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1 novembre 2016 2 01 /11 /novembre /2016 21:06

 

La bonne réponse

Cette année-là le ministère de l’Education annonça une réforme basée sur les conclusions du rapport Thélot. Ce rapport préconisait de recentrer le programme des collèges sur un soi-disant socle commun qui s’énonçait ainsi : « savoir lire, écrire, compter, cliquer. »

Au véritable menu de cette réforme : l’enseignement de l’histoire, de la géographie, de la musique, des arts plastiques menaçait de devenir optionnel, les personnels techniques ne relèveraient plus du ministère de l’Education mais de la région et pourraient donc être mutés du jour au lendemain à des heures de transport de chez eux, des centaines de postes de professeurs, de conseillers d’orientation, de documentalistes, de psychologues et d’infirmières seraient supprimés, etc.

Les profs du 93, plus jeunes, plus idéalistes et certainement moins expérimentés que sur le reste du territoire, se mobilisèrent massivement contre cette réforme. Tom et ses collègues du Blanc-Mesnil restèrent en grève un mois et demi. Ils firent le tour des collèges et des lycées difficiles de la région parisienne. Ils créèrent des blogs et des sites internet pour alerter l’opinion publique sur les conséquences probables de cette réforme. Ils campèrent dans des médiathèques. Ils bloquèrent des gares et des autoroutes. Ils réunirent des parents d’élèves dans des centres culturels en ruines et dans des quartiers pourris par la misère et la drogue. Ils emmenèrent dans leurs virées des journalistes enthousiastes qui pondirent des articles et des reportages modérés. La réforme passa presque telle quelle.

Les profs ne gagnèrent pas grand-chose et perdirent beaucoup d’argent. Au lieu de louer pour l’été une maison en Bretagne, dans l’Ardèche ou en Corse, beaucoup d’entre eux passèrent leurs vacances au camping du coin avec leurs mioches, à compter leurs sous pour voir s’ils pouvaient payer à leur tribu une ou deux excursions en kayak sur l’Oise ou sur la Marne. Ce fut la dernière grande grève dans l’Education nationale.

Au début de l’été 2003, Tom remplit les bulletins de ses élèves avec le peu de notes qu’il avait dans son carnet de prof. Il éprouvait un mélange de colère, de lassitude et de mauvaise conscience. Il avait le sentiment d’avoir été lâché, lui, ses collègues et ses élèves, par le reste de ce qu’à l’époque il appelait encore la République. Il avait aussi l’impression d’avoir commis une erreur stratégique en participant à cette grève sans fin au lieu de simplement faire le siège du ministère avec un centaine de collègues déterminés, armés de jerricans d’essence. Bien des années plus tard, il devait se souvenir qu’alors, en pleine lecture de George Orwell (1984, La Ferme des animaux, Hommage à la Catalogne), il avait eu le pressentiment que, consciemment ou non, en sacrifiant l’éducation de la jeunesse et surtout celle des quartiers difficiles, la France s’apprêtait à créer une génération d’ouvriers sous-qualifiés et de chair à canon.

Pendant un conseil de classe du mois de juin, dans une ambiance de fin de récré, il eut tout de même un bref moment de satisfaction professionnelle. Un de ses élèves de quatrième suscita l’admiration de ses collègues. Dans une classe turbulente que les perturbations de la grève avaient rendue plus difficile encore, ce jeune garçon faisait figure de bon élève. Réservé, presque timide, il levait cependant courageusement la main, lorsque tous ses camarades bloquaient, pour donner ce qu’il était convenu d’appeler la bonne réponse.

Quelques jours après les attentats du 13 novembre 2015, Tom eut la mauvaise surprise de reconnaître le nom de cet élève dans la liste des terroristes du Bataclan.

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31 octobre 2016 1 31 /10 /octobre /2016 22:17

 

Les mains                               

Pendant l’hiver 2002-2003, Tom effectuait un remplacement dans un collège d’un coin pourri du 93. A cette époque les gens avaient déjà commencé à tirer la gueule à longueur d’années. Je ne vous rappelle pas le contexte. Ce serait trop long et personne ne saurait par où commencer, ni vous, ni moi.

Tom tirait la gueule lui aussi. Il était père depuis bientôt trois ans, ce qui, le connaissant, aurait été une bonne raison de ne pas tirer la gueule, mais il ne baisait plus autant qu’autrefois et ça lui manquait. Et puis, pendant que sa femme écrivait une thèse brillante sur l’architecture pré-colombienne, il faisait bouillir la marmite en exerçant un métier qui, trois ans à peine après l’obtention de ses diplômes, ne correspondait déjà plus à ce dont il avait rêvé. Prof.

Un mardi soir, dans un bus qui le ramenait du Blanc-Mesnil à la gare RER de Drancy, il était debout, la main sur un poteau. Il regarda sa main quelques instants avant de contempler la pluie qui tombait dans les rues embouteillées. Il était en train de se demander si poteau était le mot exact. Une barre, un pilier, un poteau, aucun de ces mots ne semblaient correspondre à cet étrange tige de métal qui reliait le plancher du bus au plafond, et qui servait manifestement à se tenir pour ne pas tomber sur le passager d’à côté à chaque arrêt brutal à un feu rouge ou à chaque démarrage encore plus brutal à un feu vert.

Tom en était là dans ses réflexions du soir d’insomniaque absolu lorsqu’une main sembla se poser par mégarde sur la sienne. Il tourna à nouveau la tête vers sa main et vit une belle main brune, une main de jeune femme, tranquillement posée sur la sienne. Son regard suivit la courbe du poignet de cette main jusqu’à la manche d’un épais manteau de laine bleu foncé, puis le long de cette manche jusqu’à un visage.

Ce visage était d’une beauté sublime. C’était celui d’une femme du même âge que lui, vingt-cinq ans à peu près, à la peau sombre comme celle d’une Africaine et aux yeux bridés. Ces yeux regardaient ailleurs. La main ne bougeait pas. Elle était délicatement posée sur la main de Tom. Il était absolument impossible que cette jeune femme n’ait pas senti que ce à quoi elle se tenait, ce n’était pas un poteau, une barre ou un pilier de métal, mais la main d’un homme accrochée à un poteau, à une barre ou à un pilier de métal.

 

 

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20 mai 2014 2 20 /05 /mai /2014 00:01

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We live to tread on kings.

 

 

A l'inverse de ces assassins éclairés et de ces larves de cinéma, les innocents invulnérables sont des vivants solitaires. Si tu lis ces lignes - si tu sais les lire - certains êtres particulièrement gracieux à force de disgrâce ou de grâce ou d'étrange effacement t'ont ici et là ouvert un chemin qu'il suffisait de parcourir seul pour rien...

 

ON s'est aussi habitué depuis trop longtemps à quotidiennement jouir du spectacle de l'assassinat. En somme, ON se réjouit chaque jour de la mort des autres tout en faisant tout le nécessaire pour ne pas envisager la sienne. Il est temps pour toi d'apprendre à te réjouir de ta propre mort que tu portes, comme dit le poète, "sur toi comme un fruit", et de jouir de la vie concrète de quelques étrangers - entre autres: de la tienne...

 

C'est une erreur métaphysique fort ancienne que de croire que tuer un homme (une femme plus rarement) puisse en délivrer un ou dix millions de la servitude.

C'est une certitude physique plus ancienne encore que les parfaites plénitudes et les points de néant les plus féconds d'une vie ne peuvent être endurés qu'au prix d'une extrême liberté personnelle. Le prix d'une liberté parfaite: le renoncement à toute volonté, à toute possession, à toute jalousie, à tout bavardage, à tout meurtre, à toute forme de suicide même lent et, par conséquent, le renoncement même à tout renoncement.

 

La métaphysique de la volonté de puissance a beau continuer à propager le ravage, elle est finie. Et l'incroyable est que tous le sentent.

L'assassinat a beau continuer d'être la loi secrète du monde spectaculaire, tu as démasqué l'assassin. Et le miracle est que beaucoup vivent encore.

 

"Vivre n'est pas assassiner", Sauveterre-Paris, printemps 2010

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11 mai 2014 7 11 /05 /mai /2014 12:26

 

http://web.ecoles.sierre.ch/planz56/zwook/projets/personnageshistoriques/marcopolo/image-oeuvre

 

EVELYN, fouillant dans ses notes.

Donc… Thomas reste en poste à Sarkamand… et toi tu restes habiter la ville pendant presque un an. Vous vous voyez régulièrement, et vous échangez des infos à chaque fois. Tu n’es pas réellement son agent, il n’est pas réellement ton officier traitant, mais il y a un peu de ça, non ?

 

ARTHUR

Thomas savait que je connaissais certains intellectuels liés à la guérilla au Karkhastan nord. Moi je savais que ses supérieurs n’étaient pas entièrement hostiles à la guérilla. Le président Kodariv était un homme sur lequel personne ne pouvait compter. Le petit calcul des Français qui était aussi le petit calcul des Américains et celui des Russes et celui des Chinois, c’était qu’une bonne petite guérilla dans le nord permettait de garder la pression sur Kodariv et son clan. Chacun s’imaginait que, sous la pression, c’était avec tel ou tel pays que Kodariv signerait ses contrats d’exploitation de pétrole et surtout d’uranium. Il se passe la main sur les yeux, un instant épuisé.

 

EVELYN

Donc en gros, tous les pays qui voulaient traiter avec Kodariv avaient intérêt à ce que Kodariv soit en difficulté dans son propre pays, ok. Mais Thomas, tu lui donnais des informations sur tes copains dans la guérilla ?

 

ARTHUR

Ce n’était pas vraiment des copains, plutôt des connaissances du temps de la fac qui savaient que je n’avais aucun intérêt à les plomber et que je me cantonnerais à mon rôle de simple messager. Et c’était plutôt Thomas qui me donnait des informations sur le clan Kodariv à l’usage de la guérilla.

 

EVELYN

Pour aider la guérilla à frapper là où ça faisait mal.

 

ARTHUR

Plutôt là où ça donnait l’impression de faire mal.

 

EVELYN

Dans les médias.

 

ARTHUR

Voilà.

 

EVELYN

Tu avais l’impression de trahir la guérilla en donnant ces infos soigneusement choisies pour ne pas faire trop mal à Kodariv ?

 

ARTHUR

Non, parce que la guérilla n’avait pas intérêt à affaiblir réellement le pays. Juste à donner l’impression qu’elle prenait le dessus sur Kodariv. La plupart des guérillas ne veulent pas réellement changer les choses. Quatre-vingt-dix pourcents des leaders de la guérilla auraient fait la même chose que Kodariv arrivés au pouvoir, en un peu moins délirant peut-être.

 

EVELYN

Mais toi, dans cet échange d’infos, quel intérêt ?

 

ARTHUR

Aucun. Juste savoir ce qui se passait, le plus précisément possible.

 

EVELYN, un peu d’incompréhension dans la voix

Pour ton livre.

 

ARTHUR

Pour mon livre.

 

EVELYN, se souvenant de ce qu’elle disait deux minutes plus tôt, avec une nuance de doute 

Tu pensais réellement qu’un roman pouvait changer quelque chose.

 

ARTHUR

Un roman, un film, une pièce de théâtre à succès, des articles dans les journaux, dans les revues. Le livre noir du capitalisme vu depuis Sarkamand. N’importe quoi. Je le pensais.

 

EVELYN

Plus maintenant ?

 

ARTHUR

Non.

 

EVELYN, désespoir amusé mais sincère 

Alors quoi ? Si ce ne sont ni les parlements, ni les états-majors, ni les actionnaires, ni les guérillas, ni les livres… Qu’est-ce qui pourrait changer quelque chose ?

  

ARTHUR

Il ne faut rien changer. Il faut commencer quelque chose d’autre, quelque part.

 

EVELYN

Où ça, quelque part ?

 

ARTHUR

Là où personne ne s’y attend.

 

EVELYN, pas convaincue 

C’est pour ça que pour la deuxième fois, en juin 2006, tu disparais et on ne trouve à nouveau plus trace de toi pendant deux ans ?

 

ARTHUR

Oui. Au début je croyais pouvoir écrire à Sarkamand. Mais il se passait trop de choses. Et en même temps il ne se passait rien. Rien qui m’intéresse moi, rien qui intéresse vraiment les éditeurs, ni peut-être même le public qu’on disait pourtant si friand de romans exotiques, de thrillers politico-économiques, de détails érotico-sordides sur les mœurs de nos armées sur théâtre étranger, toutes ces conneries. Les deux premiers manuscrits que j’ai envoyés à Paris, j’ai eu des réponses absurdes, du genre « Vous ne prenez pas assez parti, le héros est trop parfait, le manuscrit n’est pas objectif, on ne sait pas ce que vous pensez, on voit trop vite pour qui vous êtes », tout et son contraire, etc, et même une fois : « Nous ne pouvons pas publier dans notre maison d’édition de texte qui nuirait à la réputation de Truc, puisque nous sommes la énième sous-filiale de Truc, CQFD, nous ne doutons pas qu’une autre maison d’édition vous donnera la chance de faire parvenir cette œuvre à portée du public, etc. », ce n’était même plus du français, c’était juste un signal, bip, ça voulait dire : « merci, allez vous faire foutre avec vos manuscrits à la con, vous n’êtes pas vraiment là, au revoir. » Alors peu à peu je m’habituais à ma routine de là-bas : les cours aux enfants des ministres, aux enfants des nouveaux riches, aux enfants des députés payés 800 euros par mois qui se faisaient construire des quartiers résidentiels fortifiés sur les hauteurs de la capitale, à portée de tir des blindés internationaux, et puis les rendez-vous chaque semaine avec Thomas, avec des journalistes, des types de l’ONU, des anciens combattants francophiles, des artistes soucieux d’exporter leurs toiles conceptuelles vers les fantastiques galeries parisiennes, des avocats français et des gendarmes à la dérive, désespérés l’air de rien, taraudés par leur propre impuissance, par l’absurdité de leur présence au Karkhastan, loin de leurs femmes, loin de leurs vies, qui jouaient tout seuls avec leurs armes le soir dans leurs meublés, dans le noir, en compagnie de leur dernière bouteille de calva. Pour tromper l’ennui, je passais des nuits entières à jouer deux ou trois centaines d’euros au poker avec des sous-officiers américains et finlandais. J’allais dans des bordels où je finissais par monter avec une fille dans les bras de laquelle je m’endormais la plupart du temps sans m’être déshabillé. Trois ou quatre m’aimaient bien : Helena, Sabrina, Darina et Saskia, parce que j’étais gentil et que je me souvenais de ce qu’elles aimaient dans leurs vies d’avant, on parlait de littérature, de physique-chimie, c’était des filles diplômées de toutes les facs d’Europe de l’est et d’Asie centrale, bac +3, bac +5, bac +7, je crois bien qu’à elles quatre elles étaient dans les bacs +18... Le lendemain matin je prenais mon petit-déjeuner avec elles dans la cuisine qu’on aurait dit sortie d’une sitcom américaine, tu sais, on aurait pu être en pleine banlieue de Washington, four électrique, micro-ondes, shaker, grille-pain huit entrées, plaques électriques à induction, chaîne stéréo, écran plat extra-large connecté au net, station météo... Je rentrais dans ma chambre d’hôtel minable le soir suivant où la télé marchait en noir et blanc entre deux coupures de courant, j’essayais d’écrire les histoires que les filles m’avaient racontées, j’abandonnais, je me disais que personne ne les lirait, que ça n’avait pas de sens, que personne ne voulait plus connaître l’histoire de personne, que personne ne voulait plus connaître l’histoire de rien. Alors avec personne ou presque, je ne faisais rien. Télé, infos internet des nuits entières, parties d’échecs interminables avec le patron de l’hôtel à la lumière des bougies, dans le hall à moitié inondé, sentiment croissant d’impuissance, de tout ça pour rien. Je ne voulais rien faire. Je ne vivais plus vraiment. Je ne voulais plus vivre. Sans rien faire de précis, aucun vice particulier, j’étais en train de m’autodétruire, ou en tout cas de m’éteindre. Tu connais cette pièce de Beckett, Fin de partie ?

 

EVELYN

Celle avec Hamm et Nat ?

 

ARTHUR

Oui, je crois que c’est ça, Hamm, Clov et les deux autres, là, les parents, Nagg et Nell, dans les poubelles. Et à un moment Hamm dit : « En fait je n’ai jamais été vraiment là. » C’était ça que je faisais, que je faisais exprès. A force de ne rien pouvoir faire, ne rien pouvoir dire, à force de gagner à peu près correctement ma vie mais de ne pas savoir quoi faire de ma paie, je ne voulais plus être là. Je voulais oublier que j’étais là. Bien sûr, je sauvais les apparences. Je continuais de dire bonjour-au-revoir d’un air enjoué, juste un peu plus amer tous les jours, tous les soirs, toutes les nuits, mais en fait je n’y croyais plus, je ne croyais plus à rien, je n’étais plus là, et j’avais d’autant moins envie d’être là que… personne n’était là.

 

EVELYN

Tom ne t’a jamais décrit comme ça.

 

ARTHUR

Parce qu’il ne le savait peut-être pas. Lui-même était surtout dégoûté par l’évolution des services secrets. Il se plaignait d’être de plus en plus seul malgré la dizaine de types qu’on lui avait collés sur le dossier Karkhas nord. Il se sentait de plus en plus isolé par sa hiérarchie, il y avait une enquête sur lui parce qu’il avait demandé à rester à Sarkamand alors que personne ne voulait rester. Il disait qu’il était le dernier dans toute la division Asie centrale à parler encore le karkhas, que c’était la fin du renseignement humain, que tout passait par la surveillance internet et satellite, qu’il n’y avait plus assez de traducteurs parmi les analystes, qu’à Paris on ne comprenait plus rien à rien, que chez les Américains c’était encore pire, que dès qu’on sortait de la guerre des drones version zone tribale, c’était la déroute. Un soir il m’a dit : « Arthur, tu connais les trois étapes du renseignement moderne ? – Non. – Première étape : interception électronique du suspect. Deuxième étape : interception visuelle du suspect. Troisième étape : missile. » Alors j’essayais de lui remonter le moral, je faisais l’éternel boute-en-train, et lui finalement pareil au bout de dix minutes. On était des héros inconnus, on savait tout ce que personne ne savait, on avait raison contre tous, dans l’envers du décor fallait rester vaillants et un jour, peut-être : la victoire en secret, on ne savait pas sur qui, sur quoi, pour le compte de qui, de quoi, le vieux rêve de l’officier consciencieux et solitaire, loin de sa patrie, parce qu’il n’a plus de patrie, loin de son foyer, parce qu’il n’a pas de foyer, loin de ses enfants, parce qu’il n’aura jamais d’enfants… Mais sans que personne comprenne comment, ni même en quoi elle consiste, sans peut-être même que personne réellement ne s’en aperçoive, dans l’ombre, une victoire…

Ils sourient un instant en se regardant. Arthur refait le geste circulaire de la main pour dire que quelque chose continue.

Parce qu’il y avait tout de même toujours des moments, tel ou tel jour, à telle ou telle heure, où j’étais vraiment là, et lui aussi je pense, des moments où je sortais de mon hôtel ou d’un bordel dans la lumière de l’aube, où je sentais l’air pur et net entrer dans mes poumons comme une force immense, une force pour rien, une force qui m’était donnée gratuitement, par personne, juste par les choses, juste parce que j’étais vivant, même si je n’avais rien mérité, même si j’étais en train de tout foutre en l’air, et cette force était la seule chose réelle dans le monde, le seul « influx de vigueur et de tendresse réelle » que j’avais.

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11 avril 2014 5 11 /04 /avril /2014 19:35

 

 

http://hdwallpaper.freehdw.com/0001/nature-landscapes_hdwallpaper_beautiful-mountain-range-at-night_2457.jpg

 

 

De là où j’étais caché j’avais vu qu’elle s’était mise à sourire un peu, Laura, et même beaucoup tout à coup. Elle souriait pas souvent. Je sais que Tom aimait plus que tout quand elle souriait. Il me l’avait dit un soir où on pensait y passer là-bas, coincés dans une tour au milieu d’une de leurs dix ou douze capitales à la con, avec des snipers à nous dans les étages et des snipers à eux dans tout le quartier. Tom s’était mis à sourire un peu aussi. Et puis Laura l’avait regardé en se mettant à tourner sa cuiller dans sa tasse d’un air insinuant. Tom avait arrêté sa main et il avait regardé ailleurs sans lâcher sa main et je crois bien qu’elle aimait aussi quand Tom souriait et quand il posait sa main sur la sienne pour qu’elle arrête de faire ceci ou cela d’un air insinuant. Je dois dire, Tom souriait plus très souvent, depuis quelques années. D’ailleurs voilà, il souriait plus.

« Pourquoi t’es pas venu avec nous, Tom ?

- Je sais pas.

- Pourquoi tu veux pas me dire ?

- … 

- Pourquoi tu parles presque plus quand je te pose des questions ? Autrefois il suffisait de te lancer, tu t’arrêtais plus…

- …

- Pourquoi tu parles plus ?

- Je sais pas, Ralo. »

Tout à coup ils étaient sortis de la brume et ils avaient vu les montagnes enneigées à soixante-dix kilomètres devant eux dans la lumière de la lune. La neige là-bas faisait plus de lumière que les phares du pick up sur l’asphalte. Au bout d’un moment Tom avait posé sa main gauche sur la cuisse de Laura, gentiment. Elle n’avait pas repoussé sa main. Au bout d’un autre moment elle avait posé sa main droite sur la main de Tom toujours posée sur sa cuisse. Elle était glacée, la main de Laura. À part quand elle faisait ces trucs que lui avait appris son père là-bas au Canada, elle avait toujours les mains glacées. Parfois rien qu’à lui serrer la main les gens tiraient des tronches pas possibles. Alors Tom avait retiré sa main de sur la cuisse et sous la main de Laura et il l’avait posée sur la main de Laura, juste pour la réchauffer.

« Comment ils vont, tes enfants, Tom ?

- Je sais pas.

- T’as pas de nouvelles du tout ?

- Non.

- Je les aime bien, tes enfants.

- Ouais, moi aussi », Tom avait dit en retirant sa main, parce que maintenant la main de Laura s’était réchauffée.

La route était presque droite. Pas tout à fait, ça tournait un peu parfois, mais on ne perdait jamais les montagnes de vue, sauf quand il y avait quelques bosquets de chênes-verts ou d’oliviers. C’est simple. On avait l’impression que la route de Tom et Laura finirait jamais. C’était pas une impression désagréable pour eux, je pense. Ni pour moi, en y réfléchissant. Je crois bien que si Laura n’avait jamais arrêté d’aimer Tom, ça m’aurait bien rassuré sur le sens de la vie et toutes ces conneries. Mais vous savez comment c’est.

 


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5 juillet 2012 4 05 /07 /juillet /2012 06:56

 

Ni cause, ni effet


Partons à pied sous un ciel changeant pour la Pointe à travers le sable sec, puis les ajoncs en joie sous le vent, misérables débris du bunker, escaladons les premières volées de granite, puis à nouveau le sable, les herbes restent dans nos mains avides, voici les genêts éternellement en fleurs, la lande dévalle vers le sentier où nous filons le long de la falaise, je m’étonne d’être ici, avec Jen Yu, tout simplement, et d’avoir été où j’étais, il y a deux jours, Fontenay, Stains, Saint-Denis, Paris, Vitry, ces villes où l’on fait d’ordinaire comme si tout était déjà mort, y compris vous, depuis toujours et pour toujours, sans histoire ni mémoire, et où pourtant tout peut arriver, par exemple simplement qu’un vieux Marocain qui attend le tram d’un air épuisé, laminé par le travail et l’exil, d’un simple signe de la tête, d’un simple regard un peu plus appuyé, d’un simple sourire imprévisible, vous rappelle que votre tête est libre, que ça se voit à l’œil nu, que vous avez finalement autre chose à foutre que d’enquêter sur des généraux pré-stratégiques et des conseillers d’Etat de faible puissance, que vous avez eu une fois une jeunesse aimable, héroïque, fabuleuse, à écrire sur des feuilles d’or, — trop de chance !et que vous ne vous sentez vraiment bien qu’en voyage ; lorsque vous restez longtemps dans le même endroit, la bêtise vous gagne.
Jen Yu marche vite, ça me plaît. Et de temps en temps elle s’arrête sur le chemin pour contempler sans autre explication un tourbillon sur les récifs qui se forme et déforme au gré de la houle et du vent, sous les rayons d’un vert soleil, sur l’ombre azurée de cinq ou dix mètres de fond, dans l’écume éblouissante, dans ses yeux de jade et d’obsidienne. Et ça me plaît aussi.
Un silence léger s’installe entre nous, réseau de regards amusés aux détours du sentier, propice à toutes les pensées les plus gaies.
Au milieu du cap elle s’arrête encore dans une odeur de thym, prend ma main sans façon, enjambe lestement les ridicules clôtures du conseil régional, s’avance au bout de mon bras tendu sur un pitonrocheux, ferme ses fameux yeux, toujours debout, ne bouge plus, ne dit rien, reste là. Je la regarde, la retiens précieusement, elle se contente de respirer dans la lumière oblique.
Je parle, ou je ne parle pas. Aucune importance. Mais Jen rouvre les yeux, me regarde et sourit, peut-être à cause de ma tête qui est libre, peut-être à cause de tout, peut-être à cause de ce que j’ai dit à voix haute, ou pas dit, peut-être même sans cause.
Moi aussi.


Shang wu chou ti

 

Petite pause quinze minutes à l’abri du vent dans l’ignoble mini-complexe touristique installé depuis quelques années en lieu et place de l’hôtel d’Iroise par le conseil général. Il n’est que neuf heures et demie du matin. Encore aucun touriste à l’horizon. J’ai mal au dos. Je suis heureux. Son sourire ne s’est quasiment pas effacé.
« Et vous, Jen Yu, qu’est-ce que vous faites dans la vie, comme on dit?
—Je me cache.
—Vous vous cachez ? » je m’étonne en souriant moi aussi. « Mais de qui ?
—De mes ennemis. De mes amis. »
Tout ça le plus tranquillement du monde. Je joue le jeu, évidemment.
« Je n’ai donc intérêt ni à devenir votre ennemi, ni votre ami ?
—Vous pouvez être bien plus que ça. Un allié par exemple.
—Avec plaisir. Comment voyez-vous les choses ?
—Vous me donnez des conseils. Je vous donne des conseils.
—Quel genre de conseils ?
—Vous menez une enquête difficile. Je peux vous aider. J’essaie de réparer quelque chose. Vous pouvez m’aider.
—Mon enquête est terminée. Je veux passer à autre chose.
—Vous y arrivez ?
—J’y arriverai.
—Comme vous voulez.
—Et moi, comment puis-je vous aider ?
—Vous ne pouvez plus. Sans réciprocité, pas d’entre-aide. Sans entre-aide, pas d’alliance. »
Irréfutable. Me voici piégé.
« Mettons que je continue à réfléchir à mon enquête et que vous me donniez des conseils, comment puis-je vous aider en retour ?
—Est-ce une simple hypothèse, ou venez-vous de décider fermement de terminer votre enquête ? »
J’éclate de rire. Puis je réfléchis une longue minute sous son regard à la fois narquois et foutrement sérieux.
« Vous venez de me convaincre de finir tranquillement mon enquête. Dites-moi maintenant si ça en a valu la peine. »
Elle sourit de plus belle, visiblement très heureuse de me voir lui obéir pour si peu.
« Je ne peux pas encore vous en parler franchement », me répond-elle d’un ton espiègle en baissant soigneusement les yeux vers la carte des vins.
« Conseillez-moi, Alexandre. Muscadet, ou chocolat chaud ? »


Amazing Amazone

 

Sa démarche amazonement chaloupée sur les derniers rochers où s’aventurent les rares touristes.
(Attention, nous n’avons peut-être pas la même définition d’une amazone.)
Ses yeux dont tu es puérilement fier de croiser régulièrement le regard tour à tour enfantin et très ancien, ironique et distant, poli et sans fond. Yu.
Etudiante en sinologie. Thèse sur le temps chez les classiques taoïstes.
« Figurez-vous que moi aussi je lis les taoïstes.
—C’est vrai ? Mais en français ? Et puis tout le monde croit les lire. On verra.
—En tout cas je ne me souviens n’avoir lu le mot temps ni chez Lao Tseu, ni chez Tchouang Tseu, ni dans le Vide parfait, ni chez Huainan Tseu.
—C’est un bon début. Le mot est rare. Pas mal du tout, monsieur Gambler. Je ne voudrais surtout pas vous décourager. »
Là, vacances. Un peu plus que ça, bien sûr, puisque se cache. Ne veut pas dire pourquoi « avant plusieurs jours, s’il vous plaît, je commence justement à vous apprécier parce que vous êtes aussi bon à l’oral qu’au silence. » Nationalité franco-américaine. Mère franco-chinoise, interprète. Père américain, d’origine jamaïcaine, attaché militaire à l’ambassade US. Vécu à Paris, Washington, Hong Kong, Paris.

Incapable de dire de dire de quel avenir elle rêve après sa thèse. Plutôt bon signe. Vous ne trouvez pas ?
Jouons sur les rochers du cap, pas d’autre mot. Agile, sûre de ses gestes, elle aime rire, file sans regarder en arrière les touristes médusés qui nous montrent du doigt en s’agitant, j’accélère en riant, connais la Pointe par cœur, mais je l’ai encore sous-estimée, disparaît côté sud, m’inquiète quelques secondes, entends son rire cristallin malgré le vent et l’eau furieuse, double un piton en courant à quatre pattes sur les pentes de granite, m’attend en riant, je sens qu’elle me jauge tranquillement sur ma capacité d’humour et d’équilibre, ça me réjouit.
Station côté nord du dernier bloc de rochers, à flanc d’herbes coriaces, rafales à quarante nœuds, trente mètres au dessous l’eau gronde blanche azurée entre les rochers bruns et le lichen orange, savoureuse écume, piquantes masses liquides, respiration multiple, déroulement des chaos, galaxies rapides, éparses, bienheureuses, gravity’s game.
« Comment sais-tu qu’elles sont bienheureuses, tu n’es pas elles ?
—Comment sais-tu que je ne sais pas si elles sont bienheureuses, tu n’es pas moi ?
—De mieux en mieux, Mr Gambler. »
Volumes et fissures, algues et roches, air et eau, écume et soleil, douceur et dureté, profondeurs impénétrables, préhistoire et présent, grand mariage, Yu sans prévenir glisse sa main dans la mienne, m’entraîne plus loin, arrivés sur le Fauteuil, seuls face à la Chaussée de Sein aux déferlantes infinies, horizon d’embruns, jeux d’oiseaux fous, elle tient toujours ma main, joyeusement mais sans familiarité.

« Les gens disent que d’ici on peut voir le temps qu’il fera une heure à l’avance. Mademoiselle Jade, voici le temps.
—Vous vous trompez, monsieur le Joueur. Le temps c’est nous. »

 

Une inconnue, 2005

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30 juin 2012 6 30 /06 /juin /2012 10:32

"La question du nom d'auteur est importante, non?

 

- Oui et non.

 

- Donc? Pseudonyme ou pas?

 

- Le nom que l'on t'a donné à la naissance était un pseudonyme.

 

- Je vois l'idée. On n'a pas de nom tant que l'on ne s'en est pas donné un soi-même?

 

- Un seul? Il faudrait un nom pour chaque heure de nos vies, en tout cas une petite centaine de noms tous les trente ans.

 

- Shizophrénie?

 

- Bien sûr.

 

- Maladie?

 

- Hygiène.

 

- Mentale?

 

- Physique.

 

- C'est un exercice?

 

- Non, c'est comme se laver les pieds tous les soirs ou prendre soin de ses dents.

 

- Mais les gens font autre chose que toi avec les noms.

 

- Oui, s'ils ont ton nom ils s'imaginent pouvoir te suivre et que ça va suffire, classique, chaque fois qu'ils te revoient ils essaient de recoller les morceaux, de vérifier que tout ça tient ensemble, que tu ne leur as pas échappé, que tu n'es pas devenu quelqu'un d'autre, que tu n'étais pas quelqu'un d'autre la dernière fois qu'ils t'ont vu, que tu n'as jamais été quelqu'un d'autre, que tu mourras comme ça. Si tu leur fais plaisir en un instant ils se disent: c'est bon, c'est lui, au suivant. Le reste de la conversation ne vaut rien.

 

- Paranoïa, de ta part?"

 

Elle rit, je ris.

 

"Et de leur part, à ceux qui sont comme ça, c'est quoi?" je demande en continuant de sourire.

 

Elle ne répond pas, elle me regarde, je la regarde, elle lève son verre.

 

Avalanche Time, 2011

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30 juin 2012 6 30 /06 /juin /2012 09:21

 

 


Samedi Marina passe la journée à la BNF, Marco l’après-midi chez sa copine Lucie, je fais un saut au Quartier latin pour revoir René et écumer un marché de bibliophiles campé dans le cloître d’Henri IV.


Brassée de souvenirs beaux et ridicules, mes 18 ans, mes arrivées bien avant le lever du soleil dans la pluie d’octobre ou le froid glacial de décembre, Dubliners, le prince Mychkine, surréalistes, Artaud, Kafka, Rimbaud, départs à nuit tombée dans les bruits, les odeurs, les bruines, les néons et les phares neufs de la ville aliénée, j’évite au mieux les cénacles rancis, les royalistes roublards mais sur les nerfs, les fan-clubs féminins des futurs majors masculins aux concours, les génies du mépris critique façon Lukasc&Co, les joueurs d’échecs pète-sec et les apprenti-salariés de l’anti-heideggerianisme français, les amourettes de studio et les soirées mondaines, les jazzmen précoces mais déjà formatés, les cinéphiles sans fil, et puis enfin la récompense pour ma patience et ma persévérance dans la joie, voici le parfum violent d’Aurélie et son beau visage inquiet, sa peau mate et ses cheveux crêpus (c’est une obsession, je sais), son parapluie cassé mercredi midi sous la pluie et le vent, son corps superbement discret que l’on devine à peine sous son long manteau noir, ou crème, ou bleu, son rire effréné dans la rue du Néant reconnaissant, notre franchise et notre incompréhension irréversibles et sa belle écriture, les mots tendres et distants qu’elle glisse pour moi dans une belle enveloppe blanche, la rose que je ramène un soir d’hiver devant cette fenêtre avant de les voir embrassés là où les jazzmen en titre, affreusement vulgaires, nient la possibilité même de l’esprit, et de l’offrir à la première jolie passante venue. 

« Tu as l’air triste.
—Hier je voulais t’offrir une rose.
—Pourquoi tu ne l’as pas fait ?
—Parce que j’ai compris à temps.
—Qu’est-ce que tu as compris ?
—Rien. Tout. » 

 

Et les départs sous le grand soleil de midi quand la ville si mal connue m’attend et les filles de la rue Blanche qui hèlent trois fois et celle, cheveux ambrés, que je finis par suivre jusqu’à sa mansarde gelée et le goût de ses lèvres qu’elle m’offre contre toutes les règles du plus beau métier du monde peut-être par oubli devant mon irradiante jeunesse et mon insolente joie et l’irrésistible Cécile F. croisée trois fois et qui pour décliner mon offre certes très irrespectueuse entre deux portes prend la peine de dédaigneusement me détailler le pourquoi le comment de son emploi du temps hebdomadaire tu comprends Thomas tu t’appelles Thomas c’est ça tu m’as vue l’année dernière dans ce théâtre je me changeais dans la cabine d’à côté et tu te souviens de moi mais moi tu vois je n’ai pas un instant à perdre je prépare deux pièces de théâtre et puis le concours dans deux ans et la danse le judo et je commence le grec et mon copain et toi si vous vous et si tu me je n’ai pas le temps pour et les trajets sans fin en RER avec la foule toujours renouvelée des millions de goules où je finis tout de même par retrouver chaque matin l’émouvante inconnue de la Hacquinière, blonde et grave, qui vient toujours s’asseoir à ma droite même lorsque j’ai changé de place et que je finis par effrayer en lui tendant sans trop d’illusions mon numéro de téléphone… 

René me tire de mes rêveries amusées et me présente un type qui imprime des livres de luxe depuis 25 ans et a malgré tout gardé un certain sens de l’humour : « Je survis très bien. » 

 

Je jette un œil, répugnant à mettre des gants, même blancs, pour tourner les pages de ces marchandises de choix. 

 

Textes de poètes aliénés, tronçonnés ou nuls. Traductions tronquées, navrantes, du chinois (Wang Wei, et il y en aurait pourtant de belles, politiques à souhait : Vous qui venez de mon pays natal / Devriez en connaître les nouvelles / Le jour de votre départ devant la fenêtre de soie / Les pruniers d'hiver étaient-ils déjà en fleurs ?).

 

Belle matière. Beaux formats. Hiéroglyphes. Mains préhistoriques. Origami. Art abstrait. Verbe considéré comme périphérique. 200 euros.


René m’explique en rigolant que d’après le type, comme d’habitude, on pourrait tirer une dizaine de livres différents, tous à 200 euros, d’Iris et Chaos, que nous cherchons à éditer en version rigoureusement intégrale depuis 6 mois, si possible 10 fois moins cher. 

 

Il ne nous reste donc plus, comme un sympathique employé du Centre National du Livre nous l’a amicalement suggéré, qu’à fonder notre propre maison d’édition ou quelque association fantôme du style les éditions Toujours de l’Audace ou les Presses Ducales de l’Île de Barataria. 

 

De toute façon j’étais prévenu : On ne saurait appeler création ce qui n’est qu’expression personnelle dans le cadre de moyens créés par d’autres.

 

J’en rigole moi aussi à l’avance. C’est l’option éditions clandestines. Hop, le maquis. Tout ça est très logique, au fond. Comment répandre dans nos métropoles crues modernes, à l’heure du tourisme et du terrorisme de masse, de la guerre planétaire contre l’Axe du Mal légèrement désaxé, de la concurrence libre et non faussée, de la fonte des pôles et de la dissémination des mini-bombes nucléaires, de la crise du pétrole et autres joyeusetés, problèmes non polynomiaux complets et code binaire compris, des textes de cinglés pas très scientifiques du genre Moi, Oiseau Tranquille, j’ai brisé le temps. Je me suis écarté des chemins parmi les roches et les pins, j’ai cherché plus haut et plus loin ma propre tracée. Derrière moi l’air se referme intact. Je me suis écarté et à l’écart je reste. Vif. Jamais attendu, ni perdu, ni connu. Jamais retrouvé. Le printemps étonné ouvre dix mille portes invisibles. Deux arbres aux écorces trempées, verts, noirs, jaunes. Deux pierres éclatées, noires, blanches, rouges. Le grand ciel lavé, multiplié. Le nuage affectueux. Le torrent éperdu et noueux tranche le silence amoureux. Les chevaux sans rênes traversent les lacs profonds. Eux suffisent. Frôlant la cime des arbres torturés, sur les flancs de ces montagnes oubliées, je cherche sans trouver et je ris !je ne sais plus ce que je cherche. J’oublie vite. Prodigieusement vite. Et puis, croyez-moi, une soif à liquéfier les caillasses. Aussi je vole vers le front du glacier, étonné d’être si rapide, oui je vole !Mes ailes, amies infinies. Caverne bleue, passante, gorgée d’échos. Eau sans futur. La mort est assise à mes côtés. Elle a pris la forme d’une fille belle, nue et sonore. Midi dans les herbes. Je bois midi. Rien ici ne sera plus vendu, je le sais. L’horizon déborde de promesses chiffrées. Que je déchiffre, fou de chance. Vues d’ici, morts et vies de toutes choses et tous êtres, inégalement vues, me semblent également séduisantes. Ciel indompté, terre en révolte sourde, homme et oiseau, enfant aux merveilleux raisonnements, je reprends le chemin, agitant les poussières dorées, caressant les cascades orphelines et les branches blessées, muet de désir et mes mains sont des armes ou des peintures du style de la Fille violette que René, qui m’a traîné jusqu’à l’atelier, m’offre gratis sans accepter la moindre discussion, moins de vingt minutes après que je lui ai mis entre les mains l’édition de poche qui regroupe tous les bulletins de Potlatch ?


A écriture, peinture somptuaires, éditions, galeries somptuaires. Papier de riz. Granges abandonnées. Hecho a mano.

 

Mais revenons-en à la Fille violette si vous le voulez bien.

 

Tombé amoureux d’elle au premier regard. Elle est venue poser à l’atelier « parce qu’elle était superbe ». Elle s’est assise sous la fenêtre et la lumière vient maintenant frapper sa hanche et le casque de ses cheveux, blanche, ambrée, bleue. Elle est là, poignets croisés, coudes aux genoux, épaules hautes et libres, pensive, elle n’espère rien. Elle a tous les visages. Ni tourmentante, ni tourmentée. Fugitive, immobile, elle est assise au milieu du temps (mon endroit préféré), elle est, en attendant mieux (ça viendra), définitivement négative, idéologiquement irrécupérable.


Moralité, premier critère pour être édité par les Presses Ducales de Barataria:


ETRE ASSIS(E) AU

MILIEU DU TEMPS


Repense à Jen, forcément, nos conversations sur les plages et les falaises radieuses, son beau visage sombre aux yeux bridés, si troublant à chaque fois, elle toujours assise au milieu du temps dont elle parle tout le temps, assise dans mon souvenir plus précisément sur les ruines du misérable bunker de la baie des Trépassés, ou plutôt de la baie du Ruisseau, ses longs cheveux bleus et noirs lâchés au vent en étendard sans cause (dans ce site l’extrêmisme s’était proclamé indépendant de toute cause particulière, et s’était superbement affranchi de tout projet), ni triste, ni joyeuse, ni absente, ni présente, ni passée, ni future… Le temps elle-même.


Fume un cigarillo, perplexe, découverte sur découverte ces derniers temps, René se roule une cigarette qui ne paie pas de mine, on traverse tranquillement les pelouses sacrées et désertes du Luxembourg. Une fillette nous observe attentivement avant de faire pareil. Nos traces dans l’herbe vierge. Conspiration des Signes. Il m’annonce que je serai son témoin à l’église. Je ne suis pas baptisé. On s’en fout. Qu’est-ce que je vais lire ? Un passage du Cantique des cantiques, peut-être, je réponds un peu par provocation, un peu parce que j’ai appris à ne pas renoncer facilement aux beaux détails, du genre Tu es belle, ma compagne, comme Tirça, jolie comme Jérusalem, terrible comme ces choses insignes. Détourne-toi de mes yeux, car eux m’ensorcellent. Ta chevelure est un troupeau de chèvres dégringolant de Galaad. Tes dents sont un troupeau de brebis qui remontent du lavoir : toutes ont des jumeaux, on ne les arrache à aucune. Comme la tranche de la grenade est ta tempe à travers ton voile. Soixante sont les reines et quatre-vingts les maîtresses, et les adolescentes sans nombre. Au jardin des noyers je descends pour admirer les pousses de la vallée, pour voir si le cep bourgeonne, si les grenadiers fleurissent.


Dans le train au retour une fille lumineuse aux magnifiques cheveux blonds et crêpus, un corps de chasseresse, des jambes infernales, des yeux d’un vert radieux, l’oreille vissée à son portable, me sourit. Je reconnais Cécile F.

 

Une inconnue, 2005

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