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2 octobre 2017 1 02 /10 /octobre /2017 10:50
L'Adversaire (1)

Massif des monts Zhegoc

Mercredi 31 octobre, 6h30

 

Ils se réveillèrent à l’aube, installèrent une nouvelle bouteille de gaz à la cuisine et prirent le petit-déjeuner ensemble. Batul avait apporté du pain et de la confiture de figues et ils firent bouillir de l’eau où elle jeta quatre clous de girofle et un peu de gingembre moulu et du thé blanc. Ils partagèrent une orange et se postèrent à une fenêtre appuyés l’un contre l’autre pour regarder le soleil se lever sur les collines enneigées. Gardner avait encore le goût du ventre de Batul sur les lèvres, mélangé au goût du thé au gingembre et des figues, et c’était bon d’embrasser ses oreilles et de respirer le parfum fruité de ses cheveux bruns aux reflets blonds et de sentir son bonheur à elle d’être auprès de lui dans les premiers rayons de soleil de cette nouvelle journée.

 

Gardner alla inspecter le 4x4 du père de Batul dans le garage. Il rechargea la batterie avec celle de la Toyota, laissa le moteur tourner et revint dire au revoir à Batul.

« Tu es sûre que je peux prendre la voiture de ton père jusqu’à demain ?

- Oui, Arthur. Ça lui aurait fait plaisir que ce soit toi qui la conduises.

- Pourquoi est-ce que tu dis ça ?

- Vous trouverez ça tout seul, mister Gardner.

- C’est vrai ?

- C’est drôle. Mon père se tenait exactement à cet endroit de la maison quand il partait sans dire où il allait, Arthur. »

Il était debout sur le seuil du salon les mains dans les poches et il était en train de sourire en regardant le feu où il avait mis de nouvelles bûches en se levant. Il régnait maintenant une douce chaleur dans toute la maison, comme si elle avait été habitée par toute une famille depuis le début de l’hiver.

Gardner s’alluma une cigarette.

Il n’y aurait jamais plus de famille dans cette maison.

Batul souriait doucement en regardant le feu elle aussi.

« Il partait souvent sans dire où il allait ?

- Tu veux dire que c’était son activité favorite.

- Tu étais triste ?

- Non. J’espérais juste qu’il reviendrait toujours.

- Il est toujours revenu ?

- Non.

- Je serai de retour demain matin, Batul.

- Je ne veux pas que tu reviennes ici, Arthur. Je veux juste que tu reviennes quelque part. »

Et pour la deuxième ou la troisième fois depuis qu’ils se connaissaient, il vit dans ses yeux une grande fatigue, soudaine, nette et terrible, et il vint l’entourer une dernière fois de ses bras.

« Ne t’occupe pas de politique, d’accord ? Tu es doué pour tout le reste et je t’aime, Arthur. Mais ne va pas te mêler de politique dans ce pays de fous.

- Je déteste la politique.

- Ne la déteste même pas, Arthur. Ignore-la simplement et complètement. Si tu la détestais vraiment, tu mourrais.

- Pourquoi est-ce que tu dis ça, Batul ?

- Parce que je sens que tu m’aimes et que peut-être tu m’écouteras. Et parce que tu as une femme qui t’attend à Paris.

- Une ex-femme qui ne m’attend pas.

- Et parce que même si je ne t’attends pas, moi, même si je sais que tu finiras par partir et que c’est très bien comme ça, je t’aime pour toujours, Arthur, et rien ne pourra changer ça. Je veux juste que tu sois prudent et que tu vives.

- Je ne peux pas te parler de ce que je vais faire, Batul.

- Mais moi je peux te parler de ce que tu vas faire, Arthur. »

 

 

Il jeta son sac dans le 4x4 et descendit lentement de la montagne vers la ville. Il s’arrêta une fois avant d’atteindre la route. Invisible parmi les arbres, il enfila le holster sur son pull, remit sa veste et sa parka, monta le réducteur de son sur le canon et glissa le pistolet dans le holster, chargé avec une balle dans la chambre.

 

 

Il gara le 4x4 en arrivant dans les hauteurs de Pristina et fit à pied le chemin qui le séparait d’un grand café du centre, très à la mode, où il avait rendez-vous avec un ami peintre. Il s’assit à la dernière table libre et contempla, accrochée au mur devant lui, une grande photographie de Mohammed Ali debout sur le ring, les épaules tendues comme des arcs, l’immense Sonny Liston à ses pieds avant la fin de la première minute du premier round de leur combat du 25 mai 1965.

 

 

Amir avait du retard et il n’arriva pas avant onze heures dans le café rempli de jeunes albanais branchés et bruyants. Il arborait toujours son sourire de petit malin et la dernière édition de Koha Ditore dépassait de la poche de son manteau.

« Hello, Shakespeare... Désolé de t’avoir fait attendre.

- Hello, Picasso, my good old friend.

- Picasso n’est pas mon préféré, Arthur.

- Mais c’est le mien.

- D’ailleurs Shakespeare non plus n’est pas mon préféré.

- C’est parce que tu as mauvais goût, Amir. Je te l’ai toujours dit... It is not, nor it cannot come to good, but break my heart, for I must hold my tongue.

- My good Lord. Toi, Arthur, garder ta langue ? Je t’en prie... Tu es sûr que tu vas bien ?

- Je crains bien d’avoir attrapé la chiasse dans ce beau pays, mais à part ça tout va bien, my good friend. »

Amir montra à Gardner des photos de ses derniers tableaux et Gardner lui dit les noms de ceux qui intéressaient les acheteurs français : Cat et Standing People. Amir commença à faire la gueule parce que c’était deux de ses tableaux préférés qu’on voulait lui acheter et il n’aimait pas l’idée de s’en séparer. L’un des deux tableaux représentait un petit félidé qui faisait beaucoup d’efforts pour paraître sympathique mais qui rappelait vaguement à Gardner le monstrueux Chat de 1936 du musée Picasso – le pigeon ou la colombe éventrée en moins. Standing People montrait simplement un groupe de gens aux couleurs bigarrées tous debout sous la pluie.

« Ce chat », disait Amir, « est le symbole de la souplesse et de la ruse dont mon peuple a besoin pour s’en tirer jour après jour. Et ces gens debout sous la pluie, avec toutes leurs couleurs qui sont leur seule richesse, symbolisent l’attente de mon peuple impuissant. Dans d’autres tableaux, ceux que je fais en ce moment, ils portent des parapluies. Mais sur celui-là, pas encore. Bref, ils sont trempés jusqu’aux os, mais ils gardent leurs couleurs.

- Ouais. Viens, Amir, on va déjeuner aux Amis pour que tu noies ton affreuse tristesse dans la Peja et que tu acceptes de vendre ces deux-là et que je les emporte en France avec moi quand je partirai et que tu deviennes riche et que tu puisses acheter des milliers de putains de parapluies pour tes compatriotes avec tout ton pognon, nom de Dieu, pour qu’ils gardent leurs couleurs.

- D’accord, allons déjeuner. Mais seulement si je t’invite.

- Hors de question. Si tu m’invites, je te traînerai au Grand Hotel.

- La bouffe est infecte au Grand Hotel, Arthur.

- Alors c’est moi qui t’invite aux Amis. »

 

 

Ils firent les trois cents mètres qui les séparaient du restaurant en commentant les élections. Un sujet sur lequel ni l’un ni l’autre n’avait plus visiblement rien d’intelligent à dire. Ils furent les premiers clients à s’asseoir dans la salle minuscule où la télé retransmettait des extraits d’un discours de Condolezza Rice qui faisait marrer le patron. Ils prirent d’abord une bière et commandèrent leur bœuf haché à midi moins quinze et Gardner se leva en disant qu’il lui fallait, avant de se mettre à table, passer aux toilettes pour régler une affaire urgente. Une affaire concernant ce qu’il était convenu d’appeler les intérêts vitaux de ce pays et par la même occasion ceux de l’Europe entière. Amir éclata de rire et ressortit son journal de la poche de son manteau.

« Épargne-moi les détails, Arthur, tu veux ? »

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2 octobre 2017 1 02 /10 /octobre /2017 10:49
L'Adversaire (2)

 

 

Gardner passa dans l’arrière-cour du restaurant et se glissa dans les toilettes où régnait un froid cosmique. Il pissa longuement pour réchauffer le cabanon, sortit le pistolet, enleva la sécurité et remit l’arme dans le holster. Il observa par le judas les allées et venues du patron dans sa cuisine derrière la seule fenêtre qui donnait sur la cour et choisit le moment où le patron se penchait pour la deuxième fois sur son grill en retournant la viande pour quitter les toilettes, franchir la petite porte en fer forgé et sortir dans la ruelle. Il y avait à cette heure de la journée autant d’empreintes de pas dans la neige qu’il l’avait espéré. Il traversa la chaussée. Il marcha d’un pas tranquille vers le restaurant d’Ibrahim Kalim et regarda sa montre. Il était midi moins sept. Quand il baissa le bras, une Mercedes classe M blindée s’engageait dans la ruelle. Elle s’arrêta avec une lenteur étudiée à vingt mètres en amont du restaurant. Elle était grise. Il y avait un chauffeur devant et deux hommes à l’arrière. Gardner continua d’avancer vers la Mercedes Guard sans changer d’allure et croisa le regard du chauffeur qui venait de lui jeter un coup d’œil attentif. Gardner sortit sa main droite de la poche de son blouson, fit un signe amical en direction du restaurant et doubla l’entrée sans s’arrêter. Les deux passagers de la M-Guard étaient en train de descendre. Celui qui était sur le trottoir était un garde du corps. Celui qui était sur la chaussée était Tolanov. Gardner avait reconnu sa tête de nouveau riche sans cervelle, un peu dans le style de Kadyrov. Le garde du corps lança un regard méprisant à Gardner, le croisa à quarante centimètres et se dirigea vers le restaurant. Le chauffeur était le plus vif, le plus attentif et le plus dangereux des trois. Lorsque Gardner arriva dans l’angle mort arrière droit de la Mercedes, d’un geste parfaitement fluide, il s’arrêta sur place, tira le pistolet du holster en se retournant et logea deux balles dans la nuque de Tolanov. À droite de la voiture, le garde du corps pivotait, la main plongeant sous sa veste. Gardner lui mit deux balles dans l’oreille et fit deux pas sur la chaussée. À gauche, là où Tolanov venait de s’effondrer, le chauffeur jaillit de la voiture arme au poing. Gardner était pile dans l’axe et lui envoya deux balles dans le cœur. Il ne tomba pas tout de suite. Gardner lui envoya une troisième balle au milieu du front. Le type glissa l’épaule contre la portière, les yeux ouverts.

Les sept coups de feu n’avaient pas fait plus de bruit que sept coups de poing sur le capot d’une voiture. Les trois corps étaient allongés sur la poudreuse dans des positions absurdes. Tolanov était tombé tout droit, les bras le long du corps, face contre terre. Il n’y avait pas de sang sur la neige. Gardner se dit qu’il aurait dû mettre encore deux balles dans la nuque de Tolanov à bout portant pour être sûr qu’il ne survivrait pas. À dix mètres, une balle de 22LR pouvait rester encastrée dans la boîte crânienne sans atteindre le cerveau.

Gardner rangea son arme en vérifiant d’un regard circulaire que personne n’était en train de contempler la scène.

Il s’éloigna tranquillement du restaurant, retraversa la ruelle et rentra dans la cour des Amis. Après un bref coup d’œil au patron toujours occupé dans la cuisine, il se glissa à nouveau dans les toilettes. Il ressortit le pistolet, remit la sûreté et attendit deux minutes jusqu’à ce que les battements de son coeur soient redescendus à soixante. Il rangea l’arme une dernière fois et regarda sa montre. Il était midi. Il se lava soigneusement les mains et les poignets dans le lavabo de fortune.

 

 

« Ça va, Arthur ?

- Beaucoup mieux, désolé d’avoir été long.

- Ce n’est rien. J’ai pensé... Nous, les kosovars, nous sommes habitués à l’eau mauvaise ici. Mais toi, tu ne devrais pas boire au robinet.

- Je ne bois jamais au robinet. Buvons encore un coup de cette bière, Amir, et parlons d’autre chose. La vie est trop belle pour penser, au moment de se mettre à table, à la maladie, à la bêtise des étrangers qui boivent au robinet, ainsi qu’à la déchéance physique, intellectuelle et morale et à la mort qui s’ensuivent. »

Amir éclata de rire de bon cœur : « Comme tu as raison ! Quel sage tu fais… Et comme je suis heureux de t’avoir pour ami, Arthur...

- Pareil, Amir.

- Ecoute... Ça fait longtemps que je voulais te dire ça, mais je suis très heureux que tu écrives un livre sur mon petit pays... Quand Dominique m’en a parlé la première fois, je me suis méfié, tu sais... Je me suis dit que tu serais encore un de ces écrivains qui viennent une fois en touristes et qui ne reviennent jamais... Mais maintenant que tu es revenu, je dois dire que… C’est…

- Ce n’est pas seulement un livre sur le Kosovo, comme je t’ai dit. C’est un livre sur l’Europe entière, vue d’ici.

- Oui, j’ai bien compris... Tu dis ça à chaque fois. Mais l’Europe vue d’ici, justement. Je trouve que c’est bien que quelqu’un parle de l’Europe du point de vue du Kosovo…

- Bien sûr que c’est bien…

- Du moment que tu... que tu restes humble dans ton... dans ton écriture.

- Humble ? »

Gardner se réjouissait de cette nourriture et de cette conversation absurde et anodine après ce qu’il venait de faire. Sa main droite n’avait pas tremblé sur le moment et maintenant elle tremblait à peine. Cette bière, cette viande, ces tomates, ces frites, ces oignons, cette poudre de piment doux, la chaleur du restaurant, la quasi-certitude d’avoir agi sans avoir été vu et surtout l’espoir qu’il avait maintenant que tout le reste de l’opération, que tout le réseau Tolanov s’effondrent comme un château de cartes, tout était magnifique. Mais il avait perçu une étrange intonation dans la voix de son ami.

« Comment ça, humble ? Humble vis-à-vis de qui, Amir ?

- Humble vis-à-vis de Dieu, voyons, Arthur… C’est ce que j’ai toujours trouvé bizarre avec les écrivains... Soyons sérieux cinq minutes… Pour les peintres c’est autre chose… Un peintre est un peintre, il fait des tableaux. Un sculpteur est un sculpteur, il fait des sculptures. Un musicien est un musicien, il fait de la musique. Un danseur est un danseur, il danse… Tous ce qu’ils font, ces gens-là, ce qu’ils font n’a rien à voir avec l’écriture. Chacun ses problèmes… Mais pour les écrivains... Comment pourraient-ils ne pas en être conscients ? Leur travail est condamné à la plus grande imperfection. Pour transmettre sa Loi, Dieu n’a pas peint de tableaux, il n’a pas fait de sculptures, ni de musique, il n’a pas non plus dansé. Il a écrit, Arthur. Alors l’écrivain, lui, est condamné à se comparer à Dieu. Et donc à s’avouer inférieur. Car seule l’écriture divine est sacrée. Tu n’es pas d’accord ?

- Tu sais que je ne suis pas aussi croyant que toi… À ta santé.

- À la tienne.

- Tu ne crois pas que c’était un homme qui tenait la plume pour écrire les Écrits saints ? Même si c’est Dieu qui dictait l’histoire ?

- Non, Arthur, c’est Dieu lui-même qui écrivait. Jamais une autre écriture ne peut être aussi… Aussi puissante. »

C’était absurde. Et c’était reposant. Le bœuf était divin.

« Puissante, Amir ?

- Yes, mighty.

- Pourtant, le Coran a été écrit par le Prophète, même si c’est sous la dictée de Dieu ? Et le Prophète est un homme ?

- Ce n’est pas pareil. C’est comme si c’était Dieu qui avait écrit.

- Comme si c’était Dieu… Je comprends. Comme si c’était Dieu. Mais tu sais, Amir, pour te dire toute la vérité, ce n’est pas moi qui écrit, quand j’écris.

- Qui est-ce, alors ?

- Je ne sais pas. Je suppose qu’il faut deviner. Qui écrit ce que j’écris ? Et peut-être même : qui dit ce que je dis ? Qui fait ce que je fais ? Qui rêve ce que je rêve ? »

Amir se mit à rire jaune en chiffonnant le coin d’une page de son journal ouvert à la page des faits divers balkaniques.

« Ce n’est pas le Diable, au moins, qui écrit quand tu écris, Arthur ?

- C’est amusant que tu dises ça, Amir. Ces temps-ci, pour dire les choses simplement, je parle avec beaucoup de gens, des gens que je connais, des inconnus, des gens que je dois voir pour mon livre, des gens que je ferais mieux de ne pas voir pour mon livre, toutes sortes de gens. Et parfois, c’est comme si je me retrouvais à parler avec Satan », répondit Gardner avec un sourire ironique et néanmoins sincère. « Tu connais sûrement l’origine du nom Satan. En hébreu, on dit que ça signifie l’adversaire, l’accusateur, le diffamateur.

- Satan ? » demanda Amir dont le sourire s’était crispé. « Tu te retrouves à parler avec Satan ?

- Oui, Satan en personne.

- Tu le vois, réellement ? Satan ?...

- Oui, je le vois, de temps en temps.

- Ce qui s’appelle voir ?...

- Ce qui s’appelle voir. Et entendre !

- Et est-ce que d’autres gens le voient quand il vient te voir ?...

- Je suppose que oui. Et je suppose qu’ils l’entendent aussi.

- De quoi a-t-il l’air ?...

- Oh, il prend diverses formes et il s’habille un peu comme tout le monde, il porte le veston, il se balade en survêtement ou en doudoune. Rien d’extraordinaire. Parfois il prend l’apparence de quelqu’un que je connais bien, ou même d’amis. »

Amir recommença à sourire.

« C’est drôle ce que tu dis, Arthur, tu sais, parce que…

- Parce que ?

- Parce que là, maintenant, je suis Satan. »

Sa bière à la main, les bras croisés, Gardner considéra Amir avec attention, sans cesser de sourire.

« Vraiment, Amir ?

- Mais oui, c’est moi, Arthur. Ton vieux copain Amir. Et je suis le Diable.

- Eh bien, tu vois. Qu’est-ce que je t’avais dit ? Je me retrouve encore une fois à papoter avec Satan. »

Malgré la tournure de la conversation, Gardner était envahi par un agréable sentiment de confort et il resta silencieux quelques longues secondes. Trop longues au goût d’Amir.

« C’est une blague, hein, Alex !...

- Je sais bien, my good old friend.

- Je ne suis pas le Diable, hein !... »

Gardner ne le quittait pas des yeux. Amir était sincèrement affolé.

« Si c’est toi qui le dis, Amir…

- Alex, ne plaisante pas avec ça, s’il te plaît !

- Ce n’est pas moi qui ai plaisanté le premier, mais je trouve qu’il faut plaisanter de tout. Je te crois, Amir. You’re my good old friend. De toute manière, Satan avait déjà fait un passage ce matin. Nous avons quelques heures tranquilles devant nous. Enfin je crois.

- Espèce de cinglé !...

- Toi-même. »

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14 avril 2017 5 14 /04 /avril /2017 09:46

La Prisonnière

roman d'espionnage pour adultes

en version intégrale

sur le site Paroles des Jours

Merci à Stéphane Zagdanski

 

 

duerer1.jpg

 

 

Je suis allé au Kosovo pour la première fois durant l'été 2007 et je n'y connaissais encore personne. J'étais en Bulgarie depuis plusieurs semaines et j'avais besoin d'être seul quelque temps pour écrire. J'ai pris un bus à Sofia pour Skopje, la capitale de la Macédoine. Le lendemain je suis monté dans un bus pour Prishtina et j'y suis resté jusqu'à ma rencontre avec Ibrahim K. le 6 août. J'y suis retourné plusieurs fois et j'y ai aimé des Albanais et des Serbes.

 

C'est après mon séjour fin octobre 2007 que je me suis attelé sérieusement à la rédaction des Prisonnières. L'année suivante, sur les conseils de mon ami africain Pierre Dulieu, je décidai de réécrire tout le premier manuscrit qui comportait près de 700 pages. A l'époque je passais dix à douze heures au boulot ou dans des trains de banlieue cinq ou six jours par semaine. Pour écrire je me levais chaque matin à trois ou quatre heures et j'écrivais pendant une heure ou deux en réutilisant certains chapitres du premier manuscrit. Dans cette première version je m'étais contenté d'écrire des épisodes que j'avais réellement vécus, tout en laissant tomber les passages les plus périlleux et en changeant certains personnages pour que les personnes réelles ne soient pas trop facilement reconnues au Kosovo, ni en France. Mais dans cette deuxième version je mélangeai carrément la fiction et le vécu pour en faire "un livre d'action", avec "une vraie histoire", avec "un début et une fin".

 

Je me suis comporté au Kosovo aussi rigoureusement et aussi parfaitement, voire mieux, que mon personnage principal: un certain "Alexandre Gambler". Certains amis qui n'ont pas pu lire la version finale du manuscrit jusqu'au bout m'ont reproché d'avoir fait d'"Alexandre Gambler" un personnage "trop parfait": "on n'y croit pas, personne ne peut agir comme ça, on fait forcément des erreurs, personne n'est comme ça." J'ai été meilleur qu'Alexandre Gambler dans le fameux "monde réel". Je n'ai pas vécu tout ce que mon personnage a vécu, mais d'autres personnes réelles ont vécu par petits bouts l'essentiel de ce que le personnage-narrateur-auteur "Alexandre Gambler" vit dans ce roman, et j'ai personnellement vécu des situations que ce personnage n'a pas vécues, tant mieux ou tant pis pour lui. Un soir, dans un quartier du sud de Prishtina j'ai vu trois personnes alignées contre un mur par des inconnus se faire abattre d'une balle dans la tête. Une nuit, j'ai aidé deux putes en manque de cigarettes à fuguer d'un bordel à bord d'un 4x4 de l'US Army, en compagnie d'un lieutenant de la 26e MEU. Une autre nuit, j'ai aidé mon ami Ibrahim K. et ses hommes à défendre leur villa contre une attaque à la kalachnikov. Evidemment, suivant une espèce de règle empirique qu'entre écrivains souterrains nous appelons la loi du ressentiment maximum, ce que j'ai écrit dans la dernière version de ce roman et qui est en grande partie inventé (ou plutôt, comme nous disons aussi entre écrivains souterrains: décousu-recousu) m'a apporté plus d'ennuis dans le monde réel que ce j'avais fait ou pas fait dans ledit monde réel à la con.

 

Du côté des éditeurs, ceux qui se prétendaient "de sympathie communiste" m'ont reproché de ne pas taper assez sur les Albanais, les autres m'ont reproché de ne pas taper assez sur les Serbes, et un "lecteur" d'une maison d'édition propriété d'un grand marchand d'armes français a trouvé l'humour de me dire dans un café du 6e arrondissement, sur le ton de la confidence emmerdée: "Ton livre, c'est mauvais pour l'Occident."

 

Je n'ai pas essayé plus de six ou sept éditeurs, je suis passé à autre chose. Je n'ai plus assez d'argent pour retourner au Kosovo essayer de retrouver la trace de Mira, ni même pour voir s'il reste quelque chose du vieux bazar que j'aimais près de l'hôtel Sara. Ibrahim K. est mort assassiné, comme il l'avait prédit. Lili a déménagé dans un bordel turc en 2010.  Mohammed possède un grand hôtel dans une capitale des Balkans. L'ONU est mort, vive l'ONU. Les autres personnages ont été créés en collant ensemble des morceaux de personnes réelles. J'espère que tout le monde se porte bien de ce côté-là. Il doit bien y avoir cinquante pourcents de chances pour que ce soit le cas.

 

Quand au personnage-narrateur-auteur "Alexandre Gambler", qui me sert de bouteille de whisky dans les périodes difficiles, il n'a jamais été aussi Anglais qu'à cette époque.

 

 

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Première page des Prisonnières:

 

 

 

À tombeau ouvert, alors que le soleil venait de tenter une percée sous les nuages peu avant d’atteindre l’horizon, le taxi jaune roulait à travers la ville enneigée en dérapant parfois avec beaucoup de grâce aux carrefours pour brûler un feu rouge et un certain jeune homme du nom d’Alexandre Gambler, lunettes noires sur le nez, cigarillo éteint au bec, une main tenant fermement l’accoudoir de la portière et l’autre bras nonchalamment étalé sur la plage arrière, son blouson de cuir dégoulinant de neige fondue, reconnaissait tout à coup au coin de certaines rues, dans l’éclatante lumière rasante, d’anciennes maisons à moitié en ruine avec une joie qu’il n’essayait même plus de cacher au chauffeur qui le lorgnait avec insistance dans le rétroviseur central.
« Sir, where do you come from? » finit par demander le type d’une quarantaine d’années, à moitié chauve, dont la nuque était barrée d’une très laide cicatrice d’une vingtaine de centimètres.
« Paris », répondit Gambler en souriant.
«Vous travaillez ici, sir ?
- Non.
- Vous ne travaillez pas ici?
- Non.»
Ils venaient de doubler le bureau de liaison des Etats-Unis et le chauffeur avait remarqué le discret coup d’œil de professionnel de Gambler à la clôture blindée.
«Vous êtes sûr que vous ne travaillez pas ici, sir?
- Oui, tout à fait sûr.
- Vous comprenez ma question, sir?
- Oui, je peux la comprendre.
- Vous n’êtes pas Américain?
- Non, je suis Français.
- Mais vous avez un nom américain, sir.
- Un nom anglais, en fait.
- Alors vous êtes Anglais, sir?
- Eh bien, on peut dire que je l’étais, il y a bien longtemps. »

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Andreas Guest

« Andreas Guest, c’est ton vrai nom?

- C’est bien possible, oui.

- Parce que si j’ai bien compris, du peu que tu as publié depuis 'Lahatena' en 2001, ça a été le plus souvent sous des pseudonymes pas toujours transparents comme Alexandre Gambler, Léo Zyngerman et Thomas Spaeher ? Schizophrénie ?

- Je ne sais pas, il faut peut-être demander à quelqu’un d’autre. Je crois surtout que n’importe qui ne peut pas raconter l’histoire de n’importe qui. »

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