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15 mai 2014 4 15 /05 /mai /2014 09:56
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La "petite Sibérie"

Métro, puis un, deux, trois trains différents dans la même journée. Puis trois jours dans le même train de la ville à la campagne et de la campagne à la montagne et de la montagne à la plaine. Fleuves au passage, un, deux, trois, grand, petit, immense. Maintenant le train vert roule lentement dans la lumière du soir. Debout accoudés aux fenêtres baissées, nous contemplons la plaine rouge et jaune. Il y a des plumes d’oreiller blanches sur ton épaule. (Je ne sais pas si je t’ai déjà dit que j’adore tes cheveux.) A moins que ce ne soient les plumes des poules de la dame en noir qui nous regarde en souriant d’un air de sorcière sympathique, assise sur son panier moisi.
Quand la plaine s’arrête aux pieds d’une forêt de bouleaux, aux dernières lueurs du couchant, le train stoppe devant une gare à moitié effondrée où des veuves en fichu font la fête avec rien : bière, pain, beurre, accordéon.
« Trois jours d’arrêt !
- Carrément ?
- Carrément.
- Ben ma vieille.
- Eh oh ton cœur est plus vieux que mes bras et mes jambes réunis !
- Chez moi vieille est un compliment.
- Vieux aussi chez moi.
- Bon. Ça alors là… Tout ça chez nous… On va bien s’entendre. »
Un peu à l’écart en fait deux vieux ont survécu. Ils boivent pour oublier pourquoi ils ne font plus la fête avec les vieilles. Ou plutôt ils font la fête avec les vieilles à cinquante mètres de distance. Je ne sais plus qui a dit qu’une femme peut être saoule en public, mais pas un homme. A moins que… Nous leur demandons notre chemin.
« Je vous prête ma voiture », dit le plus vieux des vieux en se reversant un demi-verre, et lui c’est pas de la bière.
« Mais pour aller où ?
- Comment je saurais !
- Mais pour rejoindre l’auberge du Chien qui parle ?
- Je sais plus le nom, mais il y a une auberge à soixante-dix kilomètres par là.
- La route est bonne ?
- C’est pas une route.
- C’est une piste ?
- C’est pas une piste.
- Mais alors…
- Faites pas attention à ce que je dis, j’ai déjà bu pas mal… C’est par là ! Soixante-dix kilomètres… Une heure ou deux… Et… Il y a un fusil derrière le siège du conducteur ! »
Nous roulons à travers la forêt. Tu conduis, je conduis, tu conduis, je conduis. Au bout d’un moment la nuit tombe et nous rejoignons une autre piste. Moi j’appelle ça une piste. Nous arrivons en vue d’un petit attroupement de vieilles bagnoles à bout garées au bord d’une hêtraie. Les phares éclairent la nuit sous les branches. Voilà des jeunes en jeans qui font la fête avec rien : vin, beurre, pain, guitares. Des filles et des types tous saouls ensemble en public. Ils nous tendent des verres.
« Je vais finir saoule moi aussi si ça continue.
- Je vais finir seul mais c’est pas grave, fais-toi plaisir.
- Tu vas pas être saoul ?
- Imagine qu’il y a une guerre civile, un Tchernobyl ou une épidémie de terrorisme, il faut bien que quelqu’un monte la garde. Mais vas-y, je te ramène à l’auberge après.
- Je voudrais bien que tu te saoules avec moi.
- En fait le problème c’est que je suis déjà saoul, mais d’une autre manière. »
Tu te saoules. Mais je t’aime bien aussi quand tu es saoule. Tu ris, tes yeux brillent, tu ne dis pas de méchancetés, tu continues de voir ce qui se passe, tu continues de me regarder droit dans les yeux de temps en temps, moi j’aime bien. Dis donc par contre je croyais que la voiture que le vieux nous a prêtée était pourrie, mais alors, c’est rien à côté des bagnoles des jeunes !
Au petit matin tu es bien, bien saoule. Mais même si tu dis plus rien en t’endormant, tu es bien, bien gentille avec ta main sur mon bras, et bien, bien belle avec tes cheveux dans ma barbiche. Je prends le volant, on ne sait jamais. D’habitude je suis un tout petit peu triste à force d’être le seul à pas me saouler. Je me dis que je dois rater quelque chose à force de penser à des guerres civiles, des Tchernobyls et je sais plus quoi d’autre. Là, avec ta main sur mon bras et ton sourire dans mes yeux, vraiment, pas triste du tout, même carrément heureux, du genre : « Et demain ça sera comment ? » Nous repartons à travers bois. Je m’aperçois qu’il y a deux loups assis sur la banquette arrière, qui regardent la route par-dessus ta tête.
« Bah ça va, vous gênez pas ?
- Désolés, vraiment, à cette heure il n’y a plus de bus pour aller à l’auberge, mec.
- Quelle auberge ?
- Celle du Chien qui parle.
- Bon.
- Tu connais la route ?
- Non.
- Ah bah, on va pouvoir se rendre utiles.
- Bon.
- C’est ta copine, cette jolie femme qui dort en souriant ?
- Oui, enfin… je sais pas… en tout cas elle est jolie, on est d’accord.
- Oui, bon, joue pas les modestes, c’est ta copine.
- Bon, si vous le dites », je fais en me rengorgeant.
Tu me tapotes le bras sans ouvrir les yeux et sans cesser de sourire.
« Dis, en fait…
- Oui ?
- Je me souviens maintenant, c’est pas l’auberge du Chien qui parle…
- Non ?
- Non c’est du Loup qui parle.
- Me disais aussi. Mais j’ai trouvé la route.
- Super. »

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Published by riverrun - dans Carnets!
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