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19 octobre 2017 4 19 /10 /octobre /2017 08:11
Fortino Sámano, lieutenant de Zapata, faux-monnayeur, devant le peloton d'exécution

Fortino Sámano, lieutenant de Zapata, faux-monnayeur, devant le peloton d'exécution

 

La solitude des artistes de fond

(une conversation éprouvante)

 

« J’ai regardé dix phrases de ton nouveau truc, là, Avalanche Time… Tu te rends compte que tu es encore en train d’écrire un manuscrit impubliable ?

- En fait, au moment d’écrire, cette question-là, ça ne m’intéresse plus. Mon truc d’espionnage, La Prisonnière, qui a été refusé par six grands éditeurs, c’est le plus gros effort que j’aie fait pour écrire en pensant qu’il faudrait que ça passe le cap de la censure éditoriale. Et ça donne une réécriture quichottesque de l’Odyssée transposée au Kosovo, avec description fidèle de la vie invivable d’un agent secret d’un certain niveau, et cette interminable attente comme souvent dans mes textes, qui fait disjoncter tout le monde, ou presque.

- La censure… Ok… Evidemment, si tu le prends comme ça…

- Ben je suis d’accord avec l’écrivain Jurek Becker là-dessus, non ?

- Jurek quoi ?

- Ha ha, pardon... Je n’ai pas dû t’en parler assez brillamment la dernière fois... C’est cet écrivain allemand qui a connu un certain succès mais qui a dû finir sa carrière comme scénariste télé pour Arte pour survivre. Il avait quitté l’Allemagne de l’est et on l’avait accueilli comme un héros pour ses manuscrits hilarants et explosifs sur la société est-allemande et après quelques années passées à l’ouest on lui reprochait de ne plus parler d’Allemagne de l’est et de critiquer surtout l’Allemagne de l’ouest et euh… Tu m’écoutes ?

- Toujours ces digressions… Bref, ça ne te fait pas tout drôle que tes textes n’aient aucun succès ?

- Mais il y a quelques lecteurs qui me lisent… Enfin… Il y a un ou deux lecteurs qui lisent quasiment tout ce que j’écris, d’ailleurs comme par hasard ce sont des gens dont je lis presque tout…

- Oui bon vous vous rendez mutuellement service, quoi…

- Euh…

- Mais tu postes tes textes au fur et à mesure sur FB, façon feuilleton, sauf que tu n’as quasiment aucun retour, si ?

- Euh, non, c’est vrai, quasiment aucun retour, un like de temps en temps…

- Donc ?

- Ben… Donc quoi ?

- Pourquoi tu continues ?

- Pourquoi je continue à poster sur FB ? Ben justement, après plusieurs tentatives pour essayer de comprendre comment FB pourrait devenir un support pour un feuilleton intelligent, je me prépare à abandonner ce terrain-là et à poster uniquement sur mon journal de bord, parce que ça, c’est une forme d’échange qui dure dans le temps entre quelques amis et moi. Enfin ‘échange’, peut-être pas avec tous ces amis, parce que je n’ai pas de nouvelles de certains, mais…

- Non non, écoute, ce que je veux dire, ce n’est pas une question de l’endroit où tu publies tes trucs, mais au point où tu en es, pourquoi tu continues à écrire comme ça ?

- Je vois…

- Alors voilà, là, tu le prends mal…

- Non, je ne le prends pas mal…

- Tu n’acceptes aucune critique !

- Euh, en fait, ça dépend de ce que tu entends par accepter. Je veux bien en parler, bien sûr, enfin jusqu’à un certain point, parce que parfois c’est utile de comprendre pourquoi telle ou telle personne n’accroche pas, mais parfois il n’y a rien à répondre. Mais donc je veux bien écouter, plutôt, mais pas forcément répondre ou m’expliquer, parce que je pense que si le style ne te parle pas immédiatement, c’est vrai qu’il ne faut jamais insister.

- Mais tu n’essaies même pas d’accrocher quelqu’un…

- Euh, si, mais pas toi, visiblement… Enfin je veux dire, ça ne marche pas avec toi…

- Alors là, il faut que tu m’expliques qui tu penses accrocher avec Avalanche Time !

- Je ne pense pas que l’art supporte les explications. Parfois, maintenant, il faut expliquer ça. Que l’art ne supporte pas les explications. C’est le résultat de décennies de blabla. Soit tu te lances dans un boulevard bien éclairé, façon best seller ultracynique et nihiliste ou romance virtuelle ultra-clichés, et là effectivement tu n’as besoin d’aucune explication, tu fais deux cent, trois cent mille exemplaires vendus sans effort, soit tu surfes en mode épique sur la déshérence on va dire « de gauche » avec des romans je vais dire « métaphysique grand public anti-capitaliste », et tu es obligé d’écrire une revue pour jouer aux conspirateurs et préparer des années le terrain mais tu peux espérer faire vingt mille, peut-être cinquante mille lecteurs, soit tu fais de l’autofiction sur le milieu artistico-littéraire ou même éditorial et tu vends ton manuscrit au pire ennemi de tes ex-amis en mode différence de potentiel, et là tu peux te retrouver avec dix mille lecteurs intéressés et influents ou cent mille lecteurs accros qui vont offrir ton bouquin à tous les anniversaires pendant six mois…

- Putain tu es presque aussi dur à suivre quand tu parles que quand tu écris…

- J’écris des textes que des gens comme toi trouvent compliqués parce que ça ne les regarde pas tellement, bon, ok… Mais pour certains ce n’est pas compliqué. Ces gens sont rares, en fait ils sont trois, dont une seule personne qui me lit ces temps-ci avec une précision et pour l’instant une sympathie redoutables.

- Comment ça, redoutable ?

- Quand quelqu’un que tu aimes lit tout ce que tu écris, tu ne peux pas te rater trop souvent. Il faut que tu écrives le mieux possible à chaque fois. Ça m’a manqué, ce sentiment d’urgence et cette exigence. Je ne veux pas dire que quand personne ne te lit, tu ne peux pas éprouver ça, au contraire, quand tu vis et que tu écris dans la solitude tu ne peux plus te raccrocher qu’à ça. Ecrire pour un lecteur imaginaire redoutable mais bienveillant. Mais quand ça t’arrive réellement, c’est autre chose. Je n’ai jamais ressenti ça comme ça. En tout cas pas avec cette joie-là pour contrebalancer toute la merde. C’est aussi parce que la personne qui me lit avec cette exigence crée elle aussi des choses de son côté, et que même si nous ne nous influençons pas directement, nous fréquenter l’un l’autre… comment dire... ça fait tomber les murs. C’est dans ce genre d’événement (quelqu’un qui arrive dans ta vie avec une oeuvre qui te nourrit et qui lit tout ce que tu fais et qui a vraiment l’air de s’en nourrir) que c’est utile d’avoir tenu un journal de bord. Utile pour tout le monde.

- Comment ça pour tout le monde ?

- Je veux dire pour toi et la personne qui… ne te passe rien, mais avec bienveillance.

- Oui donc ben je suis content que tu sois content dans ta vie privée, si j’ai bien compris, mais…

- Non, ce qu’il faut que tu comprennes, c’est qu’il ne s’agit pas de vie publique ou privée. Parce que je n’ai pas de vie publique. Ma vie, ce sont les gens que j’aime et les choses que j’écris. La partie mensonges pour rester à flot dans la société, ce serait peu de dire que ça ne m’intéresse pas. Je considère que c’est ce qui est en train, au fond, de faire sombrer votre monde.

- Votre monde ? Parce que ce n’est pas le tien ?

- Euh, non. »

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14 octobre 2017 6 14 /10 /octobre /2017 23:36
Vodka

"Tu te souviens de l'époque où tu te promenais toujours avec un bouquin de Marc-Aurèle dans la poche de ton dufflecoat?

- Hum, oui, j'avais seize ans... Il y avait aussi Epictète dans ce bouquin. C'était le pack stoïcien de base. C'était surtout l'époque où il me fallait encore deux ou trois concertos brandebourgeois avant de m'endormir seul.

- N'en dis pas plus.

- Parfois il faudrait pouvoir parler par photos, ça serait plus simple.

- Comment ça?

- L'évidence photographique, tout ça.

- Tu n'y crois pas toi-même.

- Dans les moments où j'aimerais devenir très léger, si, presque. Pour certains la photo est vraiment une vengeance contre la parole, ou d'ailleurs ça revient au même: contre le silence. Pour moi, les photos sont simplement des traces. Le document minimal de nos vies absurdes, ou sublimes, ou convalescentes, ou les trois.

- Et les traces ne sont jamais des vengeances?

- Pas les miennes.

- T'as bu?

- Vodka. Je ne t'en propose pas?

- Non. Tu viens de m'inventer."

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4 octobre 2017 3 04 /10 /octobre /2017 08:01

1

C’est une vérité généralement admise qu’un Etat de droit est rarement défini comme tel par ses adversaires. Cependant les juristes – qui sont parfois les premiers à voir où concrètement vont les choses – s’accordent pour le définir comme la séparation du pouvoir exécutif, législatif et juridique. De ce point de vue il est clair que la France, d’ici quelques jours, comme nous en avaient d’ailleurs très psychanalytiquement avertis les lapsus de Gérard Collomb et Emmanuel Macron, aura achevé sa sortie de l’Etat de droit.

2

Le parlement est notoirement aux ordres du gouvernement, lui-même aux ordres de la personne qui nous tient lieu de Président et qui remue beaucoup d’air pour qu’on la considère comme telle, alors qu’elle se comporte comme un valet.

3

Le pouvoir législatif est donc aux ordres du soi-disant président, quand il n’est pas tout simplement court-circuité par les ordonnances.

4

Avec la loi dite anti-terroriste, le ministère de l’Intérieur pourra désormais se passer des juges pour avoir recours à l’arsenal le plus répressif de la législation.

5

Le pouvoir exécutif, selon une expression qu’on entend de plus en plus souvent dans la nébuleuse médiatique dont le spectacle est un parfait résumé des étapes à venir, a donc la main sur le pouvoir juridique. Et la boucle est bouclée.

6

C’est une caractéristique historique des Etats de droit à l’agonie que leur agonie passe inaperçue des citoyens bien intentionnés mais suroccupés. D’où l’importance de la suroccupation des esprits dans l’émergence des fascismes. La littérature ne manque pas à ce sujet. Les adaptations cinématographiques non plus. Brave New World, 1984, Fahrenheit 451. La vitesse de défilement des soi-disant nouvelles tue la mémoire, puis la pensée, puis les actes, puis les vies. – Mais quoi, c’était de la science-fiction.

7

Dans « le monde libre », les citoyens ont accepté en l’espace de moins de vingt ans – en gros depuis le 11 septembre 2001 – d’être privés de la plupart de leurs droits essentiels. Au premier rang desquels le droit à une vie privée. Aujourd’hui, le système d’exploitation informatique le plus répandu au monde, Windows 10, vous avertit quand vous le laissez s’installer gratuitement sur votre ordinateur – vous avertit, si vous lisez les avertissements – que le contenu de votre ordinateur appartient à la société.

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« Windows 10 peut publier n’importe quel élément du contenu de votre ordinateur sans vous avertir. » Voilà un beau résumé de l’importance accordée par la plus grosse compagnie d’espionnage mondiale à la magie de nos vies.

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Si nous vivons dans une société plus attrayante que 1984, c’est en grande partie grâce à la publicité. « Big Brother » paraît bien ringard, vu d’ici. Il espionnait la pièce principale de votre appartement et il y avait parfois, pour les chanceux ou les malchanceux, selon le point de vue, un angle mort.

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Désormais, à moins d’être parfaitement sourds et aveugles et de se concentrer exclusivement sur le feu roulant des « news » et autres diversions médiatiques, les citoyens responsables savent que les services d’espionnage peuvent techniquement et la plupart du temps légalement activer les micros et les caméras de leurs téléphones, de leurs ordinateurs, de leurs tablettes, et parfois même les capteurs de leurs matelas, comme on a vu dans une récente affaire à Rennes, à tout moment.

Et dire après ça qu’on n’en a pas encore fini avec le « terrorisme ».

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Si les terroristes passent si parfaitement entre les mailles du filet de la surveillance et de la répression d’Etat, le mystère n’est pas grand. Pour l’essentiel, jusqu’au dernier moment, ils se passent des moyens de communication crus modernes. Ils recourent au bon vieux bouche à oreille, aux messageries cryptées russes, ou font passer leurs messages par les agents qui sont précisément censés les en empêcher, comme l’histoire finira de le révéler concernant mainte affaire aujourd’hui désespérément inexplicable.

12

Les citoyens mal intentionnés, en revanche, tombent dans le filet par centaines. Ce sont pour la plupart de dangereux gauchistes pour lesquels on ne sait plus trop à quel dictionnaire se vouer. On a donc inventé pour eux le terme d’ultra-gauche. Les mots sont importants. Ce sont eux qui permettent que l’opinion publique considère comme normal que des gens comme Julien Coupat et Yildune Lévy passent six mois en détention provisoire pour suspicion de « direction d'une association de malfaiteurs et dégradations en relation avec une entreprise terroriste ».

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Bientôt dix ans plus tard, aucune preuve n’a jamais été apportée contre Coupat et Lévy. Ils ont donc été enfermés six mois pour rien. Six mois de prison, sans aucune preuve contre eux. Si cela arrivait à vos enfants, à vos frères, à vos sœurs, à vos parents, si cela arrivait à une femme que vous aimez, à un homme que vous aimez, qu’en diriez-vous ?

Mais quoi ! ces gens font partie de l’ultra-gauche

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Que des citoyens qui, comme Coupat et Lévy, reprennent une épicerie à la campagne et écrivent une revue, tout en continuant de s’intéresser aux modalités possibles d’une résistance politique ne serait-ce que symbolique à la vague de destructions qui accompagne nécessairement l’intensification ultime du capitalisme en fin de course – que de tels citoyens puissent être jetés en prison et en pâture à la vindicte journalistique sous qualification terroriste, cela donne une idée claire de la direction d’où viendront les dissuasions et les terreurs futures.

Il est donc instructif d’observer attentivement l’évolution du vocabulaire. Entre nous et loin des micros, bien sûr.

La transparence a des limites.

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1 octobre 2017 7 01 /10 /octobre /2017 11:34
La cuisine de survie des papas selon Gambler

 

Les INDISPENSABLES (stocks à surveiller en permanence)

- Toujours avoir de l’huile d’OLIVE ou (2 à 4 fois moins cher) de COLZA. Voir plus loin.

- Toujours avoir des ŒUFS dans le frigo. Si possible des bios en grandes barquettes (vérifier qu’aucun n’est cassé avant d’aller en caisse). Les œufs c’est cool. Ça peut se mélanger avec à peu près n’importe quoi pour faire une espèce d’omelette cosmique : avec des pâtes, avec des pommes de terre, et même avec du riz, des tomates cuites, de la feta, des aubergines, des poivrons coupés en lamelles, etc.

- Toujours avoir des EPICES à côté de la cuisinière. Consulter les jeunes mamans avant d’y aller carrément quand même. Mais avec des épices, on peut transformer un plat de riz et d’oignons en festin de secours. Pour moi l’épice fondamentale : la poudre de piments de Cayenne. Mais si tu peux te payer ça, c’est mieux, parce que tu pourras varier les plaisirs : du curry, de la muscade, de l’aneth, du cumin et si tu en trouves pas trop cher… ah zut, j’ai oublié le nom. (...) Du curcuma. Bref, l’important dans un plat de fête ou un plat de secours, c’est de mélanger les goûts pour que personne ne s’ennuie.

- Toujours avoir des OIGNONS. Pour les oignons, la règle absolue c’est : des oignons BIO. Les oignons, les échalottes, l’ail, c’est comme les champignons : ça concentre les saloperies quand c’est cultivé industriellement. Donc si tu en manges, faut au minimum que ça soit bio, pour que la mithridatisation aux joies de ce monde se fasse en douceur (je pense surtout à la jeune maman et au bébé, évidemment, nous autres vieux vagabonds je nous considère déjà comme chimiquement morts, mais c’est un autre chapitre). Les oignons, c’est l’arme absolue. Tu n’as plus que du riz un dimanche à la maison ? Tu mets des oignons à frire cinq minutes dans l’huile d’olive ou de colza, tu les mélanges à un bon bol de riz avec une petite épice qui arrache ou qui rend tout ça encore plus moelleux, et ça fait du bien jusqu’au fond de l’estomac (le siège de l’âme selon les vieux Chinois).

- Toujours avoir du BEURRE, de la CONFITURE ou si possible plutôt du MIEL et du PAIN pour le petit-déjeuner. Parce qu’on ne sait jamais vraiment dans quel état ni d’ailleurs dans quel Etat on va se réveiller le lendemain, il est crucial d’avoir de quoi faire un bon petit-déjeuner sans avoir nécessairement à sortir dans la rue pour trouver la dernière boulangerie intacte du quartier.

LA BASE DE LA SURVIE

Je crois pas que ce chapitre soit vraiment utile, j’ai vu ta cuisine quand tu m’as prêté ton studio pour un mois parce qu’il faisait froid dehors, je crois qu’on est sur la même longueur d’onde, mais je rappelle quand même.

- Faire des stocks de RIZ, si possible complet ou semi-complet, dans une coopérative bio où ça se vend au poids dans une silo-verseur. Là où je vais ça coûte cinq euros le kilo mais c’est vraiment du bon riz. Dans les phases de survie aiguë et d’insensibilité passagère à la cause agricole je passe en mode riz de merde à 70 centimes le kilo, mais c’est moche, et la plupart du temps c’est moyen goûteux, peu importe comment tu le cuisines. Je ne cuisine le riz que d’une seule manière sauf rares exceptions : je fais chauffer doucement un peu d’huile d’olive ou de colza dans une casserole. Ensuite je verse la quantité de riz voulue (deux bonnes poignées par personne (vu ton gabarit et celui de ton gamin tu peux vous considérer comme quatre personnes et demie), vaut toujours mieux en cuire trop que pas assez) et je remue doucement jusqu’à ce que tout le riz soit doré d’huile. Ensuite je verse un volume d’eau légèrement supérieur au volume de riz, et j’attends que le riz émerge à nouveau, ensuite je recommence, etc, jusqu’à ce que le riz soit goûteux et souple sous la dent. J’ai l’impression d’expliquer comment on coupe du beurre, il paraît que ça s’appelle le riz pilastre ou pis-l’aphte, mais on ne sait jamais, moi personne ne m’a jamais appris à faire ça, c’est une méthode en pyrique ou quelque chose comme ça. Qu’est-ce que tu rajoutes au riz pour que ça puisse s’appeler un repas ? Voir plus bas, paragraphe PÂTES.

- Faire des stocks de PÂTES : pareil, on peut acheter des pâtes bio au poids dans une coopérative, pour moi ça revient trop cher, je prends 500g de coquilles Barilla à 1€ sauf quand je suis en mode survie absolue et que je prends les pâtes au béton les moins chères mais toi tu vas éviter parce que tu as une femme et un enfant à la maison. Tous les soirs ou presque, mais à coup sûr quand ma copine vient baiser toute la journée le jour suivant, je mange des pâtes. C’est des sucres lents, je sais pas si t’es au courant. Ça permet de pas être complètement à court de carburant même si tu n’as pas le temps de manger pendant les vingt prochaines heures… Et ça n’interdit pas non plus de manger pendant les vingt prochaines heures, mais tu es au courant. Les pâtes, mais avec quoi ? Pour moi, systématiquement, mais tu commences à voir le système, les pâtes c’est déjà avec des oignons plus ou moins frits à la poêle, et avec des épices. Bon. Mais c’est pas tout. Pour tenir des années ou au moins quelques mois avec mes recettes faciles, il faut varier les plaisirs dès qu’on peut. Donc avec les pâtes tu peux mélanger des lamelles de poivron, des tranches de courgette que tu as fait plus ou moins doucement frire à la poêle pendant cinq minutes, avec des bouts de pomme tendre frits cinq minutes aussi, tu peux mélanger quand t’es riche avec des raisins secs, des noix de cajou, voire des pistaches, mais surtout, ne lésine pas sur l’huile d’olive si tu peux te le permettre, ou sinon sur le beurre, pour éviter à tout prix les pâtes trop… je sais pas comment dire… sèches quoi.

Pour éviter l’overdose hebdomadaire riz-pÂtes.

Le repas doit rester un moment de repos, de trêve interconfessionnelle et intersexe, voire de fête. Quand on mange seul on peut supporter sans vergogne de manger presque tous les jours la même chose pendant des semaines, à condition de bouffer un max de fruits par ailleurs, mais quand on est deux, voire en couple, voire en couple avec enfant(s), il est moins facile de sortir à voix haute des phrases comme : « Oh, c’est bon ! Putain qu’est-ce que c’est bon ! J’ai jamais pris autant de plaisir à bouffer qu’aujourd’hui ! Putain qui a fait ça ? C’est génial ! »

Il y a deux ou trois trucs simples pour s’aérer l’estomac et donc l’âme et… goûteux.

Les lentilles corail au poids à la coop bio du coin. Environ 5€ le kilo. A cuisiner exactement comme le riz (voir plus haut), et (ce que je préfère) même à mélanger avec le riz dans l’optique « plus le goût est complexe, plus la répétition est supportable », si tu vois ce que je veux dire.

Les pois cassés ou POIS CHICHES au poids à la coop bio du coin. A tremper dans l’eau 24 heures à l’avance sinon tes intestins et certains nez les sentent un peu passer quand même.

Le petit pot de MAÏS bio à un euro à mélanger avec le riz ou les pâtes ou les lentilles.

Je me limite à ça pour l’instant en attendant d’être riche. Mais il y a sûrement une galaxie de trucs à mélanger à la flotte bouillante (et à l’huile d’olive) à tester.

LA QUESTION DE LA VIANDE

Pour moi, c’est trop cher et j’ai toujours honte de ne pas avoir tué moi-même l’animal si possible en mettant ma vie dans la balance, donc depuis quelques années, je ne manque pardon je ne mange de la viande qu’un repas sur deux, voire sur sept, en me limitant presque exclusivement à la viande hachée. Moi je mange les trucs les moins chers possibles mais si j’atteins les 70 ans ce qui m’étonnerait, je risque fort de finir comme Mohammed Ali. Donc toi je te recommande d’acheter deux trucs :

- De la viande hachée ou des steaks hachés bio, le mieux étant de la faire hacher devant toi au marché, mais je ne l’ai fait qu’une fois en quinze ans et ma femme de l’époque a failli mourir de plaisir, donc à ne pas répéter trop souvent, pour l’instant ni toi ni moi n’avons commis de crimes politiques, on ne va pas commencer à 40 ans passés. Tu la fais revenir (la viande hachée) dans la poêle avec de l’huile d’olive ou de colza, quand tu le sens tu rajoutes les oignons coupés en lamelles et même l’ail si personne n’est allergique à l’haleine, et ensuite tu mélanges avec le riz, les pâtes, les lentilles, etc.

- Une fois par semaine tu achètes un gros poulet bio (jamais des morceaux de poulet, c’est encore plus cher et c’est con), tu le nettoies à l’eau froide, tu le mets entier dans une grande marmite, tu le recouvres entièrement d’eau et tu mélanges avec tout ce que tu as sous la main : de l’huile d’olive, du citron, des lamelles de poivron, des bouts de pomme, des oignons, des raisins, des tomates, des brocolis, il n’y a pas de limite à ton imagination (évite juste les choux de Bruxelles). Tu laisses mijoter une heure ou deux en surveillant un peu de temps en temps (c’est ma pause Canard Enchaîné du mercredi fin de matinée, quand j’ai les sous pour me payer le poulet). Ensuite tu sors prudemment le poulet de ce qui est devenu la soupe du lendemain, tu le dépiautes et tu demandes qui veut quoi avec toutes les précautions oratoires nécessaires « moi j’aime tout, toi qu’est-ce que tu préfères, l’aile, la cuisse, le blanc, le pilon ou la peau ? » Pour accompagner comme on dit poliment, tu as deviné : du riz, des lentilles mélangés avec du maïs, etc.

- Les jours de grand luxe, les jours de fête ou les jours de blues (ce sont parfois les mêmes) il y a un truc énorme : les… je ne sais plus… les… euh… attends j’appelle mon fils aîné. (…) Ah oui les tournedos. Ça coûte une patte, mais si tu les fais frire dans l’huile avec un peu de sucré : pommes, raisins, voire une orange, ça jette un max. Ne les crame pas, juste, faut que ça soit bien juteux et tendre et fondant. Les jours de grand luxe aussi, il y a les aiguillettes de canard à 5€. Mais c’est vite bouffé alors là, ne lésine pas sur l’huile et les oignons pour que le canard infuse bien ton accompagnement de riz, pâtes, etc.

POUR RÊVER UN PEU

Bon, compadre, c’est à peu près tout. Il y aurait encore beaucoup à dire pour une cuisine familiale équilibrée, mais moi j’arrive un peu au bout de mes arguments. Deux ou trois trucs simples pour donner l’impression que tu sais faire autre chose quand la jeune maman s’ennuie :

- La quiche façon sauvage : tu achètes une pâte à quiche au rayon fraîcheur, tu mélanges 3 ou 4 œufs dans un bol, tu rajoutes un demi-verre de lait, une petite cuiller de sel, des lardons, de l’aneth, un peu de poivre, tu saupoudres le tout de fromage râpé et tu mets au four vingt ou trente minutes. Si tu connaissais déjà cette méthode révolutionnaire, désolé.

- Les pommes de terre au saumon fumé, mais ça coûte une nageoire : tu achètes des patates bio, tu les fais bouillir avec la peau, tu les coupes en deux ou en trois sans te brûler en les épluchant bêtement, et tu les écrases dans l’assiette de ta chérie avant de les recouvrir de tranches de saumon pÊchÉ en mer citronnées, un peu d’aneth peut pas faire de mal, voire quelques raisins secs, si tu as le fric pour rajouter quelques pistaches pas trop salées tu m’en diras des nouvelles.

LES RESTES

Quand il y a des restes c’est la fête aussi. A coup sûr ou presque, tu peux les réchauffer avec de l’huile d’olive ou de colza et le nombre d’œufs voulus, en faisant bien attention à tout remuer un peu toutes les deux minutes pour que ça crame pas.

EN RESUME

Bon, je commence à avoir faim, il est midi et demi ici dans le nord-est de Paris, je sais pas quelle heure ça vous fait chez vous dans votre arrondissement de hipsters, mais il est temps de mettre tout ça en pratique, en tout cas pour moi. Je te serre très fort dans mes bras, compadre, je suis sûr que tu vas briller, n’hésite pas à me poser des questions si tu trouves tout ça bien trop simple, et à m’engueuler si tu ne ressens aucune amélioration d’ici une dizaine de jours. Je me tiens à ta disposition si tu as besoin d’un porteur pour faire les courses, puisqu’en résumé voici la liste des ingrédients pour une cuisine de survie confortable :

HUILE D’OLIVE/COLZA

BEURRE

OIGNONS BIO

ŒUFS BIO

EPICES

CONFITURE/MIEL

PAIN

RIZ

PÂTES

LENTILLES (CORAIL)

POIS CASSES

VIANDE HACHEE BIO

POULET BIO

PS: L’important dans la phase cuisine, c'est l’imagination et la sensation. C’est pourquoi je n'ai donné quasiment aucune indication de quantité genre trois cents grammes de ceci, deux pincées de cela et toutes ces conneries. Au pif, c'est mieux, ou quand on n'a comme moi aucun pif, au doigté. Abrazos para todas y todos. La lucha sigue.

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8 septembre 2017 5 08 /09 /septembre /2017 21:40

 

Te raser chaque matin en pensant à Stendhal qui se rasait chaque matin pendant la retraite de Russie.

La promenade du matin dans ton quartier à la recherche d’un coin tranquille pour faire quelques mouvements de taichi en crachant le vieux souffle et en oubliant tout quinze minutes, quelle que soit l’ambiance dans ton quartier, à Paris, en France, en Europe, dans le monde, dans le cosmos en général et dans ton insignifiante existence.

Le bruit du café qui coule dans la machine pendant que tu survoles les offres d’emploi du matin et que tu te demandes pour la millième fois si le plus simple ne serait pas de devenir franciscain dans un coin tranquille, genre Beyrouth.

Le moment où la patronne du grec d’en face t’offre la tasse de thé et le petit biscuit en te demandant des nouvelles de ta copine et que l’espace d’un instant tu te demandes comment diable elle pourrait savoir qui est ta copine.

Le joueur de blues de la ligne 2 le soir entre 19h et 20h30 qui fait pleurer les gens.

Quand tu te demandes ce qu’au fond tu es venu faire sur cette planète pourrie et que ta fille de quatre ans au téléphone t’appelle « mon petit papa chéri ».

Quand tu te demandes comment il est possible qu’une petite reine de quatre ans t’appelle « mon petit papa chéri » et que ton fils de six ans te dit : « Nous ce qui nous intéresse en ce moment, papa, c’est les dinosaures. »

Quand tu rends chèvre un chien en jonglant avec trois pommes pas mûres.

Quand le visage de la patronne du grec d’en face s’illumine parce que tu lui expliques qu’au fond Macron et tous ses potes sont bien à plaindre, qu’ils sont les derniers représentants d’un système en bout de course, d’une civilisation à l’agonie, d’une forme de démence financière ultime, et que nous rirons de lui et de son gouvernement de fainéants, de cyniques et d’extrémistes quand chacun d’entre nous aura cinq hectares à cultiver, deux cents livres contre l’ennui, une éolienne pour faire tourner l’ordinateur et la machine à café et des chevaux pour voyager dans les restes du monde.

Quand tu marches pendant quatre heures dans les rues de Paris avec du tabac et des filtres mais pas de feuilles dans ta poche et qu’un SDF assis sur un banc à Richard-Lenoir te demande : « Désolé de vous déranger, Monsieur, j’ai des feuilles mais je n’ai pas de tabac, vous pourriez pas me dépanner ? »

Quand tu demandes à ton fils aîné si sa rentrée en prépa littéraire s’est bien passée et s’il y a des filles sympas dans sa classe et qu’il te répond : « Ben, disons que je suis devenu copain avec Hermione Granger. »

 

 

Quand tu tombes d'accord avec ton co-scénariste que la musique qui résonnera sur le dernier plan de la dernière séquence sera Leyenda d'Albeniz jouée à la guitare par le vieux Segovia.

Quand tu mets la chemise bleue que quelqu’un t’a ramenée de l’autre bout de l’Europe pour aller fumer la dernière clope de la journée devant l’immeuble en regardant la pluie dévaler dans le caniveau et les gens courir leur blouson ramené sur la tête et qu’une fille qui fume devant le Lapin blanc s’approche pour te demander où tu as eu la chemise bleue parce qu’elle aimerait bien offrir la même à son copain.

Quand tu manges quatre cents grammes de pistaches en vingt minutes avec un petit verre de Saint-James et deux petits verres de Château Le Calvaire en écoutant deux fois de suite l’Agnus Dei de Mozart.

Quand ton frère en traversant à cent kilomètres heure ta ville natale t'envoie la photo d'une espèce de derrick caché derrière les arbres en t'écrivant que ça ressemble à Twin Peaks.

Quand pour la première fois après une semaine d’insomnies tu dors deux nuits de suite neuf heures de suite et que le matin, la première chose à laquelle tu penses, c'est une demi-baguette grillée à la marmelade d'oranges.

Quand une fille débarquée dans ta vie comme une tempête tropicale, géniale, drôle et entièrement nue, se blottit dans tes bras et te dit qu’elle se sent bien là et te demande quand tu te remettras à ton manuscrit et que tu comprends qu’encore un peu, même si c'est complètement immérité, tu pourrais dire que c’est ta copine.

Quand tu te couches seul vers 23h avec un bouquin jamais lu et la petite veilleuse bleue et que tu as mis le réveil à 7 heures pour te raser et chercher un endroit pour ton maudit taichi du matin sous la pluie avant de t’occuper de tout ce qui te reste à faire dans cette vie.

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27 août 2017 7 27 /08 /août /2017 10:29
Le Crocheteur borgne

Conversation entre deux amis un peu gris, fin d'été 2017.
"Bon alors tu lis quoi du coup?
- Tulikwadukou, trop fort!
- Le Français est une langue muse... une langue musicale, et pis c'est tout!
- Bawi!
- Et pis c'est toi qui disais que l'important dans tout c'était l'influx nerveux!
- Je dis des tas de trucs débiles tu sais!
- Oué!
- Iléou l'influx nerveux dans tulikwadukou?
- Arrête, arrêêête, mec, tu lis quoi?
- Ben hier, j'ai chopé les contes de Voltaire dans ma bibliothèque souterraine et je les ai sortis faire un tour en RER...
- Vas-y mec c'est quoi ton conte préféré?
- Le Crocheteur borgne...
- Il existe même pas ce conte! Kesstu...
- Ma si qu'il existe... C'est mon préféré... Il parle de nous tous!
- Il raconte quoi ton conte à la con! Y a Candide, Zadig, mais non, l'autre c'est le Crocheteur borgne quoi!
- Ouais le borgne il enfonce tout!
- Ben vas-y ok vas-y s'il ençon... s'il ençon... s'il enfonce tout, dis une phrase là de mémoire!
- 'Car je n'ai qu'un oeil, et vous en avez deux; mais un oeil qui vous regarde vaut mieux que deux qui ne voient point les vôtres'...
- Oh c'est mimi, il est mimi Andy! ça c'est pas du Voltaire c'est du sous-Crébillon!
- Putain on a échappé aux maquereaux kosovars et tu me fais chier avec tes cathogérisa... tes cacaté... tes catallégories littéraires!
- Non mais Andy... Andydy... Andy, tu me dis une phrase du Rocheteur borne, du Crocheteur borrow,.. du Crocheteur qui tient vraiment la route, et là oui, là, c'est du Voltaire, sihouataïmine?
- 'Il travaillait le matin, mangeait et buvait le soir, dormait la nuit, et regardait tous les jours comme autant de vies séparées, en sorte que le soin de l'avenir ne le troublait jamais dans la jouissance du présent. Il était (comme vous le voyez) tout à la fois borgne, crocheteur et philosophe.'
- Ah bah voilà Andy... This is you... This is you... This is your fucking Voltaire!"

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26 août 2017 6 26 /08 /août /2017 07:31
Noah (6 ans), Sofia (4 ans) et Mondo (17 ans)
Noah (6 ans), Sofia (4 ans) et Mondo (17 ans)

Noah (6 ans), Sofia (4 ans) et Mondo (17 ans)

Je suis de retour à Ménilmontant. On est bien, là, malgré toute cette merde organisée par la bande à Macron. J’ai été réveillé par un cauchemar intéressant à 6h14 et, après m’être livré une tasse de café dans la main gauche et une pomme et un stylo dans la main droite à une brillante mais lucide analyse en cinq pages de ma situation personnelle et de la situation de l’Europe, du monde et du cosmos en général (analyse dont je vous épargne naturellement les détails), voici ma conclusion d’une clarté à toute épreuve :

Sauver les gosses.

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14 août 2017 1 14 /08 /août /2017 08:30
Des gens

« Rooo dis donc on a passé trois heures enfermés dans un avion sur le tarmac de Zagreb pour pouvoir rallier Dubrovnik…

- Ah vous aussi vous êtes allés à Dubrovnik. Les provinces du sud.

- Ce qu’on a galéré ! C’est incroyable qu’on te fasse poireauter comme ça quasiment sans aucune information et bien sûr aucune contrepartie. »

Ce qui est incroyable surtout c’est que tu passes cinq minutes à m’expliquer comment tu rages trois heures dans un avion dans un monde qui s’écroule, je me dis en continuant de sourire. Des vacances dans un bled miraculeusement préservé d’un pays ravagé par nos guerres d'influence, passe encore. Mais rager comme ça pour trois heures dans un avion? Moi aussi, je me dis, ça m’est arrivé de rager comme ça autrefois. Et moi aussi j’aimais bien prendre des « vacances à l’étranger » autrefois. Je me disais un peu comme tout le monde que j’y trouverais un peu de changement, que la réalité me paraîtrait plus hospitalière en rentrant. De Sofia, dans mon cas, ce qui n’a jamais été une destination touristique de première grandeur. Mais moi j’aimais cette ville.

Et puis non. La France me paraissait détestable en rentrant de Bulgarie.

Aujourd’hui la France est encore plus décevante que celle de 2005.

Mais bizarrement, je ne la quitte plus.

« Et toi, tu n’es pas parti ?

- Non !

- Pas d’argent ?

- Non, c’est sûr.

- Mais aussi tu aimes bien Paris à ce moment, c’est ça ?

- Oui, beaucoup.

- Parce qu’il n’y a plus personne ?

- Si, si. Il y a des gens. »

Comment expliquer ce que je ressens en restant ici l’été ? ça pourrait paraître encore plus prétentieux que de rager parce qu’on est resté bloqué trois heures dans un avion sur la route de Dubrovnik.

Certaines personnes me manquent, mais oui, il y a des gens.

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13 avril 2017 4 13 /04 /avril /2017 17:55
Notes perdues (1)

7 juin 2010

"La vérité n'est admissible que là où elle est supportable. On la connaît très bien ici, mais on n'en veut point; la mauvaise volonté est positive, constante et inhérente. Il n'y aura que l'abus qu'on en fera qui pourra la détruire." (Vivant Denon)

Ali, Neila, Nour.

 

11 juin

Rue de la Réunion. "Look at the triton, Mom. It's happy."

"Impossible. On ne peut pas désorganiser l'univers pour un plaisir momentané. Nous aurons tout le temps demain."

 

14 juin

Des voitures me surprennent au coucher du soleil en train de danser avec l'épée de mon frère sur le parking du CEA. "Bravo. Vous donnez des cours?

- Oui."

Pas plus de six heures de sommeil par jour depuis six mois. La plupart du temps quatre ou cinq. Pour rien.

Beauté de l'arboretum vert et désert après une nuit blanche, en touchant joyeusement le fond. Un banc dans les hautes herbes blondes. Soleil, air léger, cigare et puis soudain le papillon jaune posé à côté de moi, très longtemps, ailes vibrant dans le courant d'air.

"The only good writer is a ghost writer."

 

27 juin

Plusieurs adresses dans Paris en quelques jours. Marx Dormoy, Damrémont, Championnet, Rivoli. Siestes dans des squares au milieu des cris d'enfants, sieste aux Tuileries au milieu des touristes.

Oublis à répétition. Anniversaires, observations, sécurité.

 

18 juillet

Opéré il y a 11 jours. 27 points de suture. Morphine. Soulagement.

Les exploits de Marco. Camping, kayak, pêché deux truites, nuit seul à la belle étoile pendant que les copains dorment entassés dans une grange. "Tu n'as pas eu froid, fils? - Le feu de camp était encore chaud."

Enfin seul dans le grenier blanc. Comme une part de moi-même que j'étais sur le point de perdre ou de ne jamais découvrir.

L'injustice faite aux femmes. L'injustice faite aux hommes. Guerre.

A quel point les gens préfèrent se méconnaître les uns les autres. C'est la mesure du bonheur commun dont ils préfèrent ne pas être capables. Revanche d'avoir été méconnu, mais avant tout revanche sur eux-mêmes: "tu as été digne d'être méconnu."

 

26 juillet

"Les hommes de l'Antiquité sont parvenus au point extrême de la connaissance. Quel point extrême? Certains ont pensé qu'il n'y a jamais eu de choses. C'est là le sommet. D'autres ont soutenu qu'il y a des choses mais qu'il n'y a jamais eu de limites; d'autres enfin ont jugé qu'il existait des limites mais pas d'opposition entre le vrai et le faux. L'apparition de la distinction entre vrai et faux a sonné le glas du Tao. Et avec la ruine du Tao, l'amour-propre a prospéré. Qu'est-ce que l'alternative entre l'accomplissement et le non-accomplissement?"

 

27 juillet

Po, déclin, usure.

Trois jours au paradis sur les rivières du sud. Regarder l'eau qui coule pendant des heures. Cascades, gués, bras, îlots, lits asséchés, canyons.

La magie de l'érosion.

 

4 septembre

Pete: "Votre enfant sera béni, comme tous vos enfants."

 

21 septembre

Jupiter à 600 millions de km. A gauche de la Lune, jaune. Ganymède, Io, Europe, Callisto visibles à la jumelle, en ronde, depuis la fenêtre est-nord-est du grenier blanc. Marco captivé.

Le parc avec F. Le jeune ginkgo, le jeune séquoia. Le soleil, longtemps, puis lentement le froid. "C'est la première fois que je me sens comme ça."

S., L., S. et E. chantant Hemingway en VO et Debord à la guitare et au djembé, pendant une heure. Les voisins d'en face se taisent et écoutent. La petite E. danse sur le lit. Café, cigarillo.

L'homme à la télé et au karaoké-saxophone qui empêche tout le monde de dormir dans l'immeuble de M&M. Je monte le soir et me fais passer pour un ex-flic. Il est à moitié saoul. "Quels enfants?"

 

7 octobre

"Et tes mains, ça va?"

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8 octobre

"But old folks - many feign as they were dead;

unwieldy, slow, heavy, and pale as lead."

 

4 novembre

Guy Debord, très jeune: "Je suis entré un jour dans un pays dont les frontières se sont refermées. Il y a environ 6 mois que je cherche à en sortir. C'est peut-être impossible. Comment finira le voyage."

 

12 nov.

Discussion avec G. au bar l'Odyssée. Il résume son livre en cours d'écriture: "Un jeune homme reçoit la mission de faire parvenir un manuscrit d'une trentaine de pages écrit dans une langue inconnue à un vieil homme qui saura le lire, dans un village de montagne saisi par l'hiver au fin fond d'un pays d'Asie centrale. Lorsqu'il parvient au terme de son périple après avoir semé ses poursuivants, le vieil homme n'est pas là. Le héros s'installe dans la maison pour l'attendre mais il ne viendra jamais. Les filles du vieil homme viennent passer quelques semaines dans la maison pour leurs vacances. Elles ne s'étonnent pas de la présence du héros dans la maison de leur père. Le héros leur montre le manuscrit. "Mais c'est écrit dans quelle langue? - Une langue que parle votre père. - Qu'il parlait. Il est mort il y a dix ans." Le héros reste dans la maison pendant plusieurs mois, puis des années. Devenu un vieil homme, un matin qu'il regarde ses enfants jouer dans la neige il comprend qu'il restera sur cette montagne jusqu'à sa mort et il parvient à déchiffrer le manuscrit."

 

15 nov.

Un fils. Ali.

 

16 nov.

Temps mort. Cavaliers seuls. La fin du voyage. Le manuscrit.

"N'est sous-développé que celui qui accepte l'image du sous-développement de ses maîtres."

 

24 nov

Deux heures de petite menuiserie pour étanchéiser le grenier blanc comme on calfeutre un petit bateau.

Sarkozy fait cambrioler les rédactions les unes après les autres tout en protestant du contraire. Les journalistes qui enquêtent sur Karachi sont des "pédophiles".

Les parents du petit Nicolas sont attendus à l'accueil de l'Elysée pour venir chercher leur fils âgé de 56 ans.

 

28 nov

Claude Monet lisant, par Renoir, 1872

Portrait de Claude Monet par Séverac, 1865

Vétheuil, dans le brouillard, 1879

Château de Dolce Aqua, 1884

 

16 décembre

Ici dans le brouillard, par LZ.

"Un bon espion obéit à un certain nombre de principes. Le premier principe étant qu'aucun principe n'est fait pour être respecté en toute situation. Exemple: un bon espion n'est pas toujours discret. Dans certains cas, jamais."

 

Lundi 27 décembre 2010

Ali né à 16h48.

Robuste et tranquille, crié quinze secondes. Ne dit rien pendant que la sage-femme indienne s'occupe de lui. Vu ses yeux bleux-noirs s'ouvrir. Chantonné son nom devant la couveuse. Il écoute un instant, il touche son visage, il bave, il dort. Il sourit.

 

7 janvier 2011

Yeux d'Ali attentifs aux couleurs. Dauphins jaunes et bleus sur mon T-shirt. Lignes vertes sur fond jaune sur un autre T-shirt. L'or du bois des poutres dans le soleil. Rouge et noir du poster de pirates de Marco sur le mur blanc.

"L'ancienne mer d'Aral est l'environnement le plus nocif de la planète après Tchernobyl."

Rêve de la maison de pierre. Sur la même façade, dans le même mur: un lion vénitien, un lion chinois et un serpent à plumes. Pierre ocre et nette. Lourde porte en bois et fer forgé, couleur d'ambre et d'ébène, entrouverte.

Réveillon à l'hôpital il y a quelques jours. Saumon fumé, champagne, marrons glacés, jazz sur la petite radio qui m'accompagne partout depuis le Kosovo, beauté calme d'Ali dans le berceau. Sa maman dans mes bras. Allongés sur le lit jaune dans la chambre vide pendant que les infirmières dressent joyeusement leur table dans le hall.

 

12 janvier

Les poèmes de Baudelaire préférés pas Cézanne, d'après je ne sais pas trop qui: Les phares, Don Juan aux enfers, L'idéal, Sed non satiata, Une charogne, Les chats, Le mort joyeux, Le goût du néant.

 

Dans une terre grasse et pleine d'escargots

Je veux creuser moi-même une fosse profonde,

Où je puisse à loisir étaler mes vieux os

Et dormir dans l'oubli comme un requin dans l'onde.

 

Je hais les testaments et je hais les tombeaux;

Plutôt que d'implorer une larme du monde,

Vivant, j'aimerais mieux inviter les corbeaux

A saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.

 

Ô vers! noirs compagnons sans oreille et sans yeux,

Voyez venir à vous un mort libre et joyeux;

Philosophes viveurs, fils de la pourriture,

 

A travers ma ruine allez donc sans remords,

Et dites-moi s'il est encore quelque torture

Pour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts!

 

Phrases de Cézanne sans doute déjà citées quelque part par Philippe Sollers, qui connaît presque tout. Phrases que j'aimerais voir plus souvent dans des tableaux modernes (exception Barcelo): "La ligne et le modelé n'existent point. Le dessin est un rapport de contraste ou simplement le rapport de deux tons, le blanc et le noir... La lumière et l'ombre sont un rapport de couleurs, les deux accidents principaux diffèrent non par leur intensité générale mais par leur sonorité propre... La forme et le contour des objets nous sont donnés par les oppositions et les contrastes qui résultent de leurs colorations particulières... Le dessin pur est une abstraction. Le dessin et la couleur ne sont point distincts, tout dans la nature étant coloré... Au fur et à mesure que l'on peint, l'on dessine. La justesse du ton donne à la fois la lumière et le modelé de l'objet. Plus la couleur s'harmonise, plus le dessin va se précisant."

La sagesse non pas esthétique, mais physique du peintre: "J'aime sur toutes choses l'aspect des gens qui ont vieilli sans faire violence aux usages, en se laissant aller aux lois du temps, je hais l'effort de ceux qui se défendent de ces lois. Voyez ce vieux cafetier assis devant sa porte sous ce fusain, quel style! Voyez d'autre part sur la place cette fillette de magasin, certes elle est gentille et il ne faudrait pas en médire. Mais dans sa coiffure, dans ses vêtements, quel banal mensonger!"

Carnets d'Afrique. Barcelo et les termites. Barcelo et les serpents. Barcelo et les araignées. Barcelo et les humains.

 

13 janvier

Poèmes de Heidegger.

Zeigendes

Erst dem Blick in das Geringe

leuchtet das Geschick der Dinge

Deines Bauens heller Wille

schuf dem Wohnen eigne Stille.

Oh, die langen Nächte

blieben leere Schlächte

spräche nicht durchwachtes

immer neu Gedachtes.

Oh, die langen Nächte

blieben leere Schlächte,

weilte und geschähe

nicht die tröstend' Nähe.

L'ajointement et la destinée des choses n'apparaissent qu'à ceux qui regardent ce dont la plupart font peu de cas.
 

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6 avril 2016 3 06 /04 /avril /2016 09:19
Amigos salud

Amigos salud.

Ce petit message pour vous demander l'hospitalité le WE du 15, 16, 17 avril. En échange, je fais la cuisine et comme tout cuisinier de génie, la vaisselle. Si tout le monde veut pouvoir déguster un repas gratuit à base de canard, de steak haché bio, de poivron, de cacahuètes et de riz, je peux faire le tour de vos propriétés dans le WE. Je ne demande aucune indemnité de déplacement.

Par ailleurs, je suis à la recherche d'une colocation dès que j'aurai touché mon premier salaire. J'ai démissionné le 24 mars. Mes envois de CV-LM concernent pour l'instant des bureaux de tabac-presse, des librairies, la mairie de Paris même si elle fait couper des branches place de la Répu, des bibliothèques, des entreprises de nettoyage de bureaux, des bars, des "ateliers du chocolat" et autres conneries, mais je suis ouvert à tout ce qui me permettra de mettre 400 euros maximum dans un loyer et le reste dans ma poche. Si vous entendez parler de quelque chose, je suis preneur. En attendant je hante les marchés du 13e, 14e, 15e à la recherche de fraîche. Pareil, si vous entendez parler d'un maraîcher qui cherche un conducteur, des bras, un gosier ou une machine à calculer, je suis sur les rangs.

A propos de machine à calculer, Le Monde parle de plus de 2000 personnes la nuit dernière place de la Répu. J'irai voir ce qui se passe demain soir jeudi à partir de 19h, et peut-être prendre la parole, si quelqu'un veut y aller avec moi, ou y retourner, ou y rester.

J'ai gagné 250 balles cette semaine, j'offre les merguez à la cantine du mouvement.

Un abrazo para todos.

Democracia. Paz Justicia. Ou quelque chose dans le genre.

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