Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
17 novembre 2017 5 17 /11 /novembre /2017 01:16
Avalanche Time (28)

 

Quatrième partie

Journal d’Arthur Lenoir

 

7 VIII

 

Il y a quelques heures les orages ont recouvert de boue et de débris deux quartiers populaires au nord de la ville. La radio parle de quatorze morts et de centaines de blessés. Les rues transformées en torrents ont emporté deux hommes jusqu’à la mer. Leurs corps ont été retrouvés par les garde-côtes, lacérés par les tôles, le visage dévoré par les poissons. Un couple de quatre-vingts ans est mort noyé dans la cave qu’ils habitaient. Dans les bars, jusqu’à cette heure avancée de la nuit où je rentre écrire ces mots à la lumière de deux bougies, les télévisions montrent « des images dignes d’un autre monde ». Pas trop inquiet pour l’autre monde. L’effet Karina se chargera, j’en suis sûr, de couvrir ces faubourgs déshérités d’hôtels trois étoiles pour les derniers touristes allemands.

 

En plein orage, j’étais en train de prendre le café avec un membre du Tigre blanc tout au fond d’un tripot perché sur la Colline aux cyprès, dans le dernier recoin d’une salle d’où nous pouvions tout de même apercevoir, sous le déluge, un vieux panneau de basket où un géant barbu s’obstinait à terminer ses tractions, sa casquette des Chicago Bulls vissée sur le crâne, et d’un bouquiniste qui rentrait en catastrophe ses derniers livres d’occasion. J’ai cru reconnaître dans ses mains, au deuxième aller-retour, les six ou sept volumes verts de Thucydide dans la Loeb Classical.

Julius et moi nous étions recroisés par hasard sur l’une des places refaites à neuf où bouillonne gentiment la colère populaire. Que les journalistes s’affairent à déterminer si cette colère est bien celle du peuple, celle des intellectuels ou des ouvriers, celle des bobos ou des quartiers, celle des écolos radicaux ou des syndicats du secteur automobile, celle de « l’ultragauche » ou des déçus du socialisme, celle des rescapés du terrorisme ou des hacktivistes libertaires, celle des surdiplômés ou des chômeurs longue durée, celle des « migrants » ou des immigrants de la troisième génération, celle des maraîchers bio ou des geeks sans gluten, celle des théoriciens du complot ou des collapsologues, est en soi un phénomène décevant, mais fondamentalement amusant.

En parlant quelques minutes avec la franchise dont peuvent faire preuve les révolutionnaires lettrés mais débonnaires, nous avons découvert qu’il y a vingt ans nous avions participé aux mêmes actions plus ou moins subversives, dans les mêmes lieux, et parfois aux mêmes heures, en tout cas pour aboutir au même résultat: l’échec.

Nous n’avions aucun souvenir l’un de l’autre.

Les textes qu’on attribue à tort ou à raison à Julius et ses amis, ces textes qui les ont menés en prison il y a quelques années et que j’avais essayé de lire jusqu’au bout, m’avaient plu sans me convaincre. Leur méfiance violemment affichée envers quelques auteurs qui m’étaient chers, notamment ce pauvre JJ, me semblait un symptôme d’Œdipe culturel un peu tardif, chez des gens qui avaient alors trente ans. Je leur accordais sans peine que la littérature telle qu’elle se pratique aujourd’hui relève de l’ancien régime de la vérité, que la notion d’auteur est à peu près aussi absurde que celle de parti et que la liste des prix littéraires à peu de chose près constitue l’Index en creux de toute parole révolutionnaire. De là à taper sur mon vieux Joyce… Sur ma base secrète en temps de détresse… Taper sur le poison et détruire l’antidote…

Mais j’éprouvais une sympathie instinctive pour ces citoyens absolument modernes qu’on avait sans aucune preuve enfermés pendant des mois dans les prisons VIP de la capitale où ils se payaient tout de même la fouille au corps comme tout le monde, dans notre fier pays des libertés civiles.

Des avantages et des inconvénients de préparer les révolutions collectivement, ou en cavalier seul.

Le cavalier seul, c’est ce pauvre moi-même, bien sûr. Et faire cavalier seul ces derniers temps, pour ne pas dire en ces temps derniers, je sais assez ce que cela suppose d’individualisme forcené, d’illisible post-bourgeoisisme et d’impuissance sociale. Sans parler de l’état peu enviable de mes quatre ou cinq samizdats. Ne parlons pas de l’auteur.

Mais tous les chemins mènent peut-être au Tigre blanc. En tout cas je ne l’exclue pas, ce qui me range quand même dans la catégorie généralement joyeuse des apologues du terrorisme. Alleluia.

Julius est à peu près le contraire de ce qu’on en a dit depuis bientôt dix ans dans les Médiats. Il parle avec le sourire, doucement, avec un enthousiasme communicatif, une lucidité et une ironie pleines de tendresse pour les choses et les gens. C’est un homme averti, entouré de gens solides, qui aime, qui est aimé. Rien ne lui est plus étranger que le post-romantisme fatigué des militants du statu quo plaintif. Il revient d’un voyage au Mexique avec quelques amis. Ils y ont rencontré mes héros de toujours, dans les montagnes du sud-est, et sont revenus débordants de nouvelles idées d’un écologisme quichottesque. Écologisme, le mot est faible. Il faudrait convoquer à la fois Rabelais, Rimbaud et Joyce pour décrire dans un langage adéquat leur aventure un peu roots dans nos montagnes à nous. Ils ont des terres là-haut, ils savent faire pousser des trucs, les persécutions policières leur ont trempé l’âme, ils ont des choses à écrire, ils viennent de construire un théâtre dans la brousse, et ils ne s’interdisent pas non plus de redescendre dans les rues, où ils ne sèmeraient pas que la bonne parole. Aucun doute. Ça va fantasmer sec à la sous-direction anti-terroriste.

En regardant Julius et ses amis s’engouffrer dans une bouche de métro pas encore inondée, je continuais de sourire. Impossible pour moi de suivre ces gens-là, malgré toute la sympathie qu’ils m’inspirent. Je sais qui est Julius, mais Julius ne sait pas qui je suis. Comment lui dire que Leopold Bloom est l’un de mes héros préférés ? Comment lui dire que je suis le fils du professeur Stranger, le plus grand spécialiste vivant de cet inquiétant Heidegger ? Ça ne ferait pas très de gauche. Bon, aux dernières nouvelles il ne croient plus à la gauche. Mais comment leur dire que la moitié des gens en qui j’ai encore la foi sont des soldats ? Comment leur dire surtout que j’ai été envoyé ici par l’un des membres de cette flicaille qui leur colle aux basques depuis dix ans ? Comment leur dire que mon job, c’est de ramener à ces crétins ce foutu Rapport sur les Perspectives Révolutionnaires ? Comment leur dire que si je mettais la main sur ce Rapport qui n’existe probablement pas, aujourd’hui je sais que ce n’est pas à X. que je le ramènerais, mais au Tigre blanc ?

 

En rentrant lentement par les rues détrempées vers ma tanière sous les murailles, en passant devant les bars pourris de monde, en découvrant les images et les récits de la catastrophe dans ces deux quartiers que j’aime, en pataugeant dans la brume qui levait lentement, soudain cette nostalgie violente de serrer Vega dans mes bras, de l’entendre jouir, de l’entendre rire, de l’entendre parler. Peut-être même ce désir pas très viril de m’endormir sous son corps incroyablement léger, de dormir collé à elle de tout mon long tout le temps qu’il faudra pour me sentir enfin redevenu vivant. Mais Vega est loin. Vega vit dangereusement, et loin. Vega a une mission sérieuse. Et Vega doit continuer de peindre, coûte que coûte. J’aurais tant besoin cependant de l’entendre, peut-être même de me mettre à radoter devant elle, juste d’être seul quelques heures avec elle.

À quelques rues d’ici, le visage de la fille de l’autre soir est venu se fondre dans celui de Vega. Elle lui ressemble tant. Je revois son corps de guerrière japonaise alors qu’elle dévalait les tubes de béton fracassés pour nous rejoindre sous la ville. Putain, en robe de soirée noire.

Si je la recroise, je lui dirai peut-être : Tu ressembles à la femme que j’aime, qui s’appelle Vega.

Et puis, ici, peut-être qu’il me faudrait un chien ou un chat.

Arthur ? Putain d’anarcho-post-bourgeois, Bloom de mes deux, cavalier seul sur la paille, tu n’es plus bon à rien. Alors descends ton petit grog de minuit. Mets ton blouson et tes shoes à sécher. Fume ta dernière Pueblo sur le seuil en regardant les lumières de la ville genre elle serait à toi, demain tu changerais tout ce que tu voudrais.

Et bordel, mets-toi au pieu.

Repost 0
Published by riverrun - dans Avalanche Time
commenter cet article
15 novembre 2017 3 15 /11 /novembre /2017 22:29
Albertine Trichon, Jardin clos, 2017

Albertine Trichon, Jardin clos, 2017

 

 

Quatrième partie

Journal d’Arthur Lenoir

 

 

La première fois que je suis venu dans cette ville improbable, dans ce pays invisible, c’était au printemps, après la guerre. Au mois de mars, cette année-là, le temps était magnifique et généreux. Oui, généreux comme un être humain peut être généreux, et même d’une largesse estivale.

J’avais trouvé un endroit où me reposer quelques heures une fois par semaine, loin des zones que je hantais jour et nuit pour mener à bien ma première mission, à peine moins absurde que toutes celles qui suivirent.

Ceux qui ont déjà vécu plusieurs mois dans un stress intense sans jamais dormir plus de quatre ou cinq heures par nuit – avec les brusques élans de fatigue, les vertiges, les états de demi-sommeil, de rêve éveillé, d’abattement surhumain et finalement les pertes de mémoire que cela suppose – savent ce que c’est que de dormir enfin profondément, une heure et demie dans le soleil, à la merci de n’importe qui mais avec cette impression, qui n’est peut-être pas qu’une impression, qu’un arbre que des fantômes viennent admirer et photographier quelques minutes avant de s’en aller vers de nouvelles aventures touristiques, – qu’un tel arbre, admiré mais au fond ignoré, vous protège.

Dormir comme si un indestructible mur de bambous vous entourait. Comme si un cèdre pleureur aux dimensions d’une ville vous abritait du vent. Comme si un séquoia cassé par les tempête vous donnait pourtant accès en quelques hissées aux premières strates habitables des nuages.

A une dizaine de kilomètres dans la banlieue sud, dans l’une de ces zones englouties depuis des décennies par l’aménagement petit-bourgeois du style pavillons en meulière, parkings douze places, résidences de pierre de taille et portes à code, c’est une nonagénaire croisée par hasard dans une gare et dont j’avais porté la valise qui avait tenu à me présenter à un vieux cèdre de sa connaissance, et grâce à laquelle je m’étais retrouvé un beau jour, après un long pèlerinage en omnibus à travers le néant, dans un immense arboretum.

La splendeur de ce lieu – une espèce d’îlot d’arbres vénérables aux couleurs vives au mitan d’un océan de bienséance bétonnée où les jardinets des petits propriétaires semblaient faits de plastique peint vert pâlot – avait agi sur moi comme la découverte d’une fontaine au milieu d’une forêt désolée agit, je crois me souvenir, sur l’un de ces héros de Chrétien de Troyes guidé hors de la société des hommes par la douleur, le deuil et la folie.

Allongé sur un banc de bois tropical, chauffé par l’un des premiers vrais soleils de l’année, un livre d’idéogrammes ou un manuel de poker à la main en guise d’épée, un papillon en guise de lion, baignant dans l’odeur légère et amicale d’eau croupie qui émanait d’une jolie rivière en trompe-l’œil, à fixer longuement les jeux de la lumière et du vent dans les touffées d’aiguilles opéradiques du cèdre centenaire – effectivement digne du pèlerinage puisqu’il deviendrait pendant quelques années mon unique confident – il me semblait soudain que je reprenais vie – ou plutôt que c’était la vie qui me reprenait.

Dans le monde imbécile où j’avais jusqu’ici passé l’essentiel de mon existence, j’avais déjà poussé assez loin l’art exemplaire de l’échec. Mais il restait de la marge. En comptant mon salaire de professeur de langues et les sommes rondelettes que me versait assez régulièrement mon officier traitant, je gagnais bien ma vie, j’étais un bon parti, comme je me l’entendis dire une fois.

Moi, je me sentais surtout en train de partir pour de bon.

Est-ce que c’était les quelques hommes que j’avais vus mourir à quinze mètres, alignés contre un mur de torchis par des fous furieux dans les ruelles paralysées par la peur ? Est-ce que c’était le sentiment d’impuissance face au désastre qui avait détruit les rêves de mes amis ? Ou bien l’impression que ma propre vie, jusque là, n’avait été qu’une longue et vaine attente de l’aventure absolue, alors qu’il avait suffi de quelques décisions radicales, en quelques jours – décisions chaque fois prises en quelques secondes – pour me sentir littéralement comme chez moi dans cette zone du continent où la mort n’éprouvait plus la moindre pudeur, où la joie pouvait traverser de bout en bout la douleur, indemne, et où la vie brûlait comme un arbre asséché ?

Je me souviens m’être dit, en voyant se poser sur mon bras, l’espace d’une minute, un immense papillon jaune, que je ne voulais plus rien, que je ne croyais plus à rien, que ma pensée, que mes sensations, malgré la beauté des opérations, que jusqu’à mes désirs étaient maudits.

Injustement, mais maudits.

Croire à une malédiction, c’est la réaliser.

J’y croyais.

Je savais déjà, allongé sur ce banc, que je m’apprêtais à traverser un nouveau genre de désert. Mais je continuais d’avancer vers ce désert-là, ce désert noir de monde, guidé par une confiance absolue en ma bonne étoile. Et bizarrement, malgré tout ce qui s’est passé par la suite, j’avais raison.

On peut tout perdre aux yeux des hommes, et tout gagner en secret. Et ce n’est pas, sur sept ou huit ans, une question de chance: mais d’endurance.

Ma pauvre pensée d’intello qui s’était rêvé guerrier, mon misérable cerveau en loques me disaient que l’orage de l’Histoire serait fatal à nos projets et peut-être à ma vie, à laquelle je tenais encore un peu. Mais mon corps, lui, me disait tout autre chose. Mon corps me disait que nos projets, et peut-être ma vie, n’avaient pas d’importance, et que c’était peut-être leur peu d’importance qui garantiraient leur miraculeux accomplissement, sous des formes inattendues.

La joie venait d’ailleurs, elle rayonnait ailleurs, et elle irait ailleurs. Ce n’était pas ma joie. C’était la joie de quelque chose de plus grand moi, qui ne m’écrasait pas.

C’était, disons, la joie du temps.

Me disais-je, souriant de la pauvreté de mes mots, me frottant puérilement les yeux après la sieste, tout émerveillé d’être en vie.

Oui, il me semblait qu’un événement merveilleux se produirait un jour, tôt ou tard, ici, dans ce lieu que personne, peut-être, n’avait jamais compris. A moins que ce ne fût la mémoire des autres qui avaient compris avant moi, qui rayonnait à travers les feuilles et les écorces et disait : « Attends, gamin. Tu te trouves vieux ? Tu n’as encore rien vu. »

N’aie pas peur du temps. C’est lui qui te donnera ce que tu cherches, si tu cesses de chercher. C’est lui qui te donnera à ceux qui n’ont pas peur de toi, si tu finis par échouer à cet endroit d’où tu ne devras jamais fuir.

Repost 0
Published by riverrun - dans Avalanche Time
commenter cet article
15 novembre 2017 3 15 /11 /novembre /2017 21:32
Albertine Trichon, Nocturne, 2004

Albertine Trichon, Nocturne, 2004

Quatrième partie

Journal d’Arthur Lenoir

 

 

Le soir s’étire indéfiniment à cette période de l’année. L’étrangeté du climat est un divertissement permanent. Bien placé pour savoir ce qu’il nous coûte, ce climat de malheur, je m’amuse cependant de ces bizarreries géographiques qui font qu’on ne peut plus parler presque nulle part sur ce continent hanté par la folie ni de neigeux hivers, ni de rayonnants étés, ni de brumeux automnes, ni d’orageux printemps, parce que rien n’est plus comme avant. La saison chaude ici est un petit miracle d’absurdité, que la qualité de l’air n’arrange pas. La fournaise des après-midis laisse souvent place à des couchers de soleil qui durent trois ou quatre heures, une espèce de grosse orange pelée s’accrochant indéfiniment au ras de l’horizon. Le vendredi, le samedi soir, comme partout je suppose à deux mille kilomètres à la ronde, c’est un petit coup de folie généralisée, pour les uns jusqu’au milieu de la nuit, pour les autres jusqu’à l’aube, et pour de très rares individus capables d’explorer tous les extrêmes de la fatigue : jusqu’aux environs de midi.

J’ai quarante ans. J’ai plus ou moins vécu avec trois femmes de trois continents différents. J’ai trois enfants éparpillés aux frontières de cette impossible contrée qu'on appelle bêtement l’Occident. J’ai vécu comme un bourgeois, comme un bibliothécaire, comme un maraîcher, comme un soldat, comme un clochard, comme un philosophe antique et comme l’une des figures les plus modernes du Diable : l’éclaireur. Autant dire que je connais la plupart des bonnes et des mauvaises fatigues et que je ne me risque plus dans une nuit blanche sans de solides raisons, même aux conditions normales de température et de confort. Mais quel plaisir c’est de revenir sans fin par des chemins inconnus, devinés, pressentis, jusqu’à cette maison dont j’habite le deuxième étage, sous les ruines des vieux remparts au sud de la ville, de monter les marches de l’antique escalier de pierre dans la lumière sans heure de l’interminable couchant, de m’asseoir sur mon vieux blouson mouillé de la sueur de la marche et jeté sur la vieille planche du seuil et de fumer, quand il m’en reste, une de ces cigarettes américaines qui durent huit à neuf minutes, autant dire l’éternité, immobile, impuissant et seul mais comme bercé par une mélodie toujours nouvelle qui vient des gens et des choses et de leur débordant à venir, à laisser courir mon regard d’enfant sur l’aimable labyrinthe des tours de verre et quelques bouts de rues et toits vieux et nets de l’un de ces quartiers de plaisir encore vaguement populaires où la rumeur des buveurs et des fumeurs hante les impasses et les terrasses et les murs immenses jusqu’aux crépuscules, aux aubes du samedi, du dimanche, dawns, aubes désertes et silencieuses où moi, le Disparu, j’irai trouver un jardin abandonné où refaire mes éternels mouvements, ma petite gymnastique ridicule de moine défroqué, de clown espion, de scientifique saltimbanque, de cynique rêveur, d’ermite lubrique, de brodeur de légendes, de chevalier sans cause et d’intarissable bavard enfin retiré dans les espaces insoupçonnables et verts d’un vaste chaos intérieur.

Je me masse la nuque, je crois que j’ai trop bu.

Une âme salutaire vient me tirer de mes rêveries d’ivrogne post-romantique.

C’est un des voisins. Il m’adresse la parole depuis l’une des terrasses intermédiaires, dans la lumière bleue d’un toit peint à la grecque et les mains sur les hanches.

« Bonsoir ! – Bonsoir ! – Belle lumière, hein ? »

Je confirme, belle lumière jaune, et beau temps.

« Vous n’avez toujours pas remis de porte. »

Je confirme encore, je n’ai toujours pas remis de porte.

N’importe qui peut entrer dans mon appartement de jour comme de nuit, et prendre ce qu’il veut : il n’y a plus rien ou presque. Mais je crois que personne ne rentre jamais. C’est ce que je dis au voisin, avec un peu de défi amusé dans la voix.

Il rit. Sa femme débouche des escaliers inférieurs et vient se planter à côté de lui puis me regarde avec sympathie. Elle tient les clefs de leur porte à eux à la main, elle a entendu notre conversation, elle sourit en montrant les clefs : « Nous, on aurait quand même du mal à faire sans porte ! »

Je souris sans répondre. Ils me regardent en souriant aussi. Ces gens-là sont agréables. Ils ne fuient pas au moindre silence et leurs questions ne vont jamais trop loin, alors qu’elles pourraient. Ils ont l’air d’aimer, comme moi, même si c’est probablement pour des raisons qui n’ont rien à voir, qu’il ne se passe rien. Il faut dire que cette ambiance de coucher de soleil permanent est propice à la glande vespérale.

Ce n’est pas que j’ai trop bu. C’est juste l’ivresse de ce temps improbable. De la solitude grave mais légère, aimantée par la fille aux tennis noires, quelque part dans cet immense bazar de pierre rouge.

« Vous savez pourquoi personne ne rentre chez vous, même si la porte est toujours ouverte, enfin je veux dire s’il n’y a pas de porte ? » finit par me demander le voisin, tout en regardant le reflet du soleil dans les tours de d’acier. « C’est à cause de ce qui s’est passé ces dernières années dans votre appartement, avant que vous arriviez, vous savez. » Il me regarde à nouveau. Sa femme regarde les ruines des murs de la ville derrière moi.

Je ne sais pas. Je ne demande pas ce qui s’est passé ces dernières années dans mon appartement, avant que j’arrive. Je finirai par le savoir, mais je ne suis pas pressé.

Je leur offre des cigarettes. Ils acceptent. Je descends les leur tendre. Ils ont les mains salies par la terre. A leurs pieds, leur récolte de la journée, dans leur jardin sur l’ancienne voie ferrée. En échange de mes deux malheureuses cigarettes, ils m’offrent deux tomates et deux poivrons. Nous restons à fumer en silence, huit ou neuf minutes, sur la terrasse perdue au milieu des pierres dans le crépuscule qui n’en finit pas.

C’est bien comme ça, encore dix ou vingt éternités avant la nuit complète, et le grand lit et les livres et les souvenirs et les rêves qui m’attendent.

J’ai redécouvert l’infini du repos.

Repost 0
Published by riverrun - dans Avalanche Time
commenter cet article
15 novembre 2017 3 15 /11 /novembre /2017 08:36
Albertine Trichon, Crépuscule, 2015

Albertine Trichon, Crépuscule, 2015

Quatrième partie

Journal d’Arthur Lenoir

 

Une douzaine de journées que je suis dans cette ville étrange. C’est l’impression que j’ai. Je n’ai plus beaucoup d’argent mais je suis engagé et je commence à travailler à la bibliothèque centrale dans quelques jours, alors je ne m’en fais pas trop.

L’appartement où j’habite dans le vieux bazar est en piteux état mais tranquille, et comme c’est la saison chaude et qu’il fait parfois quarante degrés dans les rues, l’épaisseur de ses murs est un refuge non négligeable à l’heure de la sieste.

J’ai repéré les cantines populaires où l’argent n’est pas un problème pour manger correctement. Si ma situation doit s’éterniser, manger là est absurde, mais il est impossible de faire la cuisine dans l’appartement envahi par les cafards et où je n’ai pas de réfrigérateur. Dans une cantine chinoise je mange ce qu’il y a de moins cher : des poissons couleur d’argent. Dans une cantine indienne : une purée de légumes inconnus avec des piments jaunes. Les serveurs me connaissent maintenant et ne demandent plus ce que je veux. Ils me voient rentrer, on échange quelques mots sur la guerre à la frontière, et puis ils m’apportent mes poissons d’argent et ma purée de légumes.

 Hier j’ai fait la lessive dans un lavomatique qui faisait aussi bar tabac PMU. Les parieurs chinois sont les plus forts. Ils travaillent à trois ou quatre, toute la journée, avec les journaux, leurs téléphones et un boulier. Parfois ils gagnent une petite liasse de billets et s’en vont comme des voleurs. L’un d’eux m’a offert l’autre jour un double whisky. Il m’avait demandé ce qui sonnait le mieux : « November Rain » ou « L’As des As ». Dans « L’As des as », moi j’entendais « désastre. « November Rain » a gagné. Les Chinois s’étaient fait deux cents balles.

« Mais je croyais que vous étiez scientifiques dans votre façon de jouer ?

– Scientifique ? C’est quoi scientifique ? »

Ils ont raison.

Un bon verre de whisky, c’est la seule science qui vaille.

Les gars du Tigre gris m’ont recontacté. Nous n’utilisons ni les téléphones, ni les serveurs vocaux, ni les réseaux sociaux, ni même les messageries électroniques cryptées. Ils ont une manière bien à eux de me donner rendez-vous. Quand je trouve une cocotte en papier rouge dans la boîte aux lettres, ça veut dire : « Tel jour telle heure tel endroit. » Quand un pigeon se pose sur la rambarde du balcon avec un anneau doré sur une patte, ça veut dire : « Rendez-vous reculé d’un jour, avancé d’une heure, déplacé d’un kilomètre vers le sud. » Quand ma montre se casse pendant la nuit, ça veut dire : « Rendez-vous annulé. » Etc. Alors depuis que je suis dans cette ville je me dis qu’il existe peut-être d’innombrables réseaux tel que le leur, et que l’ensemble des signes dans cette ville (mais qu’est-ce qu’un signe?) constitue l’ensemble des communications parallèles échappant à la surveillance des autorités. Évidemment, c’est n’importe quoi. Malgré toutes les apparences du contraire, personne ne communique.

Aucune nouvelle de Vega.

Parfois l’ennui est très fort quand même. C’est de n’avoir personne à qui parler. Ce n’est pas cette ville en particulier. Là-bas, c’était pareil. Alors quand je ne sais plus trop quoi faire pour me changer les idées et que je n’ai pas sommeil, je vends un de mes vieux livres, même si parfois c’est un geste un peu douloureux. Avec l’argent, je me fais une petite journée de fête. Je vais manger des fruits au marché. Je loue un canot pour la journée et je me laisse dériver sur le fleuve en regardant les allées et venues des bateaux. Il y a encore des bateaux à vapeur ici, enfin le plus exact serait de dire : les bateaux à vapeur sont de retour. Ils brûlent des ordures. Les odeurs de la ville sont à la limite du supportable, de toute manière. Alors oui, pourquoi pas. Pourquoi pas ce voile subtil et gris sur toute la ville, cette impression de respirer la mort et la maladie et de vivre quand même. C’est un peu grisant, non ?

C’est à la fin d’une de ces journées de fête que je vois le signe du prochain rendez-vous. Si je n’avais pas vendu un volume de Voltaire je ne l’aurais sans doute pas vu. En laissant le canot à la limite de l’estuaire avant de rentrer au bazar à pied, je remarque le dessin d’un tigre stylisé sur les planches du ponton. Je me penche sur le tigre dessiné à la craie et je l’efface avec le coin de mon blouson. Plus loin dans les rues rouges du crépuscule, je retrouve le dessin du tigre sur un mur, juste en dessous de l’une de ces dizaines de milliers de caméras qui surveillent la ville. Je me place sous la caméra, le dos au mur, la tête appuyée sur le dessin du tigre. Je regarde autour de moi. C’est un angle mort. La caméra au-dessus de moi ne peut pas me voir. Les dix autres caméras que je vois d’ici regardent ailleurs. C’est beau.

Au milieu de la nuit je retrouve les membres du Tigre blanc dans un souterrain sous le bazar. Nous sommes tous vêtus de noir, mais certains sont en survêtement, d’autres en smoking à chemise noire ce qui me semble parfaitement absurde. Moi-même, je ne me souviens pas du moment où j’ai revêtu cette salopette de jeans et ce débardeurs noirs. Ça ne ressemble pas à mon code vestimentaire habituel ou ce qu’il en reste, mais c’est peut-être justement ça l’idée, cette nuit.

Nous errons à travers les souterrains pendant quelques heures. Enfin j’ai l’impression d’errer, mais nos guides savent parfaitement où nous sommes et peut-être même où nous allons. C’est l’impression que ça me donne. Car je n’ai pas l’impression que ce soit une réunion pour organiser quoi que ce soit. La lutte politique, j’en ai toujours eu une conception assez personnelle. Mais des conspirateurs comme ceux-là, qui prennent le temps de se promener dans l’envers de la capitale, je suis quand même agréablement surpris.

L’un de nos guides s’arrête pour que j’arrive à sa hauteur. Nous traversons une région d’immenses tubes de béton fracassés. Au-dessus de nous, soudain, les immeubles de trente étages et le ciel quand même un peu étoilé apparaissent.

« Tu sais où nous allons ?

– Non, mais c’est beau. Bravo.

– Oui, c’est déjà ça. Tu resteras longtemps dans cette ville ? »

Je hausse les épaules.

Je n’en sais réellement rien.

Peu avant l’aube nous atteignons une immense cascade d’eau boueuse qui tombe d’un quartier hanté tout le jour par les touristes et une jeune femme nous rejoint comme si de rien n’était, en sautant de rocher en rocher dans une robe de soirée noire et des collants noirs et des chaussures de tennis noires.

« Qui est-ce ? » je demande au guide qui marche toujours à côté de moi, sans plus rien dire depuis des heures.

« Oh, elle c’est une radicale.

– Qu’est-ce que ça veut dire, une radicale ? »

Le guide me dévisage quelques instants sans répondre avant de s’éloigner.

La jeune femme en robe de soirée me prend le bras en souriant. Le contact de sa main sur mon bras me bouleverse. Je fais semblant de rien, naturellement.

« Et ça fait longtemps que vous errez dans les souterrains ?

– Quelques heures.

– Ah quand même. Et j’ai raté quelque chose ?

– Je ne sais pas. »

Elle rit. J’aime son rire et sa main, le rythme de ses pas. Ils me rappellent Vega.

Repost 0
Published by riverrun - dans Avalanche Time
commenter cet article
14 novembre 2017 2 14 /11 /novembre /2017 23:33
Marudhar Express

Marudhar Express

Troisième partie

Journal de Vega Zeska-Madsen

 

 

2 juil.

Cette fois c’était le grand départ.

Janne m’a conduite à l’aéroport dans sa vieille guimbarde jaune.

Le vol m’a paru ne durer qu’un instant. Comme si tout avait toujours été si proche, comme si mille cinq cents kilomètres n’avaient jamais été rien.

J’ai pris un taxi rouge jusqu’à la gare où affluaient encore les réfugiés. Puis traversé le désert dans un wagon orange. En troisième classe, en compagnie des paysans qui agitaient leur smartphone dans l’espoir de capter un réseau, les pieds posés sur leurs cages à poules et leur incroyable barda, déroulant leur litanie d’injures qui sonnaient comme des compliments.

La nuit est tombée d’un coup. J’étais la seule à regarder par la fenêtre, un carnet de croquis à la main. Deux enfants penchés sur mon épaule qui parlaient dans une langue inconnue. Ces cactus sans âge à perte de vue m’ont émue comme les vieux oliviers de chez Janne. Comme le monde a changé. Comme j’ai changé moi-même. Est-ce que j’ai changé ? Je ne parle pas de ce visage, de ces empreintes. Ça, c’est maintenant presque un jeu. Notre jeu. Mais le cœur ou ce qu’ils appellent le cœur. Des hôtels du périphérique où je donnais rendez-vous à Deneb et aux autres. Des brouillards de ma ville. Des infinis couloirs, des escaliers absurdes, des ascenseurs éternellement en panne de ce dédale qu’ils appellent « la Centrale ». À la netteté de ce tracé à travers un espace dédaigné. Ce qu’ils appellent le désert. Sous ce truc qu’ils appellent le ciel, tellement plus vaste que n’importe où ailleurs.

Le désert, le ciel chargé d’étoiles, éclairé comme en plein jour par une lune immense, alors que tout le wagon dormait, poules comprises. Seul un jeune garçon assis à quelques mètres face à moi continuait de lire à la lueur d’une veilleuse. Je ne sais pas ce qu’il lisait, je n’ai distingué qu’un mot entre deux bouts d’étoffe. C’était de l’anglais et je me suis sentie un peu chez moi dans ce voyage sans retour. Et c’était le mot STAR.

Comment disait Arthur, déjà ? Cette phrase qu’il aimait ?

(Qu’il aime. Arthur est vivant. Méconnaissable, plus encore que moi peut-être, mais vivant.)

 

I wrote my will across the sky, in stars.

 

J’ai écrit ma volonté à travers le ciel, avec des étoiles. J’ai écrit ma volonté dans le ciel, en étoiles. J’ai écrit mon vœu en travers du ciel, dans les étoiles.

Oui, bof...

 

I wrote my will across the sky, in stars.

Nous nous sommes si longtemps caches.

 

Arthur, tu me reconnaîtras?

Bien sûr que tu me reconnaîtras. Tu reconnaîtrais n’importe quoi, n’importe qui, n’importe quand. Ta mémoire, ta joie de reconnaître a toujours été ton seul trésor. Mes tableaux, tu étais l’un des seuls à savoir les lire. Parce que tu n’avais jamais eu peur de te perdre.

Je voudrais tant te ressembler.

Non. Regarde, regarde.

Je te ressemble et tu me ressembles.

C’est bien cela, non ?

Naissances. Connaissances. Reconnaissances.

 

À l’aube nous sommes arrivés à ѨѪѬѮӁ.

Les odeurs, la lumière, les cris, le bruit des moteurs, le vertige de tout ce qui était possible, partout l’incertitude sauf dans mon corps brûlant d’insomnie. J’ai su que j’étais arrivée chez nous.

J’ai pris mon sac neuf sur l'épaule et j’ai marché jusqu’à la planque au milieu du vieux bazar, ivre d’aventure. J’ai mangé des poissons d’argent au pied de l’immeuble, avec un verre de bière glacée. J’ai sorti les tubes de peinture offerts par W et je les ai posés sur le bureau. J'ai posé le livre que tu m'avais donné et que j'ai fini de lire à côté. J’ai vu par la fenêtre le tigre blanc dessiné sur le poteau de bois d’en face. J’ai écrit ces lignes. Il est midi. Je vais dormir.

Tout à l’heure, je recommencerai à peindre.

Pour moi, pour toi, pour nous, pour nous tous.

Repost 0
Published by riverrun - dans Avalanche Time
commenter cet article
14 novembre 2017 2 14 /11 /novembre /2017 09:29
Avalanche Time (23)

Troisième partie

Journal de Vega Zeska-Madsen

 

30 juin

Le tour du continent en quarante-huit heures et retour par la route des montagnes, como los caballerosos y ridiculos contrabandistas.

Arrivée chez Janne dans le milieu de l’après-midi, dans la chaleur rousse des pierres et la fraîcheur des oliviersbleus.

Elle m’a accueillie d’un baiser tendre et fougueux sur l’épaule.

« Je n’ose pas encore toucher ton visage… C’est si troublant… Je l’aime... Je veux qu’il te porte chance, qu’il te porte bonheur, qu’il soit comme ton bouclier, comme ton mataki… » etc

Ça m’a fait tellement rire !

Le mataki, l’œil qui protège du mauvais œil, l’œil qui fait drôlement face à celui du Cyclope, mon pauvre δυσσεύς, tous tes fiers navires naufragés, pourtant quelles peines, quelles morts absurdes ne t’a-t-il pas épargnées !... Je prends !

Nous avons passé la soirée à regarder les couleurs et les moirures de la mer et du ciel depuis le pauvre jardin ensauvagé où j’aime les vieux arbres ocres et bleus et les jeunes oiseaux, surtout des aigrettes des récifs et des chevaliers guignette (guignettes ?)

Les révélations seront pour début novembre. Ce que Janne a déjà pu m’en dire a failli me rendre triste. Ce qu’ils sont en train de faire depuis dix ans à mon pays… Ou plutôt cette sorte de colère froide qui m’a aidée à comprendre, au début, ce qui allait se passer, et qui a achevé de m’endurcir, de me tremper, de me

En résumé, notre petite époque aura réussi ce grand miracle de justifier le réesclavage, la maladie obligatoire, l’ennui mortel, l’anéantissement de la nature et les exterminations conséquentes par la conversion, dans de petites machines ultraventilées juchées dans les paradis du grand gâchis tropical, de toute la beauté du monde en quelques trillions de trillions de trillions de 0 et de 1…

Quelle réussite ! Quelle classe ! ça, c’est de la stégano ! « Nous avons le plaisir de vous informer que tout est (détruit) sous contrôle ! »

Mes pauvres papiers, mes pauvres morceaux de labyrinthes, mes vertes ironies n’ont qu’à bien se tenir…

Arthur ! Arthur ! Comment faire tout sauter ? Gentiment, faire tout sauter ? Dis-moi que c’est ce que nous sommes en train de faire… Comment dit-on déjà… Par la bande ?

Pero no hay banda.

Repost 0
Published by riverrun - dans Avalanche Time
commenter cet article
13 novembre 2017 1 13 /11 /novembre /2017 09:33
Avalanche Time (22)

Troisième partie

Journal de Vega Zeska-Madsen

 

27 juin

C’était mon adieu à cette ville. Pas nécessairement définitif, mais peut-être. Cette ville est si ancienne. Rien n’y est plus possible à part une certaine forme obstinée de survie psychique et physique solitaire, mais bien sûr, elle me manquera.

Non, je ne crois pas qu’elle me manquera. Mais d’une certaine manière, je l’aime.

Ce qui ne me manquera pas : les vernissages à gogo, la diplomatie des galeries, l’art conceptuel du fric pas conceptuel, l’air irrespirable certains matins d’été jusque sur les bords du canal quand un ou deux millions de personnes traversent toute la région par tous les moyens pour aller participer chacun à sa manière à la destruction du monde, comme disait Arthur, le siphon de puissance/impuissance de la politique sur certains êtres aimés, le mépris pour les campements des réfugiés et des sans-abris sous les ponts, au bord du canal, sur les rives du périphérique, les inquiétudes familiales amoncelées, la somme de toutes nos désertions affectives, le désir malgré l’absence qui se transforme semaine après semaine en absence de désir, puis en désir d’autres absents, multipliant les solitudes, les malentendus, multipliant la déroute, l’amour n’importe comment, des îlots d’amour trafiqué dans un océan de bêtise et d’ennui, les suicides des amis, pas beaucoup, mais assez pour qu’ajoutés à tout ça, ou encore retranchés de tout ça, naisse un autre désir, fragile au début : celui de fuir ce rêve-là, ce cauchemar-là, celui de retrouver le chemin du réel, d’un réel, autour de nous et en nous : la couleur, le sang, la matière, le souffle et, comme ces mots ont été terriblement aseptisés! le sens, tous les sens, l’adéquation des gestes et de l’esprit, bref...

Comme je déteste parler ! Et voilà que j’écris mon petit déluge portatif!!! Mais tu seras mon seul lecteur et tu t'y connais en déluges...

Passée voir nos grands singes à la ménagerie. Seule, c’était dur. Mais il me semble que Bangui m’a reconnue. Je n’étais donc pas tout à fait seule…

Passée voir Monet au musée des Marmottes, puis au musée des Loups. Tombée par hasard sur un Courbet inconnu au bataillon. Ces brouillards, ces neiges. Comme une apologie de la disparition. Non, pas une apologie. Comme si nous avions le choix. Une disparition. C’est cela, beaucoup, que je cherche, oui, et encore plus depuis que j'ai changé de visage.

Peindre une joyeuse disparition, mais de l'intérieur.

Ce sera mon petit Rapport sur les Perspectives Révolutionnaires à moi.

 

Repost 0
Published by riverrun - dans Avalanche Time
commenter cet article
12 novembre 2017 7 12 /11 /novembre /2017 17:30
Avalanche Time (21)

Troisième partie

Journal de Vega Zeska-Madsen

 

4 juin

Mes couleurs, les indispensables, si c'est bien la question, que j'emmènerai sur mon île déserte, sont avant tout des cadmium (jaune de cadmium, rouge de c.) Puis une laque de Garance ou s'il n'y a pas, un rose quinacridone, un bleu outremer foncé, un bleu de Prusse, un blanc de titane, et si j'ai de la place dans ma besace un vert Véronèse et un vert anglais. Si vous pouvez me trouver ça à ma sortie, je vous en serai très reconnaissante. Sinon, je me remettrai au noir et blanc pendant quelques semaines. Je ne sais pas s’il est facile de trouver du matériel sur cette île.

 

16 juin

Qui sait ce que c’est d’avoir un nouveau visage et de nouvelles mains, à part les criminels ?

Qui sait ce que c’est d’avoir ton visage et tes empreintes, à part toi ?

 

17 juin

Couru aujourd’hui pour la première fois dans le parc de la villa, à perdre haleine.

Senti la sueur perler à travers les pores de ce visage que je commence à aimer.

Quand je suis revenue au perron de la villa, le capitaine m’attendait gentiment, avec une serviette et un verre de jus d’orange, debout dans son horrible uniforme, une clope au bec, pas encore allumée. Nous avons parlé quelques minutes, pendant que je reprenais mon souffle. C’était une belle conversation même si je ne me souviens pas de tout.

« Vous vous habituez, mademoiselle ?

- Je crois que oui. Aujourd’hui, oui.

- Vous vous sentez bien ?

- Oui, bien. Comme avant.

- Ce doit être difficile, si je peux me permettre. Vous n’êtes pas moins belle qu’avant, ça je tiens à vous le dire. Mais…

- J’ai plus de chance que vous, capt. Votre uniforme est si moche. Tous les uniformes sont moches. J’aimais la personne dont on m’a donné le visage.

- Je comprends. Je porte cet uniforme pour faire ce que j’ai à faire, et pour essayer d’empêcher de faire ce que je pense qu’il faut empêcher de faire. C’est un déguisement, même s’il signifiait quelque chose d’autre pour moi, au début. Vous, vous ne portez pas ce visage. C’est le vôtre, maintenant. Il vous va bien, si je peux me permettre. Et c’est votre visage pour la vie que vous avez mérité d’avoir.

- Et vous, capitaine. Vous l’avez, la vie que vous avez mérité d’avoir ?

- Je m’en tire plutôt bien, mademoiselle. »

Oui, c’était à peu près ça, notre conversation. Et puis je lui ai dit qu’il pouvait quand même allumer sa clope. Il l’a allumée et nous sommes restés quelques minutes en silence assis sur un banc, à regarder le bougainvillier au milieu des buis et des bardanes dans la lumière du couchant. Les couleurs de cette journée, les battements de mon cœur, la sueur sur mon visage, les parfums du jardin, même l’odeur du tabac, m’émerveillaient.

Tout à coup la voix du capitaine a retenti à nouveau à côté de moi.

J’ai senti une telle émotion dans cette voix que je n’ai pas osé le regarder tout de suite.

Il a dit : « J’ai trouvé les couleurs que vous m’aviez demandées. J’ai accroché un petit sac à la poignée de votre chambre pendant que vous couriez. J’aurais pu repartir sans vous voir mais je voulais vous rencontrer pour comprendre. Maintenant j’ai compris. Il a de la chance, celui qui vous attend. Je l’ai bien connu, c’était un ami, c’est un type bien, mais il a bien de la chance.

- Il ne m’attend pas.

- Vous voulez dire qu’il ne sait rien de tout ça ?

- Non. »

Il s’est remis une clope au coin des lèvres et je l’ai regardé quelques secondes.

Lui n’a pas osé me regarder, alors. Et il est encore resté à fumer sans rien dire pendant longtemps.

« Il a bien de la chance quand même », a dit finalement le capitaine, avant de me sourire gentiment et de s’en aller en allumant sa clope à l’abri de sa main dans la pénombre du crépuscule.

Dans son sourire, il y avait eu l’espace d’un instant la même espèce de joie espiègle que dans celui d’Arthur, autrefois au club quand il savait, sur un abattage de cartes, qu’il venait gagner un gros pot.

Et si le bonheur, si le secret des victoires pouvaient se transmettre par un sourire ? Certaines mélodies y parviennent bien ? Et si tous nos gestes, toutes nos respirations étaient enfin pris pour ce qu’ils sont : une forme de musique

Repost 0
Published by riverrun - dans Avalanche Time
commenter cet article
11 novembre 2017 6 11 /11 /novembre /2017 11:48
Avalanche Time (20)

Deuxième partie

Journal du commandant X.

 

14 juillet, 16h

 

J’étais trop déstabilisé hier pour faire la moindre entrée dans ce journal : en fin d’après-midi, U. est arrivé dans mes locaux avec une enveloppe grand format et un petit sourire satisfait qu’il ne sort que pour les grandes occasions.

J’ai tout de suite compris qu’il s’agissait d’Arthur.

« Votre mec a merdé, Commandant. Plus que merdé. Votre mec est en train de nous vendre. J’avais prévenu le CR. Depuis que vous êtes là, c’est le chaos. »

Nous sommes passés dans mon bureau que je venais de nettoyer par hasard, ce qui n’a pas manqué de faire forte impression sur mon désagréable visiteur.

D’autant plus que le lieutenant W., son éternelle petite mèche de beau gosse sur le front, était assis les jambes croisées dans un fauteuil penché de côté sur l’échiquier, quelques rapports à la main, en train de méditer le 19ème coup des noirs de l’Immortelle de Rubinstein. W. n’a pas 40 ans mais ses états de service font pâlir d’envie pas mal de vieux décorés, sa belle gueule de dur à cuire bien éduqué attire la sympathie et son sang-froid légendaire dans les situations de crise, sur le terrain comme au QG, en impose. Il ne sait pas parler mais, quand on a un charisme pareil, le mieux est de la boucler.

« Ah. Bonjour, Lieutenant.

- Monsieur le Directeur-adjoint. »

Oui, mon bureau était plus net que le cul d’une poule du Ritz et la présence nonchalante et attentive de W. donnait un petit côté « c’est là que ça se passe » à ma soupente, mais U. s’est vite ressaisi.

La photo en double exemplaire qu’il m’a quasiment jetée à la figure était en couleurs et d’excellente qualité. J’ai passé l’un des deux exemplaires à W. pour qu’il descende aux Bureau d’Authentification des Archives pour faire les vérifications d’usage.

W. s’est levé tranquillement pour se caler une clope au coin des lèvres. Il m’a jeté un regard du style « non, Commandant, pas ça, je ne peux pas le croire » qu’il devait avoir copié sur une grimace de Mickael Pare dans un film de science-fiction sans budget. Et puis il est sorti avec son éternelle démarche de star de rodéo en se servant de la photo comme paravent pour allumer sa clope.

U. l’a regardé refermer la porte du bureau, un peu scié.

Je lui ai proposé de s’asseoir à un bout du canapé dos à la fenêtre, tout en m’asseyant à l’autre bout : quatre bons mètres nous séparaient. C’est la distance requise pour échapper quelques minutes au mélange de son haleine mentholée, de son aftershave sans alcool, de son déodorant de grand sportif et de son parfum de journaliste sportif.

En sortant un Montechristo N°2 de la poche de ma veste, j’en ai profité pour mettre en marche une dernière fois mon dictaphone.

« Vous n’êtes pas en train de préparer le Défilé, U. ?

- C’est tout ce que vous trouvez à dire en voyant cette photo ?

- Vous prenez quelques jours de vacances cet été ? Vous allez dans un endroit sympa ?

- Je ne suis pas venu pour parler de tout et de rien, Commandant… Je suis venu parler d’Arthur Lenoir.

- Mais précisément, U. Pour parler de Lenoir, il vaut mieux savoir parler de tout et de rien.

- Vos petites énigmes ne m’impressionnent plus, Commandant. Je pense que vous êtes dépassé par les événements… Je pense que vous êtes hors-jeu !

- Oui. C’est ce que me dit le lieutenant W. tous les jours. Heureusement qu’il est là, ce drôle de type. On peut dire qu’il a la tête sur les épaules, lui ! Sans ce mec, je vous le dis comme je le pense, il n’y aurait plus grand-chose qui tournerait dans ce bureau. S’il n’était pas là chaque jour à me remonter les bretelles, toujours au courant de toutes les rumeurs vraies ou non, toujours au point sur tous les dossiers, et même sacrément en avance en général, oui je crois bien que je me laisserais définitivement aller. Mais merci du rappel.

- Merci du rappel ?...

- Oui. C’est toujours bon à prendre.

- Il y a deux jours, Commandant, nous avons déjoué la tentative d’attentat la plus inquiétante à laquelle nous ayons jamais fait face sur le territoire national et même fédéral ! Un attentat de type militaire, impliquant des matières hautement radioactives, dans l’une de nos meilleures universités scientifiques ! Vous êtes au courant, non ?!? Toutes les chaînes d’info, tous les réseaux sociaux sont là-dessus en boucle !!!

- Mais je suis au courant, évidemment, même si je n’ai pas regardé la télévision ces dernières années, et je n’ai toujours pas de compte Facebook…

- Ok, vous voulez noyer le poisson, Commandant… Je ne vais pas vous laisser jouer votre petit rôle de Colombo, figurez-vous… Je vais vous mettre la tête dedans, Commandant !... Arthur Lenoir a été vu dans cette université il y a moins de quinze jours, filmé dans un ascenseur en compagnie d’une étrangère non-identifiée et d’un écrivain d’ultragauche, le mec qui a gagné un prix l’automne dernier…

- D’ultragauche ?... Vous voulez parler de T. ?... Le ‘pote’ d’EL, si j’ose dire ?... Vous avez décidé de me faire rigoler, U., c’est ça ?...

- Ok, vous essayez de me pousser à bout… Je ne marcherai pas dans votre combine… Qu’est-ce qu’il faisait là-bas ?

- Qui ça ?

- Arthur Lenoir…

- Qu’est-ce que j’en sais… C’est un ex-prof.

- De l’université D’Alembert ?!

- Il est peut-être passé faire des cours à la place de quelqu’un, vous savez comment ça se passe à la fac…

- Des cours de sciences ?

- Aucune idée. Lenoir n’est pas qu’un polyglotte rigolo, c’est un homme d’une grande culture, vous savez. Y compris dans le domaine scientifique. Je suis persuadé qu’il ferait au pied levé d’excellentes conférences d’histoire des sciences. Le mois dernier, lors de notre dernier briefing, nous parlions justement de questions scientifiques et il m’a cité Kafka au pied levé. Le Terrier, vous connaissez. Ce fut cet instinct qui, peut-être justement au nom de la science, mais d’une autre science que celle qui est pratiquée aujourd’hui, d’une science des choses dernières, me fit estimer la liberté plus que tout le reste.’ Ce genre de trucs. Ce type a une mémoire phénoménale, à faire pâlir d’envie la plupart de nos agents de terrain !... Mais bon, je n’ai jamais suivi ses cours.

- Est-ce que vous vous foutez de ma gueule, Commandant ? »

Là, sur le dictaphone, il y a un autre petit silence.

C’est le moment que j’ai choisi pour me lever du canapé et aller me planter devant la grande baie vitrée avec vue sur l’Ecole militaire. Malgré le cigare, le fameux mélange olfactif de U. avait réussi à se frayer un chemin jusqu’à mes narines. J’étais sur le point de vomir mentalement. Un vomissement mental, comme chacun le sait ou devrait le savoir, est extrêmement handicapant lors d’une discussion dont vous vous imaginez que dépend le cours ultérieur de votre vie, et celui au bas mot d’une douzaine d’autres.

« Bon… Monsieur le directeur-adjoint, écoutez. Vous venez de m’apporter une photo que le lieutenant W. est descendu identifier. En admettant que ce n’est pas un montage, qu’y vois-je ? J’y vois Arthur Lenoir en train de rire à gorge déployée, sur la terrasse arborée d’une charmante villa orientée plein sud et en partie protégée des ardents rayons du soleil par un auvent de toile rouge et or. Il tient un verre rempli de brandy ou de whisky sans glace à la main. Son style vestimentaire est un peu improbable mais cela ne constitue malheureusement pas une surprise. Il est confortablement assis à la même table en teck à quatre-vingt-mille balles que l’un des financiers les plus troubles domiciliés à ѨѪѬѮӁ qui ait jamais été dûment répertorié dans nos fichiers. Je suis au courant non seulement des soupçons de blanchiment, mais de financement du terrorisme et même de fraude boursière impliquant la connaissance de projets terroristes qui pèsent sur cet individu, dont le nom de code dans nos fichiers à nous est ‘Saturne’, même s’il ne semble pas franchement respirer la mélancolie… Car lui aussi, sur cette photo en cours d’identification, semble d’humeur joyeuse… Bien sûr, je note qu’il a pris dix ans en six mois, ce qui est probablement imputable à l’aggravation brutale de son cancer de l’intestin. Mais s’il ne rit pas à gorge déployée, lui, il arbore tout de même le sourire en coin d’un galopin de sept ou huit piges sur le point de jouer un bon petit tour à sa maîtresse… »

Un nouveau blanc sur le dictaphone. Je me retourne vers U. qui me regarde les yeux écarquillés. Son petit sourire satisfait de tout à l’heure a définitivement disparu.

« Je ne vous ai pas proposé de tabac, U. Mais vous désirez peut-être un verre de brandy, ou de whisky ?... J’ai même de la glace… Non ?... Très bien… Je continue... Que vois-je encore sur cette photo que je n’ai plus sous les yeux mais dont, vous le constatez, j’ai instantanément mémorisé chaque détail ? J’ai un drôle de rapport à la photographie, vous le savez. Mais je vous expliquerai une autre fois. Pour l’instant ce qui saute aux yeux, naturellement, c’est cette grande enveloppe de papier kraft que Saturne est en train de pousser vers Arthur Lenoir… Et la brûlante question que semble incarner ce cliché, l’énigme qu’il symbolise d’une manière presque trop évidemment littéraire – car vous admettrez sans peine que nous tenons là quasiment l’inverse de la Lettre volée d’Edgar Allan Poe – cette énigme peut se formuler ainsi : ‘Qu’est-ce qu’il y a dans cette enveloppe ?’

- … »

(Très gros blanc)

« De l’argent, sous une forme ou une autre ? Un document quelconque ? Pourquoi pas du matériel, même si la forme de l’enveloppe suggère quelque chose comme une bonne petite liasse de feuillets de format A4 ? Ou bien, sur le mode paranoïaque, ça pourrait être une arme cachée dans un livre soigneusement évidé, comme dans les vieux films d’espionnage ? J’ai un drôle de rapport aussi au cinéma et notamment au cinéma d’espionnage, vous le savez… Mais là encore, je vous expliquerai une autre fois... Ou bien ça pourrait être un petit ordinateur portable, comment dit-on déjà en langage moderne, une tablette ? Sans mauvais jeu de mot, il pourrait même s’agir, connaissant l’arrière-plan archéologique chargé de la région, d’une authentique tablette antique, je veux dire de l’époque où nos ancêtres n’avaient pas encore entendu parler du papier, de l’imprimerie et de toutes ces conneries ? Rêvons un peu. Lenoir est un type plein de ressource, non ? Pourquoi voir toujours tout en noir de ce que fait Lenoir ? Mais oui, après tout, peut-être s’agit-il de notre pierre de Rosette à nous ? Peut-être s’agit-il d’un document décrivant de la manière la plus complète possible les procédures cryptographiques et stéganographiques de nos loyaux adversaires, ou de toute autre information précise, cruciale et exhaustive sur la stratégie de nos encombrants alliés ? Une dernière hypothèse, peut-être la plus réjouissante pour notre bien-aimé Coordinateur du Renseignement : et si cette mystérieuse enveloppe qui va peut-être tout simplement nous arriver par la Poste d’ici deux ou trois jours – et si cette mystérieuse enveloppe contenait le légendaire Rapport sur les Perspectives Révolutionnaires ? »

Énorme blanc.

(Je crois qu’à la fin de ce blanc j’en était déjà à la moitié de mon Montechristo N°2.)

U. ne me regardait plus.

Il s’était levé lui aussi et regardait maintenant à son tour par la grande baie vitrée.

C’est lui qui a fini par rompre une dernière fois le silence avant de s’en aller.

« Commandant, vous êtes un drôle de numéro mais, finalement, vous avez assez bien résumé l’énigme à laquelle nous devrons trouver la réponse. Il y a cependant une chose qui m’échappe à moi, et qui peut-être vous échappe à vous aussi. Vous semblez aveuglé par votre admiration pour Arthur Lenoir. C’est votre agent. Mais c’est lui qui a pris l’ascendant sur vous. Ou sans parler d’ascendant, peut-être votre sympathie pour celui qui devait rester notre instrument est-elle tout simplement exagérée. Car après tout, cet homme vous a pris la seule femme que vous ayez jamais aimée, n’est-ce pas ?

- J’apprécie le ton apaisé sur lequel vous semblez vouloir clore notre petite discussion d’aujourd’hui, U. Cependant, personne n’a jamais pris, et personne ne prendra jamais cette femme. Vous pouvez comprendre ça ?

- C’est important ?

- Aucune idée.

- Bien. Bonne journée, Commandant.

- Bonne journée, U. »

Au moment de passer la porte, il s’est retourné une dernière fois.

« Comment s’appelait cette histoire d’Edgar Poe dont vous parliez, déjà, Commandant ?

- La Lettre volée.

- Ah oui, évidemment. »

 

Ce matin, la

Repost 0
Published by riverrun - dans Avalanche Time
commenter cet article
9 novembre 2017 4 09 /11 /novembre /2017 06:28
Avalanche Time (19)

Deuxième partie

Journal du commandant X.

 

12 juillet

Des nouvelles sur l’attentat qui a été déjoué hier. L’université D’Alembert. 50 kg d’explosifs militaires. Mais surtout un kilo de plutonium. Le scénario cauchemar de la bombe sale, tel que nos encombrants amis en rêvaient il y a de cela douze ou treize ans. Leur ambassadeur avait eu le culot d’évoquer l’hypothèse dans l’un de nos deux grands quotidiens nationaux. Bien sûr, le Service est en ébullition. Mais quelque chose me dit que c’est trop énorme pour qu’on remonte la piste.

« On est passés à l’échelle supérieure du terrorisme », a simplement remarqué le CR aujourd’hui. Il fallait voir la tête du PR, sans parler de celle du PM qui avait l’air d’étouffer. Personne ne m’a demandé de m’exprimer, pas même le CR. Ça tombe bien. Je préfère ne rien dire.

« On est à 2 jours de la Fête nationale », a conclu le PR. « Je veux une sécurité irréprochable. Nos compatriotes doivent l’avoir, la sécurité, ils doivent pouvoir la toucher. »

L’avoir ? Ou la voir ?

Une chose est sûre. Le terrorisme est bon pour les (grandes) affaires. Une ou deux générations d’intellectuels, d’écrivains et d’artistes ont refusé d’aller fouiller là-dedans pour de vrai.

La théorie du complot, mon cul. La flemme des théoriciens, oui.

Lâchetés. Inégalités. Fraternités.

La véritable leçon politique de 1984 : la Fraternité.

Est-ce que quelqu’un pourrait encore comprendre de quoi je parle ? Quelqu’un a lu ce livre ? Quelqu’un se souvient de quoi il est question ?

L’époque va trop vite pour s’abaisser à s’asseoir, à prendre trois ou quatre heures, et à lire un putain de bouquin.

Ne parlons pas de RELIRE.

Cet article le mois dernier dans la revue Nature: La durée de concentration moyenne d’un occidental est de 23 secondes.

Ce pauvre vieux fou d’Hugo: Ce qu’il y a de plus terrible c’est que la nature parle, et que le genre humain n’écoute pas.

Tu as bien fait de partir, Arthur.

 

Oui, cette impression paralysante de catastrophe inéluctable. Au fond, disons clairement les choses, ça les fait tous jouir d’aller dans le mur. Un peu d’action, en gros ! Un bon petit film catastrophe, c’est ça qu’on attend tous, la grande loterie de la survie, Noé reconnaîtra les siens !

Toutes ces conneries. Ça m’a donné envie de relire le dossier Jean Brown.

Éco-terroriste mais oui.

Qui est l’éco-terroriste dans cette histoire ? Le type qui fait sauter un chargement d’uranium sur la route stratégique entre notre principale mine et l’aéroport de cette dictature de bouseux en peau de léopard, à notre botte depuis deux siècles ? Ou l’entreprise de pointe qui irradie 5000 mineurs et leurs familles pour alimenter nos 50 réacteurs en bout de course? en attendant qu’ils nous explosent à la gueule ?

En fait, je suis trop vieux pour ces misères. Hors jeu. Ras

Si je pouvais simplement disparaître sans foutre trop le bordel derrière moi...

Je vais me mettre au pieu dans une heure, je finirai la deuxième bouteille et j’essaierai de me taper un bon bouquin, s'il me reste deux neurones. J’ai ramené L’Image dans le tapis de l’appartement d’Arthur. Lui, il serait ici, il rigolerait, en fait. On avait toujours l’impression qu’il était plus désespéré, plus joyeux, plus increvable, plus moralement irrecevable que nous tous.

La nuit dernière en m’endormant vers trois heures j’ai rêvé que la clé de tout cela était dans ce foutu bouquin.

The Figure in the Carpet.

Dans mon rêve l’écrivain ne parlait pas d’un tapis, mais de la mosaïque au fond d’une rivière.

Oui comme s’ils pouvaient encore y avoir quelque chose comme une clé, tu parles !

C’est faux, naturellement, je ne suis pars encore fou.

Mais tout de même il y a l’humour cette histoire à lire entre les lignes qui, au fons

Repost 0
Published by riverrun - dans Avalanche Time
commenter cet article

Andreas Guest

« Andreas Guest, c’est ton vrai nom?

- C’est bien possible, oui.

- Parce que si j’ai bien compris, du peu que tu as publié depuis 'Lahatena' en 2001, ça a été le plus souvent sous des pseudonymes pas toujours transparents comme Alexandre Gambler, Léo Zyngerman et Thomas Spaeher ? Schizophrénie ?

- Je ne sais pas, il faut peut-être demander à quelqu’un d’autre. Je crois surtout que n’importe qui ne peut pas raconter l’histoire de n’importe qui. »

Recherche