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24 août 2017 4 24 /08 /août /2017 22:59
Albertine Trichon, Thasos (détail), été 2017

Albertine Trichon, Thasos (détail), été 2017

J’avais vingt ans et après un bref détour par ce qu’il est convenu d’appeler la civilisation, j’étais déjà retourné à ce que moi j’appelle la sauvagerie. Je ne parlais presque plus à personne, presque rien de ce qui me semblait important alors ne pouvait se communiquer par des paroles. D’abord parce que je ne trouvais pas les mots qu’il fallait, ensuite parce que je ne trouvais plus personne à qui les adresser. Ou peut-être l’inverse. D’abord parce que je ne trouvais plus personne à qui les adresser, ensuite parce que je savais déjà que je n’aurais pas trouvé les mots, si j’avais trouvé la personne. Mais ça ne m’empêchait pas de regarder les gens et de les observer plus ou moins attentivement, par exemple ceux que je voyais sur le chemin du lycée où je révisais mon concours.

Un midi, après la cantine, j’étais parti à pied vers la gare quand j’ai croisé deux jeunes femmes de mon âge qui, elles, se dirigeaient vers le lycée. L’une d’entre elles, les yeux fermés, marchait prudemment, légèrement appuyée sur le bras de l’autre. Elles avançaient toutes deux, leurs cartables à la main, sans faire attention à rien d’autre qu’au chemin, en souriant. Je me suis arrêté un instant pour contempler le visage de celle qui marchait les yeux fermés. Elle semblait aveugle. J’avais devant moi probablement la seule élève aveugle du lycée. L’autre femme, en me croisant, m’a adressé un sourire de sympathie auquel j’ai à peine répondu. Je ne pouvais m’empêcher d’imaginer l'absurde défi que cette jeune femme aveugle était en train de relever. Nous, les élèves soi-disant voyants, nous vivions dans une sorte d’angoisse permanente et comique de ne pas lire assez, de ne pas lire les bons textes, de ne pas avoir accès aux bons cours, etc. Enfin, les autres vivaient dans cette angoisse, moi je vivais surtout dans celle d’avoir un monde à écrire qui ne m’appartenait pas, envers lequel je m’imaginais des devoirs surhumains et dont je savais que je ne percevais encore que l’extrême périphérie. Une angoisse tout aussi comique que celle d’échouer aux concours mais, j’en étais persuadé et je le suis encore aujourd’hui, bien plus inconfortable.

Alors quelle devait être son angoisse à elle, à cette jeune femme aveugle, qu’il s’agisse de lire le peu de livres peut-être disponibles en Braille à la bibliothèque pour préparer les concours – mais comment écrivait-elle ? qui pouvait corriger ses copies ? – ,  ou comme pour moi, d’exprimer son monde à elle, de dire sans trahir ses mystères le monde tel qu’elle le vivait? Bien peu de gens, je le pressentais déjà, seraient un jour sensibles au monde que je commençais à décrire, un monde tout de même fait des mêmes sens que ceux de la plupart des lecteurs, mais... elle ? Qui pourrait la rejoindre ?

Ma réaction était ridiculement romantique, je le sentais, et je me suis mis à sourire dès cet instant, mais il existait une chance infime que cette réaction soit juste.

Alors, en souriant, j’ai fait demi-tour et en pressant le pas j’ai rejoint les jeunes femmes et j’ai tout doucement posé ma main sur le poignet libre de l’aveugle pour lui dire (ce que je pensais réellement, sur tous les plans) : « Mademoiselle, vous êtes magnifique. »

La jeune femme a ouvert les yeux et m’a jeté le regard le plus stupéfait que j’aie jamais croisé.

Je n’étais pas beaucoup moins aveugle qu’elle.

(Jeux interdits dans le labyrinthe, fragment 17)

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Andreas Guest

« Andreas Guest, c’est ton vrai nom?

- C’est bien possible, oui.

- Parce que si j’ai bien compris, du peu que tu as publié depuis 'Lahatena' en 2001, ça a été le plus souvent sous des pseudonymes pas toujours transparents comme Alexandre Gambler, Léo Zyngerman et Thomas Spaeher ? Schizophrénie ?

- Je ne sais pas, il faut peut-être demander à quelqu’un d’autre. Je crois surtout que n’importe qui ne peut pas raconter l’histoire de n’importe qui. »

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