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7 juillet 2012 6 07 /07 /juillet /2012 09:59

 

 

 

 

 

AUSSI DEDAIGNEE QUE LE CHAOS

 

 

Ils se croyaient poursuivis par la pόlis

& autres fatales erreurs des jeunes de la cité

 

 

 

Cependant c’est la veille. Recevons tous les influx de vigueur et de tendresse réelle. Et à l’aurore, armés d’une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes.

 

Rimbaud, Adieu.

 


Mi-octobre 2005, à Stains, Seine Saint-Denis, trois cents mètres du Clos Saint-Lazare, deux collègues se disputent devant la machine à café, j’ai du mal à me souvenir à propos de quoi mais ça a l’air sérieux. L’un d’eux me prend à témoin.
« Alexandre. Toi qui es si lucide et toujours si bien informé. Qu’est-ce que tu penses de Sarkozy ?
—De Sarkozy ? Rien. »
Mi-novembre les mêmes collègues se taisent devant la même machine à café, j’ai du mal à me souvenir à propos de quoi. Je m’assieds en face d’eux.
« Dites-donc les gars. Qu’est-ce que vous pensez de ces émeutes ?
—Alex, moi, je préfère ne pas penser.
—Et moi, Alex, je préfère ne plus penser. »

 

 

 

Je ne sais plus qui m’a dit un jour : « On peut commettre un meurtre lorsqu’on cesse de penser. Et seulement lorsqu’on cesse de penser. D’ailleurs, puisque nous parlons de on, là, toi et moi, laisse-moi te dire une chose, je dois dire, pas particulièrement réjouissante. Une chose qui restera, justement, entre toi et moi. Et qui risque de t’être utile, à toi, à l’avenir.

—Arrête de te foutre de ma gueule, tu veux bien.
—Tais-toi et écoute.

—Mais je, il t’écoute, bordel.
—Alors retiens bien ça, Alexandre : On ne pense jamais. »
Jamais.

 

 

 

« La langue est plus que le sang », écrivait Franz Rosenzweig (1886-1929).
C’est aussi l’épigraphe de L.T.I., le livre que Viktor Klemperer a tiré de ses notes sur l’évolution de la langue allemande sous le régime nazi, livre rédigé au péril de sa vie entre 1933 et 1945, alors qu’il pouvait à chaque instant être arrêté par les fascistes et jeté dans un camp de concentration.
Livre dont la préface, rédigée en 1946, finit par cet inquiétant constat : « On parle tant à présent d’extirper l’état d’esprit fasciste. Mais la langue du Troisième Reich semble devoir survivre dans maintes expressions caractéristiques ; elles se sont si profondément incrustées qu’elles semblent devenir un acquis permanent de la langue allemande. »
Dommage que personne n’ait fait le boulot de Klemperer pour la langue française. Pas même avec 60 ans de retard.
Mais peut-être que nous ne pouvons faire ce genre de travail « qu’à chaud »?

 

 

 

La manière dont est « traitée » dans la presse la « crise des banlieues » de ce mois de novembre 2005 réveille en effet en moi, chaque jour, d’étranges souvenirs de lecture.
Dans le premier chapitre de L.T.I. je retrouve ce passage : « Le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente.
(…) La langue nazie change la valeur des mots et leur fréquence, elle transforme en un langage commun à tous ce qui jadis appartenait à un seul individu ou un groupuscule, elle réquisitionne pour le Parti ce qui était, jadis, le langage commun à tous, et, ce faisant, elle imprègne les mots et les formes syntaxiques de son poison, elle assujetit la langue à son terrible système, elle gagne avec la langue son moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret. »

 

 


On me raconte sur le mode touchant que dans un journal télévisé assurément plus subtil que les autres on a pu entendre, mercredi 9 novembre, dans la bouche d’un sympathique jeune homme de 20 ans, presque miraculeuse de simplicité, l’explication lucide, sincère et définitive des émeutes des dernières semaines : « Il faut que l’Etat il nous aide, nous les jeunes des cités, parce que le vocabulaire qu’on a il est affaibli. »

 

 

 

Ce n’est donc pas la mort, le 27 octobre 2005, dans un local EDF, de deux adolescents qui (le répèteront invariablement les communiqués Reuters et AFP pendant 12 jours) « se croyaient poursuivis par la police », mais bien le vocabulaire affaibli des « jeunes des cités », à rebours de celui de notre vénérable ministre de l’Intérieur (capable d’employer en moins de 5 minutes et en n’importe quelles circonstances des termes aussi variés que kärcher, intégration, caillasser, nettoyer, racaille, économie réelle, voyou, sécurité, peur au ventre, ordre républicain, polygamie ou encore rupture) qui aura donc été la cause inattendue de ces émeutes qui se soldent par un certain nombre de « blessés légers », de véhicules et de bâtiments incendiés, un certain nombre de « mises en garde à vue » et de « comparutions immédiates », un certain nombre de « condamnations accélérées » à des peines de prison ou à des « travaux d’intérêt général », un certain nombre de « prises de conscience socio-urbanistiques » fracassantes et d’instructives soirées télévisées, un certain nombre « d’expulsions légitimes » et de « bavures dues à la fatigue », un certain nombre de « réprobations unanimes » et de « mesures d’exception », et pour finir un certain nombre de bonnes résolutions policières et, qui en douterait ?… de fécondes réflexions terroristes sur l’avenir de la guérilla urbaine.

 

 

 

Réprobations unanimes ? J’ai parlé trop vite.
On me signale un texte délirant que je crois un instant signé « DL » (pour « Démocratie Libérale »), avant de réaliser que même Alain Madelin ne pourrait pas se permettre (pour l’instant en tout cas) ce genre de plaisanteries. Non, il s’agit de « QL » (pour le « Québecois Libre »). L’article s’intitule « OPINION—Les bienfaits des violences urbaines », est signé sans rire « Bertrand Lemennicier, économiste et professeur à l’université de Paris II », et finit en ces termes :
« Ceux qui sont pénalisés sont les gens honnêtes et pauvres qui habitent ces quartiers. Mais après tout, s'ils ne sont pas contents, ils peuvent reprendre en main leur destin, privatiser la rue, créer une milice d'autodéfense ou faire appel à une police privée pour rétablir l'ordre. Si les jeunes des banlieues ne sont pas contents parce qu'ils n'obtiennent pas le travail qu'ils désirent aux salaires qu'ils souhaitent, ou qu'ils sont maintenus dans la pauvreté par des législations qui les pénalisent, ils peuvent faire comme les enfants de riches: émigrer eux aussi vers d'autres cieux, comme l'Irlande ou l'Angleterre où l'on trouve facilement un travail.
À vrai dire, que font les immigrants qui viennent en France en quittant leur pays d'origine souvent au péril de leur vie, si ce n'est chercher de meilleures conditions de vie? Si les ‘jeunes des banlieues’ restent en France et dans ces quartiers c'est qu'ils estiment que l'on est plus riche en France (ou dans ces quartiers), tout en étant pauvre, qu'en émigrant dans d'autres pays (ou d'autres quartiers). De quoi se plaignent-ils? Comme nous, de l'intervention étatique. Mais faute d'un cerveau structuré, ils expriment cette révolte contre l'ordre ‘socialiste’ par la violence. »
Je note : « Faute d’un cerveau structuré. »

 

 

 

Pas de réprobations unanimes du côté de la sympathique « Organisation politique » d’Alain Badiou non plus.
Un ami m’envoie leur tract intitulé « Des émeutes qui viennent après la douleur », daté du 13 novembre 2005, et qui déclare sur un ton dont je devine sans peine qu’il est ce qui peut se faire de plus radicalement à contre-courant en « France métropolitaine » en ce moment : « Au sens strict la France est occupée par sa police, à laquelle le gouvernement accorde chaque jour (lois Perben, couvre-feu) plus de domaines de compétence et de pouvoir. (…) La politique policière et sécuritaire est consensuelle, elle est partagée par tous les partis. (…) Ce que les émeutes des jeunes montrent, c’est que cette politique n’est pas consensuelle au niveau des gens. C’est une politique contre les gens, et les jeunes le disent en faisant ce qu’ils font, avec les moyens qui sont les leurs, qui ne sont pas des moyens politiques, mais un soulèvement de la jeunesse… Des voitures ou des bâtiments brûlés, ce n’est rien, à côté de la question de ce que va devenir la jeunesse. (…) Parents, soyez avec vos enfants face à la police, pas contre eux ! Amnistie pour eux !»


 

 

 

Paradoxalement, tout le monde est donc d’accord sur le fond. Le problème, ce sont « les jeunes des cités ».
Pour les uns, l’explication est toute trouvée, « ils » ne disposent pas « d’un cerveau structuré ».
Racisme pur et simple. Je sais lire, tout de même.
Quant aux autres, de quelque bord politique qu’ils soient, les analyses les mieux intentionnées, les plus engagées, les moins superficielles le prouvent… Pour les uns, ils ont un vocabulaire « affaibli ». Pour les autres, ils ne parlent qu’en « faisant ce qu’ils font », ils n’ont (je comprends : en comparaison avec une autre « soulèvement de la jeunesse », celui de mai 68) « pas de moyens politiques ».


 

 

 

Je lis dans les Commentaires sur la société du spectacle de Guy Debord (1988), (« lucides, mais déjà dépassés », me dit une amie, sans d’ailleurs trop sembler s’en émouvoir) : « Le changement qui a le plus d’importance, dans tout ce qui s’est passé depuis 20 ans [88 – 20 = 68], réside dans la continuité même du spectacle. Cette importance ne tient pas au perfectionnement de son instrumentation médiatique, qui avait déjà auparavant atteint un stade de développement très avancé : c’est tout simplement que la domination spectactulaire ait pu élever une génération pliée à ses lois. Les conditions extraordinairement neuves dans lesquelles cette génération, dans l’ensemble, a effectivement vécu, constituent un résumé exact et suffisant de tout ce que désormais le spectacle empêche ; et aussi de tout ce qu’il permet. »

 

 

 

Les mêmes instituts de sondage qui constituent aujourd’hui les pépinières des cadres du flamboyant Medef et nous apprennent, le 12 novembre 2005, que 53% des Français « approuvent toutefois l'attitude du numéro deux du gouvernement » nous apprenaient aussi, 10 ans plus tôt, que 52% des Français entre 12 et 25 ans lisaient « un livre par an, en comptabilisant aussi les livres lus pour l’école et les bandes dessinées ».

J’en suis à me demander (moi qui suis probablement censé faire partie des derniers « seulement 36% de Français qui pensent qu’on peut faire dire aux sondages n’importe quoi »), si ces 52 et 53% ne se recouperaient pas largement, dix ans plus tard. Ce serait encore un moindre mal.
Mais mes prévisions pour les décennies à venir n’en resteraient pas moins sinistres, et elles sont étroitement liées à une certaine lucidité face à un processus d’une simplicité aveuglante.

La société du « spectaculaire intégré » a donc enfin pu élever « une génération pliée à ses lois » : C’est-à-dire une génération entièrement « expropriée du langage par ceux qui en contrôlent désormais l’emploi médiatique ». Une génération d’êtres humains qui courent, grâce « au remplacement du langage par les ordinateurs mieux contrôlables », à leur auto-destruction, c’est-à-dire « au remplacement de l’espèce humaine par une espèce mieux adaptée. » (Debord, Cette mauvaise réputation…)
Une « espèce » dont « le cerveau » aura selon toute probabilité été préalablement « structuré ».

 

 


A égalité avec la grenade lacrymogène, l’arme la plus indiscutablement en vogue pendant ces dernières semaines d’émeutes nocturnes a été le cocktail Molotov (1). C’est aussi, est-ce un hasard, l’arme favorite, lorsqu’ils sont confrontés à des adversaires supérieurs en nombre ou en armement, de divers justiciers virtuels de tous bords apparus ces dernières années sur les écrans de cinéma, sur les « ordinateurs mieux contrôlables » ou, via Playstation, Gamecube, et autres X-Box, sur les écrans de télévision de la génération dont il s’agit aujourd’hui (ceux qui ont maintenant « entre 12 et 25 ans »), qu’il s’agisse de l’impulsif et solitaire détective Max Payne, des équipages de rebelles mangés aux mites d’Enter the Matrix, de l’athlétique agent britannique revu et corrigé pour l’après-guerre froide de ColdWinter ou des équipes terroristes et/ou anti-terroristes (faites vos jeux) de Counterstrike.
Voilà à quoi on aimerait sans doute voir se résumer la contestation politique des « jeunes des cités » des années 2000 : au genre de jeux « interactifs » appelé prophétiquement First Person Shooting (FPS), ce qu’on a choisi de traduire en bon français : Jeux de tir subjectif.

On aurait pu dire aussi : Tir à la première personne.
Ou encore : Flinguer (à) la première personne.

 

 

 

Jeux de tir subjectif. Le sujet est libre, c’est entendu, et dans les Etats hypermodernes reviendra sans doute à chacun des sujets des divers régimes politiques à la mode, s’ils le désirent vraiment—s’ils désirent en payer le prix—, une juste part de justice-spectacle.
Le choix est certes limité, mais puisque Thomas Anderson, alias Neo, alias « The One », « l’Elu », le rebelle par essence, seul « jeune des cités » dévastées du réel à pouvoir se frayer, en jouant savamment des coudes et du colt M16, un chemin jusqu’au bureau de « l’Architecte » à barbe blanche et costume trois pièces censé représenter « le Système central », puisque Thomas Anderson, l’hésitant fils de l’Homme, bienheureux représentant d’un nouveau genre d’humanité au cerveau enfin « structuré » et dont la fonction essentielle semble être de se rebeller à intervalles réguliers pour « mettre à jour la Matrice », vous dit dans la scène finale de Matrix Reloaded (2003) que « tout ce qui importe, c’est le choix », on pourra donc choisir entre :

—si on est doué pour le droit et le tir au pigeon, virer au flic frustré, soûlographe, mafieux mais sympathique (Max Payne) ;
—si on est doué pour l’informatique, au terroriste informatique branché se nourrissant de bouillie verte dans une ambiance techno (Neo le blanc, Morpheus le noir, Trinity la blanche, Niobé la noire) ;
—si on est doué pour les « outils de communication internationale » (ce qu’on appelait autrefois « les langues ») ET les armes, ce qui se fait rare, on deviendra l’agent d’infiltration modèle au service de l’impérialisme pseudo-soft (James Bond post-guerre froide) ;
—et si on n’est doué que pour les armes il reste toujours deux dernières options : soit terroriste, de préférence barbu, soit… anti-terroriste, et de préférence glabre, histoire de rester cohérents avec les scénarios développés par Hollywood pour le Pentagone.

 

 

 

Dépêche Reuters/TC (10 octobre 2001).
« Hollywood au secours du Pentagone—(…) L'expérience accumulée depuis des années par les principaux acteurs du cinéma commercial outre-Atlantique, ainsi que les étonnantes ressemblances entre fiction et réalité, pourraient bien apporter une aide précieuse aux autorités américaines dans leur guerre contre le terrorisme. Regroupés au sein d'un discret groupe de réflexion de l'Institute for Creative Technologies de l'Université de Southern California (un organisme créé en 1999 afin d'intégrer l'imagination débordante d'Hollywood à une réflexion plus globale sur les enjeux et l'avancée de la réalité virtuelle), certains scénaristes et metteurs en scène hollywoodiens tentent ainsi d'imaginer des scénarios possibles d'attaques terroristes sur leur sol. Cette fois pourtant, le fruit de leur réflexion ne sera pas envoyé aux sociétés de production, mais directement remis aux responsables de l'arméeaméricaine. »

 

 

 

Dans la réalité, chose souvent étonnante pour le profane, il semble que derrière un terroriste barbu se cache parfois un anti-terroriste glabre. Ou réciproquement.
Je note ainsi, au gré de mes habituels recroisements intempestifs d’informations joyeusement contradictoires, les élément suivants.
Un agent des services britanniques du nom de Harun Rachid Aswat, peu athlétique mais dûment revu et mis à jour pour l’après guerre froide, s’est distingué au printemps 1999, en pleine « crise du Kosovo », en fondant dans la mouvance de l’Armée de Libération du Kosovo (UCK) une cellule de combattants certes baptisée Al Muhajiroun, mais en réalité contrôlée par les services secrets britanniques. Le but étant probablement de garder un certain pouvoir sur cette « Armée de Libération » soutenue financièrement, militairement et médiatiquement par l’OTAN et qui, certes, souhaitait officiellement protéger la population albanaise du Kosovo contre les exactions de la police et l’armée serbes, mais, une fois le Kosovo conquis, y fit régner la terreur pour se livrer en toute impunité à la traite des blanches, au trafic d’héroïne (plus de 50% des flux mondiaux passant par la région), d’armes de guerre et—aux dernières nouvelles— de matériels nucléaires civils et militaires, en perpétrant impunément 40 meurtres par mois (en moyenne) sous l’administration onusienne de ce brave Bernard Kouchner, un peu dépassé par les événements il est vrai.
Sur Fox News, en septembre 2005, un certain John Loftus, ex-procureur du Département de la Justice américain, présenté comme un expert en matière de terrorisme, nous reparle volontiers de Harun Rachid Aswat : « Le leader d’Al Muhajiroun avait donné une interview détaillée en octobre 2001 à un journal arabo-britannique de Londres, décrivant les relations entre les services britanniques, les opérations au Kosovo et Al Muhajiroun. (…) En 1999, le FBI tenta de l’inculper à Seattle parce qu’il essayait de créer une cellule d’entraînement terroriste dans l’Oregon. La hiérarchie du département de la Justice a pourtant donné ordre de ne pas le poursuivre. Il travaillait encore pour les services britanniques. »
Le même Harun Rachid Aswat s’est avéré depuis être l’un des commanditaires des attentats londoniens du 7 juillet 2005 qui ont fait, rappelons-le, 50 morts et 300 blessés. Aux dernières nouvelles il aurait été expulsé du Zambie vers Londres, arrêté par Scotland Yard sur une base de la RAF, et les Etats-Unis demanderaient son extradition. Je suis prêt à parier qu’il ne périra pas « d’une mort atroce dans un enclos EDF », ni même sur une chaise électrique, ce que je ne souhaite d’ailleurs à personne. Rachid Aswat est certainement le genre de rebelle dont les « services de sécurité » de ce monde en guerre s’accommoderont jusqu’au bout avec le plus de facilité.

 

 

 

« La guerre est engagée par chaque groupe dirigeant contre ses propres sujets et l'objet de la guerre n'est pas de faire ou d'empêcher des conquêtes de territoires, mais de maintenir intacte la structure de la société. (…) La guerre donc, si nous la jugeons sur le modèle des guerres antérieures, est une simple imposture. Elle ressemble aux batailles entre certains ruminants dont les cornes sont plantées à un angle tel qu'ils sont incapables de se blesser l'un l'autre. Mais, bien qu'irréelle, elle n'est pas sans signification. Elle dévore le surplus des produits de consommation et elle aide à préserver l'atmosphère mentale spéciale dont a besoin une société hiérarchisée. (…) L'atmosphère sociale est celle d'une cité assiégée dans laquelle la possession d'un morceau de viande de cheval constitue la différence entre la richesse et la pauvreté. En même temps, la conscience d'être en guerre, et par conséquent en danger, fait que la possession de tout le pouvoir par une petite caste semble être la condition naturelle et inévitable de survie. (…) Une société hiérarchisée n'est possible que sur la base de la pauvreté et l'ignorance. (…) Il est nécessaire que chacun ait la mentalité appropriée à l'état de guerre. Peu importe que la guerre soit réellement déclarée et, puisqu’aucune victoire décisive n'est possible, peu importe qu'elle soit victorieuse ou non. Tout ce qui est nécessaire, c'est que l'état de guerre existe.(…) Le problème étant de faire tourner les roues de l'industrie sans accroître la richesse réelle du monde, des marchandises devaient être produites, mais non distribuées. En pratique, le seul moyen d'y arriver était de faire continuellement la guerre. L'acte essentiel de la guerre est la destruction, pas nécessairement de vies humaines mais des produits du travail humain. La guerre, comme on le verra, non seulement accomplit les destructions nécessaires, mais les accomplit d'une façon acceptable psychologiquement. Il serait en principe très simple de gaspiller le surplus de travail du monde en construisant des temples et des pyramides, en creusant des trous et en les rebouchant, en produisant même de grandes quantités de marchandises auxquelles on mettrait le feu. Ceci suffirait sur le plan économique, mais la base psychologique d'une société hiérarchisée n'y gagnerait rien ».
L’homme qui écrit ces lignes en 1948 sait de quoi il parle.
Dix ans auparavant il a perdu quelques amis, quelques litres de sang et une guerre en Catalogne, il a survécu à l’élimination des anarchistes et des membres du POUM par les staliniens, échappé de justesse aux assassins du NKVD en se réfugiant en France en 1937, vu les communistes anglais tenter de justifier le pacte Ribbentrop-Molotov en 1939 et railler sa Ferme des animaux en 1943 et il a connu Londres sous les bombes.
Vous l’avez reconnu, c’est Eric Blair.
Alias George Orwell.

 

 


« Aucun Français ne peut croire que nous pouvons continuer à avoir de moins en moins de croissance et de plus en plus de dépenses sociales ; de moins en moins de gens qui travaillent et de plus en plus de gens qui vivent de la solidarité. La vérité, c’est que plus aucun Français ne le croit.
Nous sommes aujourd’hui dans cette situation impossible où il nous faudrait à la fois moins d’impôts pour stimuler l’initiative et plus d’impôts pour augmenter les aides dont les plus fragiles ont besoin ; où il nous faudrait à la fois moins de dépenses publiques, car notre endettement est insoutenable, et plus de dépenses publiques pour investir dans la recherche, dans l’enseignement supérieur, dans les ZEP, dans la rénovation urbaine, dans les infrastructures, dans les énergies nouvelles, dans la prise en charge des personnes âgées…
Alors, cela nous oblige à faire des choix. Cela nous oblige à trouver des chemins nouveaux.
Parce que les vieilles recettes ont fait leur temps. Nous pouvons bâtir notre projet économique autour de trois objectifs :
—viser et atteindre le plein-emploi d’ici dix ans ;

—faire de la France l’un des environnements économiques les plus favorables à la création et au développement des entreprises ;
—faire des finances de la Nation un levier de croissance.


LE PLEIN-EMPLOI, D’ABORD.


Près des deux tiers de notre activité économique ne sont pas exposés à la mondialisation. Sur toute cette partie de la vie économique, de loin la plus importante, nous avons de réelles réserves d’emplois qu’il ne tient qu’à nous de solliciter : les secteurs en pénurie de main d’œuvre, les emplois de services à la personne, les activités soumises à des législations restrictives, les entreprises qui sont dissuadées d’embaucher en raison des complexités du droit du travail, enfin et surtout les emplois qui seraient créés si davantage de personnes travaillaient et si celles qui travaillent travaillaient plus longtemps.
C’est un point fondamental sur lequel nous devons insister.
S’il y a du chômage en France, ce n’est pas parce que trop de personnes cherchent à se faire une place sur le marché de l’emploi, mais c’est au contraire parce qu’il n’y en a pas assez. Les pays qui ont le taux d’activité de la population le plus élevé sont aussi ceux qui ont le taux de chômage le plus faible. [sic]
Car le travail des uns créé le travail des autres.
A l’opposé de toutes les politiques menées depuis 1980, il faut donc commencer par encourager l’activité : l’activité des seniors, en supprimant la contribution Delalande, la dispense de recherche d’emploi, les interdictions de cumul emploi-retraite ; encourager l’activité des jeunes, des femmes, des titulaires de minima sociaux également. Cela suppose de créer une différence beaucoup plus grande entre les revenus tirés de l’assistance et les revenus tirés du travail, en supprimant tous les effets de seuil, en augmentant la prime pour l’emploi et en personnalisant son attribution. Aucun titulaire de minimum social ne devrait rester sans exercer une activité susceptible de l’amener progressivement à reprendre un emploi marchand.
Dans le même esprit, il faut encourager ceux qui veulent travailler plus à le faire, notamment en réduisant les charges sociales sur les heures supplémentaires. Et il faut permettre aux fonctionnaires qui le souhaitent de s’affranchir de la Personne ne peut s’opposer à deux idées aussi simples, qui donneraient du pouvoir d’achat et faciliterait la vie des usagers. Parallèlement, il faut naturellement s’attaquer à la question du chômage.
Rien n’est plus faux que de dire que « contre le chômage, on a tout essayé ».
La vérité, c’est qu’on a tout essayé, sauf ce qui marche.
Le service public de l’emploi doit devenir beaucoup plus réactif, efficace, exigeant. Comment peut-on accepter que le premier entretien à l’ANPE intervienne au bout de six mois de chômage ? La fusion de l’ANPE et de l’UNEDIC est une nécessité. Ne laissons pas les techniciens nous en dissuader pour des raisons statutaires.
Renforçons les devoirs qui pèsent sur les chômeurs.
La France ne peut pas être le seul pays à avoir un degré aussi élevé de protection sociale, et aussi peu d’obligations qui pèsent sur leurs bénéficiaires.
Enfin, modernisons le droit du travail pour que celui-ci cesse de décourager les créations d’emplois. C’est un point très sensible pour nos concitoyens. Combien ai-je entendu de conseillers m’expliquer que le sujet était périlleux !Eh bien, je ne renoncerai pas. Je ferai autant de pédagogie qu’il le faudra, mais je ne me satisferai pas de cette situation absurde où jamais les salariés ne se sont sentis aussi fragilisés et les entreprises aussi étouffées sous le poids des contraintes.
Cessons de penser que les salariés et les entreprises forment deux camps opposés.
Leurs intérêts ne sont pas contradictoires. Inventons un nouveau droit du travail plus simple, qui privilégie le contrat de travail à durée indéterminée – pourquoi plusieurs types de contrat ? – , qui encourage l’embauche dans les entreprises qui se développent et ne complique pas la situation de celles qui sont en difficulté. Mettons le service public de l’emploi en état d’aider les personnes au chômage à retrouver rapidement un emploi. Et améliorons le régime de l’indemnisation pour éviter que le chômage ne se double d’un traumatisme social.
Au nombre des recettes qu’il faut réinventer, je souhaite que l’UMP ne craigne pas d’évoquer la question du dialogue social. Dans tous les discours, dans tous les débats, on entend dire : « Telle idée serait très intéressante. Mais en France, en raison de la faiblesse du dialogue social, ce n’est pas possible ». Eh bien alors, changeons le dialogue social !Reconnaissons que nos syndicats sont trop petits, trop émiettés, que le taux de syndicalisation est trop faible, et tirons en les conséquences, en commençant par donner la liberté de présentation aux élections syndicales dès le premier tour.

En dix ans, nous pouvons ramener le taux de chômage à moins de 5% de la population, c’est-à-dire revenir au plein-emploi. D’autres pays européens l’ont fait, y compris des pays qui sont dans la zone euro. Il n’y aucune raison que nous n’y parvenions pas.
C’est en outre la seule réponse durable et structurelle au problème du pouvoir d’achat. Si les salaires sont si bas, c’est parce que le chômage est élevé et met les salariés en situation de faiblesse pour négocier leur rémunération. » (2)


L’homme qui lit ces lignes sur un prompteur en 2005 sait de quoi il parle.
Dix ans auparavant il a perdu quelques amis, quelques litres de sueur et une campagne électorale sous les ordres d’un ancien Premier ministre incompétent, il a survécu à l’élimination des balladuriens par les chiraquiens, il a d’abord échappé à la rancune éternelle du Président de la République en se réfugiant de justesse dans les gouvernements Raffarin et Villepin, il est « Président de l’Union pour un Mouvement Populaire, Ministre d’Etat, ministre de l’intérieur et de l’aménagement du territoire » et il présente ce mercredi 7 septembre 2005 au « Palais des congrès de Paris », dans le cadre de sa « Convention pour un projet populaire », le « nouveau modèle français : un travail pour chacun, du pouvoir d’achat pour tous ».
Vous l’avez reconnu, c’est notre vénérable pourfendeur de racaille.
Alias Nicolas Sarkozy.


 

 


Quelques petites phrases du fringant ex-Président du « Parti Populaire Autrichien », un certain Jörg Haider.
Juin 1991: « Sous le IIIème Reich on avait mis en œuvre une bonne politique de plein-emploi. »
Juillet 1991 : « Le IIIème Reich a mené une politique de l'emploi bien ordonnée. »
Puis plus prudent, en novembre 1999: « On m'a, dans le passé, attribué certaines remarques, liées au nazisme, qui étaient tout à fait insensées ou propices au malentendu. »
Il faut dire que Jörg Haider a, lui, un « cerveau structuré ».
Ce n’est pas le genre de personne à qui il viendrait à l’idée de « se croire poursuivi par la police ».
Ni de « se réfugier dans un transformateur EDF ».

 

 

 

« Emploi des forces » et « plein-emploi ».
Des expressions soi-disant réservées, l’une, au moins depuis Clausewitz, au domaine de l’art de la guerre, et l’autre au domaine de l’économie politique, c’est-à-dire de ce qu’on voudrait bien nous faire prendre, à l’heure du « Fonds Monétaire International », de la « Banque mondiale », et de l’ « Organisation mondiale du Commerce », à l’heure de la « liberté de la concurrence » pour tous et du « dialogue social » entre vieux « partenaires sociaux », ou encore à l’heure de l’ « United Nations Educational, Scientific and Cultural Organization », pour l’art de la paix.
En réalité, comme le résume efficacement la devise de l’Etat hypermoderne vue par Orwell dans 1984 : « La guerre, c’est la paix. »
Et le plus froid de tous les monstres froids d’ajouter : « La liberté c’est l’esclavage. L’ignorance c’est la force. »
Mais j’ai trahi rapidement la pensée de Clausewitz. Il écrivait aussi : « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Pour ne pas laisser traiter Clausewitz de « lucide mais dépassé » par certains, je gomme et je corrige rapidement sa copie : La guerre est la continuation de l’économie politique par d’autres moyens. Et même à la réflexion : L’économie politique est la perpétuation de la guerre sous couvert de la paix, par les mêmes moyens, mais médiatisés.

 

 


Dans les Commentaires, même dépassés (mais peut-être suffit-il de remplacer « médiatique » par « multimédiatique » et « mass media » par « mass multimedia » pour satisfaire les plus exigeants ?), je persiste à lire : « La discussion creuse sur le spectacle, c’est-à-dire sur ce que font les propriétaires du monde, est ainsi organisée par lui-même : on insiste sur les grands moyens du spectacle, afin de ne rien dire de leur grand emploi. On préfère souvent l’appeler, plutôt que spectacle, le médiatique. Et par là, on veut désigner un simple instrument, une sorte de service public qui gérerait avec un impartial « professionalisme » la nouvelle richesse de la communication de tous par mass media, communication enfin parvenue à la pureté unilatérale, où se fait paisiblement admirer la décision déjà prise. Ce qui est
communiqué, ce sont des ordres ; et fort harmonieusement, ceux qui les ont donnés sont également ceux qui diront ce qu’ils en pensent. »
Je note entre autres : « Ce qui est communiqué, ce sont des ordres. »

 

 


Dans le Canard enchaîné, que les lettristes de Potlatch appelaient dès 1954 le « Canard du pouvoir », je lis, mercredi 16 novembre, en pleine « décrûe des violences nocturnes », page 4 (sur 8, comme toujours), sous le titre « Histoire d’une bavure sous haute surveillance »: « Dans la liste des jités que l’on peut revoir sur le site Internet de France 2, on passe directement du 9 au 11 novembre : exit les deux éditions qui contenaient la scène de la bavure. Directrice de l’Information, Arlette Chabot assume : ‘Nous ne voulons pas que ces images tournent en boucle et soient utilisées n’importe comment, au risque d’envenimer les choses.’ »
Il n’est plus temps, c’est vrai, d’utiliser ces images « n’importe comment », puisque la « décrûe » est très officiellement entamée : en dix jours, des tableaux chiffrés d’une grande clarté nous l’annoncent, on passe de 350 arrestations par nuit à 270, puis 190, puis 120, 70. La « plupart des voyous » sont au poste, ou déjà en prison, je veux dire en « maison de correction ».
Comme nous l’explique le Premier ministre, « voleur de feu » à ses heures, « il y a le déclenchement de la crise, la crise, puis la sortie de crise. » A l’heure où le « Canard du pouvoir » demande soudain des comptes à madame Chabot, on est assurément dans la « sortie de crise ».
Le Canard lui-même préfère d’ailleurs ne pas se risquer à tenter de faire le décompte, même approximatif, de la totalité des personnes « mises en garde à vue » depuis le 27 octobre 2005.
Ce n’est vraiment pas le moment. (3)


    

 

Les mêmes Commentaires, toujours aussi dépassés : « Le pouvoir du spectacle, qui est si essentiellement unitaire, centralisateur par la force même des choses, et parfaitement despotique dans son esprit, s’indigne assez souvent de voir se constituer, sous son règne, une politique-spectacle, une justice-spectacle, une médecine-spectacle, ou tant d’aussi surprenants « excès médiatiques ». Ainsi le spectacle ne serait rien d’autre que l’excès du médiatique, dont la nature, indiscutablement bonne puisqu’il sert à communiquer, est parfois portée aux excès. Assez fréquemment, les maîtres de la société se déclarent mal servis par leurs employés médiatiques ; plus souvent ils reprochent à la plèbe des spectateurs sa tendance à s’adonner sans retenue, et presque bestialement, aux plaisirs médiatiques. On dissimulera ainsi, derrière une multitude virtuellement infinie de prétendues divergences médiatiques, ce qui est tout au contraire le résultat d’une convergence spectaculaire voulue avec une remarquable ténacité. »

 

 

 

Une dépêche Reuters m’arrive le 20 novembre, intitulée « Nicolas Sarkozy s'appuie sur la crise des banlieues pour 2007 ».
La principale information est sans doute que « le parti de Nicolas Sarkozy », je suppose que cela signifie « l’Union pour un Mouvement Populaire », a gagné « 1500 nouveaux adhérents » depuis le « début de la crise des banlieues », je suppose que cela signifie depuis le 27 octobre 2005.
Nicolas Sarkozy se déclare-t-il lui aussi mal servi par ses employés médiatiques ?
« Tout au long de ces trois semaines, j'ai pu tenir parce que je me suis senti soutenu par des millions de gens comme vous (...) Jamais je n'ai senti un décalage aussi profond entre le pays virtuel, tel qu'il est décrit à longueur d'articles, et le pays réel (...) J'ai voulu m'appuyer sur le pays réel qui a parfaitement compris que nous étions à une minute de vérité. »
Une minute de vérité, en effet.
Nicolas Sarkozy n’est donc mécontent, pour cette fois (mis à part du « pays virtuel », somme toute négligeable), que de la presse écrite.
Il faut dire que la « télévision », elle, fait des miracles. Entre le moment où « la scène de la bavure » a été tournée par France 2 à La Courneuve et le moment où elle a été projetée sur la rétine de 15 millions de spectateurs, il s’est écoulé 3 jours. Le temps de permettre à Nicolas Sarkozy de prendre les dispositions nécessaires pour pouvoir déclarer aussitôt après la séance de projection, sur la même chaîne : « qu’il avait saisi l’IGS, la police des polices, dès la veille, 9 novembre, que les fonctionnaires en cause étaient déjà suspendus, et certains placés en garde à vue. »

 

 


« 66% d’opinions favorables au numéro 2 du gouvernement. » La campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy semble en tout cas bien lancée.
Lecture du moment, pur hasard : « Il arrive ainsi qu’on attribue ‘le pouvoir’ à certains ‘détenteurs’ et qu’on leur fasse porter la responsabilité de ce qu’ils ‘font’ de ce pouvoir, au lieu de comprendre que ces détenteurs ne sont que les valets que ‘fait’ le seul pouvoir. »
Martin Heidegger, Histoire de l’Estre (1938-1940).

 

 


Mais au fait… « Pays virtuel », « pays réel » ?
Qu’arrive-t-il à notre très républicain ministre de l’Intérieur ?!
Est-ce qu’il n’y aurait pas là comme une réminicence du très royaliste Maurras ou ses disciples ?
Du genre : « Le pays légal ne représente plus, sauf exception, les vœux légitimes du pays réel, et parce que ces vœux sont eux-mêmes déformés par les partis, anciens ou nouveaux, dès qu’ils tentent de s’exprimer. La politique se déploie en vase clos, en cercle vicieux, qui aggrave les malaises au lieu de les faire régresser. »
Sur les florissants sites internet d’extrême-droite qui « offrent une présentation de l’Action française », je trouve un bon résumé de ce qui semble nous pendre à nouveau au nez, sous une version probablement mise au goût du jour, je veux dire « structurée » : « Pays réel / pays légal. La France est une réalité historique, un être vivant dont les cellules sont les familles françaises avec leur patrimoine moral et matériel (le pays réel), elle ne se confond ni avec l'idéologie révolutionnaire, ni avec la République (le pays légal). »
Des accents maurassiens chez Nicolas Sarkozy, ce champion auto-proclamé de « l’ordre républicain » ?

 

 

 

« La scène de la bavure ». Il n’y en a eu, évidemment, qu’une en 20 jours et, comme de bien entendu, elle a été filmée.
Dans la Société du spectacle (1967), je trouve : « Selon le principe : tout ce qui apparaît est bon ; tout ce qui est bon apparaît. »
A corriger 40 ans plus tard, toujours pour ne pas se faire traiter de « lucide mais dépassé » : Selon le principe : tout ce qui est mal apparaît ; tout ce qui apparaît redevient bon.

 

 


Dans la même dépêche Reuters, cette nouvelle tirade de notre vénérable ministre de l’Intérieur : « La première cause du chômage, de la désespérance, de la violence dans les banlieues, ce n'est pas la crise économique, ce ne sont pas les discriminations, ce n'est pas l'échec de l'école. La première cause du désespoir dans les quartiers, c'est le trafic de drogue, la loi des bandes, la dictature de la peur et la démission de la République. (…) Pourquoi croyez-vous que les banlieues se sont embrasées ? Parce que j'ai employé les mots racaille, Karcher ? Mais enfin de qui se moque-t-on ? (…) La réalité, c'est que les banlieues se sont embrasées notamment parce nous avons entamé une action de démantèlement des bandes. (…) Il faut que ces quartiers populaires sachent que la République est de retour. »

 

 

 

Extrait de la grande collection des petites phrases du nazillon autrichien Jörg Haider.
Décembre 1999 : « Les Africains qui viennent ici sont des dealers de drogue qui séduisent notre jeunesse. Nous avons les Polonais voleurs de voitures, les ex-Yougoslaves spécialisés dans le cambriolage, les Turcs qui organisent le marché de l'héroïne et les Russes spécialistes du marché noir et de l'agression. »

 

 

 

Le discours du 19 novembre 2005 de notre vénérable « ministre de l’Intérieur et de l’aménagement du territoire » conclut bien évidemment (après Maurras !) sur une évocation du Général de Gaulle, ce grand fondateur : « Regardez le général de Gaulle en 1945 et 1958. Il a tout changé: changé les institutions, changé la politique économique, changé la protection sociale, changé la fonction publique, changé la monnaie, changé la politique étrangère et de défense, changé la politique coloniale, changé la fiscalité, changé la politique culturelle. »
Je suppose que c’est un programme pour 2007. Nous n’en saurons pas beaucoup plus.
Je note tout de même que Nicolas Sarkozy souhaite entre autres « changer la politique coloniale » de la France.


 
 
Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, 1950.
Lucide mais dépassé, lui aussi, je sais, à moins peut-être de remplacer, cette fois, « colonialisme » par « néo-colonialisme » ?
« Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur (…). Au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et ‘interrogés’, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent.
Et alors, un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.
On s’étonne, on s’indigne. On dit : ‘Comme c’est curieux ! Mais, bah ! C’est le nazisme, ça passera !’ Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie (…) ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusquelà, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non-européens (…).
Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXème siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il le vitupère, c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique.
Et c’est là le grand reproche que j’adresse au pseudo-humanisme : d’avoir trop longtemps rapetissé les droits de l’homme, d’en avoir eu, d’en avoir encore une conception étroite et parcellaire, partielle et, tout compte fait, sordidement raciste.

J’ai beaucoup parlé d’Hitler. C’est qu’il le mérite : il permet de voir gros et de saisir que la société capitaliste, à son stade actuel, est incapable de fonder un droit des gens, comme elle s’avère impuissante à fonder une morale individuelle. Qu’on le veuille ou non : au bout du cul-de-sac Europe, je veux dire l’Europe d’Adenauer, de Schuman, Bidault et quelques autres, il y a Hitler. Au bout du capitalisme, désireux de se survivre, il y a Hitler. Au bout de l’humanisme formel et du renoncement philosophique, il y a Hitler.
Et, dès lors, une de ses phrases s’impose à moi : ‘Nous aspirons, non pas à l’égalité, mais à la domination. Le pays de race étrangère devra redevenir un pays de serfs, de journaliers agricoles ou de travailleurs industriels. Il ne s’agit pas de supprimer les inégalités entre les hommes, mais de les amplifier et d’en faire une loi.’
Cela sonne net, hautain, brutal, et nous installe en pleine barbarie hurlante. »
Mais c’est malheureusement ce que « le capitalisme désireux de se survivre » a continué de faire depuis 1950, de l’Argentine de Pinochet à la Françafrique d’Elf-Aquitaine et du Panama de Noriega à l’Irak de Saddam Hussein.
Alors, monsieur le « ministre d’Etat, de l’intérieur et de l’aménagement du territoire », à quand la version européenne intra muros de cette « néo-colonisation » ?


 
 
Un ami me dit de faire un tour sur un « blog » du Monde, où je lis au hasard: « Ces jeunes qui crament tout sur leur passage ne croient ni à la République, ni à la Nation. »
Je note : « Crament tout sur leur passage, République, Nation ».
Les médias étrangers (américains, anglais, espagnols, allemands, russes) précisent gentiment pour leurs lecteurs qui ne connaîtraient pas les cités françaises ou n’auraient pas bien saisi le message : « Des jeunes essentiellement d’origine arabe et africaine ».
Il y en a même, toujours d’après notre vénérable ministre de l’Intérieur, « qui préfèrent l’ordre des bandes à l’ordre républicain ».


 
 
Un petit détour par les coulisses de « l’ordre républicain », histoire de prendre la température.

Mercredi 9 novembre, 10 heures 15. Message de leur patron Gilles Aubry « aux 29 GIR, ces groupes d’intervention régionaux créés en 2002 pour traquer l’économie souterraine » : « URGENT. Afin de participer à l’effort général entrepris pour rétablir l’ordre public dans les banlieues, vous avez été sollicités pour répertorier les objectifs susceptibles d’être traités dans les cités sensibles et pour établir un calendrier des opérations prioritaires, susceptibles d’être conduites sans délai. L’examen des états que vous avez fournis s’avère peu satisfaisant au regard des enjeux actuels et risque de prêter à interrogation sur le bien fondé de la mise en place des GIR pour lutter contre l’économie souterraine de cités. Il nous est demandé, comme à l’ensemble des services de police judiciaire, un effort tout particulier qui doit se traduire par une réponse immédiate. Je vous invite, tout particulièrement, à reconsidérer la liste de ces objectifs et à identifier ceux susceptibles d’être opérés demain 10 novembre ainsi que les jours suivants, sans considération de repos dominical. J’attends l’état de vos nouvelles dispositions, sous forme de liste des objectifs et dates de réalisation, que vous adresserez également à vos services de rattachement (DIPJ, DRPJ, SRPJ) avant 16h aujourd’hui même. » (4)

L’après-midi même, devant l’Assemblée nationale. Prédiction du ministre de l’Intérieur devant les parlementaires ébahis : « Dans les heures qui viennent… »


   

 
Petit détour par les coulisses de « l’ordre des bandes », histoire de vérifier.
Lundi 7 novembre, selon une dépêche AFP, « le préfet des Hauts de Seine indique que dans son département les cités où le trafic de drogue est le plus établi paraissent être les moins agitées. »



 

Nicolas Sarkozy, jamais autant capable d’auto-critique que lorsqu’il a « gagné 11 points dans les sondages » : « Si j'avais un reproche à me faire, compte tenu d'un certain nombre d'individus qu'on avait en face de nous, c'est que le mot racaille était sans doute un peu faible. »


 
 
Laura, élève travailleuse et motivée, niveau satisfaisant dans l’ensemble, bonne participation orale, me raconte à la récréation les événements de la semaine à la « cité du Maroc », du côté de Sarcelles.
« Dans ma cité il y a un hélicoptère qui s’est posé il y a deux nuits sur le toit de l’immeuble d’en face et il y a des flics qui sont descendus. Et puis l’immeuble a cramé sur trois étages. »


 
 
Notre flamboyant « voleur de feu » national, toujours aussi confiant, élégant et mesuré, face à Poivre D’Arvor obséquieux : « La priorité, c'est le rétablissement de l'ordre public car ces violences sont inacceptables, mais je veux aussi nouer un dialogue pour trouver des solutions adaptées, pour donner une place à chacun ».
Je note : « donner une place à chacun ».


 
 
Je note aussi que toute forme de contestation non-violente de l’ordre régnant par les « jeunes des cités » ou les « personnes âgées de 12 à 25 ans » en général, surtout lorsqu’elle est clairement et légalement formulée, est elle aussi d’avance vouée à l’échec.

Au printemps 2005 — 6 mois avant ces émeutes — un mouvement lycéen largement spontané, particulièrement fort « dans les cités » et probablement dû au moins en partie au fait que certains « jeunes des cités », se croyant dispensés de Playstation, avaient par erreur lu « plus d’un livre par an, sans comptabiliser les livres lus pour l’école ni les bandes dessinées », s’est fédéré dans le rejet de la « Loi Fillon », d’une loi qui a pourtant bel et bien été votée pendant les vacances d’avril 2005 avec le soutien actif ou passif de l’ensemble des « syndicats lycéens ou enseignants », qu’ils aient « appuyé ou dénoncé » très ouvertement ladite loi, après que les manifestations lycéennes pacifiques eurent été
préalablement terrorisées « par environ 400 casseurs » que les CRS et la Police avaient, pour cette fois, reçu l’ordre de ne pas arrêter, ni même faire déguerpir. Cette « loi d’orientation » implique à court terme la transformation des collèges et lycées en centres de formation de la main d’œuvre du futur, ainsi que le pourrissement général des conditions d’enseignement, particulièrement dans les soi-disant « Zones d’Education Prioritaire », et notamment en langues (création dès la rentrée de septembre 2006 de « niveaux de compétence » définis par des « organismes privés »), mais aussi en arts plastiques, en musique et en histoire-géographie (possibilité de les supprimer ou de les rendre « optionnels » dès la fin du collège), sans oublier les matières scientifiques puisqu’après tout on rêverait, parmi les professeurs concernés, de pouvoir réellement enseigner à des élèves de terminale au moins quelque chose qui ressemblât à de la science, au lieu de se limiter, comme le veut maintenant la loi, aux « principales opérations mathématiques ».


 
 
Que ceux qui croient la situation dans ce qu’on appelle encore « l’Education nationale » moins sombre que je ne la présente brièvement, et ne souhaitent pas prendre la peine de s’informer plus avant par eux-mêmes, lisent simplement cet édifiant extrait du rapport de la commission Thélot, à la base de la loi Fillon : « Durant la scolarité obligatoire, s’assurer que chaque élève maîtrise le socle commun des indispensables et trouve sa voie vers la réussite. — Au cours de la scolarité obligatoire, l’Ecole a pour mission principale de dispenser à tous les élèves des enseignements communs qui correspondent à la culture que la Nation souhaite transmettre à chaque génération et de permettre à chacun de trouver sa voie de réussite. Pour consolider cette ambition, il est d’abord nécessaire de garantir la maîtrise des connaissances, des compétences et des règles de comportement indispensables pour toute la vie. (…) Il faut identifier ce socle des indispensables au sein des enseignements communs. Selon la Commission, c’est au Parlement d’en tracer les grandes lignes et à une Haute Autorité indépendante d’en déterminer précisément le contenu, ainsi que celui des programmes. A titre d’illustration cependant, et pour éclairer des orientations possibles, le socle commun des indispensables pourrait comprendre les fonctions primordiales suivantes : lire, écrire, maîtriser la langue et les discours, compter, connaître les principales opérations mathématiques, s’exprimer (y compris en anglais de communication internationale), se servir de l’ordinateur, vivre ensemble dans notre République ».
Je note surtout : « fonctions primodiales suivantes », « la culture que la Nation souhaite transmettre à chaque génération » et « vivre ensemble dans notre République. »

 

 


Mais de qui est-ce réellement la « République » ?
Plus dérangeant pour mes amis jacobins (« Ich bin kein Jakobiner », disait Hölderlin) : De qui est-ce réellement « la Nation » ?


 
 
Au buisson (en anglais : bush) glacé des apôtres de « l’Histoire avec une grande hache », comme dit Chamoiseau, je préfère décidément les buissons ardents d’un « ‘peuple’ plus métaphorique que communautaire vraiment », celui des « écrivains » de tous les temps.

Ou plutôt des écrivains du temps.
L'un d'eux (Z.) me signale une formule lapidaire du Journal de Kafka : « Uniformité. Histoire. »
Joyce-Ulysse-Stephen ajoute : « L’histoire est un cauchemar dont j’essaie de me réveiller. »
Breton : « L’histoire tombe dehors comme la neige. »
Vision de The Dead, évidemment, dernière nouvelle des Dubliners.
Je suis seul, moi aussi, debout à la fenêtre, et je fais joyeusement face à la terreur de cette neige qui tombe depuis ce matin sur les Balkans, très loin au sud-est, et même et surtout face à la terreur de voir cette neige envahir la vie de ceux qui me seront chers, car moi, personnellement, Alexandre Gambler, j’en fais des boules.
Et puis la belle Jen Yu, forcément, toujours là (toujours maintenant serait plus exact) pour me rassurer, qui me dit en souriant sur la plage du Ruisseau : « Vous les occidentaux vous dites que vous ne pouvez pas vous baigner deux fois dans le même fleuve. Nous, nous disons qu’un fleuve ne peut pas baigner deux fois le même homme. »


 
 
L’histoire du XXème siècle tout entière, mais aussi celle des cinq dernières années, ont largement montré, en Europe comme dans d’autres sociétés post-hitlériennes, que les concepts de « République » et de « Nation » (« la République est de retour »), tout comme celui, d’ailleurs, à un autre niveau, d’éventuelles « Hautes Autorités indépendantes », virtuelles ou pas, loin d’être périmés, sont appelés à un grand avenir.
Un avenir dont je ne veux pas.
Je ne tiens ni à vivre ni à périr pour la République panoptique mondiale du XXIème siècle et ses principes désormais manifestes : « ségrégation, secret, surveillance, manipulation » (Z.) ; et encore moins pour la Nation, qu’on la dise « grande », « accueillante » ou « cadre » (5) ou qu’elle éructe les principes du prétendu « droit du sang » ou du prétendu « droit du sol » à seule fin de justifier l’impénétrabilité relative de ses frontières, ou plutôt l’organisation légale de l’exploitation de ses esclaves clandestins.
Je ne donne ma confiance ni aux « parlementaires », si charmants, sympathiques et désarmés soient-ils parfois, qui ont montré depuis bien plus loin que le 18 Brumaire, sous d’infinies variantes, que le parlementarisme ou « la république bourgeoise n’est que le despotisme absolu d’une classe sur les autres classes », ni aux « Hautes autorités indépendantes », qu’elles soient chargées de « définir les indispensables de l’Education », de « lutter contre les discriminations sociales et raciales » ou « d’administrer les zones de conflit », comme par exemple Srebrenica, Sarajevo, la Bosnie entière ou le Kosovo, qui auront eu le malheur de se voir placées sous la responsabilité de diverses « coalitions internationales » (« autorités indépendantes » dont on finit parfois par miracle par se demander de qui elles seraient censées l’être), ni d’ailleurs à la plupart de nos députés-maires et conseils municipaux de toutes tendances officielles, pris en tenaille qu’ils sont en général entre leur incompréhensible obstination à se faire aimer de leurs administrés et leur résolution sans faille à ne faire obstacle en rien aux somptueux achèvements du nihilisme plan

étaire à l’heure de sa catastrophique « dépense ».


 

 

 

Le programme de la République panoptique mondiale, qui est la véritable cause en France de ces émeutes de novembre 2005, comme il avait été la cause de celles d’octobre 1995, et comme il ambitionne visiblement celle des émeutes de décembre 2015, tient finalement en peu de mots : Economisme, scientisme, biologisme, racisme, fascisme, militarisme et eugénisme.
Ceux qui en douteraient encore devraient prendre enfin bonne note des phénomènes suivants :


Economisme : la prééminence désormais explicitement revendiquée (du FMI à la mairie de Gardanne, de la Banque mondiale à l’ANPE de Saint-Denis, de l’OMC au Rectorat de Créteil) des « considérations macro-économiques » sur toutes les « questions écologiques, culturelles, sociales ou politiques ».


Scientisme : La dévalorisation systématique de la pensée méditante, au profit de la rationnalité la plus étriquée (« les principales opérations mathématiques »), y compris en philosophie dans ce qu’on appelle encore pompeusement aujourd’hui « l’histoire des idées ».


Biologisme : L’installation dans la croyance au déterminisme génétique, médical ou/et social le plus ignoble et le recours à cette nouvelle forme d’obscurantisme pour l’explication, en première ligne, de tous les phénomènes politiques, du style : « Les jeunes des banlieues ne disposent pas d’un cerveau structuré », alors même qu’il n’est pas certain qu’un « cerveau structuré » soit le meilleur avenir dont nous puissions rêver pour l’humanité ; ou de tous les phénomènes de la création ou de la destruction, du style « Tous les grands artistes sont de grands névrosés » ou « Toutes les émeutes sont d’intolérables manifestations de rejet de l’ordre multimédiatique » alors même que tout prouve le contraire…


Racisme : la ségrégation partout assumée, en général à travers « l’aménagement du territoire », comme principe de base de « l’économie politique », avec pour instruments les principes fallacieux d’« intégration » et d’ « assimilation » qui, outre qu’ils permettent aux sociétés post-hitlériennes de singer « l’ouverture sur le monde », ont pour fonction d’homogénéiser au mieux les populations vivant derrière la même frontière absurde, qu’elle soit celle de la « nation », ou celle des « quartiers riches », des « quartiers pauvres », ou encore celle de la banlieue planétaire plutôt riche ou de la banlieue planétaire plutôt pauvre.
(Et pourtant, allez les voir, tous les quartiers, toutes les banlieues de ce monde en guerre sont également misérables, au degré de grandeur et de perfection près.)


Fascisme : le recours, en novembre 2005, à une « loi d’exception datant de la guerre d’Algérie », pour répondre à des émeutes dont les média nationalistes ou pas, étrangers ou pas, se complaisent la plupart du temps à souligner qu’ils sont « essentiellement d’origine arabe ou africaine », et l’apparition donc parfaitement légale, en France (et même encouragée, « comme au Canada ») de « milices », sous la responsabilité des maires, chargées de « veiller elles aussi sur l’ordre républicain », milices pour l’instant « armées de caméras, de téléphones portables et de torches pouvant servir de matraques », et « strictement encadrés par des personnels de police », en attendant mieux.


Militarisme : dont le symptôme paradoxal le plus avéré (en France) est la professionnalisation de l’Armée, entamée il y a 10 ans, rendue « nécessaire » parce que, comme le déclaraient très explicitement un syndicat hypermoderne et un non moins hypermoderne hebdomadaire économique :
« le Mur de Berlin tombé, la Guerre froide a pris fin, relativisant la nécessité d’une mobilisation en masse. À quoi servait-il alors de dépenser 14 milliards d’euros pour maintenir un service national qui ne répondait plus à aucune utilité stratégique ou militaire, les ennemis de la France n'étant plus à ses frontières, mais disséminés loin du sanctuaire national? »
Mais nous pourrions parler aussi du « service civil obligatoire » et du prémonitoire plan « Défense deuxième chance » mis au point par notre actuelle ministre de la Défense quelques mois auparavant.

Prémonitoire aussi parce que pour 20.000 jeunes de 18 à 23 ans chaque année, parmi ceux qui « connaîtraient des difficultés d’insertion » à la suite d’un séjour trop prolongé dans l’Education nationale post-Fillon mais auraient la chance d’être « repérés pendant la journée d’appel et de préparation à la défense », l’Armée leur proposerait « une formation de 6 mois à un an » comprenant « un apprentissage des règles de la vie en société, un rappel des principaux acquis scolaires» (lire, écrire, les « principales opérations mathématiques »…) et, cerise sur le rateau, cette formation serait « sanctionnée par un diplôme pouvant servir pour l’obtention du CAP ».
20.000 jeunes « repérés, formés et réinsérés » chaque année ? Le Diable est trop bon !


Eugénisme : le clonage humain « à des fins thérapeutiques » est autorisé dans plusieurs pays, dont la Grande-Bretagne et la Corée du sud, depuis 2000. Gageons que la définition de l’adjectif « thérapeutique » connaîtra d’aussi subtiles évolutions dans les années à venir, en France comme ailleurs, que le terme « structuré » dans les années passées. En attendant, retenons que le célèbre hebdomadaire Time, qui a du flair et sait que l’argent a une odeur, vient d’élire ce mois-ci « Snuppy » meilleure invention de l’année. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore, « Snuppy » est un lévrier afghan « cloné par une équipe de 45 personnes dirigée par le professeur Woo Suk Hwang ». Cette sympathique information (tous les lévriers afghans sont sympathiques par définition, comme peut sans doute aussi le confirmer le sympathique président afghan Hamid Karzaï, ancien employé de la société américano-saoudienne Unocal) fournie par Reuters dans la rubrique « nouvelles insolites » sert principalement à faire passer à peu près inaperçue l’information suivante : « La Corée du Sud a inauguré le mois dernier un ambitieux centre mondial pour le stockage de cellules souches et la recherche. Il fait partie d'un vaste programme qui vise à affirmer le rôle de premier plan du pays dans la recherche sur le clonage embryonnaire. » Gageons encore que ce centre mondial sera, dans la décennie à venir, utilisé au mieux de ses capacités techniques, et bientôt imité par ses confrères européens, si ce n’est déjà fait.

 

Bref, ce programme — dont la réalisation est à cette heure largement entamée — je suis dépassé, soit, mais lucide — est fait pour nous déplaire.
Il n’est que l’aboutissement d’un long processus.


Celui de la destruction, de la dévastation et de l’expropriation programmées du langage.


N’ayant aucune sympathie pour aucun type de terrorisme ou d’anti-terrorisme, ni virtuel, ni réel, ni barbu, ni glabre, ni de gauche, ni de droite, ni d’Etat, ni de groupuscule, et n’ayant jusqu’ici pas les moyens de nous opposer concrètement à ce programme, en Europe en tout cas, les membres de Barataria se contenteront pour l’instant, comme d’illustres prédécesseurs à leurs débuts, d’évoluer et d’agir dans le seul langage.


« L’automne, déjà ! Mais pourquoi regretter un éternel soleil, si nous sommes engagés à la découverte de la clarté divine, —loin des gens qui meurent sur les saisons.
L’automne. Notre barque élevée dans les brumes immobiles tourne vers le port de la misère, la cité énorme au ciel taché de feu et de boue. Ah !Les haillons pourris, le pain trempé de pluie, l’ivresse, les mille amours qui m’ont crucifié ! Elle ne finira donc point, cette goule reine de millions d’âmes et de corps morts et qui seront jugés ! Je me revois la peau rongée par la boue et la peste, des vers pleins les cheveux et les aisselles et encore de plus gros vers dans le cœur, étendu parmi les inconnus sans âge, sans sentiment… J’aurais pu y mourir… L’affreuse évocation ! J’exècre la misère. »


Nous nous proposons simplement de créer par le langage et par nos dérives orientées UN LIBRE ESPACE POUR LE JEU DU TEMPS.


« La voie du saint homme est d’agir sans lutter. »

 

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(1) Du nom du général Vyacheslav Mikhailovich Molotov (1890-1986), ministre soviétique des Affaires étrangères de 1939 à 1949 et à ce titre signataire, le 23 août 1939, du pacte de non-agression germano-soviétique qui rendit possible, 10 jours plus tard, l’invasion de la Pologne par les nationaux-socialistes, et donc le déclenchement de la seconde Guerre mondiale. Pendant l’hiver 39-40, les résistants finlandais baptisèrent, par provocation, du nom de Molotov ce rudimentaire cocktail mis au point, 3 ans avant eux, par les anarchistes espagnols, dans des circonstances non moins sinistres.

 

(2) L’orthographe, la syntaxe et la typographie de ce discours très éclairant ont été parfaitement respectés.

 

(3) « Du 19 octobre au 18 novembre, selon la chancellerie, 3101 personnes ont été mises en garde à vue à la suite des violences urbaines. 135 informations judiciaires ont été ouvertes, 562 majeurs incarcérés (dont 422 déjà condamnés à des peines de prison ferme) et 577 mineurs ont été présentés aux juges des enfants (dont 118 ont été placés sous mandat de dépôt) », expliquera plus tard Le Monde du 26 novembre dans une très périphérique rubrique « Chiffres », évidemment sans le moindre commentaire.

Une semaine plus tard, dans Le Monde du 2 décembre 2005, on apprend qu’après le 18 novembre 2005, 1301 autres personnes ont été mises en gardes vue et 241 incarcérées, ce qui aboutit à un total de 4770 gardes à vue et 763 incarcérations. Le Monde ne nous apprend pas, en revanche, dans quelles conditions et à quel titre ces 1301 personnes ont été interpellées, ni jugées, alors même que la « situation [était] retournée à la normale ».

 

(4) La syntaxe et la typographie de cette directive ont été parfaitement respectés.

 

(5) « Nation cadre » : pseudo-concept à la mode dans les commissions parlementaires pour désigner le commandement national de « forces d’interventions » internationales de nature militaire.

 

Barataria 2, décembre 2005

 

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Published by riverrun - dans Carnets!
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