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5 octobre 2017 4 05 /10 /octobre /2017 10:23
La Chouette de Notre-Dame de Dijon

La Chouette de Notre-Dame de Dijon

 

 

Le train dépasse les premières montagnes et sort de la forêt de cactus. Le soleil tombe direct sur le visage de la fille et on est bien au sud, ça cogne. Sans bouger l’épaule sur laquelle la fille a appuyé sa jolie tête je baisse un peu le store pour qu’elle n’attrape pas un coup de chaud. Ça coûte pas grand-chose d’être un peu gentil avec les gens, parfois. Souvent ça rapporte rien mais je suis pas aux pièces.

« Pourquoi t’as baissé le store, Alex ? J’aime bien la chaleur du soleil sur ma figure. »

Je remonte le store.

La fille ouvre un peu les yeux pour me regarder. Je regarde par la vitre le village où on arrive.

« Quand est-ce qu’on descend, en fait ? Hein, Alex ?

- Je suis pas pressé.

- T’es jamais pressé pour rien ?

- On se connaît, en fait ?

- Je connais ton prénom.

- Pourquoi tu crois qu’Alex, c’est mon prénom ?

- Tu sais ce que ça veut dire, Alex ?

- Oui.

- Alors tu t’appellerais Alex. »

Elle est marrante cette fille, même si je n’ai jamais réussi à protéger grand-chose dans la vie, ni d’ailleurs dans la mort.

« Ok, Anaïs. Finalement, je descends ici.

- C’est pas Anaïs mon nom, c’est Hannah.

- Ok, Anahita.

- C’est joli Anahita, ça veut dire quoi ?

- Je sais pas.

- Tu mens pas très bien. Mais je préfère que tu m’appelles Hannah.

- J’aime bien taquiner, Hannah. Je descends ici.

- Ok, Alex. Salut.

- A la prochaine.

- Dis salut.

- Salut. »

 

Quand je me retrouve sur le quai de la gare avec mon sac de marin en bandoulière et mes pieds nus sur les planches à regarder l’architecture du village qui est un mélange de pays où je n’ai jamais traîné je me dis à voix haute : « C’est quoi ce mélange de Chine, de Mexique et d’Italie ?

- En fait, c’est là que je suis née », dit la fille qui est debout à côté de moi.

Je regarde mes pieds aux ongles sales un peu gêné mais c’est tellement bon de voyager pieds nus.

Et puis je regarde les pieds de la fille et elle aussi elle est pieds nus, sauf que ses pieds sont propres et les ongles vernis.

« Tu fais quoi ici, Alex ? »

Je réfléchis un peu avant de répondre. Pour réfléchir devant quelqu’un en général je fume. Alors je sors une clope de la poche de ma chemise et je l’allume. Déjà je me dis à moi-même que je suis bien content qu’elle soit descendue aussi, Hannah.

Elle se met à sourire.

« T’aurais pas une clope pour moi, Alex ? J’en veux bien une. »

Je lui tends ma clope.

« C’est ma dernière, on partage.

- Non alors.

- Si.

- Ok. »

Du coup c’est elle qui fume et moi qui réfléchis et ça marche pas mal. Quand elle me retend la clope j’ai trouvé une réponse intéressante et j’aime le goût qu’elle a laissé sur le filtre.

« Je suis descendu ici parce qu’il doit y avoir ma maison quelque part.

- La maison où tu es né ? »

Je lui retends la clope pour qu’elle fume et qu’elle remette un peu de son goût et que je réfléchisse. Il y a un chien noir qui passe dans la rue où on marche et qui s’arrête pour nous regarder.

« Non je suis pas né ici moi, mais je sais qu’il y a ma maison quelque part. Je suis déjà venu une ou deux fois il y a longtemps.

- Tu penses que tu vas la reconnaître ?

- On va voir. »

La fille me retend la clope pour que je la finisse. En plus d’être jolie et futée je la trouve très gentille, cette espèce de gentillesse que j’aime chez les gens qui pourraient être très méchants, et puis le coup des pieds nus en voyage c’est quand même quelque chose, alors je lui prends la main mais elle dégage sa main et glisse ses doigts entre les miens.

« Je préfère comme ça. On n’est plus des enfants.

- Ok.

- Tu la vois, ta maison ? » elle demande quand on arrive dans la dernière rue du village qui donne sur le plein désert.

« Oui, je la reconnais », je dis en reconnaissant le mur qui a la consistance du basalte mais un peu rouge et les trois bas-reliefs autour de la grande porte en vieux bois clouté. Une tête de dragon, un serpent couvert de plumes et une belle tête de lion.

« Tu vas t’installer ici, Alex ?

- Oui, ça fait du bien après tous ces voyages de revenir chez moi. Tu peux t’installer aussi si tu veux, Hannah.

- On se connaît pas encore alors peut-être pas m’installer mais j’aimerais bien passer de temps en temps.

- Il manque une sculpture de chouette dans ce mur, je vais en faire une. »

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20 septembre 2017 3 20 /09 /septembre /2017 07:44
Turner, The Fall of an Avalanche in the Grisons

Turner, The Fall of an Avalanche in the Grisons

L’un de ces petits événements qui auraient pu tourner au tragique et qui tournent à la magie, raconté par une amie qui passe son temps en montagne.

Un hiver, il y a quelques années, elle emmène son petit ami pour une randonnée à skis dans un massif peu fréquenté, à plus de 2000m d’altitude. En approchant d’un refuge une heure avant le coucher du soleil, ils sont surpris par un nuage de neige et, quelques minutes après avoir commencé à accélérer leur marche, ils découvrent à quelques pas de leur chemin un petit effondrement de poudreuse à peine regelée dans lequel ils aperçoivent une moto-neige renversée et ce qui leur semble être le corps d’un homme, recroquevillé et à moitié enseveli sous la neige qui tombe toujours plus drue.

Ils appellent en faisant un porte-voix de leurs mains, ils essaient de contacter par téléphone le refuge tout proche.

Rien. Le corps reste inanimé, le refuge est injoignable.

Les deux aventuriers amoureux se consultent. Ils ne sont pas sûrs qu’il y a un corps allongé là, dans la neige. Si c’en est un, ils ne sont pas sûr que la personne soit vivante. Mais ils doivent en avoir le cœur net. Ils ont oublié de prendre une corde avec eux ce jour-là... Ils étendent une couverture sur le bord de l’effondrement et la fixent dans le sol avec leurs bâtons, puis le garçon descend le premier et s’approche du corps. Au moment où il va le toucher, il s’enfonce dans la neige jusqu’à la poitrine et son amie descend à son tour dans l’effondrement pour venir le secourir. Le garçon parvient à s’extraire et ils atteignent le corps, qui n’est en fait qu’un amas de vêtements sortis en urgence d’un sac-à-dos abandonné.

Il n’y a personne à sauver ici, si ce n’est, maintenant : eux-mêmes.

En tapotant doucement avec leurs poings et leurs pieds, ils se créent une sorte d’échelle de sortie sous la couverture pour quitter l’effondrement dans l'obscurité croissante et le blizzard de plus en plus puissant. Mon amie pèse quasiment la moitié de son poids à lui, il la laisse passer en premier mais, lorsqu’elle est presque parvenue en haut, le mur de neige commence à s’affaisser. Elle accroche son piolet le plus loin possible et parvient à sortir de l’effondrement.

Mais ça se présente beaucoup plus mal pour lui qui, avec ses quatre-vingt-cinq kilos, aura bien du mal à passer là où elle, avec ses quarante-sept kilos, a déjà dû jouer les lézards. Pressée de le tirer d’affaire, elle s’installe trop près du bord pour lui tendre la main. Lui, monte prudemment, lentement et, comme il me le dira plus tard : « j’avais l’impression que si je respirais trop profondément, je pèserais trop lourd… » Alors qu’il est presque arrivé en haut du mur de neige, sa petite amie lui tend la main et il la saisit un instant, pour la repousser aussitôt : tout le mur recommence à s’affaisser malgré la couverture.

Petit moment de panique.

« Donne ta main !

- Non, laisse-moi faire !

- Donne ta main, je te dis !

- D’accord, mais alors recule le plus loin possible, allonge-toi entièrement dans la neige, plante ton piolet le plus loin possible et ensuite seulement, tends-moi la main. »

Et c’est comme ça qu’ils s’en sortent.

 

L’histoire ne serait pas totalement complète sans la réaction du père de mon amie lorsqu’ils arrivèrent au refuge.

« On a failli rester pour mourir de froid dans un effondrement où on a trouvé une moto-neige, papa.

- C’est pas très prudent, ma fille... On a entendu pour l’accident... Le pilote de la moto-neige a été hélitroyé… Vous auriez dû nous appeler…

- On a essayé, il n’y avait pas de réseau.

- Qu’est-ce qui vous est arrivé ? »

Mon amie raconte à son père leur mésaventure et il la gronde (elle n’est pourtant plus vraiment une fillette) avant de se tourner vers le petit ami : « Eh bien, merci d’avoir sauvé ma fille d’une mort atroce. Elle se met toujours dans des situations incroyables.

- Désolé, Monsieur, mais nous nous sommes mis ensemble dans une situation incroyable et, ensuite, c’est votre fille qui m’a sauvé la vie. »

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14 septembre 2017 4 14 /09 /septembre /2017 18:50
Orphée et Eurydice, John Roddam Stanhope, 1878

Orphée et Eurydice, John Roddam Stanhope, 1878

La disparition, en juin dernier, au cours d’une sortie en mer quelque part au large de Salonique en compagnie de sa petite amie (une guitariste folklorique d’une certaine renommée), du regretté professeur Aggelos Hippias, est sans aucun doute un nouveau coup dur pour ce qui reste de l’université grecque.

Mais aussi pour cette véritable petite institution européenne que représente – ou que représentait, car les crédits manquent à présent – l’Association des Amis de la Mythologie Antique (AAMA), sans oublier ses nombreux collègues et connaissances partout en Europe, dont j'ai l'honneur de faire partie.

Aggelos Hippias n’était pas seulement un érudit. C’était aussi ce qu'on pourrait appeler un aventurier des lettres, toujours prêt à révolutionner la vision de la Grèce antique à travers ses schémas interprétatifs audacieux – les mauvaises langues diront fantaisistes – , toujours attentif aux dernières découvertes archéologiques, toujours à l’affût de chaque détail pouvant remettre en jeu les légendes de ce pays qu’il aimait tant : l’Hellade (la partie centrale de la Grèce antique, par opposition à ces contrées arriérées que représentent aujourd’hui encore le Péloponnèse et la Thrace, notamment).

C’est pourtant la réinterprétation sulfureuse d’un mythe thrace, celui d’Orphée et d’Eurydice, qui lui avait valu une certaine notoriété dans le microcosme académique athénien, à une époque où, par ailleurs, l’érudition mythologique avait encore droit de cité dans les cercles dits culturels, ce qui n'est malheureusement plus le cas en ces temps de crise financière et morale.

En 1998, mon ami Aggelos fut le premier à pouvoir déchiffrer les tablettes découvertes à Gortyne par l’archéologue Akakos Hulotomos. Je me souviens encore de la discussion que nous eûmes quelques semaines plus tard dans le jardin de sa petite villa sur les bords de l’Achéron, discussion dont je ne compris peut-être pas à l’époque toute la portée, et dont la publication aujourd'hui aura peut-être des conséquences pour l’avenir de l'AAMA d’autant moins prévisibles que, comme je l’ai mentionné, cette association, autrefois d’un certain renom, est menacée de disparaître.

« Qu’y a-t-il donc de si intéressant sur ces vénérables tablettes ? » demandai-je ce soir-là, non sans malice, à Aggelos. Car je croyais savoir par une collègue et amie à l’université d’Héraklion que leur authenticité semblait plus que douteuse.

« Il s'agit de rien de moins qu'une version inconnue du mythe d’Orphée et Eurydice, mon cher ami…

- Mais l’authenticité de ces tablettes est remise en cause par le département d’archéologie d'Héraklion ?

- Peu importe l’authenticité de la tablette ! La datation est en cours et nous aurons probablement une grosse surprise, mais là n’est pas la question !

- Comment ça, là n’est pas la question ? » demandais-je un brin irrité, car ce n’était pas la première fois qu’Aggelos se lançait sur des pistes douteuses au mépris des vérifications scientifiques les plus élémentaires.

« Mon cher ami », répondit Aggelos, « dans certaines affaires la richesse des interprétations possibles d’un nouvel élément narratif, si minime semble-t-il, l’emporte sur la question de l’authenticité des éléments purement matériels, admettez-le ! »

Il m’était impossible de l’admettre, car telle n’était absolument pas ma position, ni à l'époque, ni même aujourd'hui. Mais il m’était tout aussi impossible de le signifier en ces termes à mon ami.

« Tout de même, Aggelos, le souci de préserver votre réputation doit…

- Ma réputation est elle aussi sans importance dans cette affaire. Ecoutez plutôt. Dans cette nouvelle version du mythe, seule le début et la fin diffèrent... mais substantiellement. Eurydice n’est pas mordue par un serpent mais renversée par un char et meurt. Orphée descend la chercher aux Enfers et emploie les astuces habituelles. Il endort Cerbère au son de sa lyre à neuf cordes. Il endort les Euménides. Il persuade Hadès de le laisser repartir avec Eurydice. Hadès exige de lui qu’il remonte jusqu’à la surface de la terre sans parler ni se retourner pour vérifier qu’Eurydice le suit. Alors qu’il est presque arrivé à la surface de la terre, Orphée cesse d'entendre les pas d’Eurydice derrière lui et s’arrête. Il reste longtemps immobile et silencieux. Il résiste à la tentation de se retourner et reprend sa marche… »

Je me resservis un peu de vin. Je ne voyais pas l’intérêt de cette soi-disant nouvelle version du mythe. Surtout, je ne comprenais pas comment mon ami avait pu se laisser berner par une trouvaille aussi évidemment contrefaite. Mais il me faut reconnaître aujourd’hui que je me demandai quelques instants quelle fin stupide avait pu inventer le plaisantin qui s’était amusé à graver une tablette selon les techniques les plus anciennes connues et à l’enterrer sur l’un des sites archéologiques les plus mystérieux de toute la Crète pour... ruiner la réputation de celui qui la trouverait.

« Et ensuite, Aggelos ?

- Eh bien, qu’en pensez-vous, mon cher ami ? Comment tout cela aurait-il bien pu se terminer ?!

- Vous en parlez comme d’un feuilleton télévisé argentin, Aggelos. Vous m’inquiétez… » fis-en en riant un peu jaune pour cacher à quel point j’étais désormais mal à l’aise.

Aggelos me regarda avec un sourire déçu qui me fit rougir. Je décidai de lui donner provisoirement satisfaction.

« Eh bien, si vous voulez absolument que je joue à ce petit jeu, Aggelos, le plus logique serait qu’Eurydice parvienne elle aussi à la surface de la terre, qu’ils vivent heureux et aient beaucoup d’enfants, ce qui est bien sûr d’un intérêt plus que douteux pour l’édification de nos âmes…

- Ha ha ! C’est évidemment le plus logique... Du moins de notre point de vue d’hommes modernes, mon cher ami… Mais ce n’est pas ce qui est écrit...

- Alors je vous en supplie, abrégez cet intolérable suspense, Aggelos... »

Ses yeux brillaient si intensément que l’espace d’un instant, je crus qu’il était saoul.

« Aggelos, pour l'amour du ciel…

- En parvenant à la surface de la terre, Orphée trouve Eurydice arrivée avant lui. Au comble du bonheur, il s’avance vers elle. Mais elle l’arrête d’un geste et lui dit : ‘Si tu m’aimais comme je t’aime, Orphée, n’entendant plus mes pas, tu aurais outrepassé l’ordre d’Hadès et te serais retourné.’ Et ces mots prononcés, elle se transforme en nuée et disparaît dans les cieux. »

Je restai quelques instants sans voix.

Aggelos se resservit du vin à son tour et contempla le fleuve.

Je dus finir mon verre avant de parvenir à me ressaisir.

« Mais enfin, Aggelos, reconnaissez que c’est parfaitement absurde. Il est évident pour moi qu’il s’agit d’un faux ! La datation le montrera… Je ne comprends pas comme cette soi-disant tablette antique peut vous fasciner à ce point !

- Si la datation montre qu’il s’agit d’un faux, ce qui est probable en effet… » répondit Aggelos en souriant de plus belle, « c’est ce que j’écrirais dans mon papier, bien évidemment. Mais reconnaissez, mon cher ami, que cette blague, si c’en est une, antique ou pas, est tout de même une bonne petite leçon d'herméneutique ! »

Croyant Aggelos définitivement ivre, je changeai abruptement de conversation, ce à quoi mon ami se plia de bonne grâce, car son caractère conciliant était devenu proverbial dans les milieux universitaires comme, je crois, parmi ses plus proches amis.

Aujourd’hui, presque vingt ans plus tard, j’ai beau relire pour la troisième fois le brillant article qu’Aggelos écrivit par la suite à propos de cette tablette (authentifiée quelques mois après cette ahurissante conversation comme datant du 3e siècle av. J.C. mais depuis disparue lors d’un aménagement des collections du Pergamon), je ne comprends toujours pas l’espèce de joie délirante de mon ami ce jour-là, dans le jardin de sa petite villa sur les bords de l’Achéron.

Et il est malheureusement trop tard pour lui demander plus d’explications.

 

 

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4 septembre 2017 1 04 /09 /septembre /2017 18:22
L'école de la rue

Le garçon regardait l’homme en train de fumer sa cigarette appuyé le dos au mur dans la lumière du soir. Il n’arrivait pas à croire que ce type entre deux âges en jeans élimé et en baskets à bout de souffle était Terence Sullivan en personne.

« Tu es sûr que c’est lui ? » demanda-t-il à la fille.

« Cent pour cent. Il était dans le journal régional, page 13. Il y avait sa photo. Il avait l’air plus jeune et il avait plus de cheveux, mais c’était lui. Allez, vas-y. »

Le garçon se décida à traverser la rue et s’approcha de l’homme qui se rallumait une clope avec celle qu’il venait de finir.

« Bonsoir, Monsieur. Vous ne seriez pas Terence Sullivan ?

- C’est comme ça qu’on m’appelle, fils. Et toi, comment qu’on t’appelle ?

- Euh… Stephen.

- Stephen Dedalus ?

- Non… Stephen Lhoste.

- C’est pas mal non plus. Qu’est-ce qu’il y a pour ton service mon garcon ? T’es en panne de tabac ? »

Sullivan souriait. Il savait pertinemment qu’il s’agissait de tout autre chose.

« Non, ça va, j’ai mes cigarettes, c’est gentil, monsieur Sullivan. Ça fait des années que je lis vos rapports sur les labyrinthes, je n’arrive pas à croire que vous êtes là en chair et en os.

- Il faut bien être quelque part à un moment ou à un autre, pas vrai ?

- Ça, c’est sûr…

- Rien n’est moins sûr, mais c’est l’opinion la plus répandue, pas vrai ? »

Stephen hésita un instant et s’alluma une de ses propres cigarettes.

« Ça ne vous dérange pas que je fume ma cigarette en discutant avec vous, monsieur Sullivan ?

- Au contraire. Une bonne petite discussion c’est ce qui manque le plus dans ce qui me sert de métier, mon garçon.

- Je voudrais vous poser tellement de questions…

- Commence par la première.

- Comment vous êtes devenu explorateur de labyrinthes, monsieur Sullivan ? »

Sullivan laissa passer quelques instants en fermant les yeux dans la lumière rasante. Au bout d’un moment, il rouvrit les yeux et regarda le garçon d’un air amusé.

« Je ne me souviens pas, mon garçon.

- Mais…

- Fais voir une autre question.

- Euh… Quel est le premier labyrinthe que vous avez exploré ? Qu’est-ce que vous recommanderiez comme première exploration pour quelqu’un qui voudrait suivre votre voie ?

- Ma voie ? »

Sullivan avait l’air perplexe, il regardait le bout de sa basket droite où était resté accroché un brin d’herbe jauni.

« Ecoute bien, fils. Ma voie, j’en ai eu une, il y a bien longtemps. A l’époque où je pensais encore qu’on ne prenait jamais qu’un seul chemin à la fois. Ce qui est vrai, note bien. En un certain sens en tout cas. Mais moi-même je ne me souviens pas de tous les chemins que j’ai pris. C’est pourtant pareil pour tout le monde, non ? Est-ce que tu pourrais te souvenir de tous les endroits où tu es allé depuis que tu es né ? Dans le bon ordre ? Est-ce que tu pourrais refaire en pensée tout le chemin que tu as fait pour arriver ici ce soir, de ce côté de la rue, pour griller ta clope avec le vieux Sullivan ? »

Ils se mirent à rire tous les deux. On se sentait bien à côté de Sullivan. Il avait l’air content de faire des blagues.

« Je comprends. Vous n’aimez pas trop donner de conseils, monsieur Sullivan, c’est ça ?

- Les conseils c’est comme les cadeaux. J’aime bien en donner. Mais quand j’en donne de bons en général les gens les perdent, et quand je donne de mauvais en général les gens s’y accrochent jusqu’à ce qu’ils aient de vrais ennuis. Enfin ça dépend des gens à qui on les donne, pas vrai ?

- Je crois que je vois ce que vous voulez dire.

- Bien sûr que tu vois ce que je veux dire. Qu’est-ce qui t’intéresse tant que ça dans les labyrinthes, Stephen ?

- Je voudrais savoir si vous avez une méthode pour explorer les labyrinthes ?

- Tu as lu tous mes rapports. Est-ce que tu penses que j’ai une méthode ?

- J’ai lu tous vos rapports et je n’ai pas compris votre méthode, monsieur Sullivan, je suis désolé.

- Et la conclusion logique c’est que ?

- Que vous n’avez pas de méthode ?

- Eh voilà. Ike Hart a une méthode. Boris Makhine a une méthode. Fabrizio Mercantini a une méthode. Wang Dufu a une méthode. Et ça marche très bien, c’est du beau boulot. Mais moi, ça fait quarante ans que je fais ce job et je n’ai toujours pas trouvé de méthode.

- Mais vous avez quarante ans ?

- Oups. Je t’ai révélé un secret important alors.

- Vous êtes né dans un labyrinthe ? Sérieusement ? »

Sullivan se mit à sourire de plus belle et tapota gentiment l’épaule de Stephen.

« Combien de labyrinthes crois-tu qu’il existe dans ce monde, Stephen ?

- Je sais que vous en avez exploré quatorze, mais…

- Je n’en ai jamais exploré qu’un, Stephen, parce qu’il n’y a qu’un seul labyrinthe. Pas vrai ? »

Ils se rallumèrent chacun une cigarette, plongés dans leurs pensées.

« Comme dans la nouvelle de Borgès, monsieur Sullivan ?

- Quelle nouvelle de Borgès ?

- 'Le Jardin aux sentiers qui bifurquent'.

- Je ne connais pas cette nouvelle, mon garçon. Raconte-la. »

Le garçon raconta la nouvelle dans les grandes lignes et Sullivan l’écouta attentivement en acquiesçant de la tête à certains moments.

« Oui, c’est exactement ça, mon garçon », dit-il quand Stephen eut fini. « Un jour tu te souviendras de cette conversation et quoi que tu sois devenu, tu comprendras que ce soir-là, tu en savais déjà autant que le vieux Sullivan, simplement parce que tu avais lu cette nouvelle de Borgès. Elle n’est pas très longue à lire, en plus, je suis sûr. Est-ce que tu as encore d’autres questions ?

- Eh bien... Je voulais aussi vous demander si vous aviez jamais eu peur de ne plus arriver à sortir d’un labyrinthe, mais du coup…

- Eh oui. Je crois que tu as tout compris, Stephen. Il ne me reste plus qu’à te dire que j’ai été ravi de cette petite discussion. Je te souhaiterais bien bonne chance, mais tu n’en auras pas vraiment besoin.

- C’est gentil de dire ça, monsieur Sullivan, même si je ne suis pas vraiment sûr de comprendre…

- Bien sûr que si. Si je peux me permettre un seul dernier conseil quand même…

- Evidemment ! Dites-moi, monsieur Sullivan !

- Pense bien à écrire ce que tu vois. Ou à dessiner, ou ce que tu veux. Juste : garde une trace, peu importe laquelle.

- Pour me souvenir ?

- Les souvenirs, ça n’existe pas. Il n’y a que la pensée, ou pas de pensée du tout. La pensée, ce que les gens appellent la mémoire, ça n’est pas un chemin, quelque chose de continu. La pensée est comparable à un archipel, ou à un réseau d’arbres aux racines emmêlées, ou à plusieurs lignes de crêtes s’entrecroisant, ou à des vagues sur la mer, ou à ce que tu veux d’un peu chaotique et de reposant à la fois. C'est ce qui rend supportable les explorations les plus longues, mais je ne peux pas expliquer ça. Il faut marcher longtemps pour comprendre.

- Mais alors, pourquoi est-ce qu’il faut garder une trace ?…

- Pour avoir un jour à ton tour cette conversation avec quelqu’un, Stephen. Réfléchis. Si je n’avais pas écrit tous ces rapports en faisant semblant devant tout le monde qu’il était évident qu’il y avait plusieurs labyrinthes (ce qui est vrai, note bien, dans un certain sens en tout cas), est-ce que tu aurais traversé la rue ce soir pour venir fumer deux cigarettes avec un vagabond comme moi ?

- Mais vous n’êtes pas un vagabond, monsieur Sullivan !

- Il faut bien être quelque chose à un moment ou un autre, mon garçon, pas vrai ? »

Et Terence Sullivan se mit à rire quelques instants, tapota encore une fois gentiment, presque affectueusement l’épaule de Stephen, et disparut dans la nuit.

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1 septembre 2017 5 01 /09 /septembre /2017 09:43
Isabelle Neveux, Passage Verdeau, été 2017

Isabelle Neveux, Passage Verdeau, été 2017

Bribes des rêves d’hier matin et d’aujourd’hui. La tendance de mes rêves à se mélanger d’une nuit à l’autre, tellement leur souvenir me hante. —

Je suis un chat et je m’émerveille de mon propre sens de l’équilibre sur les toits d’Oxford. Je descends dans une bibliothèque pour chercher un livre de philosophie où j’ai entendu dire par des voisins qu’il doit y avoir au moins une idée géniale, de nature à changer l’ordre du monde (jusqu’ici désastreux).

On me dit que les chats ne sont pas admis dans l’enceinte de la bibliothèque et que de toute façon, ne sachant pas lire, je n’aurais aucun intérêt à emprunter un livre de philosophie. D’ailleurs, la bibliothèque ferme pour une semaine pendant l’inventaire estival.

« Les gens n’ont qu’à travailler pendant l’année scolaire », dit le vieux bibliothécaire à nœud papillon en fixant un point sur une étagère loin au-dessus de moi.

Je remonte sur les toits et je décide de suivre un régime pour prendre l’apparence d’un être humain. C’est un régime à base de pistaches, de café, de tsipouro, de chorizo et d’oignons. Ça marche plutôt bien et je me présente fièrement à la bibliothèque la semaine suivante, un livre de philosophie déjà sous le bras, histoire de montrer de quel bois je me chauffe. La bibliothécaire rousse à lunettes noires penche la tête de côté pour lire le titre du livre que j’ai sous le bras et qui fait bien trente centimètres sur cinquante.

« Bonjour », dis-je avec ma nouvelle bouche, « pourrais-je emprunter Post-métaphysique des gouvernances transnationales ?

- Désolé, Monsieur. Tout le monde nous le demande. Il a déjà été emprunté hier. C’est un livre extraordinaire. Rien à voir avec le livre de coloriage que j’aperçois sous votre bras. Je vous dirais bien de revenir demain. Les gens le lisent en général en moins d’une journée. Mais il y a une liste d’attente. Déjà dix personnes inscrites. Revenez dans dix jours, nous avons commandé dix autres exemplaires.

- Si ce livre est si extraordinaire, comment se fait-il que depuis sa parution, le monde ne montre pas déjà d’extraordinaires signes de changement ?

- Peut-être qu’il faut lire le livre pour déceler de tels changements, Monsieur. Ou peut-être que ce n’est pas ainsi que les livres fonctionnent. Comme vous êtes Chinois, vous n’êtes pas forcément le mieux placé pour comprendre.

- Même si j’étais Chinois, vous…

- Vous êtes Chinois. Vous avez une tête de caractère chinois. Un caractère sauvage et inculte descendu des plateaux de loess du Fleuve jaune où il n’y a plus d’eau maintenant.  Enfin peu importe d’où vous venez. Des caractères chinois il y en a planqués partout aux endroits où on s’y attend le moins et si vous ne prenez aucune mesure, ils vous gâchent la vie. Et puis de toute façon pour un chat vous y voyez vraiment flou.

- Je ne vois pas tellement flou.

- Bien sûr que si. Mais de toute façon, vous avez oublié de fermer votre braguette. »

Je vérifie discrètement ma braguette, mais elle est bien fermée. Je regarde la bibliothécaire un peu étonné.

« Si vous vous laissez encore déstabiliser par ce genre de remarques au point de vérifier votre braguette au lieu de chercher dans votre mémoire si vous vous souvenez avoir fermé votre braguette en venant ici, Monsieur, je ne pense pas que Post-métaphysique des gouvernances finales soit un livre pour vous. Vous ne seriez pas déjà venu la semaine dernière déguisé en chat ?

- Ce n’était pas des gouvernances transnationales ?

- Vous n’avez vraiment pas l’air au courant. Et puis… Qu’est-ce que vous y connaissez aux mots, vous n’êtes qu’un pauvre grippeminaud ? Vous pourriez vous noyer dans un verre à eau.

- Dans un verre d’eau, vous voulez dire, mademoiselle. Vous savez ce qu’ils vous disent, les mots ? »

Je sors de la bibliothèque un peu triste et je m’assieds sur un banc. J’ai laissé mes cigarettes à la maison. C’est le moment où j’en aurais bien besoin. Je regarde autour de moi ce qui se passe dans la nuit. Je ne vois pas si flou que ça quand même.

Le parc de l’université est à moitié à l’abandon, à moins que ce ne soit une nouvelle mode paysagiste ou mes yeux. C’est plutôt pas mal. Ce qui est dommage c’est que les jardins soient aussi savamment entretenus alors que le monde sombre dans l’apocalypse. Je me dis en me frottant la moustache.

Je rentre chez moi dans la banlieue nord d’Oxford en passant par le rond-point que je prenais bien à gauche en vélo quand je rentrais dans ma famille d’accueil à Cambridge. (Le fait que la banlieue nord d’Oxford soit celle de Cambridge ne me pose généralement pas de problème dans un rêve.) Ma maison de briques est toujours là, même si un astéroïde est toujours installé sur sa rampe de lancement sur le terrain d’à côté.

Le facteur me tend mon courrier. Je l’interroge.

« C’est prévu pour quand déjà le lancement ?

- Mardi prochain. Il faudra penser à déplacer votre jardin vers le nord, sinon vous allez avoir un coup de chaud.

- Pas de problème, j’ai l’habitude. Mais cette fois j’irai peut-être vers le sud-est.

- Je vous le décommande, Monsieur. C’est le chaos là-bas.

- Vous savez d’où vient le mot chaos, monsieur le facteur ? »

Mais il semble se désintéresser complètement de ce que je dis. Il regarde une jolie fille allongée sans connaissance dans mon jardin, à quelques mètres de ma porte, sur le gravier.

« Vous avez quand même parfois de drôles de visites, Monsieur. »

Je me penche vers la jolie fille et je la couvre pudiquement d’un immense poncho rouge, vert et violet. Je couvre même le visage, parce que la fille est morte. Je regarde autour de moi mais le facteur est parti. Je me dis que c’est le moment d’en profiter pour faire un petit miracle et j’allume une bougie que je pose en équilibre sur le poncho à peu près sur le nombril de la morte.

Un chien noir courtaud et trapu vient me bousculer les coudes pendant que je commence une sorte de prière maçonnique.

« T’es de quelle Loge, espèce de bouffon ? » me demande le chien en rigolant.

« Tu te comportes toujours mal avec les grippeminauds, par principe ? » je demande au chien qui vient de doubler de taille. Je le regarde vu d’en bas en me frottant l’oreille et en essayant d’avoir l’air dégagé. Je me demande sérieusement si un matou de mon gabarit peut inspirer le respect à un chien aussi massif simplement en restant bien souple sur ses appuis et en se frottant crânement l’oreille. Puis je me souviens que j’ai pris l’apparence d’un être humain et que la nuit sera bientôt finie. Je recommence ma petite chanson incompréhensible en regardant doucement la bougie sur le ventre de la fille sous le poncho.

Le chien soupire et souffle la bougie et la fille s’assied en dégageant son visage du poncho.

« Alors c’est ça ta cérémonie ? » dit la fille d’un air déçu.

« Ben en tout cas ça marche », je fais en ramassant le paquet de cigarettes que je cache toujours dans la boîte aux lettres pour les coups durs. Et je m’en allume une en marchant dans la rue vers le soleil levant.

La lumière brille sur le bitume. Le tabac sent la pluie.

Je me sens bien sur mes appuis.

Le monde vacille mais je me sens bien sur mes appuis.

 

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26 août 2017 6 26 /08 /août /2017 22:06
Drujba power plant, Sofia

Drujba power plant, Sofia

« Le chevalier est bloqué ! Il est bloqué ! » criait l’enfant dans la rue.

« Comment ça bloqué ? Quel chevalier ? » je demandai en posant mon livre sur la table.

« Pendant que vous lisez tranquillement votre livre, il y a un chevalier bloqué là-bas, au carrefour !

- Un chevalier ? Très bien, emmène-moi, petit. »

L’enfant m’amena au carrefour mais bien sûr, il n’y avait pas de chevalier.

« C’est une blague amusante, petit, bravo.

- Mais je vous jure, c’est pas une blague, il y avait un chevalier ici bloqué il y a dix minutes.

- Un chevalier avec un cheval ?

- Non, à pied.

- Un chevalier avec une épée ?

- Oui, avec une épée.

- Et une armure ?

- Oui, une armure.

- Et un casque ?

- Oui, un casque.

- Il était bloqué à quel endroit ?

- Ici », fit l’enfant en me montrant une grille d’égout aux larges barreaux et en remarquant mes tennis noires barrées de bleu toute neuves.

« Je vois », fis-je en faisant un pas supplémentaire pour me placer sur la grille. Il faisait très chaud et l’enfant n’avait pas de casquette ou de chapeau, je me demandais comment il tenait sous ce soleil. « Tu ne serais pas le fils à Ivan, par hasard ?... Ivan, c’est ton papa ?

- Oui.

- Et Ivan, il est parti travailler ?

- Oui, il travaille tout le temps mon papa.

- Il travaille à la carrière de lignite.

- Oui, à la carrière de lignite.

- Et ta grand-mère, elle est à la maison.

- Oui.

- Bon. Rentre à la maison, je vais faire un tour dans le village et voir si je retrouve le chevalier.

- C’est vrai ?

- Oui. Je ne sais pas si ton chevalier est encore ici, mais s’il n’est pas parti dans un autre village, je vais le trouver.

- Bon. »

Et l’enfant rentra tristement chez lui.

Je savais que son père Ivan travaillait durement à la carrière en conduisant des engins de dix tonnes quarante-cinq heures par semaine.  Le week-end, il était épuisé et, comme sa femme était morte d’un cancer à trente-cinq ans, il vivait seul avec sa belle-mère et son fils et ils n’avaient pas l’air de rigoler tous les jours. Ce qui était bizarre, c’était cette histoire de chevalier perdu dans un petit village à la limite de la grande ville, au milieu de l’été de l’an de grâce 2006.

Mais j’avais ma petite idée et en me penchant sur la plaque d’égout, je me dis que c’était la bonne.

 

*

 

J’entrai au café pour me payer une bière fraîche.

« Dubrinka, t’as pas vu Ivan ?

- Le pauvre, il s’est fait mal, Stani l’a emmené à l’hôpital.

- Comment il s’est fait mal ?

- Il s’est coincé la main dans la grille des égouts. Tu imagines ?

- Comment il a fait pour se coincer la main ?

- Va savoir ! Tu le connais Ivan, il n’a jamais de chance !

- C’est vrai ça, il a souvent des tuiles.

- Est-ce que tu peux me dire pourquoi il a mis la main dans la grille des égouts, Andres ? Est-ce que tu peux me dire pourquoi quelqu’un fait un truc pareil ?

- Je ne sais pas. Parce qu’il avait perdu un billet de cent dedans?

- Ivan, un billet de cent ! Il a même plus de quoi payer des fleurs pour la tombe de sa femme ! A chaque fois il dit qu’il fera un gros cadeau à son fils avec son prochain salaire, et à chaque fois que le salaire tombe, il a trop de factures à payer!

- Stani l’a soigné avant de l’emmener à l’hôpital ?

- Tu parles ! Il s’est détruit le poignet si ça se trouve, Ivan ! Stani il a touché son bras et il a dit : putain Ivan comment tu t’es fait ça, il faut faire une radio.

- Tu veux une bière, Dubrinka ?

- Tu paies des bières à la serveuse pendant que ta femme est au boulot et que ton gamin est avec sa grand-mère chez des copines, toi ?

- C’est pas la coutume ici ?

- Toi alors, t’es comme tous les autres !

- Stani l’a soigné où, Ivan ?

- Dans la cour, je suppose, je les ai pas vus avant qu’ils prennent la voiture pour aller à l’hôpital ! Ah, pauvre Katerina, si elle voyait ce que sa petite famille est devenue ! Mon Dieu, aie pitié des gens qui méritent ta pitié ! Bojé mi ! »

Je laissai quand même à Dubrinka de quoi s’offrir une bière toute seule et je sortis dans la courette où elle avait quelques bancs pour les clients mais où personne n’allait jamais parce que la vue donnait sur les cheminées rouges et blanches à cinq kilomètres et qu’il n’y avait pas d’ombre l’après-midi. Je regardai sous toutes les tables et sous la dernière, tout au bout près de la clôture rouillée, il y avait un sac en plastique replié sur lui-même et je l’ouvris, je sortis le déguisement de chevalier et je l’essayai. Ça allait à peu près, sauf qu’il était un peu grand pour moi et qu’il faisait chaud en-dessous. Surtout avec le casque sur la tête, qui couvrait tout le visage sauf les sourcils.

Je repassai par la terrasse du café, je n’avais pas le choix, et je vis du coin de l’œil Dubrinka s’asseoir de peur derrière son comptoir.

Elle avait bien mérité une petite frayeur et je n’essayai pas de la rassurer, ce qui aurait d’ailleurs pu avoir l’effet inverse.

Je continuai tout droit jusqu’à la maison de la belle-mère d’Ivan et je frappai à la porte, mon casque bien ajusté pour y voir un peu.

La belle-mère ouvrit et se mit à sourire d’un air méfiant.

« Vous êtes qui, Monsieur ?

- Chut, Zaria, c’est Andres, mais chut.

- Mais qu’est-ce que tu fous mon garçon ?

- Ton petit est là ?

- Ivan ? Il est parti travailler, lui, il travaille dur, tu sais !

- Je sais, mais ton petit, je voulais dire, ton petit-fils, il est là ?

- Oui, il est rentré tout à l’heure, il a parlé d’un chevalier bloqué au carrefour, je l’ai envoyé se calmer dans sa chambre, j’ai cru que c’était des bêtises, il n’arrête pas de parler de chevaliers tous les jours du soir au matin depuis deux mois ! Papa ils sont comment les chevaliers ? Papa tu me montreras un chevalier ? Papa comment on devient un chevalier ?

- Allez, on lui fait plaisir, dis-lui qu’il y a un chevalier qui est venu pour parler avec son papa, mais que si son papa n’est pas là, c’est à lui de parler avec le chevalier.

- Bojé mi, oh vous les hommes, vous êtes tous des fous », fit la belle-mère d’Ivan en me claquant la porte au nez.

J’attendis deux minutes au soleil et je me préparais à retirer le casque pour respirer un peu quand la porte s’ouvrit tout doucement et l’enfant resta dans l’ouverture à me regarder sans rien dire.

« Tu es bien le fils d’Ivan ? » je demandai en faisant ma plus grosse voix.

« Oui, Monsieur.

- Ton père est parti à l’aventure, à ce que je vois.

- Non, il est parti au travail.

- Tu parles. Chaque fois que ton père te dit qu’il va au travail, il te ment. »

L’enfant me regarda bizarrement. J’y étais allé un peu fort mais je gardai mon cap.

« Ton père ne va pas au travail, il part à l’aventure, redresser des injustices, sauver des veuves et des orphelins. Il t’aime beaucoup, mais sa mission c’est de sauver des tas et des tas de gens.

- Mais moi aussi, je suis orphelin. »

Je suais à grosse gouttes et j’avais très envie d’une cigarette et d’une autre bière fraîche. Je commençais à me demander si c’était une bonne idée.

« Toi tu es orphelin, mais tu es le fils d’Ivan et de Katerina. Si tu es le fils d’Ivan et Katerina, toi aussi tu deviendras un grand chevalier, c’est forcé.

- Et vous, vous êtes un vrai chevalier ? » demanda l’enfant qui commençait à se douter de quelque chose parce qu’il regardait fixement mes tennis noires barrées de bleu.

« Je ne peux pas rester très longtemps, mon garçon, mais est-ce que tu sais garder un secret ?

- Oui », dit l’enfant en se mettant à sourire.

« Je suis un ami de ton papa et il m’a prêté de l’argent il y a longtemps et c’est seulement aujourd’hui que j’ai assez pour le rembourser, alors j’ai un peu honte. Est-ce que tu peux lui donner cet argent de ma part sans en parler à personne d’autre ? Même pas à ta grand-mère.

- Oui », dit l’enfant en secouant la tête, ce qui veut dire oui dans cette région, et il prit le billet de cent sans le regarder et le mit dans la poche de son jeans.

« Je peux compter sur toi, mon garçon ?

- Oui !

- Bon, alors je m’en vais. Au revoir et merci.

- Au revoir, Andres. »

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24 août 2017 4 24 /08 /août /2017 08:05

Je me réveille dans un appartement étrangement familier, même si la décoration est futuriste. Je m’assieds au bord du lit et je me demande depuis combien de temps je n’avais pas dormi dans des draps de soie. Je me frotte les yeux et j’ai l’impression d’être à bord d’un paquebot. Il y a un mouvement et d’ailleurs, la lumière rougeoyante et les éclairs qui entrent par les hublots tournent lentement à travers la pièce immense. Si la pièce n’était pas aussi immense et luxueuse je dirais que nous sommes à bord d’un train.

« Mais nous sommes à bord d’un train », dit la fille qui s’assied à côté de moi. « Ce n’est pas parce que les gens appellent ça un immeuble que je vais arrêter d’appeler ça un train », elle ajoute en s’allumant une longue cigarette.

« Qui es-tu ? » je lui dis en enfilant mon pantalon et en prenant une cigarette dans son paquet.

Et à moi, je me dis que je ne sais pas qui c’est, mais c’est une véritable bombe. Un corps sculpté par l’effort, souple, léger et délié, et un visage à couper le souffle, avec des yeux et des sourcils incroyables.

« Je veux dire, tu me rappelles quelque chose et tu es magnifique, mais je ne comprends pas qui tu es. »

Elle sourit, vraiment amusée: « Tu n’es pas mal non plus, même si tu oublies tout ces derniers temps. Ta copine. Je suis ta copine. C’est comme ça qu’on dit en général, même si dans notre cas c’est plutôt amusant. »

Je m’allume la cigarette en m’approchant des hublots pour regarder pourquoi la lumière tourne et pourquoi il y a des éclairs mais je me retourne encore une fois vers la fille. Ça y est, je me souviens d’elle, je me dis tout à coup, et je me souviens pourquoi dans notre cas, c’est plutôt amusant.

Il y a une ville là-dehors, à moitié en ruines. D’immenses immeubles, des tours, des barres, les uns fracassés et d’autres flambant neufs, étincelants. Au milieu des tours noir et argent évoluent simultanément cinq ou six tornades noires et grises dans la lumière crépusculaire. À une centaine de mètres sous le hublot, les gens évoluent tranquillement dans les rues à la lueur naissante des réverbères, leurs sacs de courses sous les bras ou sur leurs vélos. Je regarde à gauche, à droite, et je comprends où nous sommes, ma copine et moi : à bord d’un train de plusieurs kilomètres de long, haut de dix étages, noir et lourdement blindé, qui flotte à travers le ciel de la ville à cent mètres du sol évoluant sur une trajectoire parfaitement régulière à une vitesse de quelques dizaines de mètres par seconde.

« Où va ce train ? » je demande à ma copine en regardant l’horizon.

« Nulle part. On habite ici. Le train bouge juste pour ne pas se prendre les tornades de plein fouet. Il fait le tour plusieurs fois par jour.

- Le tour de quoi?

- Le tour de ça. »

Je savoure ma clope après plusieurs jours sans tabac.

« Depuis quand c’est comme ça, ici ?

- Depuis la bombe.

- Il y a une bombe qui est tombée ici ?

- Non. Mais depuis qu’ils l’ont inventée, c’est comme ça ici.

- Comment on a trouvé cet appartement ? »

« Tu ne te souviens pas non plus ? Tu oublies tout en ce moment... Ça te va bien ! Tu poses des questions moins compliquées qu’avant. On l’a quasiment hérité en naissant ici, l’appartement. Enfin là c’est mon appartement, techniquement, mais toi aussi tu en avais un comme ça il y a encore quelques années.

- Et comment on fait pour descendre ?

- Il faut fabriquer des parachutes.

- Des parachutes ?

- Oui, tu te souviens de comment on en fabrique un, un parachute ?

- Bien sûr. Mais il va nous falloir un peu de musique. »

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23 août 2017 3 23 /08 /août /2017 08:54
Murph and Coop in 'Interstellar' (Christopher Nolan, 2014)

Murph and Coop in 'Interstellar' (Christopher Nolan, 2014)

L’objectif de la mission était clair. Mais la méthode est, disons, originale. Et lorsque j’arrive à pied d’œuvre, je m’aperçois que tout le monde pensant que je revenais en terrain connu, personne n’a cru nécessaire de m’expliquer ce que je devais faire concrètement, une fois retourné à Oxford en 1937.

Et me voilà avec cette tête inconnue, vêtu d’un complet de tweed gris et d’une cravate en laine bordeaux, debout un vélo à la main dans une courette au cœur des bâtiments de l’Athenæum College, en train de regarder autour de moi pour me souvenir. Les étudiants se pressent en tous sens, sortis simultanément d’une vingtaine de portes, et se dirigent vers leur prochaine étape : un cours, un repas, une conférence, un match, un club de cinéma.

Un groupe passe près de moi en riant et j’entends que c’est de moi qu’ils se moquent, alors que j’étais censé remplir ma mission sans me faire remarquer.

« Regardez, on dirait Matthew McConaughey… Vous pensez qu’il est venu de quelle époque avec son vieux vélo ? »

Je regarde mon vélo. C’est le vélo tous terrains que m’a offert mon père quand j’avais onze ans et qui a disparu quelque part en Bretagne alors qu’il était encore à ma taille. J’éprouve un sentiment de joie absolue en reconnaissant la vieille mousse déchirée des poignées.

« Mais je ne suis pas là pour m’amuser », me dis-je en levant les yeux vers le bâtiment qui – derrière une immense vitre teintée couleur cuivre et presque entièrement opaque lorsqu’on la regarde depuis là où je suis – abrite la salle des professeurs.

« Je suis venu changer quelque chose dans l’un de mes cours, en 1937 », je me rappelle à voix haute en le regrettant aussitôt.

« Vous êtes venu changer quoi, Monsieur ? » me demande une de mes anciennes élèves, ses classeurs serrés dans ses bras, soudain plantée devant moi, en jupe de laine et pull gris à rayures rouges.

« Ah, bonjour, mon déguisement est si facile que ça à… » je commence stupidement, m’interrompant encore plus stupidement.

« Je me suis souvenue de ce que vous m’aviez répondu à propos du film ‘Interstellar’, Monsieur, lorsque nous avons parlé ce soir-là dans le couloir du bâtiment du côté de la forêt. Vous compreniez mon enthousiasme spéculatif, sans toutefois le partager. Vous disiez que les voyages dans le temps, c’était dépassé. Alors je me suis dit que Matthew McConaughey ici en 1937 avec des ronds de cuir sous les coudes, ça ne pouvait être que vous, farceur comme vous êtes.

- J’avais une mission ici, Léa. C’est bien Léa votre prénom, pardonnez-moi ?

- Oui, monsieur Guest.

- Mais comment êtes-vous arrivée ici en 1937 ?

- Exactement comme vous ?

- Je ne me souviens pas comment je suis arrivé ici.

- Moi non plus. Mais ça n’est pas très important. Je suis venue pour voir comment vous alliez vous acquitter de votre mission, Monsieur. J’aimerais beaucoup marcher dans vos traces.

- Moi aussi j’aimerais beaucoup marcher dans vos traces, mais puisque vous avez fait tout ce chemin, eh bien, vous allez voir », je fais en me rapprochant de la grande baie vitrée cuivrée pour essayer de distinguer le visage d’une femme qui semble me faire de grands signes amicaux. Impossible. La femme a beau coller son visage à la baie vitrée, je ne distingue que sa silhouette et sans la reconnaître.

« C’est votre contact, Monsieur ?

- Je l’ignore », je réponds en voyant à regret la femme dans la salle derrière la vitre indiquer sa montre, hausser les épaules et écarter légèrement les bras d’un air désolé, avant de s’éloigner jusqu’à se fondre dans les reflets de la vitre où je reconnais mon déguisement ridicule.

« Ça n’a pas l’air bien organisé, sans vouloir vous critiquer, Monsieur. Ou alors vous êtes arrivé en retard. Mais je suis sûre que ça va marcher. Une fois vous êtes arrivé en retard de dix minutes et ça a été le meilleur cours de ma vie.

- Vous avez bien de la chance, Léa. Est-ce qu’il y a des organisations politiques, ici ?

- Toute la vie est une organisation politique. C’est ce que vous disiez au XXIe siècle. C’est sans doute vrai aussi à Oxford en 1937. Plus vrai encore, peut-être.

- J’étais peut-être venu leur dire… Ou dire à l’une de ces organisations… »

Léa rattrape sa trousse en pleine chute et se redresse, me regardant attentivement. Ses yeux semblent m’encourager pendant qu’elle remet une mèche de cheveux blonds derrière son oreille bronzée mais rien n’y fait, je n’arrive pas à me souvenir.

« J’ai une proposition malhonnête à vous faire, Monsieur.

- Je vous écoute.

- Prenons un café à la machine et asseyons-nous un instant dans le parc pour réfléchir à tout ça. J’aimerais vous montrer certains de mes travaux.

- Vous les avez emportés avec vous en 1937 ?

- Je les emporte partout avec moi.

- C’est bon signe. Et si c’était ça, ma mission ? Vous êtes sûre que nous sommes en 1937 ? »

Léa se met à rire à perdre haleine.

« Vous croyez encore au temps, Monsieur ? »

Je réfléchis à sa question et, comme souvent lorsque je réfléchis dans un rêve, je me réveille. A côté de ma tasse à café, en me frottant les yeux, je distingue vaguement sans lunettes la couverture d’un numéro de Science & Vie que mon fils aîné a laissé traîner. Un cosmonaute rampe dans la poussière de la Lune, visiblement à bout de forces. Le dossier du mois s’intitule :

VIVRE DANS L’ESPACE

Pas si simple…

En goûtant une cuiller de confiture d’oranges et clémentines et en essayant de retrouver le sens de ma mission ici, j’imagine la couverture d’un autre numéro.

VIVRE DANS LE TEMPS

Allez, clope.

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20 avril 2013 6 20 /04 /avril /2013 09:41

 

 

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3 décembre 2007

Ibrahim K. m’a invité sur les hauteurs de la ville dans sa maison à moitié en ruines et nous passons le début de la soirée à refaire le monde. Il est assis dans un vieux fauteuil usé et confortable, le pied gauche posé sur un épais tapis afghan, la cheville droite posée sur le genou gauche, un verre de vin à la main. Ses cheveux épais et bouclés forment une masse noire qui se détache sur le mur blanchi à la chaux violemment éclairé derrière lui. Il est, comme à son habitude, d’humeur amère et enjouée à la fois. Il parle de la mort.

« J’ai laissé la plupart de mes livres à Cambridge et à D., en arrivant par bateau il y a maintenant plus de dix ans avec en tout et pour tout un imperméable, une paire de chaussures, une valise de vêtements anglais, une petite malle de cent livres en cinq langues et quinze mille marks. Le livre auquel je tenais le plus était Moby Dick. Il y avait des rumeurs, tu sais, un bateau avait coulé dans l‘Adriatique… Alors je l’avais roulé dans un foulard et j’avais mis le foulard dans un sac plastique étanche où j’avais laissé un peu d’air en me disant: on ne sait jamais, si le ferry est coulé, Moby Dick échappera peut-être au naufrage… Tu vois le genre d‘expédition… Mais que le ferry coule ou non, j’étais venu pour mourir. En revenant ici il ne s’agissait pas vraiment de commencer une nouvelle vie, mais d’en finir une en en sauvant d’autres. Si possible toutes les autres, bien sûr. Un rêve absurde qui, à moi-même, ne me semblait pas tout à fait raisonnable… Finalement, c’était à prévoir, j’ai perdu mon père, mes trois oncles, deux frères et cinq cousins, et moi qui étais venu prêt à me sacrifier pour ma famille, je suis encore là. J’avais vingt ans quand je suis parti en Angleterre. Trente lorsque je suis revenu ici. Et j’en ai maintenant près de quarante… Le résultat? Un vrai chaos… Mon père est mort à quarante-neuf ans et je suis plus vieux aujourd’hui que ne l’étaient mes deux frères aînés lorsqu’ils sont morts il y a huit ans. L’un de mes oncles tués était né trois jours avant moi, ce qui veut dire que j’ai maintenant sept ans de plus que lui. L’un de mes cousins est mort en bas âge et un autre à l’âge que j’aurai l’année prochaine… si je ne meurs pas avant bien sûr. Bref, dans la famille on aura toujours du mal avec le temps. Je veux dire, avec le temps officiel. Parce qu’il m’arrive de me réveiller le matin et de me demander sincèrement: Bon, faisons le point, qui est vivant et qui est mort? Qu’est-ce qui est fini, et qu’est-ce qui commence, et qu’est-ce qui a déjà commencé, et risque de bientôt finir? »

Il arbore presque toujours un sourire victorieux, surtout lorsqu’il est à la fois triste du passé, joyeux du présent, optimiste pour ses amis, pessimiste pour lui-même, parfaitement absurde et parfaitement serein.

« Tu te demandes parfois si tu as bien fait de revenir ici, K. ?

- Oh, j’ai bien fait. Qu’est-ce que j’aurais pu faire d’autre? Rester en Angleterre pour finir cette thèse bénie? Partir en Amérique, comme tous nos riches? La fable du nouveau monde?… Le naufrage des nouveaux riches?… Canapés cuir, téléviseurs extralarges, sports d’hiver dans les Rocheuses et Chrysler au garage dans la banlieue de Washington, comme mon cousin Ngadhnjim?… Bon… Presque tous les hommes de ma famille sont morts ou ont été blessés. Ça, c’est sûr. Mais nous avons sauvé toutes les femmes. Toutes. Pas une n’a été tuée, ni violée, ni blessée.

- Alors c’est une victoire?

- Elles ont vécu des choses terribles. Elles ont perdu leurs maris, leurs frères, leurs fils, leurs amoureux. Elles ont même parfois dû les déterrer, les reconnaître, les laver et les recoudre avant de les enterrer décemment. Certaines ont creusé dans des charniers sans retrouver leurs morts et ont longtemps espéré, j’ai même une sœur tout à fait bien dans sa tête qui a lavé et enterré deux cadavres qu’elle pensait pouvoir être ceux de son mari, et je lui donne tout à fait raison, on ne sait jamais, mais une seule fois un adolescent que l’on croyait assassiné et jeté dans une fosse est revenu plus tard après avoir accompagné sa petite amie en sûreté à l’étranger, qui a d’ailleurs fini par se marier avec un autre l‘année d‘après. Ce genre de sagas. Alors non, ce n’est pas une victoire. C’est simplement, pour nous tous, une vie au plus près de la mort. Mais après avoir vécu dix ans là-bas, de l’autre côté du décor, en Angleterre, je me demande si ce n’est pas ce genre de vie qu’on mène ici, dans la douleur et dans la… dans la joie d’échapper à la douleur, qui m’a gardé, moi, éveillé et intact. Oui, ça peut sembler une piètre consolation face au spectacle de cette tragédie mais pour moi ce n’est précisément pas un spectacle, ça se passe à l’intérieur de moi et je crois bien qu’ici je mourrai éveillé et intact. Alors que là-bas… Réfléchis bien… Je pense que je mourrais d’ennui en trois ans.

- Tu ne t’ennuies jamais ici?

- Presque pas. D’abord, ici la guerre n’est pas finie, contrairement à ce qu’on dit partout. D’ailleurs la guerre n’est jamais finie, tout simplement, nulle part: quand on a vécu une fois dans la guerre on n’en sort plus jamais, et surtout pas ici. La guerre a beau se déplacer, changer de style, tu vois, une fois qu’on y est entré, on y reste. On peut l’accepter ou non, l’assumer ou non, y survivre ou non, mais c’est une chose qu’on ne peut plus cesser de sentir. Et puis, je ne veux pas faire semblant d’être heureux ailleurs dans un monde entièrement… décoré, dans un monde où on fait tout pour maquiller la guerre, au lieu de rester ici pour savoir ce qui va se passer. Parce qu’ici tout a beau avoir été détruit et mes souvenirs ont beau me hanter jour et nuit, crois-moi si tu peux, Skender, mais c’est un nouveau monde!

- Je te crois.

- Ce sont de nouveaux temps… où l‘espoir est à nouveau possible, comme on dit. Ou plutôt non, pas l‘espoir. C’est une certitude et je la savoure dès maintenant: j’ai sauvé quelque chose, et puis ça dure.

- Qu’est-ce que tu as sauvé, K.?

- Je ne sais pas… J’ai sauvé ça: un temps nouveau.

- Un temps nouveau? Qu’est-ce que c’est? »

Il reste longtemps sans savoir quoi répondre.

« Je ne sais pas… Je regarde. »

Il sourit de plus belle.

« Je croyais que tu voulais évacuer ta famille de ce pays?

- Je le veux. Ce n’est pas un endroit sûr pour eux, ni surtout pour elles. Mais moi, qui n’ai ni femme ni enfant, je reste ici. »

Il nous reverse un verre de vin et enchaîne sans traîner sur une citation de l’épilogue de Moby Dick: « And I alone am escaped to tell thee, Ishmael.

- Mh. The drama’s done, Queequeg. Why then here does any one step forth?

- Because one did survive the wreck! »

Il lève son verre, très amusé: « Shëndeti tuaj, mon ami.

- Shëndeti tuaj, mikeshë. »

 

 

Je fais le tour du terrain enneigé et m’émerveille comme un gamin des empreintes solitaires que je laisse derrière moi. Je longe lentement la rivière à demi gelée, de plus en plus lentement, jambes fléchies, jusqu’à progresser pas à pas, puis presque immobile, en respirant profondément. Le temps et les sons comme toujours lorsque je me livre à cette sorte d’exercice s’allongent et s’approfondissent, se creusent comme une vague et lorsqu’il semble que cette vague ne viendra jamais, elle passe et le monde tout entier semble plonger paisiblement vers de nouveaux abîmes. J’ai longé quarante fois cette rivière et traversé ce jardin. Toujours, comme aujourd’hui, c’est comme la première fois. Ou plutôt c’est une première fois, car la nouveauté de l’endroit est elle-même nouvelle une autre première fois. Je ne me sens pourtant pas en terrain inconnu. Je me sens dans un temps inconnu, errant dans une sorte de richesse méprisée, de sagesse dédaignée et partout à portée de main, qui change à chaque instant le monde que je traverse.

Il faudrait de nouvelles cartes d’exploration pour les aventuriers à venir et dans ces grands espaces blancs où l’on écrivait autrefois terrae incognitae, ils écriraient maintenant: tempi incogniti. Et ce serait de ce côté-là qu’ils iraient.

 

 

Vers onze heures du soir une voiture passe en roulant au pas dans l’une des rues qui longent la petite propriété d’Ibrahim K. et lâche une première rafale d’une trentaine de balles sur la façade en faisant exploser la plupart des volets et des vitres du rez-de-chaussée. Mais nous sommes à l’étage. K. éteint les lumières, s’empare de la kalachnikov qu’il laisse toujours traîner à portée de main, répartit ses deux hommes aux autres coins de la maison et me tend un gros calibre semi-automatique en souriant: « En général ils ne passent qu’une fois, mais on ne sait jamais. » Je prends la fenêtre qu’il m’indique et qui donne sur l’autre rue, j’entrouvre les battants en laissant rentrer le froid glacial et j’attends quelques dizaines de secondes avant de voir réapparaître, à cinquante mètres, au coin d’une maison, un 4x4 noir d’où sortent le canon et le chargeur d’une kalachnikov. La voiture approche d’abord assez vite avant de ralentir brusquement en dérapant sur la neige et de tourner à gauche pour offrir au tireur un angle sur toute la façade. Je fais dériver le canon du Glock 37 pour les suivre, ils arrivent à vingt mètres et la kalachnikov ajuste mes fenêtres. Je lâche cinq balles, la kalachnikov rentre brusquement dans la voiture qui embraie et disparaît.

Avec les balles que tire ce pistolet, je viens de tuer ou de mutiler un homme. Je referme les battants, réenclenche le levier de sécurité de l’arme parfaitement entretenue d’Ibrahim K. et la pose sur le rebord de la fenêtre. Je repense aux trois hommes que j’ai vus abattus en pleine rue cet été, crânes explosés appuyés sur la brique. Je repense aux bras de Mira. Quand je lève les yeux, K. me regarde d’un air triste et calme.

« Thank you.

- You‘re welcome. »

 

 

Mon ami géologue Cavagni m’emmène voir la grotte découverte il y a quelques années dans les gorges voisines, où peut exceptionnellement nous faire entrer son amie Reina qui fait partie de l‘équipe d‘étude.

C’est la différence de température, l’hiver, entre l’intérieur et l’extérieur de la caverne qui a révélé, sous la forme d’un léger nuage de vapeur d’eau, l’existence de cette grotte à des spéléologues qui exploraient ces falaises il y a quinze ans. Après avoir enfilé nos combinaisons et changé de chaussures dans une sorte d’antichambre aménagée dans la pierre, nous entrons tous trois à la file indienne par une chatière transformée en boyau d‘accès. Nous n’avons pas échangé plus de trois phrases en nous retrouvant sur le petit parking au lever du soleil et nous nous taisons pendant quasiment toute la traversée de la grotte. En sortant du boyau Reina nous montre sur notre gauche, entre deux concrétions calcaires, un éboulement datant d’il y a plus de quatorze millénaires. C’était l’accès naturel à la grotte il y a trente et un mille ans, à une époque où la vallée au dehors et les plateaux environnants aujourd’hui couverts de chênes verts étaient peuplés de bouleaux et de pins, d’aurochs et de félins, de rhinocéros laineux et de chevaux, de rennes et d’hyènes, de mammouths et de loups, d’ours et de marmottes, tandis qu‘on dénombrait probablement moins de cinq cents chasseurs-cueilleurs répartis par groupes de vingt ou trente individus à deux cents kilomètres à la ronde.

Sur les parois des premières salles, des regroupements de taches rouges d’un mélange de sang, de graisse, d’urine, de résine et de pigments minéraux qui dessinent chacun le profil d’un aurochs ou d’un bison et où l’on aperçoit parfois, au milieu de ces taches faites en appliquant la paume d’une main sur le mur, une main positive entière, à cinq doigts, isolée.

Dans une vaste salle où se trouvait autrefois un large lac souterrain et où l‘on peut voir des dizaines de squelettes d‘ours, Cavagni me montre plusieurs longues dépressions creusées dans le sol lorsqu’ils venaient hiberner ici pendant des mois. Presque pas de peintures dans cette salle, sauf sur une grande voûte calcaire tout au fond, la première où ne parvenait jamais aucune lumière, autour de quelques dessins de panthères au charbon et de bouquetins peints avec l‘oxyde de fer trouvé dans les sols d‘une salle parallèle.

Nous passons devant un étrange scolopendre noir, des mains positives isolées, des mammouths et des rhinocéros rouges, de petits tas de pierres apportées du dehors, avant d’arriver dans une salle où les murs portent des griffades d’animaux en partie effacées par les hommes, une autre où ont été gravés d’immenses chevaux blancs, une autre encore où s’ouvre sous une rupture de voûte triangulaire un long couloir de trente mètres aboutissant dans une galerie aux parois couvertes de rhinocéros laineux et de mégacéros dessinés avec le charbon de quelques rares foyers au sol encore tous intacts.

Nous sommes à près de trois cents mètres de l’entrée. Après une dernière traversée de plusieurs massifs de roches aux formes presque animales, nous atteignons la salle du fond où de larges rhinocéros parfaitement dessinés au charbon semblent jaillir d’étranges replis et fissures dans la roche jaune et orange, où s’engouffrent une quinzaine d’ours et de félins venant d‘un autre côté. Reina nous montre longuement, en faisant varier l’incidence du faisceau de sa torche sur le mur, les cavités et les fissures d’où émergent les rhinocéros et où plongent les félins et, au moment de rebrousser chemin, Cavagni attire brièvement mon attention sur un croc rocheux au milieu de la scène où se tient un mystérieux bison vertical à jambes humaines repliées, appuyé sur une ourse à vulve humaine.

Après être ressortis de cette grotte merveilleuse, nous allons nous promener dans le soleil matinal à travers les arbres et les rochers jusqu’à l’arche naturelle de cinquante mètres de hauteur qui enjambe la rivière à moins d’un kilomètre de là. L’étroite vallée lumineuse s’ouvre de part et d‘autre. Cavagni montre du doigt la direction de l’entrée de la grotte, en plein soleil, au nord-ouest. La rivière emporte en contrebas les eaux limoneuses sur lesquelles joue la lumière comme sur un sol d‘ocre.

« Qu’est-ce que vous en pensez, Léo? » demande mon ami géologue d’un air amusé.

« C’est bouleversant. J’ai mille questions.

- Vos questions nous intéressent », répond Reina en souriant.

« La première chose qui me frappe est la très forte présence des ours.

- Les ours devaient occuper la grotte pendant toute la saison froide.

- Le climat était plus rigoureux qu’aujourd’hui?

- Oui, à l’Aurignacien les glaciers recouvraient encore l’essentiel de l’Angleterre actuelle, la toundra s’étendait sur tout le nord de la France et dans cette région, après une frange de taïga de deux ou trois cent kilomètres, des hommes modernes venus des Balkans et du Proche Orient actuels avaient trouvé un climat steppique où prospérait une grande quantité d’herbivores en toute saison, ce qui les avait sans doute persuadés de s’installer ici sans pousser plus au sud vers l’Espagne et le Portugal.

- Un nouveau monde, hostile mais fécond, en somme?

- Voilà.

- Et donc ces peintures n’ont pu être effectuées qu’en été, lorsque les ours avaient libéré la caverne?

- Oui, et par un très petit nombre de gens, et au cours de visites relativement rares. Vous avez remarqué ces foyers intacts dans les salles du fond. Si la grotte avait été fréquentée par beaucoup d‘individus, il est probable qu’ils ne nous seraient pas parvenus dans cet état.

- La grotte n’était pas habitée.

- Non, nous ne savons pas quel était leur type d’habitat. Mais ils ne venaient dans cette grotte que rarement, pour des cérémonies exceptionnelles dont nous ne savons presque rien.

- Pendant combien de temps cette grotte a-t-elle été utilisée par les hommes?

- Peut-être cinq cents ans, peut-être mille ans ou plus encore. La datation ne permet pas de descendre en dessous d’une précision de cinq cents ans.

- Il devait falloir un certain courage pour entrer dans cette grotte il y a trente mille ans. Les ours, d’abord… Et puis tout simplement cette longue plongée dans la terre et dans la roche qui semble parfois elle-même vivante, à la lumière vacillante des torches, et la possibilité de se perdre, de s’y blesser ou, j’imagine, d’être attaqué par des forces surnaturelles?

- Ces fissures qui sont la plupart du temps en relation étroite avec les peintures étaient, d’après nous, comme une sorte d’entrée dans le monde souterrain des esprits. Comme dans la dernière salle où le troupeau de rhinocéros semble tout droit sorti de cette faille dans la pierre. Apposer sa main sur la roche, c’était entrer en communication physique avec ce monde et y laisser sa marque, c’était partager les pouvoirs des âmes des animaux qui en étaient sortis, et ceux des animaux qui étaient morts. Cela n’était pas sans danger physique ni probablement psychique pour les participants à ces rites. Affronter ce danger était sans doute même une part essentielle de l’acte rituel. L’acte même de peindre était peut-être aussi important que le résultat peint.

- Des gestes efficaces. Une façon pour les humains de se concilier les forces animales qui les entouraient, les menaçaient ou les nourrissaient, mais aussi de puiser un certain pouvoir, un certain courage ou une certaine sagesse qui pouvaient être ramenés intacts à la surface de la terre?

- C’est vraisemblable. A certains endroits, les ours ont laissé des griffades caractéristiques sur les parois: quatre traits parallèles sur une cinquantaine de centimètres de long. On trouve juste à côté certaines marques assez semblables mais qui ont été faites par des humains: quatre traces digitées qui ne sont que vaguement parallèles.

- Comme si la magie des hommes tentait de rivaliser avec ce qui leur semblait être celle des ours? Car en certains endroits les humains ont effacé les griffades?

- Oui, la présence des ours ou leur arrivée inopinée, même en pleine saison chaude, représentait sans doute à la fois un danger physique et psychique permanent. L’analyse précise de la plupart des fresques montrent que ces peintures ont été réalisées avec une très grande rapidité d‘exécution, comme si leurs auteurs ne pouvaient pas s’attarder trop longtemps dans la grotte.

- Mais peut-être aussi que la ‘magie’ des ours et celle des humains pouvaient être accordées, conjuguées? Les dessins et les peintures d’ours sont relativement rares dans la grotte par rapport aux autres espèces représentées, n’est-ce pas?

- Oui, et la plupart des ours ont été peints dans la salle du fond, mêlés au troupeau de félins qui semblent s‘engouffrer dans un pli de la roche, sans oublier toutefois un crâne d’ours isolé posé dans une salle, de manière assez frappante, sur un petit socle naturel: un roc en forme de croc, tombé seul du plafond de la grotte et fiché dans l‘argile.

- Comme une sorte de stèle ou d’avertissement aux autres ours… En réalité, dans toute la grotte, il ne s’agit jamais de représentations… Chaque peinture, chaque objet placé ou déplacé provoque quelque chose. Et cette figure que vous m’avez montrée avant de ressortir, Cavagni? Cet étrange bison à jambes d’homme appuyé sur cette ourse à ventre de femme? »

Reina se met à sourire et Cavagni plus encore.

« Je vous laisse y réfléchir, Léo. Nous aimerions avoir votre propre opinion… 

- Je vois… Une chose m’intrigue en tout cas dans la dernière salle. Les félins, les ours et ces quelques bisons semblent converger vers ce repli et ces fissures comme s’ils s’engouffraient tous dans une grotte, la même grotte au fond de laquelle ces hommes sont précisément en train de peindre, apparemment dans l’urgence mais avec une précision géniale, cette fresque stupéfiante.

- Une sorte de mise en abîme, oui... D’autant plus stupéfiante, Léo, que, selon nos datations il s’agit de l’une des plus anciennes peintures connues de toute l’histoire de l’humanité. »

 

 

6 décembre 2007

Je ne le sais pas encore mais c’est la dernière fois que je vois Ibrahim K. Dans cinq mois, en pleine rue, une rafale de kalachnikov tuera l’un de ses hommes et lui arrachera la moitié du bras gauche. Un mois plus tard, des assassins entreront chez lui en plein jour et le tueront avant de tout brûler.

Je quitte la capitale dans quelques jours pour une région du nord et ce soir-là K. me montre son bureau dans l’aile la plus abritée de sa villa. Il pousse, son éternel verre de vin à la main et son éternel sourire aux lèvres, la vieille porte lourde et noircie par les années et j’entre dans cette salle de six mètres sur sept au sol couvert de tapis épais et magnifiques au milieu de laquelle trône un énorme bureau presque neuf en bois de pin, qu‘il a fait de ses mains. À gauche et à droite, deux étagères aux rayons à moitié vides et en tout et pour tout cent ou cent cinquante livres en anglais et en albanais: Shakespeare en vingt volumes, Keats, Whitman, Byron, Sterne, Eliot, Joyce, Poe, Hemingway, Pound, Melville… et dans un coin, un peu à l‘écart, Kadaré.

Sur le mur du fond, derrière le bureau, un très grand tableau simple et bouleversant, peint d’un seul large trait de peinture noire, d’un seul geste illuminant toute la toile blanche, horizontal, suspendu comme un immense galet en plein vol: un cachalot monumental, créé à l‘instant, flambant neuf, immortel.

Je me mets à sourire, réjoui comme un gosse. « Bon Dieu, qui a fait ça? » K. se met à rire: « C’est moi qui ai fait ça. Pour être comme lui.

- Invincible? Invulnérable?

- Invisible et vierge! »

 

 

La nuit tombe sur la maison, la rivière, les chemins et les arbres, et il me semble ce soir, comme à chaque crépuscule depuis des années, que toute l‘histoire d‘une civilisation s‘achève très perceptiblement devant nous et qu’autre chose a déjà commencé. J’ai écarté les rideaux et j’admire la lune qui se lève dans le ciel dégagé, l’un de ces livres que je lisais là-bas encore à la main. J’ai traduit ce soir un bref passage de ce texte qui attend encore d’être découvert, dans une langue qu’on a tout fait pour éteindre, aimée par si peu de gens.

Traduit?… La traduction est plus impossible que jamais. Tout ce que j’ai pu récolter de cette lecture et tenter de transcrire dans ma langue, ce sont d’étranges questions de ce genre: « Pourquoi rechercher plus originellement le premier commencement de la pensée?… Pourquoi méditer son histoire?… Pourquoi se préoccuper de sa fin?… Parce que l’autre commencement (depuis la vérité de l’être) serait devenu nécessaire?… Mais après tout, pourquoi un commencement?… »

Et quelques réponses plus surprenantes encore: « Parce que seul le plus grand événement, seule l’aventure la plus intime peut nous sauver de cette perdition à l’œuvre dans l’enchaînement des ’événements’ et des machinations. Il doit advenir ce qui nous ouvre l’être et nous y resitue et nous amène face à nous-mêmes et à l’œuvre et au sacrifice. Mais le plus grand événement est toujours le commencement, fût-ce celui du dernier dieu. Car le commencement est l’origine restée cachée, le jaillissement qui n’a pas encore été détourné et exploité, le premier saut qui n’a pas encore été dévié. Le commencement est ce qui, en se retirant toujours, s’aventure précisément le plus loin et garde ainsi en lui-même la plus haute maîtrise. Cette puissance jamais gâchée où se trouve scellé le plus grand désir qui puisse naître du courage (de la volonté qui, accordée parfaitement à l’événement, sait) est le seul salut et la seule épreuve. »

 

 

11 décembre 2007

Quelque part dans le nord de ce pays, il y a maintenant un chemin qui, derrière un grand pin bleu, franchit la colline sous mes fenêtres. Ce n’est pas par ce chemin que doivent venir ceux que je suis venu trouver (dans quel but exact?), du moins pas à ce que l’on m’a dit, mais comme j’ai souvent eu l’occasion de douter de ce que l’on me disait dans ce genre de situation, je prête beaucoup plus d’attention que prévu à cet arbre et à ce chemin.

Je dors peu, mais souvent. Chaque fois que je me réveille (un peu partout dans cette maison: trois lits, cinq fauteuils, deux canapés, un rebord de fenêtre où j’ai empilé quelques coussins rouges) en général après seulement quatre-vingts dix minutes de sommeil, je fais un détour par les trois fenêtres qui donnent sur ce chemin et je vérifie si la neige est encore vierge. Elle l’est toujours mais chaque fois je me demande : depuis quand l’est-elle ? Depuis que je suis arrivé dans cette maison en pleine tempête il y a cinq jours ? Ou depuis trente minutes ? Seul le ciel me donne la réponse. S’il est bleu ou étoilé à perte de vue ou seulement parsemé de quelques-uns de ces nuages de fête dont on n’a rien à craindre, c’est que la neige est vierge depuis la dernière journée de sale temps. Si le temps est à la neige, rien n’est sûr et de toute manière, mon regard finit toujours par dériver vers la crête de cette colline à l’endroit où le chemin matérialisé par une série de poteaux de bois la franchit, et pendant quelques secondes il m’arrive de penser que là, maintenant, précisément au moment où je fixe cet endroit, quelque chose ou quelqu’un va apparaître sur ce chemin que je devine à peine plutôt que n’importe où ailleurs, qui décidera de ma vie, de ma survie, de ma mort ou de mon échec. L’instant d’après je réalise toujours (en aimant et en trouvant de plus en plus rassurante, alors qu’elle ne l’est peut-être pas, cette étrange répétition qui m’amuse) que c’est plutôt n’importe où ailleurs que quelque chose ou quelqu’un apparaîtra, et je me détourne en souriant de ces fenêtres pour retourner veiller à d’autres.

Et parfois encore, lorsque, dans un état d’immense fatigue confinant à la lucidité la plus radicale, le monde entier semble n’être plus qu’une infinité de racines de moi-même et qu’à l’inverse, je ne suis plus moi-même qu’une branche ou une feuille infiniment savante mais parfaitement accessoire et pour tout dire ridicule de l’arbre du monde entier, je me demande si ce n’est pas en moi-même et depuis toujours que quelque chose est, d’ores et déjà, apparu, pour disparaître, et que je dois apprendre à reconnaître, à deviner, à précéder.

 

 

Je referme le livre et j’éteins les lumières pour ouvrir la fenêtre. La brume monte à vue d’œil sur les berges de la rivière invisible et j’allume un cigarillo pour goûter l’air de la nuit. Voyons voir. Qu’est-ce que c’est que cette brume qui s’apprête à tout recouvrir et tout révéler? Un mélange de joie et de douleur infinies? Un deuil de sang? Un jeu d‘encre? Un événement indéchiffrable et l’aventure la plus intime? Un jaillissement de mémoire dans les replis de l‘oubli? La seule épreuve et le seul salut?

Tout commence.

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Published by riverrun - dans Nouvelles
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20 avril 2013 6 20 /04 /avril /2013 09:37

 

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Monet, Vétheuil, dans le brouillard, 1879

 

 

 


 

 

Ici, dans le brouillard

 

LÉO ZYNGERMAN

 

Il est difficile de dire qui a découvert l’Amérique, mais il est plus difficile encore de dire si quelqu’un l’a découverte. Pour l’Europe, à quelques rares exceptions près, la réponse est non.

 

     À Sandrick Le Maguer

 

28 juillet 2007

Un hôtel vide dans un petit pays d’Europe dont on fait beaucoup semblant de parler et où très peu de gens vont réellement, quelques bagages, un petit poste de radio, une arme et, pour une raison ou une autre, beaucoup de temps, de désespoir et de gaieté, peut-être grâce à ces quelques livres improbables que j’ai pris avec moi et que j’habite comme une maison invisible.

Il y a de longues soirées où ces livres et l’étrange paix que j’y trouve deviennent la seule réalité et où tout le reste me paraît indéfiniment éloigné, dans un monde où je n’ai jamais eu et où je n’aurai jamais aucune influence. Ces soirs-là je me mets à traduire et si je traduis les dernières lignes connues du Disparu, le premier roman inachevé de Franz Kafka, que l’on a longtemps appelé Amerika, ça peut donner quelque chose comme ça: « Le premier jour nous traversons une région de montagnes. Des masses rocheuses bleues et noires viennent frôler le train, nous nous penchons aux fenêtres et cherchons en vain les sommets du regard. D’étroites vallées sombres et déchirées s’ouvrent de part et d‘autre, je montre du doigt la direction où elles se perdent, de larges rivières viennent sur nous comme de grandes vagues descendues des sommets et emportent avec elles mille vaguelettes d’écume, elles se jettent sous les ponts sur lesquels passe le train et sont si proches que le souffle de leur fraîcheur effraie nos visages. »

Un roman inachevé? Ou jamais réellement lu?

Un roman vierge. Comme tous les bons romans.

 

 

Mercredi. L’avion se pose avec trois minutes d’avance sur l’horaire prévu. Le pays est enfoui sous la neige mais les pistes sont nettes et noires comme sept traits de pinceau sur une toile blanche. Après avoir franchi la douane (« Vous vous appelez Léo Zyngerman? - Oui. - D’origine française? - Qu’est-ce que vous voulez dire? - C’est bon, allez-y. ») je passe un bref coup de téléphone à quelqu’un qui, après avoir dit d’une voix neutre le mot « Hydra », se tait : « Tout s’est bien passé. La réponse est oui. Le contrat est signé. Les documents seront demain sur ton bureau. À bientôt. »

Je raccroche et j’achète les journaux pour vérifier dans quel pays j‘arrive. Il semblerait que le contre-espionnage soit très occupé à cambrioler les rédactions des journaux nationaux les unes après les autres, un scandale de vente de sous-marins conventionnels cache un scandale nucléaire international, une affaire de comptes politiques au Luxembourg cache cent autres affaires de corruption, la pauvreté s’étend partout et les soupes populaires ne désemplissent plus, un gouvernement de pantins excite le bon peuple des téléspectateurs contre les gitans, les manouches et les roms, des soldats de dix-neuf ans meurent à l’autre bout du monde dans une guerre perdue d’avance, la majorité parlementaire calcule son prochain tour de passe-passe fiscal, l’opposition s’oppose mollement, les intellectuels parlent cocaïne, cinéma et dictature, de dangereux lecteurs de Guy Debord sont poursuivis pour terrorisme, il semble naturel à tout le monde que les anarchistes grecs et les islamistes yéménites rivalisent la même semaine dans l’art mondial du colis piégé, la prochaine conférence mondiale sur le climat s’apprête à valider les recommandations à l‘horizon 2100 de la conférence mondiale d’il y a quatre ans, un enfant sur cinq est officiellement victime de sévices sexuels, les media médiatisent tout ça sur l‘air de Quel beau désastre! et puis il tombe, oui, il tombe de la neige, « on n’en avait pas vu autant depuis des années », le cirque habituel, j’ai dû prendre le bon avion: je suis en France, en Europe, en Occident, au début du XXIe siècle.

Je prends mon sac sur le tapis roulant et je monte dans un car pour la capitale. Deux heures après je suis dans la salle sans fenêtre du musée Marmottan qui abrite un tableau extraordinairement lumineux de Claude Monet, un tableau presque blanc: Vétheuil, dans le brouillard. C’est mon pèlerinage secret à chaque retour au pays, ma prière invisible, ma pierre noire en blanc. Pour la petite histoire on raconte qu’un marchand d’art refusa de l’acheter à Monet qui avait besoin d’argent en lui jetant: « Mais, mon cher ami, je ne vous en donnerais pas cinquante francs! » Quinze ans plus tard, le même marchand d’art en proposa six cents francs sans reconnaître le tableau. Monet refusa de le vendre avec un petit sourire que j’imagine franc, gai et indéchiffrable, et garda Vétheuil, dans le brouillard avec lui toute sa vie.

Je m’assieds sur le petit banc plongé dans l’ombre en face de l’étincelant tableau. La petite ville et son clocher à peine visibles semblent suspendus entre la rivière et le ciel où mes yeux se perdent gaiement. Le peintre invisible est seul depuis l’aube avec sa toile et ses « pauvres couleurs » sur un petit canot, il a trente-neuf ans, il est pauvre, à la charnière de sa vie, en train de perdre sa première femme, Camille, qui va mourir d’un cancer de l’utérus à trente-deux ans, et il a laissé ce matin leurs deux enfants, Jean et Michel, dans la maison de ses amis Hoschedé, auprès d’Alice, sa maîtresse depuis trois ans, qui veille sa femme alitée, pour venir peindre ce tableau. C’est l’art de la famille selon Monet et ça n‘est pas fait pour plaire à tout le monde, évidemment. Ce type a une drôle de manière de mener sa barque, sans parler, bien sûr, de cette drôle de manière de peindre que même les plus ardents naturalistes ne peuvent s’empêcher d’admirer: « Voilà un tempérament, voilà un homme dans la foule de ces eunuques. » Et maintenant qu’est-ce que c’est que ce tableau illisible dont on ne donne pas cinquante francs en 1879? Que peut bien ressentir ce peintre à l’étrange morale en peignant cette toile qu’il va garder auprès de lui jusqu’à sa mort et qu’il va lèguer à ses fils? Qu’est-ce que c’est que ce brouillard qui bientôt se sera complètement dissipé, ou bientôt recouvrira complètement le village où l’on aperçoit peut-être, à gauche, la maison où sont en ce moment même rassemblés tous les êtres qu’il chérit?

Je ne sais pas. Je regarde.

 

 

31 octobre 2007

On me dépose discrètement dans les environs de l’hôtel. La neige tient sur les toits et partout où les gens ne vont pas la piétiner. On en annonce encore pour la nuit prochaine et j’ai toujours été très heureux quand il neige, même si la neige peut représenter une difficulté de plus dans ce genre de voyage. Avant de rentrer je fais un tour à travers les ruelles en zigzaguant entre les plaques de neige, les flaques de boue gelée et les brouettes chargées de cartouches de cigarettes de contrebande et je jette quelques coups d’œil amusés, au passage, dans les baies vitrées des magasins de robes de mariées et les glaces sans tain des officines d’avocats. On peut y contempler un pays multiplié à l’infini. Personne ne me suit. C’est ce qui est merveilleux dans ce pays: tout le monde est trop occupé pour faire suivre qui que ce soit et de toute manière tout le monde est trop méfiant pour se laisser suivre par qui que ce soit. Ce qui est en revanche terrible dans ce pays, c’est qu’à moins d’être un parfait inconnu tout le monde sait à chaque instant où vous étiez deux heures auparavant, sans même avoir à vous faire suivre. Comme je suis encore inconnu, je suis encore invisible. Ou presque: certains commencent à me voir précisément parce qu’ils connaissent tout le monde et qu’ils ne me connaissent pas, parce qu‘ils savent où était n‘importe qui il y a deux heures, et qu‘ils ne pourraient pas savoir où j‘étais il y a deux jours. Je ne pourrai bientôt plus me contenter d’espérer passer inaperçu: il faudra bien que je finisse par trouver une manière d’être certes un peu visible, mais infiniment négligeable.

 

 

Je prends un autre train et trois heures plus tard je suis encore dans un autre pays, je traverse lentement les bosquets de bambous noirs couverts de pinceaux de neige, je gare la voiture sous l’auvent, je laisse le moteur tourner, je ne sors pas mon sac du coffre, je reste face à la maison, j’allume un cigarillo, je regarde tout autour de moi, les collines, la rivière, la maison, la grange, le ciel, les arbres, la neige, les traces d’oiseaux et de lièvres, je devine l’îlot sur la rivière antique et nouvelle un peu plus bas, je fais trois pas en avant, quatorze sur la gauche, tout semble en paix, je récite cette phrase magique qui me sert chaque fois à rouvrir la maison et que je prononce chaque fois comme la première fois, les autres premières fois en plus : « Force-toi à un exil infini sur les bords désertés du fleuve, à une lucidité déchirante au partage des eaux, à un silence de fauve dans l’onde jaune, à une ruse instinctive, sinueuse et parfaite. »

Voilà. La maison est intacte, déserte, encore froide mais accueillante. Je peux éteindre le moteur et mon téléphone, prendre mon sac, ouvrir la porte, allumer le feu dans la cheminée, me verser un verre, m’allumer un deuxième cigarillo avec un tison, écouter les flammes et le bois, respirer la fumée, me souvenir, jouer en pensée avec ma vie et le temps comme on joue avec de l’encre et du papier. Je suis à nouveau vivant, encore une fois vivant pour la première fois. Ici.

Il paraît que j’ai une décision importante à prendre dans une semaine. Démissionner ou ne pas démissionner. Le choix s’annonce difficile, sur le papier. Si je démissionne, je ne pourrai pas garder cette maison, sans parler d‘autres difficultés prévisibles et malheureusement tout sauf négligeables. Si je ne démissionne pas, je devrai composer avec les nouvelles têtes. Je ne veux pas me séparer de la maison et je ne veux pas composer avec les nouvelles têtes. Pas ces têtes-là. Il existe bien sûr une troisième solution mais je préfère pour le moment ne pas la formuler, de peur de la trouver trop amère avant même de l’avoir définitivement prise. Mais rien de tout ça n’a finalement d’importance.

 

 

1er novembre 2007

J’entre dans un café du vieux bazar pour commander un thé à la menthe, vais m’asseoir dans un coin et, après un bref coup d’œil aux visages autour de moi, m’observe moi-même avec étonnement dans le grand miroir neuf qui recouvre le mur du fond: visage ovale aux yeux attentifs, pommettes légèrement saillantes, moustache et bouc discrets, lunettes sans bords, sourcils fins et élégants, front haut et régulier où courent trois rides amusées, cheveux rejetés en arrière, oreilles légèrement décollées, bouche et nez légèrement déformés, joues creusées, cou robuste, le tout posé sur un corps dont la carrure est exagérée par l’épaisse veste de laine et la parka fourrée, dégageant une impression générale d’immobilité sereine et disponible. J’ai beau faire un gros effort, je ne me reconnais pas. Je me sens encore comme l’enfant de huit ans découvrant son reflet dans le miroir d’un autre café, à l’autre bout de l’Europe, au milieu d’une foule de joyeux buveurs, et qui se dit: « C‘est donc moi, ça. Il a l’air sympathique. On va s’entendre. Je me demande bien ce qu’il sait faire. Je vais lui dire bonjour et on verra bien. »

Je finis mon thé encore brûlant, remercie d’un signe discret de la main le patron puis ressors dans le froid, remonte sur trois cents mètres une autre rue qui file vers les collines et retrouve la maison de Mira au fond d’une impasse où deux arbrisseaux ont poussé entre les vieux pavés recouverts de glace. Je frappe à la porte et c’est la mère qui ouvre. J’ôte mon bonnet, elle me reconnaît avec étonnement et pose une main sur son cœur.

« Tungatjeta, Evliana.

- Tungatjeta, Skender. Quelle surprise... Entrez, entrez.

- Comment va-t-elle ? »

Les yeux d’Evliana s’emplissent de larmes et moi qui ai toujours les mains chaudes, je prends les siennes qui sont toujours glacées pour les réchauffer.

« Elle va très bien, cesse de pleurer » dit une jeune voix heureuse et étonnée dans le salon. « Qui est-ce, Mama ?

- Oh tu ne le croiras jamais ! C’est Skender...

- Quel Skender ?

- Mais voyons ! Skender de France ! »

Je me débarrasse de mes bottes et la mère me fait entrer dans le salon où la jeune fille est allongée sur le canapé à écouter la radio. Elle a un très beau visage et j’ai toujours été surtout sensible à la beauté des visages. Mais elle n’a plus d’avant-bras. Elle les a perdus il y a un an en ramassant une mine dans un champ, dans le nord du pays. Sa poitrine a été brûlée au second degré, elle est devenue aveugle mais son visage a été épargné par miracle, personne ne sait comment. Je me suis souvent demandé ces derniers mois si les médecins avaient réellement fait leur travail en coupant ce qui restait de ces deux mains d’enfant. Et j’ai souvent tenté d’imaginer ces deux mains blessées et sanglantes avant qu’on les ampute. En regardant Mira sourire et se redresser pour m’accueillir je lis encore à chaque seconde l’étonnement qui émane de ce visage d’adolescente, des mois après la catastrophe, et probablement pour toujours.

Elle se lève et vient droit à moi, sans hésiter, et se repose contre moi, et je la serre doucement dans mes bras.

« Comment vas-tu, Mira, mon Secret ?

- Très bien ! J’ai encore trop de médicaments qui me font dormir... mais je recommence à voir des lumières !

- C’est vrai ?...

- Oui, je peux voir que tu es là parce que tu es tout noir dans la lumière de la fenêtre blanche. »

Je sens brusquement mes propres yeux s’embuer de larmes et je comprends celles d’Evliana un instant plus tôt. Je prends le visage de Mira entre mes mains et regarde attentivement ses paupières délicates et nacrées.

« Ouvre doucement les yeux, Mira.

- Regarde » répond-elle en ouvrant les yeux. Elle a de magnifiques yeux vairons, l’un vert clair, l’autre d’une couleur indéfinissable, entre le jaune et l’ocre. Ses yeux semblent vivants.

« Je distingue la forme de tes cheveux, Skender. »

Je passe doucement mes pouces sur les sourcils de la jeune fille et l’embrasse sur le front.

«Tu vois, j’écoutais la radio sur le poste que tu m’as offert cet été, Skender.

- Alors comme ça... Tu... Tu écoutes les informations, fillette ?

- Oui, c’est Thaçi qui va gagner, qu’ils disent.

- Ils se trompent, Mira?

- Bien sûr qu’ils se trompent.

- Alors qui va gagner, mon Secret ?

- Devine…

- Franchement, à part Thaçi...

- C’est moi ! C’est moi qui vais gagner, Skender... C’est moi qui serai élue, Skender. Elue ! Moi, moi, moi... Ton Secret ! Moi !... »

Et nous éclatons de rire.

« Maintenant que tu le dis, Mira, ça me paraît évident... Ils n’ont aucune chance !

- Aucune chance... » répète-t-elle en étouffant un bâillement de fatigue et en se rasseyant sur le canapé.

«Je t’ai apporté un peu de musique, mon Secret.

- Oh, c’est très gentil ! Montre vite ! Tout le monde m’apporte de la musique maintenant... Mais c’est toi qui as eu l’idée le premier et ce sont les tiennes que je préfère.

- Tiens, tiens... Pourquoi ?

- Elles sont anciennes et mystérieuses et...

- Anciennes et mystérieuses ?...

- Et tout le monde me demande qui me les a apportées et je réponds que c’est mon french lover pour les faire enrager. »

Je glisse en riant l’une des cassettes dans le magnétophone, le repose par terre et m’assieds dans le fauteuil en face de Mira. Elle lance la cassette en appuyant sur le magnétophone avec son gros orteil du pied gauche et se rallonge confortablement sur le canapé. Evliana a déposé sans rien dire une tasse de thé et trois biscuits sur la table devant moi, pas loin d’un paquet d’antalgiques pour Mira, et s’est éclipsée. Nous écoutons le Clavier bien tempérépendant longtemps, dans la maison plongée dans le silence et l’immobilité, et Mira finit par s’endormir en me demandant, if it pleases you, de revenir la voir à chaque fois que je voyagerai dans son pays. Elle m’autorise même à venir la voir plusieurs fois si je reste plus longtemps. Elle dit en s’enfonçant lentement dans le sommeil qu’elle comprend que j’ai beaucoup d’autres choses à faire, des choses d’adulte dont je ne peux pas lui parler (comme je lui ai dit la première fois que je suis venu, quand je ne savais pas encore bien parler sa langue), peut-être même des choses dont je ne peux même pas parler aux adultes, mais que c’est important que je revienne à chaque fois, parce qu’un jour elle veut voir mon visage, mes yeux, et surtout la lumière de mes yeux.

Je sors en fermant délicatement la porte de la maison. Il neige à nouveau et le brouillard que j’aime est en train de tomber sur la ville. Oui, il y a des choses dont on ne peut parler à personne, en tout cas pas aux adultes. Je grave le visage et le corps et le regard de Mira dans ma mémoire. Je sais que si tout se passe bien, je ne pourrai plus jamais revenir. Je regarde la ruelle. La neige a effacé mes pas de tout à l’heure.

Tout commence.

 

 

J’ouvre le bureau et j’y allume un chandelier, réjoui de ces lumières souples et vacillantes qui éclairent vaguement les papiers, les livres et les tableaux. Je débloque les volets de la grande fenêtre. La neige tombe à nouveau sur le jardin silencieux, j’entends à peine la rivière qui doit être couverte de gel du côté de l’îlot, je regarde les chênes verts sous leurs manteaux lumineux, souffle un fin nuage de vapeur dans l’air gris, me réjouis de cette solitude, de mes vêtements neufs, de mes chaussures confortables et du repas que je préparerai tout à l’heure. Je sifflote le début de la version Coltrane de My favourite Things, referme la fenêtre et ouvre le coffre, fais glisser les pages du manuscrit entre mes doigts, vérifie qu’il y a une balle dans la chambre de l’arme, contemple quelques instants les six figues dessinées par Meryem l’année dernière, range le tout, referme le coffre, vais m’asseoir au bureau, découvre un nouveau pastel posé sur le bois souillé d’encre séchée, me mets à sourire, heureux comme un enfant.

Ce sont des grenades, sept grenades vermeilles dessinées comme de petites masses rouges et jaunes et noires et glorieuses, sept petites merveilles de grâce et de réalité. Un cadeau de l’Africaine, encore. Elle passe ici de temps en temps, c‘est bon d‘y penser.

J’ai longtemps rêvé d’une petite communauté d’êtres merveilleusement libres et raisonnables qui partageraient un lieu comme celui-ci, qui passeraient dans une maison perdue au milieu de nulle part lorsqu’ils le désirent, lorsqu’ils sont prêts à rencontrer d’autres êtres merveilleusement raisonnables et à partager quelques jours et quelques nuits de joyeuse discussion ou de silence, ou à vivre seuls sans savoir ce que réserve le lendemain de fêtes solitaires et d’attente sans but. Mais il n’y a que Meryem et moi, ici. Elle, rarement. Moi, une fois par mois, ou moins. Il y a finalement si peu de gens avec lesquels je peux être absolument, non pas qui je suis, mais quand je suis. Si peu de gens qui vous laissent suivre le temps comme vous suivriez dans un sens ou dans l’autre le cours d’une rivière, et courir ses méandres. Ou alors vous êtes si vite séparé de ces gens qui ne vous demandent rien, qui ne vous donnent rien et avec lesquels vous sentez que le temps se donne lui-même tout entier à chaque instant, aussi vierge qu‘une ville familière sous la neige.

 

 

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Published by riverrun - dans Nouvelles
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