7 juin 2010
"La vérité n'est admissible que là où elle est supportable. On la connaît très bien ici, mais on n'en veut point; la mauvaise volonté est positive, constante et inhérente. Il n'y aura que l'abus qu'on en fera qui pourra la détruire." (Vivant Denon)
Ali, Neila, Nour.
11 juin
Rue de la Réunion. "Look at the triton, Mom. It's happy."
"Impossible. On ne peut pas désorganiser l'univers pour un plaisir momentané. Nous aurons tout le temps demain."
14 juin
Des voitures me surprennent au coucher du soleil en train de danser avec l'épée de mon frère sur le parking du CEA. "Bravo. Vous donnez des cours?
- Oui."
Pas plus de six heures de sommeil par jour depuis six mois. La plupart du temps quatre ou cinq. Pour rien.
Beauté de l'arboretum vert et désert après une nuit blanche, en touchant joyeusement le fond. Un banc dans les hautes herbes blondes. Soleil, air léger, cigare et puis soudain le papillon jaune posé à côté de moi, très longtemps, ailes vibrant dans le courant d'air.
"The only good writer is a ghost writer."
27 juin
Plusieurs adresses dans Paris en quelques jours. Marx Dormoy, Damrémont, Championnet, Rivoli. Siestes dans des squares au milieu des cris d'enfants, sieste aux Tuileries au milieu des touristes.
Oublis à répétition. Anniversaires, observations, sécurité.
18 juillet
Opéré il y a 11 jours. 27 points de suture. Morphine. Soulagement.
Les exploits de Marco. Camping, kayak, péché deux truites, nuit seul à la belle étoile pendant que les copains dorment entassés dans une grange. "Tu n'as pas eu froid, fils? - Le feu de camp était encore chaud."
Enfin seul dans le grenier blanc. Comme une part de moi-même que j'étais sur le point de perdre ou de ne jamais découvrir.
L'injustice faite aux femmes. L'injustice faite aux hommes. Guerre.
A quel point les gens préfèrent se méconnaître les uns les autres. C'est la mesure du bonheur commun dont ils préfèrent ne pas être capables. Revanche d'avoir été méconnu, mais avant tout revanche sur eux-mêmes: "tu as été digne d'être méconnu."
26 juillet
"Les hommes de l'Antiquité sont parvenus au point extrême de la connaissance. Quel point extrême? Certains ont pensé qu'il n'y a jamais eu de choses. C'est là le sommet. D'autres ont soutenu qu'il y a des choses mais qu'il n'y a jamais eu de limites; d'autres enfin ont jugé qu'il existait des limites mais pas des opposition entre le vrai et le faux. L'apparition de la distinction entre vrai et faux a sonné le glas du Tao. Et avec la ruine du Tao, l'amour-propre a prospéré. Qu'est-ce que l'alternative entre l'accomplissement et le non-accomplissement?"
27 juillet
Po, déclin, usure.
Trois jours au paradis sur les rivières du sud. Regarder l'eau qui coule pendant des heures. Cascades, gués, bras, îlots, lits asséchés, canyons.
La magie de l'érosion.
4 septembre
Pete: "Votre enfant sera béni, comme tous vos enfants."
21 septembre
Jupiter à 600 millions de km. A gauche de la Lune, jaune. Ganymède, Io, Europe, Callisto visibles à la jumelle, en ronde, depuis la fenêtre est-nord-est du grenier blanc. Marco captivé.
Le parc avec F. Le jeune ginkgo, le jeune séquoia. Le soleil, longtemps, puis lentement le froid. "C'est la première fois que je me sens comme ça."
S., L., S. et E. chantant Hemingway en VO
et Debord à la guitare et au djembé, pendant une heure. Les voisins d'en face se taisent et écoutent. La petite E. danse sur le
lit. Café, cigarillo.
L'homme à la télé et au karaoké-saxophone qui empêche tout le monde de dormir dans l'immeuble de M&M. Je monte le soir et me fais passer pour un ex-flic. Il est à moitié saoul. "Quels enfants?"
7 octobre
"Et tes mains, ça va?"
8 octobre
"But old folks - many feign as they were dead;
unwieldy, slow, heavy, and pale as lead."
4 novembre
Guy Debord, très jeune: "Je suis entré un jour dans un pays dont les frontières se sont refermées. Il y a environ 6 mois que je cherche à en sortir. C'est peut-être impossible. Comment finira le voyage."
12 nov.
Discussion avec G. au bar l'Odyssée. Il résume son livre en cours d'écriture: "Un jeune homme reçoit la mission de faire parvenir un manuscrit d'une trentaine de pages écrit dans une langue inconnue à un vieil homme qui saura le lire, dans un village de montagne saisi par l'hiver au fin fond d'un pays d'Asie centrale. Lorsqu'il parvient au terme de son périple après avoir semé ses poursuivants, le vieil homme n'est pas là. Le héros s'installe dans la maison pour l'attendre mais il ne viendra jamais. Les filles du vieil homme viennent passer quelques semaines dans la maison pour leurs vacances. Elles ne s'étonnent pas de la présence du héros dans la maison de leur père. Le héros leur montre le manuscrit. "Mais c'est écrit dans quelle langue? - Une langue que parle votre père. - Qu'il parlait. Il est mort il y a dix ans." Le héros reste dans la maison pendant plusieurs mois, puis des années. Devenu un vieil homme, un matin qu'il regarde ses enfants jouer dans la neige il comprend qu'il restera sur cette montagne jusqu'à sa mort et il parvient à déchiffrer le manuscrit."
15 nov.
Un fils. Ali.
16 nov.
Temps mort. Cavaliers seuls. La fin du voyage. Le manuscrit.
"N'est sous-développé que celui qui accepte l'image du sous-développement de ses maîtres."
24 nov
Deux heures de petite menuiserie pour étanchéiser le grenier blanc comme on calfeutre un petit bateau.
Sarkozy fait cambrioler les rédactions les unes après les autres tout en protestant du contraire. Les journalistes qui enquêtent sur Karachi sont des "pédophiles".
Les parents du petit Nicolas sont attendus à l'accueil de l'Elysée pour venir chercher leur fils âgé de 59 ans.
28 nov
Claude Monet lisant, par Renoir, 1872
Portrait de Claude Monet par Séverac, 1865
Vétheuil, dans le brouillard, 1879
Château de Dolce Aqua, 1884
16 décembre
Ici dans le brouillard, par LZ.
"Un bon espion obéit à un certain nombre de principes. Le premier principe étant qu'aucun principe n'est fait pour être respecté en toute situation. Exemple: un bon espion n'est pas toujours discret. Dans certains cas, jamais."
Lundi 27 décembre 2010
Ali né à 16h48.
Robuste et tranquille, crié quinze secondes. Ne dit rien pendant que la sage-femme indienne s'occupe de lui. Vu ses yeux bleux-noirs s'ouvrir. Chantonné son nom devant la couveuse. Il écoute un instant, il touche son visage, il bave, il dort. Il sourit.
7 janvier 2011
Yeux d'Ali attentifs aux couleurs. Dauphins jaunes et bleus sur mon T-shirt. Lignes vertes sur fond jaune sur un autre T-shirt. L'or du bois des poutres dans le soleil. Rouge et noir du poster de pirates de Marco sur le mur blanc.
"L'ancienne mer d'Aral est l'environnement le plus nocif de la planète après Tchernobyl."
Rêve de la maison de pierre. Sur la même façade, dans le même mur: un lion vénitien, un lion chinois et un serpent à plumes. Pierre ocre et nette. Lourde porte en bois et fer forgé, couleur d'ambre et d'ébène, entrouverte.
Réveillon à l'hôpital il y a quelques jours. Saumon fumé, champagne, marrons glacés, jazz sur la petite radio qui m'accompagne partout depuis le Kosovo, beauté calme d'Ali dans le berceau. Sa maman dans mes bras. Allongés sur le lit jaune dans la chambre vide pendant que les infirmières dressent joyeusement leur table dans le hall.
12 janvier
Les poèmes de Baudelaire préférés pas Cézanne, d'après je ne sais pas trop qui: Les phares, Don Juan aux enfers, L'idéal, Sed non satiata, Une charogne, Les chats, Le mort joyeux, Le goût du néant.
Dans une terre grasse et pleine d'escargots
Je veux creuser moi-même une fosse profonde,
Où je puisse à loisir étaler mes vieux os
Et dormir dans l'oubli comme un requin dans l'onde.
Je hais les testaments et je hais les tombeaux;
Plutôt que d'implorer une larme du monde,
Vivant, j'aimerais mieux inviter les corbeaux
A saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.
Ô vers! noirs compagnons sans oreille et sans yeux,
Voyez venir à vous un mort libre et joyeux;
Philosophes viveurs, fils de la pourriture,
A travers ma ruine allez donc sans remords,
Et dites-moi s'il est encore quelque torture
Pour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts!
Phrases de Cézanne sans doute déjà citées quelque part par Philippe Sollers, qui connaît presque tout. Phrases que j'aimerais voir plus souvent dans des tableaux modernes (exception Barcelo): "La ligne et le modelé n'existent point. Le dessin est un rapport de contraste ou simplement le rapport de deux tons, le blanc et le noir... La lumière et l'ombre sont un rapport de couleurs, les deux accidents principaux diffèrent non par leur intensité générale mais par leur sonorité propre... La forme et le contour des objets nous sont donnés par les oppositions et les contrastes qui résultent de leurs colorations particulières... Le dessin pur est une abstraction. Le dessin et la couleur ne sont point distincts, tout dans la nature étant coloré... Au fur et à mesure que l'on peint, l'on dessine. La justesse du ton donne à la fois la lumière et le modelé de l'objet. Plus la couleur s'harmonise, plus le dessin va se précisant."
La sagesse non pas esthétique, mais physique du peintre: "J'aime sur toutes choses l'aspect des gens qui ont vieilli sans faire violence aux usages, en se laissant aller aux lois du temps, je hais l'effort de ceux qui se défendent de ces lois. Voyez ce vieux cafetier assis devant sa porte sous ce fusain, quel style! Voyez d'autre part sur la place cette fillette de magasin, certes elle est gentille et il ne faudrait pas en médire. Mais dans sa coiffure, dans ses vêtements, quel banal mensonger!"
Carnets d'Afrique. Barcelo et les termites. Barcelo et les serpents. Barcelo et les araignées. Barcelo et les humains.
13 janvier
Poèmes de Heidegger.
Zeigendes
Erst dem Blick in das Geringe
leuchtet das Geschick der Dinge
Deines Bauens heller Wille
schuf dem Wohnen eigne Stille.
Oh, die langen Nächte
blieben leere Schlächte
spräche nicht durchwachtes
immer neu Gedachtes.
Oh, die langen Nächte
blieben leere Schlächte,
weilte und geschähe
nicht die tröstend' Nähe.
L'ajointement et la destinée des choses n'apparaissent qu'à ceux qui regardent ce dont la plupart font peu de cas.
14 janv.
Danken ist: Gehören lassen
eines jeden in sein Eigentum
doch Lassen - wie?
das Lassen ist zu innerst?
Remercier c'est: laisser chacun
écouter ce qui lui est propre
et lui appartenir
mais laisser - comment?
Laisser est le plus intime?
Laisser être est le mouvement le plus intime.
20 janv.
Réinventer le monde depuis les rivières, les arbres et les fleurs. L'Arboretum avec Ali et sa maman. Restés longtemps sous le séquoia cassé, sous les branches, dans la lumière.
Karachi. Où l'on retrouve ce cher Galy-Dejean, bon soldat du nucléaire civil et militaire, en train de de déposer "quatre sacs bourrés de quelque 20.000 billets de 500 et de 100 francs déposés dans une agence du Crédit du nord le 26 avril 1995."
6 avenue Zola, 4ème étage.
1er fév.
La chance d'avoir fait l'amour, la toute première fois, avec une jeune fille amoureuse.
La bouleversante beauté de F., habillée, nue, dormant, jouissant.
Le regard, les mains, les pieds d'Ali. Ses poings repliés sur sa poitrine lorqu'il a froid, lorsque la nuit tombe et que la lumière faiblit, lorsqu'il veut qu'on le serre dans nos bras. Ses orteils en éventail, le pouce replié, lorsqu'il a chaud et qu'il a bien mangé. Son regard attentif vers la lumière du vasistas au-dessus de lui, lorsqu'on le baigne.
Les révoltes d'Afrique. La france ridicule (gouvernement, médias, intellectuels de télévision). Double double langage. "Savoir-faire reconnu."
La surprise et la joie de Marco lorsque je débarque en plein cours de badminton (il m'a dit une fois qu'il lui arrivait de s'y ennuyer faute de joueurs sérieux). Il me bat trois fois sur quatre. La force de sa main quand il serre la mienne, soudain.
Wir leben in der Nacht
und sehen nicht die Sterne,
weil ungewohnt der Pracht
aus Nähe naher Ferne.
Incapable de traduire: aus Nähe naher Ferne.
Marco me fait écouter sa chanson de pirate de l'espace préférée sur internet:
"il était un songe dans le futur
rêvant d'espace et d'infini
brodé d'une dorure
où le temps un instant
nous livre ses prophéties
où toutes les joies et même les douleurs
sont enchaînées aux larmes de nos coeurs
les paroles disent que l'amour de la vie
n'est plus jamais une utopie
si l'ombre s'empare de ton âme
il y a fait naître un sourire
toutes ces lois qui nous damnent
ne sont pas retranscrites
dans le livre de la vie
il faut le conserver dans ta mémoire
mais si tu le perds par hasard
il existe une clef
au fond de tes pensées
guidé par la liberté
il n'y aura pas toutes les réponses
quelles que soient tes amours
dans les cieux
les enfants sont chance
d'un monde plus heureux
il ne faut pas
suivre tous ces vieux
si l'ombre s'empare de ton âme
il y a fait naître un sourire
toutes ces lois qui nous damnent
ne sont pas retranscrites
dans le livre de la vie"
Je regarde un documentaire sur Barbe Noire avec Marco. Un historien américain: "Barbe Noire est l'archétype du pirate sanguinaire dans la mémoire collective. Une sorte de monstre surnommé le Diable des mers. En commençant notre enquête historique on s'attendait à documenter le parcours d'un homme cruel et terrifiant, d'une sorte de barbare. Or quand on lit le récit de ses prises par ses adversaires vaincus, on s'aperçoit qu'il ne tuait jamais personne. Il ne prenait pas toute la cargaison. Parfois même, il échangeait des cargaisons ou de petits bateaux."
12 février
L'homme épuisé qui feuillette un catalogue de jouets de Noël dans le métro. Ses chaussures trouées. Taches discrètes sur ses vêtements. Impression générale d'un homme à quelques années de mourir. Je parle un peu avec lui. Il a trente-cinq ans. Un fils de sept ans.
Rencontre d'un biochimiste indien et de toute sa famille par hasard dans le RER. Lui en élégant costume gris, le visage en grande partie masqué par une épaisse cagoule bordeaux. Cinq ou six enfants de sept à dix-sept ans. Longue discussion intéressante sur la biophotonique. Nous échangeons nos mails. Il porte le nom d'un célèbre chanteur indien: Ajoy Chakrabarty.
30 mars
Dettes de tous côtés, huissiers, amendes, saisies sur compte, dossiers invraisemblables, questionnaires absurdes, voiture
enlevée dans la rue et mise à la fourrière un jour de vide-grenier.
Presque chaque jour, selon les gens, malentendus énormes, ignorance volontaire, peur de la dépossession, angoisse dévorante. Moi de plus en plus sourd face à tout ça, de plus en plus ours et fauve. Ne décroche presque plus le téléphone. Préfère que tout se passe par courrier, ou pas.
Les amies décevantes. Le temps qu'elles massacrent. L'amputation méthodique de tout ce qui est possible et désirable dans la
conversation.
Recherche absurde d'un nouveau travail supplémentaire et d'une petite chambre dans les environs après l'appartement sous les toits devenu trop cher et inutile. Moi seul peux m'y sentir vraiment bien tout le temps (14° l'hiver à moins de pousser le chauffage électrique à fond) avec trois pulls, deux paires de chaussettes et un bonnet. Et financièrement je ne peux plus me le permettre.
Vie toujours plus simple. La joie d'avoir à manger une fois par jour. La joie de dormir six heures par nuit. Un petit luxe: la
joie de boire de l'eau minérale. Parfois un petit vin à deux euros.
Pas question de plier. Pas question d'abandonner les quatre ou cinq personnes que j'aime.
Donc trouver un autre endroit.
7 septembre 2011
Quitté le 104 rue Boucicaut aujourd'hui. Deux belles dernières nuits sous le toit. Il faudrait toujours dormir et même vivre directement sous un toit pour entendre la pluie, le vent ou le silence.
Rue des Rosiers. Librairie sur trois étages dans un ancien atelier rue Pavée. Cigarettes. Tendresse très sage. Assis sur le sol. "Bon, est-ce que tu sais cuisiner?"
Relecture des Falaises de marbre. Jünger captivant puis écoeurant. "Le magnifique sentiment d'être en sécurité dans l'ardeur du danger." J'ouvre la correspondance de guerre de Jünger dans la Pléïade boulevard Saint-Michel. Quelques pages de 1940. Dégoût.
"Qu'est-ce que tu deviens?
- ...
- Tu continues à écrire?
- ... "
Le type "qui a des problèmes" et qui me guide à travers une ville de banlieue dévastée. Gentil, misérable, chômeur, joyeux sans excès. Quand il est sûr que je vais retrouver mon chemin après m'avoir accompagné sur plus de quatre kilomètres, il me dit "au revoir" le regard plein d'espoir et repart en courant en sens inverse malgré son problème d'équilibre. Je reste figé pendant une bonne minute en le regardant s'éloigner sur le boulevard désert bordé de boutiques minables pour la plupart à l'abandon.
11 septembre 2011
Vu un autocollant sur la vitre arrière d'une voiture dans un embouteillage: "Amour pour tous. Haine pour personne." Quelques mètres plus loin, en avançant toujours parechoc contre parechoc: "Live and die on the beach."
11 oct.
I. me guide dans le noir en me tenant par la main. Amitié amoureuse immédiate.
Recroisé par hasard N.
"Et tu as toujours des enfants?"
18 oct.
"Puis, comme si souvent par le passé (mais à la différence que cette fois j'emportais avec moi le vieux sac à dos prêt depuis tant d'années), je m'enfonçai dans la brume du parc."
E. que je connais à peine rencontrée dans la rue, comme souvent depuis quelques mois. Elle marche lentement devant moi avec ses collègues sous la pluie et les arbres, un parapluie à la main. Je la reconnais à sa chevelure magnifique. Je ne pensais pas qu'elle m'avait vu mais elle s'écarte pour me laisser passer devant elles et me sourit et dit bonjour. Je ne le montre pas mais après quatre jours passés à écrire sans sortir de chez moi je suis ému d'exister encore pour quelqu'un, et surtout pour elle.
1er nov.
Beauté d'Ali.
"Ta." En montrant une chose.
"N'tete." En se séparant d'une chose.
"Bonjour, c'est Teddy." Ma voix enjouée la plus grosse possible. Son rire immédiat en regardant l'ours bouger la tête.
17 nov.
Ancien atelier de Vitry transformé en maison, au milieu des hangars. Bohème.
5 décembre
Ali marche. C'est F. qui me l'a finalement dit au téléphone. Il y a trois semaines, je lui ai fait faire le tour de la petite place derrière le palais des papes quand j'étais là-bas, en le tenant par les deux mains. Il était ravi. Trois semaines plus tard, je ne l'ai pas vu faire ses premiers pas seul.
La première question qu'il a comprise et à laquelle il répond en montrant avec son doigt: "Où est la lumière, Ali?"
Le premier mot: "Bas!" pour "Là-bas!"
Marco, dans sa lettre à "cher papa Noël", lui demande de l'emmener "vivre des aventures dans la nature avec papa" et "retourner en Amérique avec maman."
Avalanche time. Les clones du président.
Demandé F. en mariage. Pas de réponse. Bonne réponse.
La rudesse de ma concierge, madame Patience, avec mes colocataires de l'immeuble mal fréquenté que j'habite rue Marx Dormoy. Sa gentillesse avec moi. "Vous venez d'arriver, je ne vais pas vous faire payer la mise à jour de votre passe." Elle embrasse Marco qui ne se laisse embrasser par personne. Cinquante ans. Camerounaise. Regarde des séries toute la journée sur internet. Héroïque. Patiente tout en se donnant l'air du contraire.
Quelques dettes réglées. Mille quatre cents euros d'impôt sur le revenu, avec 18 mois de retard.
Vivre seul n'est pas difficile. C'est vivre sans enfants.
Revendu le Glock d'I. K. au noir. Je me suis dit que ça devait faire partie du jeu. A ce moment du jeu. Autant dire hors-jeu.
Plus léger, plus fluide, plus détendu. Redevenu physiquement aussi chinois que je l'étais à seize ans. Dors plus. Mange encore moins et encore mieux. Respiration, exercices. Petits vices pour rester mortel.
Accident sur une route du sud, de nuit. Une vieil homme me refuse la priorité sur une départementale. Je freine à temps mais impossible d'échapper à la voiture derrière dont le conducteur est bourré. Une égratignure sur la voiture. Un miracle. Il y a deux ans j'aurais eu le réflexe d'éviter à droite en m'engouffrant dans la petite route quitte à frôler l'aile arrière gauche du vieux. Je suis redevenu un bleu. Ali et sa maman ont eu peur.
13 décembre
Quelque chose s'est débloqué dans ma respiration la semaine dernière. Un beau rêve, l'impression que mon sternum craque vers l'extérieur et, au réveil, l'étonnante réalité de cette impression. Je peux gonfler mes poumons à bloc à volonté. Depuis mon enfance, j'en étais le plus souvent incapable. J'attendais: "Oui? Non? Non. Ah, si." Maintenant à volonté. Corps nouveau. Bonheur enfantin caché dans tous les gestes.
Dans les journaux, la Grèce.
"Tu ne sais pas ce qui t'attend demain au réveil."
"Les gens veulent se mettre en conformité avec la loi, mais nous, nous ne savons pas quoi leur dire, nous n'avons pas le détail des mesures."
"Un homme a dû payer 200€ et présenter 13 documents et pièces d'identité pour renouveler son permis de conduire."
"On coupe les salaires des employés du secteur public, alors ils ne travaillent plus. Quand tu appelles la police pour lui signaler quelque chose qui t'arrive, elle te répond: 'C'est ton problèm, débrouille-toi!'"
"Augmentation de la violence intrafamiliale, des vols, des homicides."
"Les cas de violence intrafamiliale ont triplé."
Salaires diminués de 35 à 40%."
"Créations d'impôts perpétuelles."
"Première tranche d'impôt sur le revenu à 2000 euros par an."
"Taxe foncière de 0,5 à 20 euros par mètre carré reportée sur la facture d'électricité et payable en deux ou trois fois sous menace d'une coupure de courant et de pénalités."
"Début novembre, ni les retraités ni les salariés ne savaient ce qu'ils toucheraient à la fin du mois."
"Mise à la retraite après 33 ans de service avec 60% de leur salaire, et 600€ maximum pour les 'réservistes', en plus d'une interdiction d'occuper un emploi rénuméré."
"Je ne paie plus mes factures, je réduis mes achats, les magasins ferment, le chômage augmente."
"Budgets coupés de 40% dans les hôpitaux."
"Mon père souffre de la maladie de Parkinson, ses médicaments coûtent 500€ par mois. La pharmacie lui a fait savoir qu'elle ne pourra bientôt plus les lui délivrer parce que l'assurance ne paie pas."
"Augmentation spectaculaire du nombre de suicides, +25 à + 40%."
"Hausse importante de la prostitution, ainsi que des contaminations par le virus du sida et des autres MST."
"Autrefois les sans-abris étaient plutôt des alcooliques, des toxicomanes et des malades mentaux. Maintenant, les sans-abris risque davantage d'être des individus ou des familles de la classe moyenne, des jeunes et des personnes modérément pauvres."
"Une crise barbare."
"Dans plusieurs villes (Volos, Patras, Heraklion, Athènes, Corfou, Salonique) des communautés ont mis en place une économie parallèle en inventant des systèmes locaux d'échange. Ces initiatives ne sont pas à la hauteur de l'enjeu."
"Maintenant tout s'effondre."
"Une population foncièrement incapable d'instaurer une communauté politique."
12 janvier 2012
"Une petite connaissance ne saurait être comparable à une grande; une courte vie ne saurait être comparable à une longue existence."
7 février
Beau livre de L. sur Nabokov. L'enchanteur. Ses sensations à elle, ses citations à lui: "Je compris que le monde n'était pas du tout une lutte, n'était pas des successions de hasards rapaces, mais une joie papillotante, une émotion de félicité, un cadeau que nous ne savons pas apprécier."
9 février
"Un signe clair et convaincant de la survivance de son être derrière le voile du temps, derrière la chair de l'espace."
17 février
Ecrire seul.
La prise de Taris, par TS.
Le peu de gens qui se sentent réellement heureux de vivre. La joie infinie qu'ils procurent, soudain.
Le slogan d'un fast food libanais où je vais parfois prendre un kefta et une bière: "Ancestral. Saint. Equilibré."
Presque toujours en train de vivre dans l'instant. Le reste ne m'intéresse pas. Malentendus absurdes. Invivable.
27 février
Obligé d'utiliser des techniques ancestrales chinoises pour désarmer une femme. La comédie peut tuer.
J'ai appris au petit à imiter le rugissement du lion. Il le fait dès qu'il voit un chien, un cheval, un rouge-gorge ou la trotteuse d'une horloge.
Le plaisir de libérer peu à peu, une heure et demie durant, un châtaignier d'un pied de lierre gros comme la cuisse d'un homme.
Derniers Commentaires