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11 mai 2014 7 11 /05 /mai /2014 12:26

 

http://web.ecoles.sierre.ch/planz56/zwook/projets/personnageshistoriques/marcopolo/image-oeuvre

 

EVELYN, fouillant dans ses notes.

Donc… Thomas reste en poste à Sarkamand… et toi tu restes habiter la ville pendant presque un an. Vous vous voyez régulièrement, et vous échangez des infos à chaque fois. Tu n’es pas réellement son agent, il n’est pas réellement ton officier traitant, mais il y a un peu de ça, non ?

 

ARTHUR

Thomas savait que je connaissais certains intellectuels liés à la guérilla au Karkhastan nord. Moi je savais que ses supérieurs n’étaient pas entièrement hostiles à la guérilla. Le président Kodariv était un homme sur lequel personne ne pouvait compter. Le petit calcul des Français qui était aussi le petit calcul des Américains et celui des Russes et celui des Chinois, c’était qu’une bonne petite guérilla dans le nord permettait de garder la pression sur Kodariv et son clan. Chacun s’imaginait que, sous la pression, c’était avec tel ou tel pays que Kodariv signerait ses contrats d’exploitation de pétrole et surtout d’uranium. Il se passe la main sur les yeux, un instant épuisé.

 

EVELYN

Donc en gros, tous les pays qui voulaient traiter avec Kodariv avaient intérêt à ce que Kodariv soit en difficulté dans son propre pays, ok. Mais Thomas, tu lui donnais des informations sur tes copains dans la guérilla ?

 

ARTHUR

Ce n’était pas vraiment des copains, plutôt des connaissances du temps de la fac qui savaient que je n’avais aucun intérêt à les plomber et que je me cantonnerais à mon rôle de simple messager. Et c’était plutôt Thomas qui me donnait des informations sur le clan Kodariv à l’usage de la guérilla.

 

EVELYN

Pour aider la guérilla à frapper là où ça faisait mal.

 

ARTHUR

Plutôt là où ça donnait l’impression de faire mal.

 

EVELYN

Dans les médias.

 

ARTHUR

Voilà.

 

EVELYN

Tu avais l’impression de trahir la guérilla en donnant ces infos soigneusement choisies pour ne pas faire trop mal à Kodariv ?

 

ARTHUR

Non, parce que la guérilla n’avait pas intérêt à affaiblir réellement le pays. Juste à donner l’impression qu’elle prenait le dessus sur Kodariv. La plupart des guérillas ne veulent pas réellement changer les choses. Quatre-vingt-dix pourcents des leaders de la guérilla auraient fait la même chose que Kodariv arrivés au pouvoir, en un peu moins délirant peut-être.

 

EVELYN

Mais toi, dans cet échange d’infos, quel intérêt ?

 

ARTHUR

Aucun. Juste savoir ce qui se passait, le plus précisément possible.

 

EVELYN, un peu d’incompréhension dans la voix

Pour ton livre.

 

ARTHUR

Pour mon livre.

 

EVELYN, se souvenant de ce qu’elle disait deux minutes plus tôt, avec une nuance de doute 

Tu pensais réellement qu’un roman pouvait changer quelque chose.

 

ARTHUR

Un roman, un film, une pièce de théâtre à succès, des articles dans les journaux, dans les revues. Le livre noir du capitalisme vu depuis Sarkamand. N’importe quoi. Je le pensais.

 

EVELYN

Plus maintenant ?

 

ARTHUR

Non.

 

EVELYN, désespoir amusé mais sincère 

Alors quoi ? Si ce ne sont ni les parlements, ni les états-majors, ni les actionnaires, ni les guérillas, ni les livres… Qu’est-ce qui pourrait changer quelque chose ?

  

ARTHUR

Il ne faut rien changer. Il faut commencer quelque chose d’autre, quelque part.

 

EVELYN

Où ça, quelque part ?

 

ARTHUR

Là où personne ne s’y attend.

 

EVELYN, pas convaincue 

C’est pour ça que pour la deuxième fois, en juin 2006, tu disparais et on ne trouve à nouveau plus trace de toi pendant deux ans ?

 

ARTHUR

Oui. Au début je croyais pouvoir écrire à Sarkamand. Mais il se passait trop de choses. Et en même temps il ne se passait rien. Rien qui m’intéresse moi, rien qui intéresse vraiment les éditeurs, ni peut-être même le public qu’on disait pourtant si friand de romans exotiques, de thrillers politico-économiques, de détails érotico-sordides sur les mœurs de nos armées sur théâtre étranger, toutes ces conneries. Les deux premiers manuscrits que j’ai envoyés à Paris, j’ai eu des réponses absurdes, du genre « Vous ne prenez pas assez parti, le héros est trop parfait, le manuscrit n’est pas objectif, on ne sait pas ce que vous pensez, on voit trop vite pour qui vous êtes », tout et son contraire, etc, et même une fois : « Nous ne pouvons pas publier dans notre maison d’édition de texte qui nuirait à la réputation de Truc, puisque nous sommes la énième sous-filiale de Truc, CQFD, nous ne doutons pas qu’une autre maison d’édition vous donnera la chance de faire parvenir cette œuvre à portée du public, etc. », ce n’était même plus du français, c’était juste un signal, bip, ça voulait dire : « merci, allez vous faire foutre avec vos manuscrits à la con, vous n’êtes pas vraiment là, au revoir. » Alors peu à peu je m’habituais à ma routine de là-bas : les cours aux enfants des ministres, aux enfants des nouveaux riches, aux enfants des députés payés 800 euros par mois qui se faisaient construire des quartiers résidentiels fortifiés sur les hauteurs de la capitale, à portée de tir des blindés internationaux, et puis les rendez-vous chaque semaine avec Thomas, avec des journalistes, des types de l’ONU, des anciens combattants francophiles, des artistes soucieux d’exporter leurs toiles conceptuelles vers les fantastiques galeries parisiennes, des avocats français et des gendarmes à la dérive, désespérés l’air de rien, taraudés par leur propre impuissance, par l’absurdité de leur présence au Karkhastan, loin de leurs femmes, loin de leurs vies, qui jouaient tout seuls avec leurs armes le soir dans leurs meublés, dans le noir, en compagnie de leur dernière bouteille de calva. Pour tromper l’ennui, je passais des nuits entières à jouer deux ou trois centaines d’euros au poker avec des sous-officiers américains et finlandais. J’allais dans des bordels où je finissais par monter avec une fille dans les bras de laquelle je m’endormais la plupart du temps sans m’être déshabillé. Trois ou quatre m’aimaient bien : Helena, Sabrina, Darina et Saskia, parce que j’étais gentil et que je me souvenais de ce qu’elles aimaient dans leurs vies d’avant, on parlait de littérature, de physique-chimie, c’était des filles diplômées de toutes les facs d’Europe de l’est et d’Asie centrale, bac +3, bac +5, bac +7, je crois bien qu’à elles quatre elles étaient dans les bacs +18... Le lendemain matin je prenais mon petit-déjeuner avec elles dans la cuisine qu’on aurait dit sortie d’une sitcom américaine, tu sais, on aurait pu être en pleine banlieue de Washington, four électrique, micro-ondes, shaker, grille-pain huit entrées, plaques électriques à induction, chaîne stéréo, écran plat extra-large connecté au net, station météo... Je rentrais dans ma chambre d’hôtel minable le soir suivant où la télé marchait en noir et blanc entre deux coupures de courant, j’essayais d’écrire les histoires que les filles m’avaient racontées, j’abandonnais, je me disais que personne ne les lirait, que ça n’avait pas de sens, que personne ne voulait plus connaître l’histoire de personne, que personne ne voulait plus connaître l’histoire de rien. Alors avec personne ou presque, je ne faisais rien. Télé, infos internet des nuits entières, parties d’échecs interminables avec le patron de l’hôtel à la lumière des bougies, dans le hall à moitié inondé, sentiment croissant d’impuissance, de tout ça pour rien. Je ne voulais rien faire. Je ne vivais plus vraiment. Je ne voulais plus vivre. Sans rien faire de précis, aucun vice particulier, j’étais en train de m’autodétruire, ou en tout cas de m’éteindre. Tu connais cette pièce de Beckett, Fin de partie ?

 

EVELYN

Celle avec Hamm et Nat ?

 

ARTHUR

Oui, je crois que c’est ça, Hamm, Clov et les deux autres, là, les parents, Nagg et Nell, dans les poubelles. Et à un moment Hamm dit : « En fait je n’ai jamais été vraiment là. » C’était ça que je faisais, que je faisais exprès. A force de ne rien pouvoir faire, ne rien pouvoir dire, à force de gagner à peu près correctement ma vie mais de ne pas savoir quoi faire de ma paie, je ne voulais plus être là. Je voulais oublier que j’étais là. Bien sûr, je sauvais les apparences. Je continuais de dire bonjour-au-revoir d’un air enjoué, juste un peu plus amer tous les jours, tous les soirs, toutes les nuits, mais en fait je n’y croyais plus, je ne croyais plus à rien, je n’étais plus là, et j’avais d’autant moins envie d’être là que… personne n’était là.

 

EVELYN

Tom ne t’a jamais décrit comme ça.

 

ARTHUR

Parce qu’il ne le savait peut-être pas. Lui-même était surtout dégoûté par l’évolution des services secrets. Il se plaignait d’être de plus en plus seul malgré la dizaine de types qu’on lui avait collés sur le dossier Karkhas nord. Il se sentait de plus en plus isolé par sa hiérarchie, il y avait une enquête sur lui parce qu’il avait demandé à rester à Sarkamand alors que personne ne voulait rester. Il disait qu’il était le dernier dans toute la division Asie centrale à parler encore le karkhas, que c’était la fin du renseignement humain, que tout passait par la surveillance internet et satellite, qu’il n’y avait plus assez de traducteurs parmi les analystes, qu’à Paris on ne comprenait plus rien à rien, que chez les Américains c’était encore pire, que dès qu’on sortait de la guerre des drones version zone tribale, c’était la déroute. Un soir il m’a dit : « Arthur, tu connais les trois étapes du renseignement moderne ? – Non. – Première étape : interception électronique du suspect. Deuxième étape : interception visuelle du suspect. Troisième étape : missile. » Alors j’essayais de lui remonter le moral, je faisais l’éternel boute-en-train, et lui finalement pareil au bout de dix minutes. On était des héros inconnus, on savait tout ce que personne ne savait, on avait raison contre tous, dans l’envers du décor fallait rester vaillants et un jour, peut-être : la victoire en secret, on ne savait pas sur qui, sur quoi, pour le compte de qui, de quoi, le vieux rêve de l’officier consciencieux et solitaire, loin de sa patrie, parce qu’il n’a plus de patrie, loin de son foyer, parce qu’il n’a pas de foyer, loin de ses enfants, parce qu’il n’aura jamais d’enfants… Mais sans que personne comprenne comment, ni même en quoi elle consiste, sans peut-être même que personne réellement ne s’en aperçoive, dans l’ombre, une victoire…

Ils sourient un instant en se regardant. Arthur refait le geste circulaire de la main pour dire que quelque chose continue.

Parce qu’il y avait tout de même toujours des moments, tel ou tel jour, à telle ou telle heure, où j’étais vraiment là, et lui aussi je pense, des moments où je sortais de mon hôtel ou d’un bordel dans la lumière de l’aube, où je sentais l’air pur et net entrer dans mes poumons comme une force immense, une force pour rien, une force qui m’était donnée gratuitement, par personne, juste par les choses, juste parce que j’étais vivant, même si je n’avais rien mérité, même si j’étais en train de tout foutre en l’air, et cette force était la seule chose réelle dans le monde, le seul « influx de vigueur et de tendresse réelle » que j’avais.

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Published by riverrun - dans Fragments
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