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28 août 2012 2 28 /08 /août /2012 08:37

L'enfant était grand et fort pour son âge et il marchait en regardant tout autour de lui les rochers, la mer, les bateaux et les maisons et en réfléchissant. Il ne parlait pas beaucoup mais il parlait toujours avec beaucoup de sentiment quand il parlait et qu'il sentait qu'on l'écoutait. "Papa, tu as vu l'épave... Qu'est-ce qui s'est passé?... Tu penses que quelqu'un peut la réparer?... C'est dommage un bateau pareil...  Tu imagines la marée qu'il a fallu pour l'amener ici?... Tu penses qu'il pourra repartir un jour?... Naviguer non, j'vois bien... Mais repartir?..." Et ils restaient deux heures pas loin de l'épave, assis dans le sable, à regarder l'îlot d'en face où l'on disait qu'autrefois se trouvaient les stocks des contrebandiers et des corsaires. L'homme avait perdu beaucoup de choses en trois ans et il était fatigué et il faisait des siestes dans le sable tous les jours, l'enfant le blaguait mais n'y trouvait rien à redire. "Allez papa, fais encore une petite micro-sieste..." Pendant que son père somnolait il regardait les choses et le ciel et il jouait dans le sable avec des branches et des coquillages en parlant tout seul et en jouant différents personnages et en inventant des histoires à l'infini. Il ne faisait pas très beau mais il faisait chaud sous le ciel bas et d'un blanc éclatant et les gens n'étaient pas venus très nombreux sur l'île ce jour-là et ceux qui étaient venus s'étaient massés à l'intérieur de l'île à l'endroit où il y avait huit crêperies sur la même place, mais de temps en temps une famille ou une marcheuse solitaire passaient et regardaient le fils et le père avec quelque chose comme de la tendresse et cela faisait du bien d'exister comme ça quelques instants pour des inconnus qui vous trouvaient beaux et vous le disaient avec leurs yeux et leurs sourires. Il y avait par exemple une femme de cinquante ans avec un bâton de marche en carbone que l'homme avait vue deux jours plus tôt sur une plage à dix kilomètres plus à l'est sur le continent et qu'il reverrait deux jours plus tard en marchant sur des récifs à cinq kilomètres plus à l'ouest. Elle longeait la côte seule tout au long de l'été et il y avait dans son regard beaucoup de tristesse, de fierté et de bonté. Elle regardait l'enfant à chaque fois qu'elle les rencontrait dans un endroit écarté et magnifique et elle souriait à l'homme qui avait quinze ans de moins qu'elle d'un air approbateur et la troisième fois qu'ils se croisèrent cet été elle leur fit un petit signe de la main avant de disparaître derrière un pan de falaise.

"Tu penses qu'elle est triste, papa?...

- Oui.

- Mais elle a l'air heureuse aussi...

- Oui.

- Tu penses qu'elle va marcher beaucoup de jours?...

- Oui.

- Tu penses qu'on la reverra une troisième fois?... Ce serait drôle...

- Oui, je pense qu'elle fait le tour de la Bretagne par la côte. Il y a un chemin.

- C'était comment le poème de Zhongli déjà, papa?...

- Dans une antique grotte, de brume tamisée, en principe de vie, la joie j'ai édicté. Laissant s'épanouir ma nature spontanée, je puis vagabonder dans les blanches nuées. Pour s'échapper du monde il existe un sentier...

- Mais nul autre que toi ne pourrait le trouver.

-  Je pense que si nous allons nous promener sur le continent un peu plus à l'ouest demain ou après-demain il y a des chances pour qu'on la revoie.

- Comme les autres femmes?...

- Oui.

- Pourquoi il n'y a pas d'hommes qui font ça?...

- Je ne sais pas.

- C'est la quatrième femme qu'on voit faire ça, papa...

- Oui.

- Tu penses qu'on est plus heureux tout seul, papa?

- Je pense que lorsqu'on est très heureux on est très seul.

- C'est bien d'être seul.

- Oui.

- C'est bien de marcher seul un peu plus loin tous les jours.

- Oui.

- C'est bien aussi de rester quelque part.

- Tu trouves?

- Oui.

- Ici, c'est bien?

- Oui. On peut rester encore un peu, papa.

- D'accord. Tu as faim?

- Maintenant, oui.

- Alors mangeons les sandwiches.

- Mh, miam."

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Published by riverrun - dans Carnets!
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