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12 août 2017 6 12 /08 /août /2017 08:17
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6 août 2017 7 06 /08 /août /2017 11:18
paris, printemps 2017

paris, printemps 2017

Qui donc t’écoute, dieu ou génie, toi le parjure et l’hôte perfide ?

Euripide

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1 août 2017 2 01 /08 /août /2017 19:21
Jardin (détail) - http://www.albertinetrichon.com

Jardin (détail) - http://www.albertinetrichon.com

 

Pour Albertine

 

Tout ça c’est la faute de mon ex. Elle avait réveillé mes vieux rêves d’aventure. Une fille de l’Est. 1997. Les Balkans. Elle avait passé les trois premières années de sa vie dans un village de montagne, dans une maison de torchis sans eau ni électricité, avec une grand-mère qui socialisme ou pas possédait la moitié des hauts-plateaux. A seize ans, la fille qui deviendrait ma femme avant de devenir mon ex était championne de courses d’orientation. Elle démontait-remontait un fusil d’assaut en soixante-dix secondes. Le Far East. Quand nous avons vécu un peu dans son Mexique européen nous avons commencé à rêver de faire un livre à deux. Elle les photos. Moi le texte. Avec des écarts, hein. Ça aurait été un livre sur les rivières et les ponts des Balkans. Importants, les ponts. Les ponts, les passerelles, les gués, les cordes, les pierres. Traverser l’eau, traverser la mort, traverser la guerre, tout ça.

 

Mais en pleine guerre on avait eu un fils. Un petit roi qui voulait même pas de royaume. Il voulait juste des potes. « S’il nous arrive quelque chose en voyage qui lui restera ? » Alors ma femme m’a dit de partir seul et je ne suis jamais revenu. Enfin si. Mais en fait non. Mais en fait si. Ma femme était partie aussi.

 

« Au moins, papa, t’as trouvé des ponts ?

- Deux ou trois, fils.

- Tu me les montreras ?

- Viens t’asseoir ici d’abord. Faut que j’te raconte deux ou trois trucs avant. »

 

Traverser l’eau, j’ai jamais pu résister. Quand ça paraissait jouable. Si t’es pas joueur, si t’es pas joueuse, un conseil. Reste au sec. Et même si t’es joueur, même si t’es joueuse. Si tu le sens pas, tu peux jouer sur la rive. Avec un peu de chance tu trouveras même des potes. Si t’es joueur, si t’es joueuse et si tu le sens, tu traverseras l’eau et tes chances de trouver des potes se réduiront à un chiffre pas très loin de zéro. Mais je te dis pas les potes.

 

Attention quand même. Sur la rive parfois il se passe des trucs. Peut-être même tout le temps, je me rends pas compte. Ça m’est arrivé de m’arrêter au milieu de l’eau, de regarder en arrière et de voir que c’était encore plus craignos sur la rive qu’à la flotte. Ça m’est même arrivé de faire demi-tour et de retourner jouer ma vie sur la rive.

 

« Dure journée, mon pote, hein. - Ouais. On en est à combien ? - Trois morts, cinq blessés. – Les trois morts c’est ceux que j’ai vu se faire allumer dans la rue ? – Ouais. – Tout ça sans même voir passer une rivière ou un pont. - Hein ? De quoi tu parles ? – Rien. Je blague. – T’arrives encore à blaguer ? – C’est comme ça que je tiens. – Sérieux ? – Non. – Alors comment tu tiens ? – J’imagine une fille qui pense à moi dans un jardin, au pays. – Quelle fille ? – N’importe quelle fille. – Quel jardin ? – N’importe quel jardin. – Quel pays ? – Mon pays. – C’est quoi ton pays ? – J’ai pas encore trouvé. »

 

A force de faire n’importe quoi avec ma vie, mes rêves font n’importe quoi avec moi. Je rêve souvent d’une piscine, t’as plus qu’à t’accrocher. Un truc à moitié souterrain, dans une ville à moitié morte, avec des gens dans les vestiaires à moitié sympathiques. Passé les douches tu rases les murs de métal, vertigineux, luisants, tu te sens tout petit, t’as envie de t’éclaircir la gorge mais t’oses pas. A l’entrée sur les côtés tu as des bassins de trois mètres sur trois et de trente mètres de fond avec des gamins qui barbotent. Quand tu leur dis : « Faites attention, les enfants », ils te répondent : « Fais attention, papa. »

 

L’allée centrale de la piscine est ornée d’alcôves dont je pourrais faire le plan depuis le temps, si je savais dessiner. Dans les alcôves il y a des poissons empaillés. Mais je sais en longeant les alcôves que c’est un symbole. Je sais que c’est un rêve et que c’est un symbole. Le symbole de tous les écrivains morts, de tous les peintres morts, de tous les aventuriers morts, de tous les explorateurs morts. Quand je passe devant, en général, je vérifie mon maillot de bain et si mes lunettes sont bien étanches et je m’échauffe bien les épaules sans quitter des yeux le grand bassin droit devant sous la verrière et je fais gaffe à pas me rétamer sur le carrelage mouillé.

 

La guerre commencée, elle ne s’arrête plus jamais. Même si tout le monde a signé la paix. Même si tu pars à l’autre bout du monde. Dans le plus paisible jardin, au bord d’une eau sans ride et même dans le rêve du plus paisible jardin, dans le rêve d’une eau sans ride, ta guerre continue. Si tu ne la transformes pas en amour, l’amour le plus lucide et le plus ironique et le plus absolu, tu n’auras rien pour remplacer le besoin de la guerre dans tes veines.

 

Tu ne pourras pas reconnaître ceux qui ont besoin de tes paroles pour retrouver courage, tu ne pourras pas reconnaître ceux qui auront les gestes pour te soigner, si tu n’aimes pas démesurément, si tu t’embourbes jusqu’aux lèvres dans ce qu’ils appellent la paix.

 

De retour dans ce qu’ils appellent mon pays, en attendant la sortie de l’école de mon gamin, ça m’arrivait d’aller faire la sieste dans un arboretum, sur un banc de bois au bord de l’eau, pour oublier mes morts. Il y avait un séquoia dont la cime avait été brisée par une tempête ou la foudre. Il y avait un cèdre pleureur centenaire aux longues branches horizontales trop fragiles et soutenues par des poutres. Je dormais bien. Je me réveillais le cœur lavé comme un feuillage après la pluie. Mais je n’oubliais pas mes morts. Le séquoia le cèdre et douze autres arbres marqués : c’étaient eux.

 

Lentement avec les années j’ai commencé à me faire à l’idée qu’un jour je n’allais pas mourir.

 

Ce jour-là ce qu’ils appellent mon âme, ce qu’ils appellent mon corps, ce qu’ils appellent mes mots, ce qu’ils appellent mes gestes seraient depuis longtemps passés dans la terre, passés dans l’eau, passés dans la lumière. Depuis longtemps passés par les racines et les feuilles. Depuis longtemps changés en sève. Depuis longtemps changés en bois. Depuis longtemps changés en une vingtaine de refuges pour ceux qui dorment sur des bancs, avant la sortie des écoles ou rien.

 

Je m’étais remis à nager une fois par mois, dans une piscine ou une autre. Je nageais longtemps, lentement, sans compter les longueurs, en laissant tous les grands sportifs me doubler. Je n’avais plus de temps à battre. Je nageais pour me souvenir d’une manière nouvelle. Je nageais pour tremper mon bonheur nouveau dans une patience nouvelle. Tu le sais, quand tu es trop heureux, trop heureuse, quand il te semble que tu vas mourir si tu ne partages pas ta joie avec quelqu’un : quand ce truc t’arrive souvent, tu n’as plus qu’une seule chance de t’en tirer. Savoir sentir de tous tes sens les choses en silence, en respirant, et en n’espérant rien.

 

Il ne faut plus battre le temps.

Il faut y plonger tes racines, tes nageoires, tes rayons, tes doigts d’enfant, tes mains de père, tes mains de mère, ta tête et ton ventre, tes tristesses et ta joie, jusqu'à ce que dans les phrases "je suis la feuille", "je suis l'eau", "je suis la montagne", plus personne n'arrive à comprendre si c'est le "suis" du verbe "suivre", ou le "suis" du verbe "être".

 

Le grand bassin sous la verrière dans la piscine de mon rêve, c’est un truc cosmique. Impossible de dire les distances. Il y a des moments où tu dirais que la rive d’en face est à cinq mètres, et en nageant dans une eau si trouble que tes lunettes ne servent à rien et que tu n’oses plus mettre la tête sous l’eau, tu n’arrives jamais jusqu’à elle. Il y a des moments où tu dirais qu’elle est à cent mètres, et tu l’atteins en deux longues brasses coulées dans une eau plus limpide que l’air. Il y a des jours où la rive est invisible, cachée par la brume, et les voix que tu entends de l’autre côté sont celles de tes morts, ou des amis perdus, ou des amis que tu ne connaîtras jamais.

 

Quand mon fils est allé vivre ailleurs, je n’ai plus jamais pu rester longtemps vivre au même endroit. Une fois j’ai essayé de vivre six mois de suite dans le même immeuble. Je n’arrêtais pas de courir les rues, de monter dans des trains, à la recherche d’un jardin. Parfois je trouvais un jardin mais il était désert, et j’ai compris que non seulement je cherchais un jardin, mais je cherchais quelqu’un dans un jardin, si possible quelqu’un qui cherchait quelqu’un dans un jardin. Il y avait moi-même, dans le meilleur des cas. Et moi-même était devenu plutôt un bon copain. Mais l’infini d’une autre âme et d’un autre corps et d’autres gestes et d’autres mots, tu sais ce que c’est. Ce n’est pas le jardin qui fait le paradis. C’est cet infini-là.

 

Ça m’arrive de nager jusqu’au milieu du bassin et d’être fatigué. Je fais du surplace et je sens du sable sous mes pieds. Je m’arrête et je regarde les autres nageurs autour de moi. On dirait qu’il n’y a pas d’autres nageurs solitaires. Tout le monde est bien en groupe, bien en meute, limite en horde. Certains jouent à vingt ou trente avec un ballon, de l’eau jusqu’à la ceinture. D’autres se pourchassent en marchant sur l’eau à des vitesses hallucinantes. D’autres encore sont vautrés sur les pelouses de la piscine, dans un secteur toujours ensoleillé, à discuter dictature et cocaïne, un soda à la main. D’ailleurs, il n’y a plus personne dans l’eau maintenant. C’est à ce moment-là, en général, que je remarque ces ombres sous l’eau. On dirait les ombres des palmiers plantés sur les rives. Mais je mets la tête sous l’eau et je comprends. Ce ne sont pas les ombres des palmiers sur les rives.

 

Ce sont des palmiers sous l’eau, plantés dans des rues sous l’eau, quadrillant une ville sous l’eau, une ville encore un peu plus morte que la ville à moitié morte où j’ai trouvé cette piscine où j'ai pied – sur un piton de sable. Et les gens tout à l’heure nageaient dans l’eau où je suis sans voir tout ça. Sans voir qu’ils volaient au-dessus de leur propre univers anéanti. Et peut-être que tant mieux pour eux, je me dis. Parce que moi maintenant je sais que je vole, et je ne suis pas sûr de savoir encore voler très longtemps maintenant que je sais.

 

Mais les nuits où le rêve tourne à ça, le coup de la révélation sur le piton de sable sous-marin qui s’effrite lentement sous la plante de mes pieds, généralement j’atteins très vite l’autre rive de la piscine et je me retrouve presque nu debout dans les herbes, face à une jungle de plantes inconnues. Les nuits où le rêve tourne à ça, oui, je suis prêt à tout, même si je tortille un peu les attaches de mes lunettes de natation d’un air pensif. Oui, ça m’arrive de réfléchir un peu mais il y a une montagne, là-bas, qui achève toujours de me convaincre.

 

Dans l’une des langues de ma famille, « montagne » se dit « Berg ». Dans cette langue, « bergen » veut dire « cacher, protéger », par exemple comme dans le mot français « berger ». Alors s’il reste un peu du paradis sur terre, ou si quelqu’un a réussi à en recréer un bout et à le protéger jusqu’à aujourd’hui, ou si quelqu’un peut le recréer un jour, c’est là qu’il est resté caché, c’est là qu’il restera indemne, dans cette montagne qui était là tout à l’heure, et que je ne vois déjà plus.

 

Cette fois, ce n’est plus les épaules que je m’échauffe, c’est le cœur. Je me dis qu’il serait tellement facile de me retourner, de faire demi-tour. Mais je me dis aussi que si je continue droit devant moi, il y aura un chemin à travers les feuillages, vers cet autre jardin. De l’autre côté des rambardes. De l’autre côté des lisières. (Même si c’est une expression stupide, je me dis dans mon rêve. Parce que les « lisières », tout le monde connaît la définition : si tu es devant une forêt, de l'autre côté de la lisière c'est pas un jardin, c'est la forêt, voire la jungle. Et dans la jungle les gens qui s'aventurent sans connaître se perdent tout le temps.)

 

Je ne connais plus rien. La jungle semble infranchissable, mais je me dis que l’espace est toujours plus profond qu’on ne croit. Que le temps est toujours plus peuplé qu’on ne l’avait espéré. Je me dis que tout ce qu’il faut pour trouver le vrai jardin avec quelqu’un, ou pour trouver le vrai jardin d’abord et quelqu’un ensuite, ou même simplement pour trouver l’endroit où je voudrais recréer le jardin, tout ce qu'il faut c'est trouver le début d'un chemin, un courage un peu fou, des pieds un peu habitués à la terre et aux racines, et les forces que j’ai trouvées maintenant.

 

Maintenant que, bon, j’ai traversé l’eau. Que je sais voler ou presque. Maintenant que je sais que j’ai rêvé et que je me souviens que dans les rêves on n’apprend pas toujours que des conneries. Maintenant que je me réveille dans un grand lit vide. Maintenant que j’ouvre une fenêtre constellée de gouttes d’eau sur une immense ville déserte. Que j’ai le rêve de ce jardin dans le cœur ou appelle ça comme tu veux. Maintenant que peu importe la longueur du chemin et où il commençait.

 Puisque je suis ce chemin.

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10 juillet 2017 1 10 /07 /juillet /2017 11:18

 

 

Colloque «Heidegger et "les juifs"»
L'épreuve du "danger en l'Être" et le revers de l'impensé, par Gérard Guest
A la Bibliothèque nationale de France
Le 23 janvier 2015

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16 juillet 2016 6 16 /07 /juillet /2016 09:42
Jugée sur ses ennemis

 

Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme. Elle veut, en effet, être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. L’histoire du terrorisme est écrite par l’État ; elle est donc éducative. Les populations spectatrices ne peuvent certes pas tout savoir du terrorisme, mais elles peuvent toujours en savoir assez pour être persuadées que, par rapport à ce terrorisme, tout le reste devra leur sembler plutôt acceptable, en tout cas plus rationnel et plus démocratique.

La modernisation de la répression a fini par mettre au point, d’abord dans l’expérience-pilote de l’Italie sous le nom de « repentis», des accusateurs professionnels assermentés ; ce qu’à leur première apparition au XVIIe siècle, lors des troubles de la Fronde, on avait appelé des «témoins à brevet». Ce progrès spectaculaire de la Justice a peuplé les prisons italiennes de plusieurs milliers de condamnés qui expient une guerre civile qui n’a pas eu lieu, une sorte de vaste insurrection armée qui par hasard n’a jamais vu venir son heure, un putschisme tissé de l’étoffe dont sont faits les rêves.

On peut remarquer que l’interprétation des mystères du terrorisme paraît avoir introduit une symétrie entre des opinions contradictoires ; comme s’il s’agissait de deux écoles philosophiques professant des constructions métaphysiques absolument antagonistes. Certains ne verraient dans le terrorisme rien de plus que quelques évidentes manipulations par des services secrets; d’autres estimeraient qu’au contraire il ne faut reprocher aux terroristes que leur manque total de sens historique. L’emploi d’un peu de logique historique permettrait de conclure assez vite qu’il n’y a rien de contradictoire à considérer que des gens qui manquent de tout sens historique peuvent également être manipulés ; et même encore plus facilement que d’autres. Il est aussi plus facile d’amener à « se repentir » quelqu’un à qui l’on peut montrer que l’on savait tout, d’avance, de ce qu’il a cru faire librement. C’est un effet inévitable des formes organisationnelles clandestines de type militaire, qu’il suffit d’infiltrer peu de gens en certains points du réseau pour en faire marcher, et tomber, beaucoup. La critique, dans ces questions d’évaluation des luttes armées, doit analyser quelquefois une de ces opérations en particulier, sans se laisser égarer par la ressemblance générale que toutes auraient éventuellement revêtue. On devrait d’ailleurs s’attendre, comme logiquement probable, à ce que les services de protection de l’État pensent à utiliser tous les avantages qu’ils rencontrent sur le terrain du spectacle, lequel justement a été de longue date organisé pour cela ; c’est au contraire la difficulté de s’en aviser qui est étonnante, et ne sonne pas juste.

L’intérêt actuel de la justice répressive dans ce domaine consiste bien sûr à généraliser au plus vite. L’important dans cette sorte de marchandise, c’est l’emballage, ou l’étiquette : les barres de codage. Tout ennemi de la démocratie spectaculaire en vaut un autre, comme se valent toutes les démocraties spectaculaires. Ainsi, il ne peut plus y avoir de droit d’asile pour les terroristes, et même si l’on ne leur reproche pas de l’avoir été, ils vont certainement le devenir, et l’extradition s’impose. En novembre 1978, sur le cas de Gabor Winter, jeune ouvrier typographe accusé principalement, par le gouvernement de la République Fédérale Allemande, d’avoir rédigé quelques tracts révolutionnaires, Mlle Nicole Pradain, représentant du ministère public devant la Chambre d’accusation de la Cour d’appel de Paris, a vite démontré que « les motivations politiques », seule cause de refus d’extradition prévue par la convention franco-allemande du 29 novembre 1951, ne pouvaient être invoquées :

«Gabor Winter n’est pas un délinquant politique, mais social. Il refuse les contraintes sociales. Un vrai délinquant politique n’a pas de sentiment de rejet devant la société. Il s’attaque aux structures politiques et non, comme Gabor Winter, aux structures sociales.» La notion du délit politique respectable ne s’est vue reconnaître en Europe qu’à partir du moment où la bourgeoisie avait attaqué avec succès les structures sociales antérieurement établies. La qualité de délit politique ne pouvait se disjoindre des diverses intentions de la critique sociale. C’était vrai pour Blanqui, Varlin, Durruti. On affecte donc maintenant de vouloir garder, comme un luxe peu coûteux, un délit purement politique, que personne sans doute n’aura plus jamais l’occasion de commettre, puisque personne ne s’intéresse plus au sujet ; hormis les professionnels de la politique eux-mêmes, dont les délits ne sont presque jamais poursuivis, et ne s’appellent pas non plus politiques. Tous les délits et les crimes sont effectivement sociaux. Mais de tous les crimes sociaux, aucun ne devra être regardé comme pire que l’impertinente prétention de vouloir encore changer quelque chose dans cette société, qui pense qu’elle n’a été jusqu’ici que trop patiente et trop bonne ; mais qui ne veut plus être blâmée.

Guy-Ernest Debord, Commentaires sur la société du spectacle, Éditions Gérard Lebovici, 1988.

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4 juin 2016 6 04 /06 /juin /2016 10:05
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13 avril 2016 3 13 /04 /avril /2016 07:12
Invitation au Voyage

Depuis quelques jours, on perçoit dans les cendres de la gauche quelques lueurs rougeoyantes: les réticences sur la déchéance de la nationalité française et l’appel à une primaire pour l’élection présidentielle à venir. Le malaise pointe, à force de voir l’exécutif s’aligner sur des positions de droite ou d’extrême droite. Ces intellectuels, ces militants, ces élus de gauche réclament «du contenu, des idées, des échanges exigeants», afin que le candidat à leur primaire «incarne le projet dont la France a besoin pour sortir de l’impasse». Bref : ils veulent encore croire à la politique. Ils n’ont pas eu vent de la nouvelle pourtant retentissante : toute cette politique est morte. Comme sont morts les mots dans lesquels se dit la chose publique - la France, la Nation, la République, etc. Comme est morte la pompe institutionnelle dont s’entoure le vide gouvernemental. La politique a poussé son dernier râle l’été dernier là où elle était née, il y a plus de 2000 ans, en Grèce ; Aléxis Tsípras fut son fossoyeur. Sur sa tombe sont gravés ces mots prononcés en guise d’oraison funèbre par le ministre allemand de l’Economie, Wolfgang Schäuble : «On ne peut pas laisser des élections changer quoi que ce soit.» Voilà. Tout est dit. Et sobrement.

Refuser de faire le deuil de «la politique», appeler au contraire à «lui redonner du sens» voire à en faire «autrement», c’est spéculer sur des stocks de crédulité qui sont à sec, sur des provisions d’espoir décimées, sur des gisements d’illusions parvenus à l’étiage. Qui attend d’un ministère Montebourg, avec Piketty à l’Economie, et Rosanvallon à la Culture, qu’il nationalise le crédit, désarme la police, fasse cracher les multinationales ou calme la frénésie antiterroriste ? Chacun sait bien qu’il ferait comme Tsípras, et bientôt Podemos. Car, c’est tout le cirque électoral, et la sphère publique où il s’étale, qui ont fait leur temps. Qui écoute encore les journalistes, en dehors des jours d’attentat ? Qui a cure de l’opinion des «intellectuels» ? Qui se soucie, de nos jours, des déclarations des ministres ? Imaginez qu’un Premier ministre ait cette phrase orwellienne : «L’état d’urgence, c’est l’Etat de droit». Si quelqu’un prêtait encore attention à ses propos, on en plaisanterait encore au bistrot. Mais, tout le monde s’en fiche. Le vote FN et l’abstention de masse sont deux symptômes d’un système électoral rendu au point de rupture. Mais ces symptômes, il faut les lire depuis le dehors de ce système, depuis tout ce qui l’a déjà fui, depuis la réalité d’une désertion intérieure, diffuse mais vaste comme un continent. On prétend, sur la passerelle du navire, que ce continent n’existe pas. A peine admet-on l’existence de quelques îlots flottants - comme cette ZAD que l’on aimerait tant expulser.

Nous n’avons aucune raison d’endurer un an et demi de campagne électorale dont il est déjà prévu qu’elle s’achève par un chantage à la démocratie. Pour cesser de subir ce compte à rebours, il suffit d’en inverser le sens : nous avons plutôt un an et demi pour en finir avec toute la triste domesticité des aspirants chefs, et le confortable rôle de spectateur où leur course nous confine. Dénoncer, pourfendre, tenter de convaincre, ne servirait ici de rien. «Un monde de mensonges, disait Kafka, ne peut être détruit par la vérité, seulement par un monde de vérité» - plus vraisemblablement par des mondes de vérité. Nous avons un an et demi pour former, à partir des amitiés et des complicités existantes, à partir des nécessaires rencontres, un tissu humain assez riche et sûr de lui pour rendre obscène la bêtise régnante, risible tout ce qui se raconte dans «la sphère publique», et dérisoire l’idée que glisser une enveloppe dans une urne puisse constituer un geste - a fortiori un geste politique. A l’inverse du processus constituant que propose l’appel publié par Libération - car, c’est bien de cela qu’il s’agit - nous entendons amorcer une destitution pan par pan de tous les aspects de l’existence présente. Ces dernières années nous ont assez prouvé qu’il se trouve, pour cela, des alliés en tout lieu. Il y a à ramener sur terre et reprendre en main tout ce à quoi nos vies sont suspendues, et qui tend sans cesse à nous échapper. Ce que nous préparons, ce n’est pas une prise d’assaut, mais un mouvement de soustraction continu, la destruction attentive, douce et méthodique de toute politique qui plane au-dessus du monde sensible.

«Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent / Pour partir, cœurs légers, semblables aux ballons / De leur fatalité jamais ils ne s’écartent / Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !»

Eric Hazan & Julien Coupat

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14 novembre 2015 6 14 /11 /novembre /2015 09:44
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23 juillet 2015 4 23 /07 /juillet /2015 18:08
De la désillusion et du cynisme

Quand on a eu un aperçu d'un désastre tel que celui-ci - car quelle qu'en soit l'issue, cette guerre d'Espagne, de toute manière, se trouvera avoir été un épouvantable désastre, sans même parler du massacre et des souffrances physiques - il n'en résulte pas forcément de la désillusion et du cynisme.

Eric Blair, 1938

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26 novembre 2014 3 26 /11 /novembre /2014 19:09

accesinterdit.jpg

 

Tous les experts du pouvoir, et tous les ordinateurs, sont réunis en permanentes consultations pluridisciplinaires, sinon pour trouver le moyen de guérir la société malade, du moins pour lui garder autant que faire se pourra, et jusqu'en coma dépassé, une apparence de survie, comme pour Franco ou Boumediène. Un vieux chant populaire de Toscane conclut plus vite et plus savamment: "E la vita non è la morte, - E la morte non è la vita. - La canzone è già finita."

 

G. D.

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