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9 septembre 2012 7 09 /09 /septembre /2012 08:18

Il était debout les coudes sur le rebord de la fenêtre en train de fumer une cigarette et de finir une bière tiède et de regarder le ciel d'un bleu iridescent trente minutes après le coucher du soleil quand il sentit sans même avoir besoin de se retourner qu'il n'était plus tout à fait seul dans le studio.

 

"Pénible cette musique à fond depuis des heures dans cette saloperie de restaurant indien, hein mon petit Gambler?

 

- Mais non, Satan, j'aime bien.

 

- Oui de toute façon vous aimez toujours tout, hein? Vous êtes un éternel émerveillé, et tout et tout?

 

- On peut dire ça comme ça, si vous y tenez... Vous qui parlez toutes les langues, qu'est-ce que c'est?" fit Gambler en montrant les deux couples qui discutaient dans l'ombre à quelques mètres sous la fenêtre. "Je ne reconnais pas. La musique me rappelle les Balkans mais je suis incapable de reconnaître un seul mot de ce que disent les invités du mariage. C'est curieux.

 

- Dites donc mon vieux, vous êtes marrant, ça fait longtemps que j'ai arrêté de parler toutes les langues...

 

- Sérieusement?

 

- Trop de boulot! L'anglais de base suffit pour mon job, maintenant...

 

- Et le français?

 

- Ah, le français c'est autre chose, mon petit Gambler... A surveiller les Français... Depuis Charles, il y en a toujours un ou deux pour se tenir au courant de mes activités...

 

- Charles?... Baudelaire?

 

- Qui d'autre?

 

- Oui, évidemment... "Tu aimeras ce que j'aime et ce qui m'aime: l'eau, les nuages, le silence et la nuit..." Vous prendrez une petite bière?

 

- En souvenir du bon vieux temps, avec plaisir mon petit Gambler."

 

Gambler alla chercher une bière dans la cuisinette et passa devant Satan assis au bureau en train de feuilleter les oeuvres complètes de Guy Debord.

 

"Tenez.

 

- Mais... elle est tiède!... Donnez-m'en une du frigo quand même!

 

- Pas de frigo ici mon vieux.

 

- Vous... vous n'avez pas de frigo?

 

- Non.

 

- Oh la la... Vous êtes vraiment serré dites donc!... Pas de frigo, mais qu'est-ce que c'est que ça?!... Depuis combien de temps vous êtes dans ce... dans cette... dans ce studio?

 

- Un an dans vingt jours, je vais bientôt fêter ça.

 

- Avec des amis?

 

- Pourquoi pas.

 

- Pas de frigo... Mais comment vous avez tenu cet été?!... Il faisait trente-huit degrés pendant deux semaines!

 

- Oh, n'exagérons rien... Trente-huit à Paris, trente-quatre ici.

 

- N'importe, vous ne pouvez pas continuer à travailler dans des conditions pareilles!

 

- Mais qui parle de travailler?

 

- Oui enfin on se comprend hein!... Donc vous écrivez quoi en ce moment?

 

- Ce dialogue avec vous.

 

- Euh... Vous ne vous imaginez tout de même pas que ce dialogue n'a lieu qu'à l'intérieur de votre tête, mon petit Gambler?

 

- C'est vous qui parlez de l'intérieur de ma tête, mon vieux... Personnellement je ne crois pas qu'il se passe quoi que ce soit à l'intérieur de ma tête."

 

Satan vint s'accouder à la fenêtre, regarda Gambler quelques secondes de côté d'un air inquiet et hésita un instant avant de se résoudre à décapsuler la canette de bière japonaise tiède.

 

"Bon... C'est quand même meilleur frais, nous sommes bien d'accord?

 

- Meilleur? C'est drôle... ça fait longtemps que je ne suis plus demandé ce qui était meilleur que quoi. Vous ne trouvez pas que c'est stupide de toujours penser à quelque chose de meilleur? Après tout, il y a toujours des tas de choses à apprendre de ce qu'on a devant soi. Regardez ce ciel... Cette rue... Ces gens... Ces lumières...

 

- Mh, je vois... Vous êtes un peu ivre... Et puis... Vous dites ça parce que vous n'avez plus guère le choix...

 

- Pour la bière fraîche ou pas fraîche, c'est bien possible.

 

- Pour le reste non plus, hein, ne me racontez pas d'histoires...

 

- Qu'est-ce que vous voulez dire?

 

- Eh bien... je vais vous faire un dessin... pas d'argent, pas de choix. Pas d'argent, pas de bière fraîche. Pas d'argent, pas d'appartement confortable. Pas d'argent, pas de billets de train pour aller voir votre cadet à l'autre bout du pays. Je prends juste quelques exemples, hein...

 

- Oui, oui, je vois où vous voulez en venir.

 

- C'est quand même triste cette histoire...

 

- Ne vous en faites pas pour ça.

 

- Vous... vous pensez que ça va s'arranger, Gambler?

 

- Je ne vois pas trop comment, il me reste cent euros de découvert pour finir le mois, mes rentrées couvrent tout juste mes dépenses et je dois encore plusieurs milliers d'euros à des amis. Sans parler du fait que la maman de mon cadet ne veut plus me voir, ni que je voie mon fils, ce qui est le véritable problème, à la base. Mais je suis habitué maintenant, vous savez, un ou deux ans que je vis comme ça...

 

- Mais ça s'arrangerait si vous aviez de l'argent, non?

 

- Oui, quand on a de l'argent ça s'arrange toujours au début, c'est sûr...

 

- Pas qu'au début, ça se passe bien après, quand on sait le gérer...

 

- Si vous êtes venu pour me faire une proposition allez-y, ça fait longtemps que personne ne m'a fait rigoler.

 

- Ne souriez pas bêtement comme ça quand on vient vous aider... Vous pourriez donner des cours dans un institut privé, vous savez, la Tocqueville School ou un truc comme ça?

 

- Non merci, j'ai déjà toutes les heures sup qu'il me faut, et mieux payées qu'à la Tocqueville School, mais c'est gentil d'avoir pensé à moi.

 

- Bon alors prenons le taureau par les cornes... Pourquoi... Pourquoi vous n'écrivez pas un best seller, mon petit Gambler?"

 

Gambler s'alluma une deuxième cigarette.

 

"Vous pensez que c'est indigne de vous, hein?

 

- Pas du tout. J'ai deux ou trois ébauches qui traînent dans mes cartons.

 

- Ah, c'est bien ça!

 

- Tenez, il y a les cinquante premières pages du dernier sur le bureau, là. Mais je suis incapable de tenir le cap.

 

- Je peux jeter un oeil?

 

- Faites comme chez vous."

 

Satan ramassa la petite liasse de feuilles de papier et s'assit sur le lit avec sa bière à la main. Il survola les trois premières pages et reposa le manuscrit sur le bureau.

 

"Mais ça ne fera jamais un best seller, ça!

 

- Eh non.

 

- Dès la deuxième ligne on sait que ça ne se vendra pas!

 

- Sur certains manuscrits j'ai tenu jusqu'à la deuxième page.

 

- Bon, bon... Ne paniquons pas... Vous avez déjà regardé un Schmitt ou un Musso?

 

- Evidemment.

 

- Donc vous voyez que ça ne demande pas tant d'efforts que ça?

 

- C'est vous qui le dites, Satan... C'est un bosseur, ce Musso, par exemple. Vous n'imaginez pas ce que ça représente comme effort de ne rien dire de nouveau pendant quatre cents pages.

 

- Alors faites un Nothomb?... ça vous fait rire?

 

- Regardez-moi un peu... je suis loin d'être aussi sexy et pertinent.

 

- Un Darrieussecq?

 

- C'est plus tentant, mais c'est encore plus sexy et pertinent, ça, non?

 

- Ben, jamais lu Darrieussecq, moi... Elle ne dépasse jamais les 300.000 exemplaires... Comment vous voulez que je sache...

 

- J'ai bien aimé une nouvelle d'elle qui est parue dans Elle.

 

- Vous lisez Elle, vous?

 

- Chez des amies, ça m'arrive. 

 

- Evidemment.

 

- Je crois que c'était Claire dans la forêt ou quelque chose comme ça.

 

- Oui, bref pour vous Darrieussecq c'est de la merde?"

 

Gambler se mit à rire et regarda Satan quelques instants. Il était toujours assis les coudes aux genoux, sa bière tiède à la main, les épaules en avant, et il avait l'air sincèrement consterné.

 

"Mais non, au contraire, j'ai vraiment aimé cette nouvelle, mon vieux... Une histoire de fille basque sur le point de se marier avec un jeune guérisseur du coin, vous savez, un type qui porte les gens pour les guérir du zona, vous devez connaître...

 

- Un de ces bâtards de guérisseurs directement sortis de la préhistoire, oui...

 

- Bon, si vous voulez, moi personnellement c'était mon personnage préféré, et puis la fille tombe amoureuse d'un solide bûcheron et part dans la forêt la veille de son mariage et laisse tomber le guérisseur et sa vie de famille programmée, etc...

 

- Et elle a bien raison...

 

- Oui, oui, certainement... Moi ce que j'aimais bien c'était l'atmosphère de rêve éveillé...

 

- Vous essayez de détourner la conversation ou quoi, Gambler?

 

- De quoi?

 

- On était en train de réfléchir à comment écrire un best seller pour vous tirer d'affaire!

 

- Ah oui... Laissez tomber... J'apprécie, hein, mais ça va aller... On a tous nos limites vous savez..."

 

Satan revint s'accouder à la fenêtre. La nuit tombait pour de bon, la musique continuait de jaillir du restaurant et cinq petits gars de la cité avaient garé leurs Polos bricolées sous la fenêtre pas loin des deux ou trois couples sortis fumer devant le restaurant. D'habitude ils mettaient leurs hauts-parleurs à fond mais ce soir ils écoutaient la musique orientale qui sortait du restaurant d'un air vaguement épaté et nostalgique. Dans l'obscurité croissante le parfum délicieux de la cuisine indienne se mêlait à l'odeur douceâtre des ordures renversées sur le trottoir.

 

"Mais regardez où vous vivez, Gambler...

 

- Ah, ça vous plaît aussi, hein?

 

- Mais... mais non! Bien sûr que non!!... Comment est-ce que vous pouvez vivre ici depuis un an?! Et ça vous fait rire?... Vous êtes content de vous?... Vous vous dites que vous habitez un quartier populaire et que c'est vachement chic?!... Mais vous allez arrêter de rire, oui, à la fin?!?...

 

- Bah... Moi, j'aime bien.

 

- Mais regardez-vous... Vous êtes content de votre sort... Vous n'avez plus rien, vous ne voyez plus personne, vous ne faites plus rien... Vous écrivez des... des trucs que personne ne lira... Et vous souriez...

 

- On dirait que ça vous énerve...

 

- Eh bien franchement: oui!

 

- Allons, allons... Calmez-vous, venez, je vais vous payer une bière fraîche au restaurant, nous regarderons le mariage depuis le fond de la salle et nous demanderons quelle jolie langue les mariés parlent, vous verrez, il n'y a pas de raison de s'énerver, tout va bien se passer ce soir."

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Published by riverrun - dans Carnets!
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