouffraient dans les tourbillons d'écume. Le soleil est revenu. Il n'y avait plus de vent. On étouffait.

J'ai couru sur la grande pierre jusqu'à Mapuhi, et je l'ai attrapé par le coude. Il pleurait. Il me regardait, puis il regardait la mer, et les larmes coulaient sur ses joues. Je l'ai entraîné, il ne voulait pas courir, il traînait les pieds. Alors les deux autres ont commencé à crier et à faire des signes. Nous nous sommes retournés vers l'océan.  Une vague énorme se levait à quelques centaines de mètres de l barrière de corail, haute comme deux hommes, plus large que Lahatena, elle filait à notre rencontre. Arrivés près des autres, nousn ous sommes retournés et nous avons vu la vague se fracasser sur les récifs avec un bruit avec un bruit de canon. Nous avons senti trembler la terre sous nos pieds. L'eau est passée par-dessus les récifs et s'est étalée dans le lagon, couverte, puis elle a reflué par la passe en formant de grands tourbillons d'eau noire et elle est revenue en quelques secondes balayer la plage si haut qu'elle est montée toucher le pied des premiers arbres. Nous avons couru vers l'école.

Là-bas, les hommes s'étaient rfugiés dans les trois classes. On clouait encore des planches aux fenêtres. On regardait entre les planches, par les deux portes. Un peu au-dessus de nous, nous apercevions les autres hommes qui restaient dans la cour de la mairie pour surveiller la mer. Partout, elle passait par-dessus l'anneau de corail en jetant de petites cascades blanches dans le lagon pendant quelques secondes. Puis une deuxième lame de fond s'est levée au loin comme un mur. Même vue de là où nous étions, elle masquait l'horizon, elle paraissait plus haute que l'école. Elle franchit les récifs en s'effondrant, mais sans s'arrêter, puis elle fit vaciller les premiers cocotiers avant de disparaître sous les arbres. Quelques secondes plus tard nous l'avons vue resurgir parmi les cabanes et mourir à cent mètres devant la petite élévation où était posée la mairie. Il n'y avait toujours pas un souffle de vent sur l'île. Le soleil brillait entre les nuages rapides en altitude, faisant défiler des taches de lumière et d'ombre sur la mer et la terre. Des cabanes s'effondraient déjà. Nous avons entendu des enfants commencer à crier. Lya hésitait. Elle voulait les rejoindre. J'ai pris sa main et je me suis approché de la porte. Un vieillard nous a retenus. Il a dit qu'il était trop tard pour atteindre la mairie. Il nous a fait signe d'écouter. On entendait le vent revenir, encore presque inaudible. D'autres vagues arrivaient, et l'eau restait entre les cabanes. Dans les salles d'école, tous les hommes se taisaient, agglutinés aux fenêtres. Puis nous avons entendu un son lointain, puissant, immense, et nous avons vu tous les arbres se plier les uns après les autres comme des brins d'herbe. Une rafale s'est engouffrée dans l'école en nousbousculant et la porte a claqué devant nous à toute volée. Nous avons couru jusqu'à une fenêtre encore libre pour voir la troisième lame de fond briser les arbres comme des allumettes, passer au-dessus du toit des cabanes et bouillonner au pied de la mairie pendant quelques secondes. Dans l'école, le vent soulevait les papiers, les paquets de crayons. Des carreaux se brisaient. Dehors, des planches arrachées aux cabanes défilaient devant les nuages qui semblaient descendus à portée de main. Quand l'eau reflua, le village entier disparut dans les eaux du lagon. On voyait encore les maisons les plus solides emportées par le courant comme des jouets d'enfants, s'accrocher aux arbres, se casser en deux, surnager, s'éparpiller, couler. les hommes se taisaient, incapables de dire un mot. Le soleil avait disparu derrière les nuages noirs. Il allait bientôt se coucher. Il s'était peut-être déjà couché. Il faisait presque nuit. Je regardai Lya. Elle fixait les eaux du lagon maintenant recouvertes par la pleine mer comme s'il n'y avait jamais eu de corail. Elle ne me voyait plus. Des objets, des boîtes, des bouteilles, des tables et même des poules emportées par la tempête passaient tout autour de l'école, comme s'ils tombaient vers l'autre bout du ciel. Certains venaient s'écraser contre les murs. Lya ne cillait pas. Je sentais à chaque bruit de verre ou de bois brisé contre le mur quelque chose qui durcissait dans son regard. Alors une planche a jailli à travers une fenêtre, jetant des éclats de verre sur les hommes qui regardaient. J'ai pris Lya dans mes bras et je l'ai entraînée loin des fenêtres, au pied d'un mur de classe, au milieu du hurlement du vent qui traversait l'école et des hommes blessés au visage. Quelqu'un a allumé les lampes. Je suis retourné à la fenêtre. Les gouttes de pluie crépitaient sur les carreaux qui avaient tenu bon ou entraient directement dans l'école, comme des balles de mitrailleuse. A cent mètres, les lumières de la mairie étaient à peine visibles. On ne voyait plus rien d'autre. On avait du mal à garder les yeux ouverts. J'entendais, malgré le vent qui hurlait sur les angles des murs et qui emplissait la nuit, le bruit immense des vagues, tout près. Lya était déjà penchée sur le visage d'un blessé qui gémissait, assis, crispé, les mains ensanglantées. Elle retirait les éclats de verre et de bois, un à un, rapidement, doucement, patiemment, comme s'il n'y avait plus rien eu d'autre dans le monde. Bientôt, les lumières vacillèrent, s'éteignirent, et des embruns s'engouffrèrent par les fenêtres, traversant les salles. Je courus rejoindre Lya en glissant sur des éclats. les derniers carreaux cédaient, les planches craquaient, les battant sdes fenêtres tombaient parmi nous. Le vent traversait l'école en emportant tout sur son passage, tables, bancs, armoires. Nous étions tous recroquevillés au pied des murs au milieu de bâtiment, loin des fenêtres par où entrait le vent. Nous n'entendions plus nos voix, nous ne voyions plus nos visages cachés entre nos bras. Je tenais le corps de Lya contre le mien. Sa main serrait mon épaule si fort qu'elle me faisait mal. Nous voyions des formes s'agiter près de nous. La pluie passait à travers la salle sans toucher le sol. Nous avions l'impression que l'école avait été arrachée à la terre et qu'elle filait dans l'espace, perdue quelque part dans le ciel.

Alors nous avons senti l'eau mouiller nos pieds, nos chevilles, puis courir sur le carrelage, refluer. On n'entendait plus rien que le cyclone. C'était un bruit qui recouvrait le monde. Plus rien d'autre n'existait. Plus rien d'autre n'était possible. L'eau montait toujours. Le vent lui arrachait des giclées d'écume. Le sel nousbrûlait les yeux. Nous nous sommes levés, appuyés sur le mur, le plus loin possible des ouvertures. Bientôt les vagues qui entraient directement par les fenêtres montèrent jusqu'à notre ceinture. La tempête durait, devenait toujours plus violente. Il n'y a plus de mots pour dire cette violence. L'école bougeait sous nos pieds. Nous restions cramponnés à des crochets de portemanteaux pour ne pas être emportés par l'eau. Je sentais l'épaule de Lya contre la mienne. Je ne pensais plus qu'à son épaule contre la mienne. Je ne pensais plus qu'à rester avec Lya.

Après de longues heures, le vent s'est essoufflé brusquement et les vagues se sont apaisées. En quelques instants, le mur du cyclone était passé et on n'entendait plus un seul bruit. L'eau était restée à cinquante centimètres au-dessus du sol de l'école. Il n'y avait plus la moindre vague, plus le moindre souffle, l'air était plus chaud encore qu'avant la tempête. Nous étions entrés dans l'oeil du cyclone. Nous aurions une heure de répit. Je tenais fermement la main de Lya. Nous étions épuisés, dans l'obscurité presque totale. Dehors, la lune et les étoiles se réflétaient parfaitement noirs sous l'étroit disque du ciel. On voyait, tout près, les contours de la mairie. Là-bas non plus, il n'y avait plus de lumière. On entendait des voix. Dans l'école, nous nous sommes rassemblés. Nous nous sommes comptés trois fois. Il manquait quinze personnes.

Nous avons entendu les appels qui venaient de la mairie. Entre nous, il y avait cent mètres d'eau. Nous ne pouvions pas rester dans l'école. Les murs étaient fissurés. Nous avions senti bouger le bâtiment pendant la tempête. Il fallait rejoindre la mairie. C'est Mapuhi qui est parti à la nage en tirant une corde derrière lui. Puis nous sommes passés les uns après les autres, cinq par cinq, en nous tenant à la corde. Cela prit une bonne demi-heure. Les enfants nous regardaient. Aucun ne pleurait.

Le temps pressait. Nous étions à peine rentrés dans les bâtiments quand le vent s'abattit sur nous. Cette fois, il n'y eut pas d'avertissement. D'un coup, les vagues s'effondrèrent sur les murs. Le sol vibrait. Nous étions près de la porte, Lya et moi. La mer entrait dans la cour de la mairie en enfonçant régulièrement une partie du mur d'enceinte et en emportant des pans entiers de terre. Nous étions accroupis le long des murs, hommes, femmes, enfants, vieillards, adolescents. Nous étions tous serrés. Nous nous tenions les uns les autres. Les salles étaient balayées par des paquets de mer. Le vent nous aspirait. Mais après quelques dizaines de minutes j'ai senti le vent commencer à perdre de sa puissance, et nous avons consacré les heures qui suivirent à espérer que les fondations de la mairie résisteraient jusqu'au bout.

A l'aube, les enfants dormaient. Je suis sorti avec Lya pour escalader les murs en ruine. A perte de vue, il n'y avait que de l'eau. Un léger souffle passait et repassait sur la mer, poussant de fragiles rides sur la surface. Pas un arbre, pas une maison, pas un poteau électrique ne dépassait. On ne voyait plus qu'une moitié du toit bétonné de l'école. Tout autour flottaient des planches fracassées, des bidons, des bouteilles et des sacs en plastique, des cahiers, des pneus, des palmes, des noix de coco, des arbres entiers et des cadavres d'animaux. Le ciel était lavé. L'aube se réflétait sur la mer, au milieu des débris. Bientôt le soleil se lèverait. Lya regardait tout. Alors, Mapuhi est monté nous rejoindre. Il a fait le tour du toit en regardant, lui aussi. Tout à coup, il est redescendu dans ce qui restait de la cour et il a cherché un endroit pour rentrer dans l'eau. Il a retiré sa chemise et il a plongé. Il a fait quelques longues brasses vers l'école en regardant sous la surface puis, après avoir pris sa respiration, il a plongé. Peut-être qu'il avait vu quelque chose. Là où il avait disparu, des cercles concentriques partaient dans toutes les directions, et franchissaient les uns après les autres tous les déchets qui flottaient. Lya se taisait. Nos mains se sont rencontrées et nous les avons serrées très fort.

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Published by riverrun - dans Nouvelles
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9 juillet 2012 1 09 /07 /juillet /2012 13:09

De petits cailloux sur le vasistas, une fois, deux fois, sept fois. Je me lève les yeux fermés, cherche de la main l’ouverture. Ça y est, je sors la tête dans la nuit chaude. Je soulève mes paupières avec mes doigts. Il y a quatre personnes devant la grille du jardin. Je distingue la silhouette de la belle Shu Lien reconnaissable entre mille. Sa jolie chevelure parfaitement peignée et épinglée sur le côté sous la lumière du réverbère. « Arthur! Ils sont en train de prendre la Colline et le Royaume! » Qu‘ils les prennent. Mais non. La Colline, le Royaume, c’est sacré, je comprends pour la première fois en cherchant ma montre et en la trouvant dans le pot du cactus. Je fais briller le cadran lumineux. Cinq heures moins le quart. Je m’étire les bras et la nuque et les jambes et je respire douze fois comme le dragon. Je lui ai pourtant dit que c’était mauvais pour elle à son âge les nuits blanches, à Shu Lien. Mais elle ne fait jamais ce que je lui dis. Elle a sa manière à elle de faire ou de ne pas faire les choses. Moi, j’aime bien.
J’enfile mon jeans et mon T-shirt et mon blouson et mes chaussettes et mes baskets et je sors par le vasistas. Ils me regardent tous les quatre. Ils adorent quand je fais ça. Alors moi je me laisse glisser jusqu’au bord du toit et hop, salto roulade pour descendre sur l’herbe en douceur et bing délicieuse sensation sur la nuque, merci la rosée fraîche et l’odeur de l’herbe et la petite brume qui se lève des pelouses. Je me relève dans la nuit des réverbères et les ombres des arbres comme si j’avais petit-déjeuné en vol.
Tout de suite Shu Lien s’appuie sur moi de tout son poids, donc rien. Elle ne m’embrasse pas. Ce qui est bien avec Lien c’est qu’elle ne m’embrasse jamais devant les autres. Tous ces crétins qui s’embrassent dans les couloirs du lycée devant tout le monde. Quel gâchis de baisers. Il faut être invisible pour embrasser. Tout mais pas ça. Les baisers de Shu Lien c’est sacré, je me dis pour la première fois en cherchant mes cigarillos et en les trouvant dans la poche déchirée de mon blouson.
Alors, Lien. Toujours ta manie des nuits blanches?
Alors, Arthur. Toujours ta manie d’être au lit du coucher au lever du soleil?
La nuit c’est fait pour dormir, l‘Orchidée.
La nuit c’est fait pour être heureuse, idiot.
Idiot, c’est bien dit, même si je vois qu’elle regrette aussitôt de m’avoir appelé comme ça devant les copains. Je lui souris.
La nuit c’est fait pour rêver, Shu Lien. La nuit c’est fait pour sauver sa mémoire, je continue bêtement perdu dans la brume nocturne de mes propres idées.
On peut rêver et mémoriser dehors, pas la peine de se mettre au lit pour ça, Arthur. Ma nuit à moi c’est fait pour me rattraper de tout ce qu‘on m‘a empêchée de faire pendant la journée. Toi, dans ta nuit tu ne peux pas comprendre: personne ne t’a jamais empêché de rien. Moi, avec tes parents je serais déjà championne du monde du bonheur.
Laisse mes parents et le championnat du monde du bonheur tranquille, tu veux bien.
T‘as raison, Art‘. Revenons aux choses qui fâchent.
Les narcos sont en train de prendre la Colline, nous rappelle tragiquement Roberto.
Faudrait pas qu’ils m’empêchent d’avoir mes nuits de bonheur sauvage, conclut Shu Lien sur un ton sans réplique. Donne-moi ça.
Elle me prend mon cigarillo à peine allumé et elle crapote un peu. Ensuite elle me rend mon cigarillo avec le bout mouillé par ses lèvres et elle vérifie d‘un regard que ça me fait plaisir.
Merci, Artie.
Ça me fait plaisir.
Les trois copains hochent la tête d’un air entendu.
Ouais pour qui ils se prennent, fait Roberto.
Ouais pour la Colline j’en sais rien mais s’ils croient qu’ils peuvent annexer le Royaume pour leurs trafics, analyse Hans avec son accent allemand hilarant. Hans il n’a pas apprécié quand il a compris ce que l’Allemagne avait fait entre 33 et 45. Maintenant il voit des annexions, des spoliations et des exterminations partout, et d’ailleurs sérieusement: qui pourrait lui donner tort? Ça commence à durer cette histoire, non?
On devrait leur montrer que dans le Royaume il y a des rois, il dit Hans.
Et des reines, complète Roberto en regardant Shu Lien qui me regarde pendant que je les regarde tous les quatre.
Ouais c’est de la basse stratégie, dit le frère de Lien en s‘allumant une Winston d’une main sans protéger la flamme de son briquet de l‘autre. Il fait toujours ça, Tien-An. Quand il s’allume une clope le vent s’arrête. Moi je peux mettre un quart d’heure à allumer un cigarillo certaines fois alors qu‘on aurait dit qu‘il n‘y avait pas un souffle d‘air avant que j‘essaie d‘allumer mon briquet. Lui il met sa clope aux lèvres, il approche son briquet et hop c’est l’œil du cyclone. Il peut y avoir une tempête à deux mètres et les chaises de jardin s‘envolent, lui il va allumer ce qu’il veut debout droit comme un « i » l’autre main tranquillement dans la poche où je sais qu’il serre son couteau papillon en regardant défiler les nuages.
M’ont l’air fatigués, les gars. Ils sentent tous l’alcool et la cigarette. Shu Lien aussi sent l’alcool et la cigarette mais elle n’a jamais l’air fatiguée. Mon amie, soit elle dort, soit elle est réveillée.
On marche à travers les lotissements vers la voie ferrée.
C’est moche les villes européennes, mais c’est tellement moche que c’est beau, dit Roberto d‘un air inspiré. Roberto est persuadé que ce n‘est pas mon kung fu qui lui plaît, à Shu Lien, c‘est mon cortex.
N’importe quoi, dit Shu Lien.
Mais si, proteste doucement Roberto, qui aimerait bien être à ma place quand Shu Lien en marchant passe sa main sous mon T-Shirt pour toucher la peau de mes reins. Mais Roberto finalement est un chic type et un copain depuis le collège. Il m’en veut juste un peu que Shu Lien marche appuyée contre moi dans les nuits du début de l’été avec ses cheveux et ses yeux et ses gestes et sa robe très courte, mais pas trop. Un jour il m’a dit: « Arthur tu serais n’importe qui d’autre on t’aurait tué de nous avoir pris Shu Lien. » Moi j’ai dit: « Je n’ai pas pris Shu Lien. Et surtout pas à vous. Personne ne peut prendre Shu Lien. » Il m’a regardé d’un air bizarre et il a dit: « Me dis pas que tu l’as pas encore prise? » Et là je l’ai giflé et il s‘est excusé. « Désolé, Art’. Si j’étais le copain de Lien et que tu m’avais demandé ça moi aussi je t’en aurais collé une. »
Mais si, proteste doucement Roberto en se rapprochant de Shu Lien. Autrefois par exemple tu vois quand je traversais la campagne en voiture avec mes parents je n’aimais pas les poteaux téléphoniques avec tous leurs câbles en pleine campagne. Eh bien maintenant qu’ils ont disparu je réalise que c’était des poteaux poétiques.
Je te comprends, dit Shu Lien plus doucement que prévu. Oui je te comprends, Roberto. Sa voix redevient dure tout à coup. Mais tu te trompes.
Pourquoi il se trompe? demande Hans toujours avec son accent qui devient de plus en plus fort plus il est fatigué et saoul et amusé.
Il se trompe, Roberto, parce que c’est lui qui est poétique, dit Shu Lien radoucie en passant le dos de ses doigts libres sur la joue piquante de Roberto qui n‘en espérait pas tant. Les villes européennes à quelques maisons, à quelques jardins, à quelles rivières près ce n’est pas poétique. Ce sont ce que les gens qui vivent vraiment dedans font et ce qu’ils ne peuvent pas faire dans ces putains de villes qui est poétique. Regardez. On nous empêche de presque tout. Y en a qu’un seul ici qui a compris ça et c’est pour ça que je mets ma main sous son T-shirt quand il marche à côté de moi parce que c’est comme pour tout, ce n’est pas son dos qui est poétique, c’est la manière dont il se sert de son dos.
Roberto hallucine en continuant de marcher la tête basse.
Ne dis pas de bêtises, Shu Lien, je fais en serrant doucement son épaule.
Je ne dis pas de bêtises. Il faut se dire les choses entre copains pendant qu‘on est pas encore trop cons sinon ça sera trop tard. Ce n’est pas pour te faire mal, Roberto. Tu es notre ami à Artie et moi. C’est pour que tu comprennes que si vous étiez tous lucides comme Artie je mettrais mes mains sous tous vos T-shirts.
Façon de parler?
Non.
Hans rigole en réfléchissant.
C’est une guerre, continue Shu Lien en me pinçant le dos parce que je continue à serrer son épaule pour qu’elle arrête de leur faire du mal inutilement.
Qu’est-ce que c’est maintenant que cette histoire de guerre aussi, je me demande sans rigoler.
Et vous vous êtes en extase devant le moindre Cercle des poteaux téléphoniques disparus alors qu’on est en guerre Art’ et moi. Même si lui il dort presque toutes les nuits de vingt-deux heures à six heures et que cette guerre on ne pourra pas la gagner seuls. Même si, si Art’ et moi on était réveillés ensemble toutes les nuits de vingt-deux à six heures on pourrait pas.
Hans tape du pied dans une canette vide. Il a réfléchi et maintenant il ne rigole plus. Je le regarde de côté. Je suis sûr qu’il repense à la fille qui venait chaque soir après la pièce pour lui parler à Fribourg quand on avait monté la Muraille de Chine là-bas en Allemagne. Elle l’aimait beaucoup et ça se voyait qu’elle était futée et elle lui avait dit qu’elle aimait beaucoup la manière dont il jouait le prince rebelle ce qui voulait dire qu’elle l’aimait beaucoup lui. Et c’est vrai qu’il avait trouvé le truc et elle voulait juste prendre un verre dans le centre avant qu’il rentre et lui il préférait rester avec les autres parce qu’il était bêtement amoureux de Sandra qui n’avait rien dans la cervelle. Une guerre de perdue, zéro de retrouvée.
On traverse une pelouse plantée de bouleaux rapprochés avec leurs troncs noirs et blancs qui brillent dans la lumière des réverbères à travers la brume qui monte de l‘herbe. Ça c’est beau au milieu de toute la mocheté du Cercle des Villes disparues, je me dis, et les yeux et les mouvements et la main de Lien dans mon dos qui arrête de me pincer et qui recommence à me caresser me disent la même chose.
Et si vous me parliez plutôt des Cobras, les gars? je fais en m’arrêtant et en donnant mon blouson à l’Orchidée parce qu’elle vient de frissonner.
On était chez Sophie et il était trois heures et on voulait finir la nuit au Royaume, explique Shu Lien en se serrant tout à coup dans mes bras.
Parce qu’on était fatigués, explique Roberto en regardant tristement les jambes nues de Shu Lien.
Parce qu’on avait bu plus que de raison, ajoute Hans qui adore caser dans la conversation des tournures bien françaises comme « plus que de raison », « point trop n’en faut », « tant va la cruche à l’eau », « qui veut voyager loin », etc.
Tien-An ne dit rien. Il se rallume une nouvelle clope de la main gauche. Ça me tue mais chacun ses talents. S’il s’entraîne encore quelques années il deviendra le légendaire Maître de la Voie du Briquet sans Vent et moi le légendaire Maître de la Voie du Cigare Mouillé.
Alors on est passés par le terrain de sport, continue Shu Lien en recommençant à marcher. Et puis on a escaladé les clôtures du parc et on a longé la rivière jusqu’au pont. Ensuite on a traversé le petit marécage, on est passés par la ZAC derrière la station service et on est arrivés sur la friche. On a tout de suite vu les lumières des deux voitures qui montaient la Colline jusqu’au Royaume et Tien-An a reconnu la vieille Mercedes pourrie des Cobras avec son aile avant blanche.
Elle me regarde encore.
Si ça se trouve ils sont partis déjà, je dis d’une voix plus faible que d’habitude en regardant mes pieds et le bout de mon cigarillo.
Ils font tous semblant quelque temps de ne pas avoir entendu. Shu Lien serre encore un peu plus son épaule contre la mienne en marchant.
Ouais, si ça se trouve, mais si ça se trouve non, dit Roberto sur un ton poétique.
Non, ils sont encore là, je le sens, et ça va être plus difficile que les autres fois, dit Shu Lien qui pressent toujours les catastrophes.
Je pourrais aller vérifier si Tom et Samy ne sont pas réveillés et disposés à nous prêter main forte, fait Hans d’un air soudain inquiet.
Disposés à nous prêter main forte, c'est bien dit, je lui réponds en souriant.
Hans me regarde sourire d’un air soulagé et me fait un clin d’œil rassuré. Hans a toujours confiance dans mes sourires. Et moi ça me rassure de rassurer Hans. Les bons comptes font les bons amis.
Un week-end de quatre jours, logiquement, Tom et Samy sont partis avec leurs parents ingénieurs à Deauville, Dinan ou Dinard, répond tranquillement Shu Lien. Non, non, il n’y aura que nous cinq. Si on voit qu’on ne peut pas y arriver on se repliera comme des petits soldats, c’est tout. Je veux qu’Arthur voie la situation et décide si on peut les chasser cette nuit pour reprendre la Colline ou non.
Et le Royaume? je demande. Ils sont entrés dans le Royaume?
Un long silence. Tien-An hausse les épaules. Roberto soupire. Hans ne dit plus rien. Shu Lien regarde droit devant elle.
Bon, on y sera bientôt.
On traverse les parkings de la ZAC déserte et désolée en longeant la rivière. J’ai pris la main de Shu Lien fraîche, soyeuse et légère comme un serpent qui dort dans la mienne. Elle se penche vers mon oreille: « Ça va mal se passer cette nuit. Je suis sûre. Mais je veux qu’on y aille. Tout ce que j’aime est dans le Royaume. Même toi tu es dans le Royaume. » Je me penche vers son oreille parfumée: « Je ne suis pas dans le Royaume. Mais tu t’inquiètes pour rien. C’est Roberto qui te donne des idées noires parce qu’il est triste et fatigué et qu‘il a bu. On ne prendra pas de risque. De toute façon le Royaume pour moi ce n‘est pas le hangar, c‘est toi. » Elle se penche vers mon oreille: « C’est gentil. Tu sais bien que non et moi aussi. Réfléchis un peu. Les filles ne sont pas des royaumes. Sinon pour toi il y aurait une infinité de royaumes. Parce que tu auras une infinité de femmes. Je suis juste la première. Et tu es mon premier homme. Un homme ou une femme ne peut pas être le Royaume. C’est déjà beaucoup d’être dans le Royaume. » Je me penche à son oreille: « C’est toi qui m’a montré le chemin du Royaume. Et maintenant je suis tout le temps dans le Royaume. Pas besoin d’aller au hangar pour y être. » Elle se penche à mon oreille: « Toi aussi tu m’as montré le chemin du Royaume. Je sais bien que ce n’est pas le hangar le Royaume. Parfois moi aussi je m’imagine que c’est toi le Royaume. Mais c’est faux. Il faut être fidèle au Royaume et à ceux qui sont fidèles au Royaume et c’est pour ça qu’on va libérer le hangar. »
Mais en fait c’est quoi ces messes basses? demande Roberto qui n’a vraiment pas le moral cette nuit au moment où nous arrivons à cent mètres de la Colline sur les bords du terre-plein de la voie ferrée.
Je redonne la moitié qui reste de mon cigarillo à Shu Lien.
Hans, tu fais le tour par la gauche. Tien-An, par la droite. Roberto, tu restes ici avec Shu Lien. Rendez-vous ici dans quinze minutes. Regardez vos montres.
Je grimpe à quatre pattes la Colline en traversant deux fois la route en escargot et j’arrive au bord du vieux parking défoncé éclairé par les trois réverbères dont la lumière se met à trembloter. Je ne sais pas si ça vous fait pareil, quand je marche la nuit je fais trembloter la lumière d'un réverbère sur vingt. Derrière la vieille carcasse de bus carbonisée il y a la Mercedes déglinguée des Cobras avec la Fouine dedans et c’est tout. Je me lève et je traverse le parking jusqu’à la Fouine. Il sort de la voiture, il tangue légèrement et s’appuie les bras croisés sur la portière.
J’croyais qu’à c’te heure tu f’sais d’jolis rêves dans ton lit à barreaux, Art’.
Les autres sont dans le hangar, Laf?
On s’est dit qu’vous en auriez pas b’soin c’te nuit ta bridée et toi. Alors on s’est installés gentiment. Ça pose un blème?
Je vais au mur défoncé du hangar et j’entre dans le couloir. Ça sent la pisse et le vomi. D’habitude par miracle le Royaume sent bon. J’imagine ce que dira Shu Lien. « Les gens pissent et vomissent là parce que le Royaume leur fout les jetons. » Oui, j’imagine la tête de Shu Lien quand elle sentira cette chlinguerie. J’arrive au bout du couloir et je pousse la deuxième porte. J’écoute. Ils braillent et se marrent jaune là-dedans. Sont bourrés. Je traverse les derniers mètres dans le noir en regardant la lumière sous la troisième porte avant d’entrer.
King est affalé sur le fauteuil défoncé préféré de Shu Lien, une bouteille de vodka presque vide dans sa main baguée d‘argent, en train de se marrer l‘autre main baguée d’or sur les yeux. En face de lui, Patrick est assis les coudes sur les genoux, les épaules un peu remontées comme toujours quand il est aux aguets. C’est un Manouche que je connais bien. On se croise tout le temps l’été dans l’Essonne et son père m’a à la bonne. Il est presque toujours aux aguets, Patrick. Jamais ivre. Il fume une cigarette. Il me regarde tranquillement avec le même sourire que d’habitude, comme si je me pointais à un rendez-vous avec des vieux potes ou que je tombais sur la caravane de son père au détour d‘une route. Entre King et Patrick il y a un gars que je ne connais pas vautré sur le vieux tapis berbère rafistolé que Hans avait ramené l’année dernière quand on a créé le Royaume. Le gars continue de vomir sur le tapis ce qu’il n’a pas réussi à vomir à l’entrée.
King arrête de se marrer en me voyant mais il continue à sourire en me montrant l’un des fauteuils près de lui.
Ah bah le v’là. Au moment où on l’attendait plus. Salut Artie. Viens nous faire ton show. Viens, viens. Je pensais que Roberto arriverait jamais à te faire venir, Artie. Fais comme chez toi mon pote. Faut qu’on cause toi et moi d’après c’que m’dit Pat.
Le visage de Patrick s’assombrit mais son corps ne bouge pas d’un millimètre.
Je m’assieds dans un autre fauteuil, je m’adosse et je m’accoude confortablement, je pose ma cheville droite sur mon genou gauche, je regarde s’il y a des courants d’air, je m’allume un deuxième cigarillo de la nuit du premier coup et je regarde Pat. Pat regarde King. King me regarde. Je regarde King.
Ouah ouah ouah petit garci et tout. Artie, petit génie, tu m’as l’air bien parti dans la life? D’après ce que disent Pat et Roberto t’es dans un lycée d’élite toi et ta bridée et toute ta petite bande de geoisbours?
Possible. En attendant c’est un peu notre endroit ici, King. Tu me dis de faire comme chez moi mais c’est vous qui êtes chez moi, là.
T’as la voix qui tremble un peu, Artie. T’as le cœur qui bat trop vite? Sûrement d’avoir escaladé la colline. Tu devrais boire un peu d’ça. On va discuter sérieux là, faut pas flancher mon pote.
Il me tend vaguement la bouteille de vodka.
Patrick sourit en me regardant des pieds à la tête.
Et puis après tu me montreras ton titre de propriété, Artie.
Ce tapis, là, par exemple, King. C’est mon pote Hans qui l’a ramené et ton pote euh… comment il s’appelle déjà?
Maxagaze.
Ton pote Maxagaze il vomit dessus comme s’il était en train de faire dans la bassine à linge de sa manman. Y a pas un truc qui cloche?
T’échauffe pas Artie. Il est chaud l’Artichaud, dis donc, Pat. Il est chaud comme ça quand il vient dégueuler dans la caravane de ta sœur à Malesherbes, lui?
Le sourire de Patrick disparaît. Il se met à regarder à travers King et King se met à rigoler.
Désolé, Pat. Désolé, c’est sorti comme ça.
Dis pas de mal de ma sœur, King.
Ouais, désolé.
Et dis pas de mal non plus d’Artie qu’a jamais vomi après qu’il a bu et encore moins dans nos caravanes.
Merde mais en fait vous êtes paincos pour de vrai ou quoi tous les deux, Pat? Le méchant manouche du 9-2 et le petit génie du lycée d’élite des geoisbours. On est mal!
Patrick se tait et évite de me regarder, à cause de sa soeur. Moi pareil. King donne un petit coup de pied dans l’épaule de Maxagaze qui se tourne difficilement sur le côté pour le regarder avec des yeux tellement injectés de sang qu‘on dirait que tous les vaisseaux ont déjà éclaté. Je n’ai jamais vu des yeux aussi rouges. Il a peut-être pris un coup aussi, sa pommette a l’air enflée comme un poivron.
Et merde toi t’es vraiment parti hein Max? Allez dehors, Max. Va rejoindre la Fouine dans la caisse. Regarde t’en mets partout, c‘est malpoli.
Le gars par terre se retourne en gémissant et arrête de bouger. Au bout de quinze secondes il ronfle comme un bébé et sur le dos de son T-shirt je déchiffre le programme de la nuit: WAR & HATE.
J’arrive pas à le croire. Regardez-moi ça. Bon. Le Max il va rester là un moment on dirait, Artie. Désolé mon pote, tu vois le problème. Mais c’est pas le vrai problème. Le vrai problème c’est que toi et ta bande d’intellos vous faites les innocents mais vous êtes pas tolérants.
Ah non?
Non. Pas tolérants. Vous vous mettez pas à la place des gens. Tu vois mon pote Max là qui vomit il sait même plus quoi sur votre tapis. Qu’est-ce qu’il fait de mal, s’tu réfléchis. J’veux dire oui, d’accord il tue votre tapis sans faire exprès. Mais un tapis c’est un tapis et votre tapis là c’est une merde, oui ou non? Me dis pas que c’est un tapis magique votre tapis. Juste un vieux tapis ramené du Maroc par des bourges pour faire joli dans le salon. Dix ans plus tard il est déchiré et cramé et regarde il se défait par tous les côtés. Attends attends attends. Me dis pas que toi et ta bridée vous comptez vous envoler avec ça? Y a le lit du box d’à côté pour ça, non? Oop… Qu’est-ce que j’ai dit moi… Escuse-moi, j’avais oublié que ta bridée c’était une garantie cent pourcent WW qui couchera pas la première année. Même qu’il paraît que même avec toi elle veut pas partouzer. C’est vrai ça, Artie? C’est pour ça que t’as les boules et que t’es malpoli avec les gentils mecs comme moi? Bref mon pote Max regarde il est déchiré et logique il dégueule ce qu’il a bu sur votre joli tapis de merde sur lequel t‘as même pas eu le temps de t‘envoler avec ta oinch. Et alors? Je vais te dire. Toi tu joues les chauds. C’est votre endroit et tout, ouais c’est à nous vous dites faites comme chez vous mais c’est vous qui êtes chez nous, tatati, tatata, bref: cassez-vous les mecs, quoi? Nous on peut pas se casser, tu vois bien. Regarde mon pote dans quel état il est mon pote. Même la Fouine qu’est dehors avec la caisse il a un gramme et demi dans le sang c’est la misère comment tu veux qu’il conduise avec un gramme et demi?
Un gramme et demi de quoi?
King rigole.
D’alcool, tout doux Artie. Le reste c’est là.
Il tapote sur la poche de jambe de son battle dress d’un air satisfait.
Un gramme et demi d’alcool c’est illégal pour conduire, t’as pas encore passé ton code ou quoi, Artie faut t‘instruire!
Patrick ne sourit plus et il regarde King d’un air bizarre. Je lui ai déjà vu cette tête-là deux fois. Une fois on était au bord de l’Essonne du côté de Malesherbes, là où la vallée se resserre et où il n’y a plus de maisons et Michel qui était plus âgé de sept ou huit ans que moi et Patrick, Michel il a commencé à raconter qu’il pouvait attraper les vipères à mains nues et leur briser les vertèbres contre un arbre et ensuite il a commencé à dire le nom de toutes les filles qu’il prétendait avoir baisées et comment et où et pourquoi et ce qu’elles faisaient comme sortes de cris et à un moment donné il a dit un prénom qui était le prénom de la sœur de Patrick: Aurélie. Et l’autre fois c’était un jour où j’étais venu pêcher la carpe ou je sais plus quel poisson avec le père de Patrick près du campement de juillet et parler de Balzac (l‘écrivain). Le père de Patrick s’appelle René et il passe pour un peu timbré mais il n’est pas plus fou que les autres, c’est plutôt l’inverse et dans sa caravane il a deux cents livres ce qui est beaucoup pour un nomade mais rien pour René. Un jour René m’a demandé si c’était vrai que j’écrivais un roman. Patrick avait dit à son père que je ne savais pas chasser le canard au 22 long rifle mais que je savais écrire des histoires. Alors René me demande ça au bord de la rivière après avoir pêché un drôle de poisson vert et doré et je dis que non, j’écris pas de roman et j’écris plus d’histoires parce que j’ai plus d’histoires intéressantes à écrire.
Pourquoi tu n’as plus d’histoires intéressantes à écrire?
Parce que la fille qui les lisait ne veut plus les lire, m‘sieur.
Pourquoi elle ne veut plus les lire?
Je sais pas.
Tu ne sais pas ou tu préfères ne pas en parler?
Je ne sais pas et je préfère pas en parler.
Quand il y a un truc dont on ne veut pas parler il se met à en parler, René, c’est sa méthode.
Cette fille tu y tiens?
J’y tenais.
Faut pas tenir aux filles mon gars. Et faut pas que les filles tiennent à toi. Faut tenir à ce que tu sais faire. Et faut que personne te tienne. Pat me dit que tu sais écrire des histoires. Pourquoi tu n’écris plus d’histoires?
Parce que sinon elles restent sans être lues.
Elles resteront pas sans être lues. Pat m’a montré deux histoires de toi.
Lesquelles?
Celle du vieux monsieur que tu aides à porter une valise presque vide dans la rue. Tu lui demandes pourquoi il porte une valise presque vide et il répond que dans cette valise il y a les dernières affaires de son fils qui est mort. Tu lui demandes quand son fils est mort et il répond il y a trois jours, il revient juste de l’enterrement avec cette valise. Tu lui demandes comment était son fils et il te regarde et il répond qu’il avait ton âge et qu’il te ressemblait et que maintenant c’est toi qui portes sa valise qui est devenue trop lourde pour lui, même s’il n’y a plus rien dedans.
Le soleil brillait ce jour là par taches vertes et dorées comme les poissons à travers les frondaisons et faisait des rayons de lumière dans le tunnel vert que formaient les branches au-dessus de l’eau et moi ça me faisait tout drôle que le père de Patrick me raconte tranquillement ma propre histoire que j‘avais vécue pour de vrai un an avant un soir en revenant du lycée. René continuait à regarder l’eau à l’endroit où sa ligne était tombée et Patrick taillait une branche avec son cran d’arrêt en écoutant.
Et l’autre histoire?
L’autre c’est celle où tu racontes comment tu te bats avec un vieil éléphant du cirque Diana Moreno Boorman pour lui reprendre le manche de la bêche qu’il a brisée parce qu’entre deux nettoyages de la merde du chapiteau des bêtes tu l’as oubliée dans l’enclos. Tu finis dans la fosse à merde des éléphants. Ce qui est logique, mais rigolo pour un gars qui est censé nettoyer.
Ça me fait plaisir que vous les ayez lues, m’sieur.
Et le m’sieur petit crétin ça lui fait plaisir que tu les aies écrites. Mais s’il te faut absolument une fille pour lire tes histoires pour que tu les écrives, merde, c’est trop con et ça va te causer des ennuis tôt ou tard mais pour le moment Patrick n’a qu’à te présenter sa sœur qui vit dans la caravane jaune. Elle comprendra peut-être tout de travers à tes histoires, mais je te garantis qu’elle les lira et qu‘elle t‘en racontera de belles si t‘as le cran et la patience de l‘écouter.
Dis pas d’mal de ma sœur, p’pa.
Je dis pas de mal de ma propre fille, fils. Arthur il sait écouter et il sait que j’aime ma fille quand je dis ça. C’est pas parce qu’elle est folle et abîmée, ma p’tite Aurélie, qu’elle n’est pas belle et que je l’aime pas. Je dis qu’elle comprendra rien aux histoires de ton copain parce qu’elle écoute tout et elle lit tout et elle regarde tout d’une drôle de manière. On se reconnaît plus soi-même dans le miroir quand on écoute Aurélie trop longtemps. Mais Arthur il ferait bien de comprendre qu’on n’écrit pas les histoires pour les filles. Les filles ne savent pas lire, et c’est triste mais c’est comme ça. Les filles veulent de l'argent quand ça va mal et des séries télé quand ça va bien. Aurélie elle est pas comme ça et après tout ça pourrait... Elle lit tout ce qui lui tombe sous la main mais quand tu lui demandes ce qu’elle a lu elle dit n’importe quoi. Si tu lui donnes Gala elle va te dire: « J’ai lu un joli conte. » Si tu lui donnes la Peau de chagrin elle va te dire: « Il s’en passe des choses à Paris. » Si tu lui passes le Canard enchaîné elle va te dire: « J’ai lu de la science-fiction. » Si elle tombe sur un programme télé elle va dire: « C’est beau l’astronomie. »
P’pa arrête de parler de ma sœur!
Je l’aime ta sœur, fils de crétin.
N’en parle pas quand même, s’te plaît, p’pa.
Et en disant ça Patrick a le même regard qu’il a maintenant quand King se met à tapoter d’un air satisfait la poche de son battle dress où il serre sa poussière.
T’es passé à la chnouf, King? il demande d’un air nerveux, le Manouche.
King a l’air mal à l’aise tout à coup et ça se voit encore plus parce qu’il essaie de faire semblant de rien et il continue à me regarder sans répondre à Pat.
Donc Artie, s’tu veux bien t’concentrer deux minutes j’ai une mission à te confier dans ton lycée de geoisbours qui va changer ta life.
Economise ta salive, j’en veux pas de ta farine.
Et en même temps je repense à Aurélie à l’hôpital quand je suis allé la voir la semaine dernière. Et je repense à Aurélie la première fois que je l’ai vue près de la rivière avec ses béquilles. Et je repense au moment où elle s’est assise près de moi sur le tronc d’arbre et où elle m’a tendu ses béquilles.
Tu veux mes béquilles?
Non merci.
Parce que je t’ai vu tout à l’heure quand tu es arrivé par la route et que tu es descendu de ton vélo.
Ah?
Tu boites.
Non, c’est gentil, je boite pas.
Si, tu boites. Je l’ai vu.
T’as pas confondu avec quelqu’un d’autre?
Non, c’était toi. Je t’ai bien reconnu.
Mais tu me connais pas.
Si.
T’es la sœur à Patrick?
Et toi t’es celui qui raconte les histoires. Mon père m’a parlé de toi.
Aurélie a six ans de plus que moi et il lui manque une jambe et sur l’autre jambe qui est très belle il y a une énorme cicatrice très moche. Sinon, c’est l’une des plus jolies filles que j’ai jamais vue. Elle a des cheveux blonds très secs qui restent en longues mèches compactes et un visage rond brûlé par le soleil avec des yeux vert sombre qui ne vous lâchent pas et elle porte une chemise nouée sur le nombril et un short comme si elle n’avait pas peur de montrer ses jolies jambes mutilées.
T’as quel âge, Arthur?
Seize. Et toi?
Vingt-trois aujourd’hui.
Aujourd’hui?
Oui.
C’est ton anniversaire?
Oui.
Je la regarde dans les yeux. Elle se met à regarder la rivière tout à coup.
Bon. Si j’attrape un poisson je te l’offrirai mais je te préviens c’est mal barré. La prochaine fois que je viens je t’apporterai un petit cadeau plus sérieux.
Elle se met à sourire et d’un coup ça me soulage et ça me rend heureux. Avec tous leurs mystères à René et Patrick je croyais qu’Aurélie ne souriait jamais et que c’était très dur et désagréable de lui parler. Elle me plaît tout de suite Aurélie.
Moi, je n’aime pas les cadeaux sérieux.
Alors je t’apporterai un cadeau pas sérieux.
Tu es gentil. Je savais que tu serais gentil.
Puisqu’on échange des gentillesses, toi tu es belle, même avec tes jambes.
Je sais. Mes jambes c’est mes jambes et elles font partie de moi et moi au moins je ne boite pas.
Je comprends pas ce que tu veux dire mais même tes jambes je les trouve belles.
Elle recommence à me regarder.
Et c’est vrai que je boite un peu aujourd’hui, Aurélie. Je sais pas comment tu l’as vu, et je sais pas ce qui m’arrive depuis quelque temps, mais dans ma tête je boite et je sais pas trop pourquoi, ça me tue.
C’est pas dans ta tête que tu boites, Arthur.
Façon de parler.
Non, c’est pas une façon de parler.
Non?
C’est dans ton ventre que tu boites.
Dans mon ventre?
Oui.
Et comment tu as fait pour voir ça.
Parce que c’est la première chose que j’ai regardée. Je commence toujours par regarder comment marche le ventre des gens.
Ok.
Je regarde la rivière parce que son regard est très fort et tellement bienveillant que tout à coup j’ai peur.
Ça alors on me l’avait encore jamais faite. Et pourquoi est-ce que mon ventre boite?
Elle se remet à sourire et à regarder ailleurs.
Ça c’est pas compliqué à comprendre. Mais si tu veux on va traverser la rivière toi et moi ici il y a un endroit où je peux passer avec mes béquilles et toi tu passeras en t’appuyant sur moi et on remontera sur la berge en face en traversant les orties blanches et on va s’avancer dans les arbres jusqu’à une clairière où je te montrerai mon royaume avec des hautes herbes et le sol est doux et personne ne nous verra et je mettrai mon ventre sur ton ventre sans que personne ne sache et ton ventre ne boitera plus jamais.
Dix pourcents pour toi, Artie. Pense à tout ce que tu vas pouvoir offrir à ta noiche avec ce deal. Dans ton lycée d’riches j’suis sûr que tu pourras te faire des putains de keuss.
Je ne réponds pas pendant quelques secondes, je souffle une longue bouffée de tabac par les narines et puis je me décide à répondre d‘une voix enfin calme et posée.
Le problème c’est que j’suis pas sûr du tout que cette coke soit bonne, King. C’est pas la même farine que t’as offerte à la sœur de Pat la semaine dernière quand t‘es allé du côté de Malesherbes?
On se lève tous les trois et King s’arrête en plein vol. Patrick a son cran d’arrêt ouvert à la main.
Fais rien, Pat, je dis. J’suis pas sûr que c’est lui.
Déconne pas, Pat. C’est pas moi, c’te bouffon dit n’importe quoi.
Ça non plus j’en suis pas sûr, je réponds. T’as qu’à nous montrer c’que t’as dans ta poche, King. Pat nous dira s‘il pense que c’est de la bonne ou si c’est la merde qu’a envoyé Aurélie à l’hosto.
King se décompose.
J’lui ai rien fait à ta sœur, Pat. N’écoute pas c’t’enculé de geoisbour.
Va t’en, King, je dis en surveillant Pat qui reste là, les bras ballants, son couteau toujours ouvert à la main. Prends ton Maxagaz et la Fouine dans votre Mercho pourrie et tirez-vous de cette colline avant que ça finisse mal.
King ne dit plus rien, il force Maxagaz à se relever et il lui met un bras sous l’aisselle pour l’empêcher de retomber et il disparaissent par la porte.
J’suis désolé, Pat, je dis au Manouche sans le regarder. Tu peux rester ici si tu veux pour finir la nuit. Demain je te prêterai mon vélo pour que tu rentres.
Pat ne répond rien.
Je ressors dans la nuit pendant que la Mercedes redescend la colline et je retourne à l’endroit où j’ai laissé Shu Lien avec Roberto. Hans et Tien-An sont assis sur le terre-plein à côté de Shu Lien qui pleure de rage en silence.
Qu’est-ce qui se passe?
Roberto a essayé de la forcer à l’embrasser.
Pendant que nous on faisait le tour de la Colline comme tu avais dit, Art’.
Il est où, Roberto?
Elle lui a mis un coup entre les jambes et il est parti.
Je m’agenouille devant Shu Lien et elle me prend dans ses bras et elle commence à pleurer de soulagement maintenant. Elle me serre plus fort qu’elle ne m’a jamais serré. Tien-An et Hans s’écartent sans rien dire et ils montent doucement la pente de la Colline sans nous regarder.
J’aurais jamais dû te laisser seule, Shu Lien. J’aurais jamais pensé que Roberto…
Comment t’as fait pour les virer les Cobras, Arthur?
Mon copain manouche m’a aidé.
Patrick?
Oui.
Il était là?
Il était venu avec King mais il m’a aidé.
J’avais tellement peur pour toi, Arthur, ça faisait vingt minutes et tu revenais pas. J’ai commencé à pleurer de rage parce que tu revenais pas et j’ai voulu monter te chercher mais Roberto m’a retenue et il m’a attrapée et il m’a plus lâchée et il m’a écrasée dans l’herbe.
Il t’a rien fait d’autre, Shu Lien?
Non, elle fait en éclatant en sanglots. Elle ne peut plus parler. On se serre l’un contre l’autre. Elle est brûlante et ses larmes sont partout maintenant sur ma figure et mes oreilles et dans mon cou et elle me sourit et elle pleure en même temps.
Un jour on perdra le Royaume, Arthur, un jour on perdra le Royaume. On peut pas le garder toujours, je le sens, un jour on le perdra.
Non.

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Published by riverrun - dans Nouvelles
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9 juillet 2012 1 09 /07 /juillet /2012 12:45

Au milieu de la rue il y a un chien mort écrasé. Il me semble que c’est de lui que viennent ces gémissements pitoyables, aussi je m’approche et lui tends fraternellement la main. « Chien, lève-toi. Allons. Tu n’as rien. Tu vas vivre. » Le chien lève sa bonne tête noire et blanche vers moi et me jette un regard amusé : « Homme, tu n’as rien compris. C’est la mort. Et contre la mort il n’y a rien à faire. Ni miracles, ni tours de passe-passe. Tu es jeune. Avec tes mots. Tout cela est bien compréhensible. Je ne t’en veux pas. Mais va jouer ailleurs. »

Je reste un instant stupéfait. A vrai dire j’en sais long sur la mort. Beaucoup plus long qu’il n’est permis à mon âge. Je sais qu’à ce train-là le chien n’en a plus pour très longtemps à vivre. Qu’il me parle ne me pose pas de problème. Bien au contraire. Ce qui m’étonne c’est ce pessimisme. S’il n’en savait pas si long sur la mort, lui aussi, il ne fait aucun doute que ce chien, même aux trois quarts déchiqueté, pourrait bondir sur ses pattes intactes, me lécher joyeusement la main et pourquoi pas vivre. Avant que j’aie pu lui en faire la remarque le réveil sonne.

A vrai dire ce n’est pas le réveil. Il me semblait bien que c’étaient les vacances. Je pousse un gémissement heureux. Je laisse mes bras pendre du même côté du lit comme des racines. Je laisse mes yeux se refermer comme des huîtres et je tente de rentrer en contact avec le chien écrasé mais je ne sais plus dans quelle rue il est. C’est dommage. J’aurais pu me faire à peu de frais une bonne réputation de ressusciteur de chiens avec un peu plus d’organisation. On sonne à la porte de la maison. J’entends mon père aller ouvrir. Brève conversation sur le pas de la porte. Amusée, semble-t-il. La porte se referme. Des pas légers retraversent le jardin et s’éloignent dans la rue. La porte de ma chambre s’ouvre et mon père entre.
Tu dors, Alexandre ?
Non.
C’est dommage, je viens de dire à ton amie que tu dormais encore.
Ah bon ?
C’est une grande fille blonde, très polie, très jolie, qui vient de sonner à la porte. Elle a dit qu’elle partait en voyage.
Ah bon ?
Mais tu dors ?
Mais non, j’essaie de me réveiller.
Avec un peu de chance et de volonté, tu pourrais peut-être encore la rattrapper.
Bon.
Mon père s’en va réchauffer le café. Je m’assieds sur le bord du lit, les mains sur les yeux. Je réfléchis. Qui est mon amie, en ce moment ? Mh. Lucie ? Amaya ? Fatima? Marie? Céline? Valentine? Aurore ? Hélène ? Irène ? Anouchka ? Non, c’est Jeanne. Je me lève et j’agite les bras pour reprendre mes esprits. J’enfile mes vêtements qui me semblent étrangement étroits aux épaules et à la taille. Pour la longueur tout va bien, ou presque. Je descends les escaliers quatre à quatre.
Tu devrais quand même prendre le petit-déjeuner, dit mon père qui passe la tête par la porte de la cuisine.
Alors c’est qui, ton amie ? fait ma mère en peignoir qui passe aussi la tête par la porte de la cuisine, ce qui donne un drôle de totem quand j’y réfléchis.
Non, je vais la rattraper avant qu’elle parte en Australie.
Elle part en Australie, fait ma mère, déçue.
Je dis ça comme ça, je réponds sans émotion.
Elle ne part pas en Australie, fait ma mère, soulagée.
Je sors, c’est le printemps. Je n’avais pas encore remarqué. Le cèdre a plein de pousses vert clair au bout des branches. Les lilas sont en fleurs. Les nuages filent comme des goélettes. Tout ça sent très fort et donne envie de courir. Je pars pour remonter la rue de la Gruerie. Jeanne file à vélo mais j’ai toujours été le plus rapide sur la Gruerie. Je la rejoins avant qu’elle n’ait dépassé le troisième carrefour, dans la côte.
Alors ? Je croyais que tu dormais ?
Mon père est venu me tirer du lit pour que je te rattrape.
Et tu m’as rattrapée ?
On dirait bien, je dis en attrapant le guidon et en embrassant sa bouche de force.
Mais qu’est-ce qui te prend ?
J’en avais envie.
Ben dis donc. Et mon copain ?
Je l’avais oublié celui-là. Pour qui il se prend ?
Quoi ?!
C’est vrai, il est où ? je fais en regardant autour de moi.
Mais qu’est-ce que tu racontes, tu n’es pas bien aujourd’hui ? On dirait que tu as grandi. Et tu as laissé pousser ta moustache et ta barbe !
Ça c’est mon affaire. Il est où, ton copain, pour m’empêcher de t’embrasser ?
Qui dit qu’il faut qu’il t’empêche ?
C’est justement ce que j’essayais de te suggérer.
Eh bien c’est réussi, elle dit en poussant son vélo.
Je marche à côté d’elle sur la route bitumée qui monte atrocement. Il commence à faire drôlement chaud. Je regarde ses chevilles nues au dessus des soquettes bleues. Il y a un bruit de caterpillar dans l’air. Je lève la tête et je commente le spectacle de la colline.
C’est vraiment désolant, cette société.
Quelle société, Alex ?
Celle-là, je fais en montrant la pelleteuse jaune suspendue à la pente orange à cent mètres au dessus des tuiles rouges de la maison des parents de Jeanne.
Ah, celle-là, elle fait d’un air blasé en recommençant à pousser son vélo.
Je remarque qu’elle me jette des coups d’oeil de côté, comme pour vérifier quelque chose sans que je m’en aperçoive.
Dis donc, tu as vraiment grandi. On dirait que tu as pris dix ans en une nuit.
J’étais en train de sauver un chien quand tu m’as réveillé.
Toi et tes romans.
Si tu ne m’avais pas réveillé j’aurais pu le convaincre de ne pas mourir. J’aurais pu.
Jeanne lâche son vélo sur le bas-côté et se tourne vers un chêne, une main sur les yeux. Je la pousse derrière d’autres arbres.
Cette fois c’en est trop, Alex.
Qu’est-ce qui t’arrive, Jeanne ?
Tu me rappelles Ulysse.
Ah bon ? Ulysse... C’est ton copain ?
Non, c’était mon chien. Il est mort l’année dernière.
Il doit être plus heureux là-bas qu’ici avec le spectacle de ton copain.
Je te rappelle que mon copain n’est pas là, imbécile.
Bon, je dis. Et je pousse encore Jeanne derrière d’autres arbres et je commence à déboutonner son vieux chemisier blanc.
Mais qu’est-ce que tu fais ? demande-t-elle sans résister.
Je te déshabille, puisque ni Argos ni ton copain ne sont là.
Argos ?
C’était ton chien.
Ne te moque pas de mon chien.
Je ne me moque pas de ton chien mais Ulysse ce n’est pas un nom pour un chien. Tu n’aurais pas dû l’appeler comme ça et bref tu mérites une bonne punition. C’est moi, Ulysse. Argos, ça c’est un bon nom pour un chien.
Tu n’as pas le droit de débaptiser mon chien.
Je débaptise qui je veux. D’ailleurs toi aussi je te débaptise. Jeanne, ce n’est pas un nom pour une fille. Maintenant tu t’appelleras Pénélope ou même Guenièvre.
Guenièvre et Ulysse ! Tout un programme ! Ôte tes sales pattes de là.
Pour les mettre où ?
Il y a des endroits bien mieux que ça.
Elle me montre les endroits et on s’enfonce encore plus derrière les arbres.
Tu ne penses pas que quelqu’un va me piquer mon vélo ?
Si tu crois qu’Ulysse se préoccupait des vélos de ses copines.
Mon estomac se met à gémir.
Dis donc tu n’as pa-as man-angé-é.
Non-on.
Arrête, arrête. Viens manger à la maison je te présenterai à mes parents.
Bon.
Nous revenons sur la route quand elle a rajusté sa robe et fini de reboutonner son vieux chemisier.
Tu devrais mettre des vêtements plus récents.
Plus décents ?
Tu devrais mettre des vêtements de notre époque.
Tu vas les chercher où tes compliments ?
Je ne fais jamais de compliments aux méchantes filles qui trompent leur copain.
Elle se met à rire. Je me mets à pousser son vélo. Nous entrons dans leur jardin. Un chien sort sur le perron et nous observe en remuant la queue. Guenièvre ne l’a pas encore vu. Je m’arrête pour réfléchir. Elle me regarde comme si j’avais la rage.
C’est pas moi qu’il faut regarder, c’est ton chien.
Elle regarde enfin vers la maison et elle se fige comme si c’est lui maintenant qui a la rage.
Ce n’est pas possible ! Il est comme Ulysse... On dirait Ulysse ! Je vais devenir folle ! D’où vient ce chien ?!
Le chien fonce et vient me lécher les chaussures. J’ai l’impression qu’il me reconnaît.
C’est ton nouveau chien, dit la mère de Jeanne en sortant du garage. C’est ton père qui vient de le ramener. J’espère qu’il te plaît. On l’a appelé Argos, en souvenir d’Ulysse, je pense que c’est une bonne idée.
Moi aussi, je dis.
Moi non, dit ma copine.
Tant pis pour toi, je réponds sans faiblir, pendant que le chien se lève et pose tranquillement ses pattes dans mes mains pour se mettre à danser.

 

Noir & autres rêves éveillés, 2006

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Published by riverrun - dans Nouvelles
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