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22 septembre 2017 5 22 /09 /septembre /2017 12:38
Cézanne, Les joueurs de cartes, dernière version

Cézanne, Les joueurs de cartes, dernière version

12.

 

Je retourne à la boulangerie d’Alex le jeudi matin à sept heures sept minutes.

« Salut, Alex.

- T’es le premier, bravo.

- J’avais faim.

- T’étais peut-être pas le premier à avoir faim mais t’es le premier à pousser la porte. Tu voudrais quoi, en imaginant qu’il y a ce qu’il faut ici ?

- Deux pains au chocolat, un croissant, un pain qui tient deux ou trois jours pour une personne.

- Sept euros… Tout seul en ce moment ?

- Oui.

- Je cherche un joueur d’échecs ou un joueur de go, ça t’intéresse ?

- Comment ça ?

- Ecoute, c’est pas compliqué. Je sais pas combien de temps tu vas rester dans ce bled finalement. L’autre matin, t’avais l’air d’être sur le point de partir. Finalement t’es toujours là. Mais si tu repasses tous les trois ou quatre jours comme un vulgaire client, je sais déjà comment ça va se passer. On va échanger nos petites vannes et on passera à côté de quelques parties intéressantes.

- Je comprends.

- Alors tu préfères les échecs ou le go ? Tu connais le go ?

- Je préfère le go. »

Et c’est comme ça qu’on se retrouve le soir-même chez Alex, attablés autour d’un plateau de jeu de go, d’une bouteille de rouge et d’une assiette de chips.

« Je te préviens, Tom. Tu es arrivé en retard…

- Je suis arrivé à vingt heures et sept minutes…

- On avait dit vingt heures…

- C’est ma façon d’être poli à la base, Alex… J’aime pas donner l’impression de me précipiter chez les gens…

- Eh ben avec moi ça marche pas comme ça. Je suis d’une précision militaire, moi. Je t’explique. Je me lève à trois heures et demie du matin tous les jours depuis trente-deux ans. Et j’adore dormir, donc que ce soit clair. A vingt-deux heures maxi je suis au pieu. Il est vingt heures quarante-huit. Ça nous laisse environ une heure pour au moins commencer notre partie de go.

- Je comprends très bien, Alex… Désolé d’être arrivé en retard.

- Je fais mon fâché mais c’est très bien, jeune homme. La prochaine fois, s’il y en a une, tu te pointeras à l’heure voire en avance, et ça sera très bien aussi. Vas-y, à toi les noirs. »

Eh oui, au jeu de go ce sont les noirs qui commencent.[1]

Alex joue rapidement, avec des gestes ronds et précis en même temps. Pendant que je réfléchis à mes coups à moi, il regarde systématiquement par la fenêtre. Il ne réajuste jamais ses petites lunettes tordues sur son nez, si bien qu’aux alentours du vingtième coup, elles sont perchées au bord du vide, prêtes à tomber sur le plateau et à brouiller les positions de nos premiers pions. Juste au moment où je ne vais plus pouvoir me retenir de tendre le bras au-dessus de la table pour rattraper ses lunettes, hop, il les remonte d’un geste rapide, rond et précis, et regarde à nouveau par la fenêtre.

Je prépare un coup particulièrement ambigu, pour ne pas dire équivoque (au jeu de go comme aux échecs, ce sont souvent les coups les plus équivoques qui sont les meilleurs, c’est un peu comme en littérature, enfin moi ce que j’en dis, j’aime bien m’enfoncer dans le brouillard) et je le joue en me disant que moi aussi, pendant qu’Alex réfléchira au côté ni chair ni poisson de ma stratégie en est-ce d’ailleurs une, je pourrai faire le coup du je regarde par la fenêtre pendant que tu prends bien le temps de réfléchir à ton prochain coup.

C’est vrai que la vue par la fenêtre est intéressante, dans le salon d’Alex. Il faut dire que c’est un tout petit salon, d’environ trois mètres sur quatre, et que cette fenêtre fait toute la largeur du salon. Elle donne sur le jardinet derrière la boulangerie. Au premier plan, il y a un cèdre aux branches et aux aiguilles couvertes de neige. Au deuxième rang, il y a trois pommiers ou poiriers qui traversent courageusement l’hiver. Au fond du jardin, il y a un truc qui ressemble à une piste cyclable à moitié disparue dans l’obscurité où là, maintenant, sont en train de passer deux skieurs de fond avec des lampes frontales. Et derrière la piste cyclable il y a une prairie couverte de neige qui remonte vers les collines où se trouve la maison d’Anaïs. Et derrière les collines où se trouve la maison d’Anaïs, pour la première fois depuis que je suis arrivé ici, j’aperçois la crête d’une imposante montagne, révélée par la lune qui se lève.

« Si tu joues ici, Tom, tu crois peut-être que c’est un bon coup mais c’est comme si tu avais perdu…

- Ah bon…

- Oui, mais de toute façon il est bientôt dix heures moins le quart… Je t’expliquerai la prochaine fois. Je laisse comme ça. Tu reviendras ?

- Bien sûr, Alex. Perdre, ça ne me dérange pas.

- Alors reviens, je sais pas, amigo, lundi ?

- Lundi, amigo. »

 

[1] Je ne vais pas me mettre à expliquer les règles du jeu de go dans ce manuscrit. D’abord j’ai l’intention de pas faire un livre trop long. Les éditeurs n’aiment pas les livres trop longs. C’est un peu gros d’écrire cette phrase qui va quand même un peu me coûter au minimum quarante-six signes mais je maintiens. Les éditeurs aiment pas les livres trop longs, ou les livres où il y a trop de répétitions, de digressions et tout. Surtout si c’est ton premier roman, je pense. Enfin tout ça, c’est ce que je me suis laissé dire. Mais peut-être que c’était juste des jeunes écrivains qui racontaient n’importe quoi dans les rares soirées où je me suis pointé. Donc j’ai pas envie d’écrire un manuscrit trop long, et ensuite j’aime bien ce titre : Un Best-seller intelligent. Et dans Un Best-seller intelligent, il y a « intelligent », bien sûr, mais il y a aussi « Best-seller ». Bon, tous ceux qui sont arrivés jusqu’à cette page (la page 48 dans mon document Word) ont bien compris que ce qui m’intéressait c’était pas le fric. Déjà, on vous avait promis du scandale, le narrateur est censé coucher avec une fille mineure pour faire le buzz, et pour l’instant tout ce à quoi vous avez eu droit dans le genre, c’est une petite réplique sur une « pute à peine majeure » à la page 19 de mon document Word. Donc non, ce qui m’intéresse ce n’est pas le fric, même si je cracherais évidemment pas sur le million d’euros que Houellebecq a paraît-il touché pour La Possibilité d’une île. Je pense que je ferais des choses exceptionnellement intelligentes, moi, si je gagnais un million d’euros, même après impôts, mais là n’est pas la question, parce que ça n’arrivera pas. L’univers de Houellebecq a l’air sombre, glauque, désabusé et tout et les gens aiment bien avoir l’air désabusés. Mais à côté de l’univers de Houellebecq, ceux qui auront le courage de poursuivre leur lecture vont s’apercevoir que mon cosmos à moi est d’une noirceur absolue. Je préviens au cas où certains s’attendraient à trouver du réconfort dans les pages qui restent. Il n’y aura pas de réconfort.

 

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Andreas Guest

« Andreas Guest, c’est ton vrai nom?

- C’est bien possible, oui.

- Parce que si j’ai bien compris, du peu que tu as publié depuis 'Lahatena' en 2001, ça a été le plus souvent sous des pseudonymes pas toujours transparents comme Alexandre Gambler, Léo Zyngerman et Thomas Spaeher ? Schizophrénie ?

- Je ne sais pas, il faut peut-être demander à quelqu’un d’autre. Je crois surtout que n’importe qui ne peut pas raconter l’histoire de n’importe qui. »

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