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16 octobre 2017 1 16 /10 /octobre /2017 09:24
Ma rentrée littéraire

Quelques remarques confidentielles, là, comme ça, entre toi et moi, sur le roman de Joseph Conrad Au cœur des ténèbres.

Avec L’oubli de Frederika Amalia Finkelstein (2 ans de retard) et le visionnage complet du film Zagdanski contre Sollers (3 ans de retard), c’est ma rentrée littéraire à moi.

L’impression croissante que les vrais textes sont vraiment lus par un nombre de lecteurs inversement proportionnel au nombre de bidules célébrés. (Voir étymologie de bidule.) Ceci n’est pas une remarque d’écrivain raté (Sollers : « Quand on n’a rien publié à quarante ans c’est foutu »). Ceci est une remarque d’écrivain persuadé que les livres dont l’intrigue n’a pas été trouvée quelque part au milieu d’une jungle, d’une taïga ou d’un désert sont des blagues. Le Jardin d’Eden (Hemingway) est écrit depuis le fin fond de la jungle. Le Château (Kafka) est écrit depuis le fin fond de la taïga. Chaos brûlant (Zagdanski) est écrit depuis le fin fond du désert. Ma mère avait raison (Jardin) est écrit depuis le fin fond de Neuilly-sur-Seine.

Lorsque Heart of Darkness est publié en volume en 1902, les rares critiques qui s’y intéressent tiennent surtout à dire qu’il s’agit d’une œuvre mineure. Soixante ans plus tard, c’est l’œuvre la plus étudiée dans les universités anglaises, c’est-à-dire la plus déformée par l’élite qui néo-colonisera la planète. Cent ans plus tard, certains écrivains néo-colonisés reprochent au livre le « recyclage de notions racistes sur le continent ‘ténébreux’ et son peuple ». Cent quinze ans plus tard, je pense à une phrase de Borges : « Je ne parle pas de vengeance ou de pardon. L’oubli est la seule vengeance et le seul pardon. » Et à la dernière phrase prononcée par un personnage de Heart of Darkness : « Nous avons manqué le premier flot de la marée. »

We have lost the first of the ebb.” (Sanskrit apa “away from,” Avestan apa “away from,” Greek apo “from, away from; after; in descent from,” Latin ab “away from, from,” Gothic af, Old English of “away from.”)

On a traduit Heart of Darkness par Au cœur des ténèbres. J’aime faire chatoyer les traductions possibles : Cœur de ténèbres. Ou peut-être même Cœur de Ténèbre. Ou peut-être même Cœurs de Ténèbre. Le cœur de la forêt africaine. Le cœur de Londres. Le cœur de Kurtz. Le cœur de Charles Marlow. Le cœur de la fiancée de Kurtz. Le cœur de la civilisation sauvage. Le cœur de la sauvagerie civilisée. Le cœur du lecteur après la lecture de Heart of Darkness. En tout cas rien de fixe. La traduction du titre par Au cœur des ténèbres donne l’impression qu’il s’agit d’un lieu en particulier. Le cœur des ténèbres n’est pas le cœur de la forêt vierge. C’est une illusion dont Heart of Darkness montre la croissante débilité (lat. debilis: infirme, amputé, faible) : ce n’est pas parce qu’un endroit est dangereux qu’il devient le cœur des ténèbres. C’est parce que le cœur humain devient le cœur des ténèbres que tous les lieux deviennent dangereux.

Dans le monde de la dévastation, celui de toutes les « Expéditions d’Exploration de l’Eldorado », celui de tous les « Rapports sur la Suppression des Coutumes Barbares », ou pour le dire en des termes qui parleront mieux à ceux qui ont préféré regarder la TV hier soir au lieu de lire le troisième chapitre de Heart of Darkness : dans le monde d’Emmanuel Macron, le cœur des ténèbres est partout. C’est pour ça qu’il faut allumer toutes les lampes de toutes les salles de toutes les ailes de l’Elysée, même la loupiote à droite cachée dans la cheminée : pour ne pas que le toit s’effondre sur la Fiancée de Kurtz. Je veux dire... pour ne pas que les intellectuels occidentaux réalisent brutalement que notre civilisation va finir de s’effondrer d’ici quinze ans.

Cœur de ténèbre : comme tous les romans absolus, le grand récit (qui peut se faire en cent cinquante, parfois même en cent pages) de la détestation, de la destruction, de lextermination du temps. Ce qui tue Kurtz, ce n’est pas la fièvre, ce n’est pas une blessure. Il a physiquement toutes les caractéristiques d’une momie. Ce qui tue finalement Kurtz, c’est son impatience, son obsession de tuer le temps.

Je ne lis pas de livres pour tuer le temps. Je n’écris pas non plus de livres pour tuer le temps. D’ailleurs, un livre, ça ne se lit pas, ça ne s’écrit pas, ça se vit, ça s’endure ou quelque chose comme ça. Je ne dis pas que des hommes qui ne savent pas reconnaître un vrai livre dans une librairie ou dans une pile de manuscrits n’ont pas une vraie vie, ni qu’ils manquent d’endurance, après tout, ça les regarde, et ça les regarde de l’intérieur. Pour prendre un exemple plus concret, je ne dis pas que des hommes qui ne savent pas reconnaître un artichaud, pardon un artichaut dans un champ ne peuvent pas écrire de vrais livres. Je dis que des hommes qui ne savent pas reconnaître un artichaut dans un champ ne peuvent pas écrire de vrais livres sur les artichauts. En tout cas pas sur les artichauts dans les champs.

Pendant toute la lecture des 180 pages de Heart of Darkness, j’ai gardé cette impression voulue par Conrad (et par « le narrateur dans le narrateur » : Charles Marlow) que l’embouchure du Congo faisait face à l’embouchure de la Tamise. Dix ans plus tard, pour moi la villa mitraillée d’Ibrahim sur les hauteurs de Pristina fait toujours face à la tour brûlée du siège de la Direction Générale des Services Extérieurs, boulevard Mortier. Ce qui veut dire quoi, concrètement? Que l’origine de la destruction est toujours réciproque ? Bien sûr que non : ça veut dire que le résultat de la destruction est toujours réciproque.

Ce qui détruit autre chose est détruit.

La scène clé de Cœur de ténèbre (son explication survoltée) surgit de manière presque inespérée à la toute fin du roman, lorsque Philip Marl… pardon, Charles Marlow, vient rendre quelques papiers à la fiancée de Kurtz mort un an plus tôt : « Mais tandis que nos mains se touchaient encore, un air de si affreuse désolation passa sur sa face que je compris qu’elle n’était point de celles dont le temps se fait un jouet. Pour elle, c’est hier seulement que Kurtz était mort. Et vraiment, l’impression fut si saisissante qu’à moi aussi, il sembla n’être mort qu’hier – que dis-je ? à l’instant même… Je les vis l’un et l’autre au même endroit du temps : la mort de celui-là, la douleur de celle-ci. Je vis quelle avait été sa douleur : je revis ce qu’avait été sa mort. Comprenez-moi. Je les vis ensemble, je les entendis en même temps. Elle m’avait dit, avec un sanglot profond dans la voix : ‘J’ai survécu !...’ cependant que mes oreilles abusées croyaient entendre distinctement, mêlé à ses accents de regret tragique, le murmure décisif par quoi l’autre avait prononcé son éternelle condamnation. Je me demandai ce que je faisais là, non sans un sentiment de panique dans le cœur, comme si je m’étais fourvoyé en quelque région de cruels et absurdes mystères interdits aux mortels. »

Ce qui fait que l’émouvant sanglot de « la Fiancée » pousse le solide Marlow dans ses derniers retranchements, c’est... que le « murmure décisif » de Kurtz, prononcé quelques minutes avant sa mort à bord du vapeur qui redescend le Congo, ce murmure dont Marlow/Conrad fut le seul témoin, tenait en quatre mots :

« The horror ! The horror ! »

Faut il comprendre que la Fiancée a survécu à l'horreur? Evidemment non. La Fiancée a survécu, et cest lhorreur du temps.

Et dire que certains pensent encore aujourd’hui que Teodor Józef Konrad Korzeniowski herb. Nalecz manque cruellement d’humour.

 

 

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14 octobre 2017 6 14 /10 /octobre /2017 19:10

Sancho Pança, qui d’ailleurs ne s’en est jamais vanté, réussit au cours des années, aux heures du soir et de la nuit, à travers nombre de romans de chevalerie et de brigands, à si bien détourner de lui son démon auquel il donna plus tard le nom de Don Quichotte, que celui-ci accomplit sans aucune limite les actions les plus folles, lesquelles, faute d’un objet déterminé qui aurait dû être justement Sancho Pança, ne nuisirent à personne. Sancho Pança, un homme libre, suivit stoïquement Don Quichotte dans ses expéditions – peut-être en raison d’un certain sens de la responsabilité –, ce qui lui fut jusqu’à sa fin grande et utile matière à divertissement. (Traduction Laurent Margantin)

Sancho Pansa, der sich übrigens dessen nie gerühmt hat, gelang es im Laufe der Jahre, durch Beistellung einer Menge Ritter- und Räuberromane in den Abend- und Nachtstunden seinen Teufel, dem er später den Namen Don Quixote gab, derart von sich abzulenken, daß dieser dann haltlos die verrücktesten Taten aufführte, die aber mangels eines vorbestimmten Gegenstandes, der eben Sancho Pansa hätte sein sollen, niemandem schadeten. Sancho Pansa, ein freier Mann, folgte gleichmütig, vielleicht aus einem gewissen Verantwortlichkeitsgefühl, dem Don Quixote auf seinen Zügen und hatte davon eine große und nützliche Unterhaltung bis an sein Ende.

Without making any boast of it Sancho Panza succeeded in the course of years, by feeding him a great number of romances of chivalry and adventure in the evening and night hours, in so diverting from himself his demon, whom he later called Don Quixote, that this demon thereupon set out, uninhibited, on the maddest exploits, which, however, for the lack of a preordained object, which should have been Sancho Panza himself, harmed nobody. A free man, Sancho Panza philosophically followed Don Quixote on his crusades, perhaps out of a sense of responsibility, and had of them a great and edifying entertainment to the end of his days. (Translation: Muir, Willa and Edwin)

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5 octobre 2017 4 05 /10 /octobre /2017 15:26

Il y a l'argent et il y a l'argent.

Il y a le temps et il y a le temps.

Mon boulanger

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2 octobre 2017 1 02 /10 /octobre /2017 18:21
Dans les marques du temps

Le lecteur a dû éprouver par lui-même que l’essence des questions s’est modifiée. Nous vivons en des temps où nous interpellent sans cesse des pouvoirs inquisitoriaux. Et ces puissants ne sont pas uniquement animés d’une soif idéale de savoir. Lorsqu’ils s’approchent pour nous questionner, ils n’attendent pas de nous une contribution à la vérité objective, ni même la solution de certaines difficultés. Peu leur importe notre solution ; c’est à notre réponse qu’ils tiennent.

Différence importante : elle apparente l’interrogation à l’interrogatoire. On pourra s’en rendre compte si l’on veut suivre la voie qui mène du bulletin de vote au questionnaire. Le bulletin de vote permet de constater un état de fait, pour en tirer les conséquences. Il vise à transmettre la volonté de l’électeur, et le scrutin est organisé de manière que cette volonté se projette telle quelle, sans être déformée par des influences étrangères. Aussi le vote inspire-t-il un sentiment d’assurance, et même la conscience d’un certain pouvoir, celle dont s’accompagne l’acte volontaire et libre, accompli dans la sphère du droit.

Notre contemporain, s’il se voit dans le cas de remplir un formulaire, est bien dépourvu de cette assurance. Les réponses qu’il donne sont grosses de conséquences : souvent même, son sort en dépend. On trouve l’homme dans une situation telle que l’on exige de lui la production de pièces qui serviront à sa ruine. Et quelle n’est pas souvent, de nos jours, l’insignifiance des indices qui entraînent notre ruine !

Il va de soi qu’en présence de ce changement dans l’interrogation, une tout autre structure se dégage que celle qu’on eût trouvée au début de ce siècle. La vieille sécurité n’est plus et notre pensée est bien contrainte d’en tenir compte. Les questions nous serrent de plus près, plus instantes, et la nature de notre réponse prend une gravité toujours croissante. Songeons, à ce propos, que le silence est aussi une réponse. On nous demande pourquoi nous nous sommes tus en tel lieu, à tel moment, et nous remet quittance de nos déclarations. Tels sont les dédales du temps, dont nul n’échappe.

Le curieux est de voir comme en cette conjoncture tout devient réponse, en ce sens singulier et, par là, matière de responsabilité. C’est ainsi qu’à l’heure actuelle on ne distingue pas encore assez combien le bulletin de vote, pour nous en tenir à lui, s’est mué en questionnaire. Mais l’homme qui n’a pas la rare chance de vivre dans quelque coin tranquille du monde social s’en aperçoit dès qu’il agit. Car nous sommes toujours plus prompts à adapter au danger notre conduite que nos théories. Mais seule la réflexion nous permet d’acquérir une sécurité nouvelle.

L’électeur auquel nous songeons ira donc aux urnes dans de tout autres sentiments que son père ou son grand-père. Certes, il aurait préféré s’abstenir : mais c’eût précisément été une manière de donner une réponse sans équivoque. Et pourtant, la participation, elle aussi, n’est pas sans quelque apparence de danger, en un temps où il faut tenir compte des progrès de la dactyloscopie et des astuces de la statistique appliquée. A quoi bon choisir dans des situations où l’on n’a plus le choix ?

La réponse, c’est que le bulletin de vote offre à notre électeur la faculté de prendre part à un acte d’approbation. On ne fait pas au premier venu l’honneur de le juger digne d’un tel avantage – il manquera sûrement, sur les listes, les noms des innombrables anonymes embrigadés dans les nouvelles armées d’esclaves. Donc, l’électeur sait en général ce qu’on attend de lui.

Ernst Jünger

 

 

On confronte tout ce qui existe à tout ce qui pourrait exister. 

Pablo Picasso

 

 

Je me souviens des heures d'argent et de soleil vers les fleuves.

Rimbaud

 

Est-ce que la jalousie mène le monde ? Est-ce que la pulsion de mort, nous dit un autre grand technicien du temps, cet autre Allemand qui n’est pas très allemand non plus et qui s’appelle Freud, est-ce que la pulsion de mort mène le monde ? Freud nous dit des choses très importantes sur le nihilisme, par exemple que lorsqu’on en arrive à une culture générale du surmoi, cette culture devient celle de la pulsion de mort. Le surmoi est implacable, il est féroce, c’est à lui qu’on doit s’adresser si on veut savoir pourquoi le moi en prend sans fin plein la gueule et n’a pas le temps même d’imaginer qu’il pourrait être dans les marques du temps.

Sollers

 

 

 

Votre Honneur, c’est une sentence très dure que la mort. Pour ma part, je suis la personne la plus innocente ici, mais contre moi il y a le serment de tous les parjures.

Capitaine Kidd

 

 

C’est l’histoire d’une société secrète dite le cœur absolu, laquelle a pour mission de tenter une expérience sur le temps. A partir de là, je dirai que toute position nihiliste commence à refuser de lire, car le moteur n’est plus ce qui peut arriver de dramatique aux personnages, mais uniquement une technique qu’ils ont mise en œuvre pour qu’aucune trace ni d’envie ni de jalousie, sauf très légères pour montrer qu’elles sont sans cesse surmontées, ne se manifeste.

Sollers

 

 

La plupart des phrases et des questions qui ont été écrites à propos de choses philosophiques ne sont pas fausses, mais insensées.

Wittgenstein

 

 

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30 septembre 2017 6 30 /09 /septembre /2017 10:09
Couverture d'Abraham Petrovitch, le Prince noir de Russie - Milena Kano, 2012

Couverture d'Abraham Petrovitch, le Prince noir de Russie - Milena Kano, 2012

La résistance du Rebelle est absolue: elle ne connaît pas de neutralité, ni de grâce ni de détention en forteresse. Il ne s'attend pas à ce que l'ennemi se montre sensible aux arguments, encore moins à ce qu'il s'astreigne à des règles chevaleresques. Il sait aussi qu'en ce qui le concerne, la peine de mort n'est pas supprimée. Le Rebelle connaît une solitude nouvelle, telle que l'implique avant tout l'épanouissement satanique de la cruauté -- son alliance avec la science et le machinisme, qui fait apparaître dans l'histoire, non pas un élément nouveau, mais des manifestations nouvelles.

Ernst Jünger

 

Il s'agit de mettre un peu d'absolu dans la mare aux grenouilles.

Pablo Picasso

 

Longtemps le marchand et le pirate furent une seule et même personne. Et aujourd'hui encore, la moralité des marchands n'est qu'un raffinement de la moralité des pirates.

Friedrich Nietzsche

 

Nous défions les augures. Il y a une providence spéciale pour la chute d'un moineau. Si c'est maintenant, ce n'est pas à venir. Si ce n'est pas à venir, ce sera maintenant. Si ce n'est pas maintenant, cela viendra pourtant. Le tout est d'être prêt.

Hamlet

 

 

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27 septembre 2017 3 27 /09 /septembre /2017 00:02
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26 septembre 2017 2 26 /09 /septembre /2017 22:51

Samuel Barber, Quatuor à cordes no 1, Op. 11, adagio - 1936

Je viens d’évoquer les nazis. Parlons-en. Car effectivement ils ne sont pas tout à fait morts. Non. Je dirais même qu’ils pullulent. Mais la question que je devrais poser est la suivante : qu’est-ce qu’être nazi ? Être nazi, est-ce seulement vouloir la disparition des Juifs ? Il est vrai que je ne me suis jamais réellement posé la question. Je ne me suis jamais dit : Alma Dorothéa, qu’est-ce qu’un nazi ? Il faut dire que le monde ne m’a pas beaucoup aidée. Le Petit Prince demande à l’aviateur : « dessine-moi un mouton », le Petit Prince ne demande pas à l’aviateur : « dessine-moi un nazi ». Je me suis mise à sourire – j’ai tendance à sourire quand mon cerveau va trop loin. Je suis rue Jean-de-la-Fontaine. Mes pas connaissent si bien le chemin que je n’ai même pas besoin d’y penser. La mémorisation humaine de l’espace peut être remarquable.

Alors, qu’est-ce qu’un nazi ? Laissez-moi quelques secondes. Je pourrais définir, d’après la rumeur lointaine et populaire, que le nazi traditionnel veut éradiquer les Juifs, les aristocrates et tout ce qui n’est pas affilié à la norme, ou de race non blanche, ou ce qui est vieux – inefficace en matière de productivité. Le nazi traditionnel revendique la force et la vigueur. Mais je sais que je ne suis pas allée assez loin. J’en suis resté à la rumeur ; à la définition égarée du mot « nazi ».

Qu’est-ce qu’un nazi ?

Je m’arrête. Je crois un instant avoir soif ; c’est une illusion. L’envie me prend de hurler dans ma tête. Je ris intérieurement. Je suis prête. Et cela maintenant je le pense : je crois qu’un nazi aime le bruit aime la mort aime mettre à mort réduire à néant le temps les généalogies. Il tient à la disparition qu’il ne reste plus rien que ce soit pur sans les hommes les animaux les végétaux le nazi aime ce qui brûle asphysxie dévore il déteste le ralentissement il veut de la jeunesse de l’intensité parce qu’il a peur de mourir et encore plus de vivre la blancheur est son horizon. Il veut la victoire.

Savoir que nous vivons dans l’oubli n’est pas une évidence : mais la difficulté n’est pas tant de le comprendre que de l’accepter, car un monde d’oubli n’a pas de réelles limites quant au pouvoir de la mémoire, oui, vivre dans l’oubli c’est aussi attendre de se souvenir, et quand vient le souvenir, comme un fantôme sauvage, c’est avec une innocence débordante d’étonnement – un va-et-vient du passé aussitôt recouvert par le puissant. Je ne dis pas que cela n’est pas sombre, l’oubli fait de notre monde un lieu sombre et aride. C’est un monde plat où le bien et le mal sont une seule et même chose.

J’ai été très tôt bercée par les écrans : enfant, j’ai vu que le réel vacillait ; qu’il n’était pas solide. Et peut-être aussi qu’une part de moi-même a détesté le mensonge de l’ancien monde ; celui de la bonne vieille réalité. Dans les jeux vidéo c’est mieux, dans les livres c’est mieux, dans les sports c’est mieux, dans mes rêves c’est mieux, dans mon imagination c’est mieux, dans les publicités c’est mieux, dans les écrans c’est mieux. Par mieux, j’entends : potentiellement grandiose. Or l’oubli donne toute sa place au virtuel. Et pour cette raison je peux le dire : nous vivons une époque éblouissante.

 

Extrait de

Frederika Amalia Finkelstein, L'oubli, 2014

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25 septembre 2017 1 25 /09 /septembre /2017 14:04
Egon Schiele, Les Ermites, 1912

Egon Schiele, Les Ermites, 1912

 

Mon affaire repose entièrement sur mes épaules. Deux jeunes dames dans l’antichambre, avec des machines à écrire et des livres de comptes, la pièce dans laquelle je suis avec un bureau, la Caisse, une table de conférence, un fauteuil Club et un téléphone, voilà tous mon équipement de travail. Tellement facile à embrasser du regard, tellement facile à diriger. Je suis très jeune et les affaires marchent bien. Je ne me plains pas, je ne me plains pas. Au début de l’année, un jeune homme a loué du jour au lendemain le petit appartement d’à côté qui restait inoccupé, appartement que, bien maladroit, j’ai longtemps hésité à louer. Une pièce et une antichambre également, mais avec en plus une cuisine, — pièce et antichambre dont j’aurais bien eu besoin, car mes deux jeunes dames se sentent parfois débordées de travail –, mais à quoi la cuisine m’aurait-elle servi ? C’est à cause de cette pensée mesquine que je me suis laissé prendre l’appartement. Maintenant s’y trouve ce jeune homme. Harras, c’est son nom. Ce qu’il y fait exactement, je n’en sais rien. Sur la porte, il y a : « Harras, bureau ». Je me suis renseigné, et l’on m’a dit qu’il s’agissait d’une affaire semblable à la mienne. Concernant l’octroi d’un crédit, il m’a été rapporté qu’on ne pouvait pas franchement donner d’avis défavorable, car il s’agissait d’un homme jeune et ambitieux, dont l’activité avait peut-être de l’avenir ; tout en ajoutant qu’on ne pouvait pas franchement conseiller de lui accorder un crédit, car tout portait à croire qu’il n’y avait aucun capital derrière. L’information classique que l’on donne lorsqu’on ne sait rien. Je rencontre parfois Harras dans l’escalier, mais il doit être à chaque fois extraordinairement pressé, car il se faufile à côté de moi. Je ne l’ai encore jamais vraiment vu, il tient déjà la clé du bureau dans sa main et ouvre la porte en un clin d’œil. Il glisse à l’intérieur comme la queue d’un rat et je me retrouve à nouveau devant la plaque « Harras, bureau », que j’ai déjà lue bien plus souvent qu’elle ne le mérite. Les murs misérablement minces qui trahissent l’homme honnête au travail protègent le malhonnête. Mon téléphone est installé contre le mur de la pièce qui me sépare de mon voisin, mais je ne souligne cela que comme une donnée particulièrement ironique, car même s’il était accroché sur le mur opposé, on entendrait également tout dans l’appartement voisin. J’ai cessé d’appeler mes clients par leur nom au téléphone. Mais il ne faut naturellement pas être bien malin pour deviner les noms à partir de tournures caractéristiques mais inévitables au cours de la conversation. Parfois, l’écouteur à l’oreille, agité par l’inquiétude, je sautille autour de l’appareil sur la pointe des pieds, sans pouvoir empêcher que des secrets soient livrés. Naturellement, dans ces conditions je deviens hésitant quand il s’agit de prendre des décisions professionnelles, ma voix tremble. Que fait Harras, pendant que je suis au téléphone ? Si je voulais vraiment exagérer – mais c’est souvent nécessaire pour y voir clair —, je pourrais dire que Harras n’a pas besoin de téléphone puisqu’il utilise le mien. Assis sur son canapé qu’il a poussé contre le mur, il écoute, alors que je dois, moi, lorsque le téléphone sonne, y courir, recueillir les souhaits du client, prendre de graves décisions, faire preuve d’une grande force de persuasion - mais surtout, en même temps, transmettre sans le vouloir toutes les informations à Harras à travers la cloison. Peut-être n’attend-il même pas la fin de la discussion : il se dresse sitôt qu’a été abordé le point qui lui en dit assez sur l’affaire traitée pour aller se faufiler à travers la ville tel un fantôme. Et, avant que j’aie raccroché, peut-être est-il déjà en train de travailler contre moi !

Cette belle traduction de la nouvelle de Kafka Der Nachbar est, je crois, due à Laurent Margantin et je l'ai trouvée ici.

 

*

 

Le texte en version originale pour les plus aventureuses et les plus aventureux:

 

Mein Geschäft ruht ganz auf meinen Schultern. Zwei Fräulein mit Schreibmaschinen und Geschäftsbüchern im Vorzimmer, mein Zimmer mit Schreibtisch, Kasse, Beratungstisch, Klubsessel und Telephon, das ist mein ganzer Arbeitsapparat. So einfach zu überblicken, so leicht zu führen. Ich bin ganz jung und die Geschäfte rollen vor mir her. Ich klage nicht, ich klage nicht.

Seit Neujahr hat ein junger Mann die kleine, leerstehende Nebenwohnung, die ich ungeschickterweise so lange zu mieten gezögert habe, frischweg gemietet. Auch ein Zimmer mit Vorzimmer, außerdem aber noch eine Küche. - Zimmer und Vorzimmer hätte ich wohl brauchen können - meine zwei Fräulein fühlten sich schon manchmal überlastet -, aber wozu hätte mir die Küche gedient? Dieses kleinliche Bedenken war daran schuld, daß ich mir die Wohnung habe nehmen lassen. Nun sitzt dort dieser junge Mann. Harras heißt er. Was er dort eigentlich macht, weiß ich nicht. Auf der Tür steht: ›Harras, Bureau‹. Ich habe Erkundigungen eingezogen, man hat mir mitgeteilt, es sei ein Geschäft ähnlich dem meinigen. Vor Kreditgewährung könne man nicht geradezu warnen, denn es handle sich doch um einen jungen, aufstrebenden Mann, dessen Sache vielleicht Zukunft habe, doch könne man zum Kredit nicht geradezu raten, denn gegenwärtig sei allem Anschein nach kein Vermögen vorhanden. Die übliche Auskunft, die man gibt, wenn man nichts weiß.

Manchmal treffe ich Harras auf der Treppe, er muß es immer außerordentlich eilig haben, er huscht formlich an mir vorüber. Genau gesehen habe ich ihn noch gar nicht, den Büroschlüssel hat er schon vorbereitet in der Hand. Im Augenblick hat er die Tür geöffnet. Wie der Schwanz einer Ratte ist er hineingeglitten und ich stehe wieder vor der Tafel 'Harras, Bureau', die ich schon viel öfter gelesen habe, als sie es verdient.

Die elend dünnen Wände, die den ehrlich tätigen Mann verraten den Unehrlichen aber decken. Mein Telephon ist an der Zimmerwand angebracht, die mich von meinem Nachbar trennt. Doch hebe ich das bloß als besonders ironische Tatsache hervor.

Selbst wenn es an der entgegengesetzten Wand hinge, würde man in der Nebenwohnung alles hören. Ich habe mir abgewöhnt, den Namen der Kunden beim Telephon zu nennen. Aber es gehört natürlich nicht viel Schlauheit dazu, aus charakteristischen, aber unvermeidlichen Wendungen des Gesprächs die Namen zu erraten. - Manchmal umtanze ich, die Hörmuschel am Ohr, von Unruhe gestachelt, auf den Fußspitzen den Apparat und kann es doch nicht verhüten, daß Geheimnisse preisgegeben werden.

Natürlich werden dadurch meine geschäftlichen Entscheidungen unsicher, meine Stimme zittrig. Was macht Harras, während ich telephoniere? Wollte ich sehr übertreiben - aber das muß man oft, um sich Klarheit zu verschaffen -, so könnte ich sagen: Harras braucht kein Telephon, er benutzt meines, er hat sein Kanapee an die Wand gerückt und horcht, ich dagegen muß, wenn geläutet wird, zum Telephon laufen, die Wünsche des Kunden entgegennehmen, schwerwiegende Entschlüsse fassen, großangelegte Überredungen ausführen - vor allem aber während des Ganzen unwillkürlich durch die Zimmerwand Harras Bericht erstatten.

Vielleicht wartet er gar nicht das Ende des Gespräches ab, sondern erhebt sich nach der Gesprächsstelle, die ihn über den Fall genügend aufgeklärt hat, huscht nach seiner Gewohnheit durch die Stadt und, ehe ich die Hörmuschel aufgehängt habe, ist er vielleicht schon daran, mir entgegenzuarbeiten.

 

 

 

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20 septembre 2017 3 20 /09 /septembre /2017 12:11

'The definitive apocalyptic, nihilistic, science-fiction film noir of all time.'

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19 septembre 2017 2 19 /09 /septembre /2017 11:46
Your Work Need Not Be Lost
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