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24 juillet 2012 2 24 /07 /juillet /2012 19:25

 

LAHATENA.png

 

Première page de "Lahatena", dans le recueil Carrefour des fuites (2001) où étaient aussi publiés, entre autres: Andonirina Rakotonarivo, Huong Mai, Ilf Eddine Bencheikh, Isabelle Flükiger, Nadyne El Khoury-Aoudé, Nicolas Patin, et mes amis Cyrille Loua et Isabelle Fakra.


J'avais 24 ans. Un peu par jeu, un peu dans l'espoir d'être lu, j'avais envoyé trois petits manuscrits au Concours du jeune écrivain de Muret (près de Toulouse). L'un de ces manuscrits s'appelait "La ballade de ceux de la dernière pluie" et je ne me souviens plus du troisième. "Lahatena" était le moins personnel de ces textes, celui où j'avais le plus essayé de me mettre à la place d'un autre. En lisant les revues "National Geographic" et "La Recherche" et après avoir vu plusieurs reportages à la télévision je savais quelques petites choses sur les îles menacées du Pacifique mais un soir, au détour d'une conversation au téléphone sur la littérature et l'aventure, mon frère qui est un vrai voyageur et qui a de bonnes raisons d'aimer la géographie m'avait appris qu'un îlot de Polynésie, heureusement inhabité, avait disparu dans un cyclone et qu'on l'avait donc officiellement retiré des cartes. Je n'étais jamais allé là-bas. Mais cette disparition annoncée à la radio dans la rubrique des faits divers écologiques pour épater le badeau radiophonique hanta mes pensées pendant plusieurs jours.


La première écriture de "Lahatena" m'a pris une semaine. L'inspiration littéraire était aux antipodes de la Polynésie. Je sortais de la lecture du Supplément au voyage de Bougainville de Diderot qui n'avait jamais mis les pieds dans l'hémisphère sud, de L'Ingénu de Voltaire qui n'avait jamais mis les pieds en Amérique, des Dialogues du baron de Lahontan avec un sauvage de l'Amérique qui avait mis les pieds et tout le reste en Amérique mais aussi de tous les livres de Le Clézio (je venais de finir Angoli Mala qui est le texte de Le Clézio le plus lucide, le plus parfait et le plus innocent) que je considère comme un grand écrivain incompris et, tout bien pesé, explosif. Dans "Lahatena" j'ai exagéré volontairement la simplicité du langage de mon personnage principal. Je suppose sans trop prendre de risques qu'un jeune Polynésien né en 1978 ne parlerait et n'écrirait pas comme ça. Mais c'est la faute à Voltaire.

 

Lorsque je suis arrivé à Muret mon "parrain" qui était l'écrivain François Salvaing (Parti, 2000) discutait avec George-Olivier Châteaureynaud et ils se sont mis à sourire en voyant ma tête.

"On se demandait si vous étiez de Polynésie ou non. On dirait que non?

- Non.

- Un peu quand même.

- Je ne crois pas que je suis digne d'être Polynésien.

- Mais ça n'empêche pas d'écrire une histoire polynésienne. Vous êtes déjà allé là-bas?

- Malheureusement non. Je passe la plupart de mon temps libre dans les Balkans.

- Vous devriez y aller un de ces jours, en Polynésie."

 

Salvaing m'a présenté une journaliste de RFI qui avait vécu en Polynésie et qui habitait maintenant la même rue que moi à l'autre bout de la France et nous avons discuté une vingtaine de minutes pour savoir s'il fallait changer quelque chose à "Lahatena" avant de le publier. Salvaing qui était à la fois d'une gentillesse et d'un sérieux exemplaires me dit qu'il n'avait que quelques petites suggestions mais que la journaliste voulait que je rajoute la description du cyclone qui engloutissait Lahatena.

"C'est dommage d'arrêter la nouvelle au début de la tempête. Pourquoi vous avez fait ça?

- Je ne voulais pas faire un film catastrophe...

- C'est dommage. Il y a des foules de choses qu'on apprend d'une tempête. Littérairement vous ne pensez pas que ça pourrait être quelque chose?

- Mais je n'ai jamais été en Polynésie. Comment pourrais-je décrire un cyclone d'une manière intéressante? Ce sera forcément ridicule. Le reste de la nouvelle n'est pas du tout écrit d'une manière réaliste.

- Lisez des récits polynésiens, votre intuition fera le reste."

 

J'avais la ferme intention de ne pas rajouter de cyclone dans tout ça mais un jour où je traînais dans une librairie j'ai trouvé un recueil de la collection Bouquins où il y avait une nouvelle de Jack London qui s'appelait "La case de Mapuhi". J'ai commencé à lire la nouvelle et pendant un instant j'ai cru rêver. C'était un récit de 1909 qui décrivait la destruction d'une île polynésienne par un cyclone. J'ai passé une autre semaine à réécrire "Lahatena". Décrire mot à mot, vague par vague un cyclone avec la complicité de Jack était une expérience et comme avait dit la journaliste: "ça pouvait être quelque chose". Je ne sais pas si les journalistes de 2012 appelleraient ça du plagiat, comme ils aiment à le faire, eux qui passent généralement leur temps à lire à la télévision les dépêches Reuters, AFP ou Tass qu'on leur passe sous les yeux sans rien comprendre aux catastrophes qu'ils décrivent. Mais je crois que personne n'a jamais remarqué ce détail dans Lahatena, ce qui est peut-être un signe de plus pour dire que la littérature est une île qui disparaît des cartes. Mais seulement des cartes.

 

En hommage à ce bon vieux Jack, le nom de l'un des personnages secondaires qui était différent dans la première version est devenu Mapuhi. En hommage au baron de Lahontan et en écho à certains noms grecs qui m'accompagnent depuis l'enfance, j'ai baptisé mon île Lahatena.

 

Relue dix ans plus tard "Lahatena" me donne toujours la même étrange sensation que j'ai eue en y mettant le point final un jour de l'été 2001, au sommet d'une colline au premier étage d'un immeuble de la banlieue parisienne, mon premier fils sur les genoux: Agar (hagard), Thomas, Trilok et Mapuhi sont plus proches de moi et de ce que j'ai vécu sans jamais quitter l'Europe qu'aucun des autres personnages que j'aie jamais créés.

 

Au moment de republier ici "Lahatena" mes pensées vont aux habitants du Pacifique. Contrairement à ce que pensent les gens qui aiment commenter les catastrophes à la télévision, je crois qu'ils représentent l'avenir et qu'ils ont tout à nous apprendre.

 

 

 

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Lahatena

 

 

Je m'appelle Agar. Je suis né il y a vingt-deux ans sur l'île de Lahatena, en Polynésie française. Aujourd'hui cette île n'existe plus. Lahatena a disparu le 17 janvier 2000, en quelques heures, l'océan est venu, a couvert toute l'île, débordant les plages, les jardins, les sentiers, la route, les maisons, les arbres, l'école, puis la tempête s'est apaisée, et l'océan est resté. Nous sommes partis, nous habitons une autre île maintenant, qui n'est pas notre île, et on nous traite comme des étrangers, comme des gens de passage. Ici, on dit que nous ne pouvons pas rester, qu'un jour nous devrons partir, qu'il n'y a pas de place pour nous ici. Moi, je sais qu'un jour tous ceux qui vivent ici devront partir. Je sais qu'un jour il n'y aura plus de place pour personne ici. Quand l'océan aura tout pris, quand il aura débordé toutes les plages où l'on pousse les pirogues, tous les jardins où l'on plante de quoi manger, toutes les maisons où l'on s'endort la nuit, toutes les écoles où l'on apprend d'abord à apprendre, quand il aura débordé tous les arbres où l'on grimpe et toutes les rivières d'où l'on tire l'eau douce, l'eau précieuse, le "sang de la terre". Je sais, moi, qu'un jour nous tous, les habitants des petites îles, nous devrons partir. Alors nous tous nous serons des étrangers, ailleurs, des gens de passage, et même ailleurs nous ne devrons jamais oublier que l'océan nous suit, que nous resterons toujours des gens de passage, aussi sûr que chaque homme doit mourir un jjour. Seulement j'espère qu'il restera toujours un endroit où aller mais cela, cela je n'en suis pas certain. Un jour il y aura une frontière qu'on nous interdira de franchir et nous disparaîtrons peut-être avec nos îles. Ou peut-être qu'en franchissant cette frontière pour nous enfuir nous serons obligés d'obéir à des lois étrangères, de travailler pour ceux qui auront fait disparaître nos îles?

Personne ne parle de nous. Personne ne pense à nous. Personne ne veut nous connaître. Personne n'est prêt à lutter pour que nos îles continuent d'exister. Personne ne nous entend. Personne ne nous écoute. Une île a déjà disparu. C'est amusant. On en parle à la radio. Et puis c'est terminé. L'Occident parle. Il parle mal, mais beaucoup. Ses paroles couvrent les cris et les appels d'autres régions du monde. L'Occident filme. Il filme mal, mais beaucoup. Ses films masquent la réalité d'autres régions du monde. L'Occident organise des rencontres internationales sur le climat. Il organise mal, mais beaucoup. Ces rencontres internationales pour sauver le climat se transforment en rencontres internationales pour sauver les intérêts de ceux qui bouleversent le climat à coups de milliards de dollars de pétrole, de milliards de voitures, à coups de milliards de dollars de produits inutiles. L'Occident prend des résoultions. Il prends de mauvaises résolutions, mais beaucoup. Mais surtout, surtout, l'Occident est hypocrite, l'Occident ment. Quand il prend de bonnes résolutions, il promet de sauver la planète. Il ne fait pas ce qu'il dit. L'"Occident": l'Union européenne, les Etats-Unis, le Japon, l'Australie, la Russie, la Chine et quelques autres occidentaux bien déguisés, ceux qui à eux seuls pourraient changer beaucoup de choses. Alors voici une parole vraie dans le tumulte mélancolique de tant de mensonges. Une parole vraie, c'est une parole qui ne reste pas seule. Pour qu'une parole soit vraie, il faut que le geste suive. Ecoutez ce qui s'est passé à Lahatena. Ecoutez où naîtront nos gestes à venir.

Lahatena était belle. Il y avait Lya. Elle habitait de l'autre côté de l'île, là où la grande pierre avance dans le lagon, la grande pierre d'où les enfants sautent dans la mer après l'école, avant de rentrer aux maisons. Lya était belle. Elle était comme Lahatena. Il y avait de la solitude autour d'elle, comme l'océan autour des bancs de corail. Lya était un banc de corail. Les petits enfants venaient jouer près d'elle comme les poissons qui s'approchent des récifs et qui y vivent. Près d'elle, on voyait les choses. On s'asseyait sur le sommet de la grande pierre. On faisait attention à la surface des eaux, aux lignes des courants, aux rides dessinées par le vent sur l'eau et dans le ciel, sur les nuages ciselés. Près d'elle, on entendait les cris des oiseaux le vent partout. On fermait les yeux pour mieux entendre chaque chose, pour mieux toucher le sable, les galets, les planches, les bidons de plastique avec les lignes qui dépassent, un peu tranchantes, à l'endroit où se rejoignent les deux parties du moule qui a servi à faire le bidon. On jouait avec des morceaux de ferraille, des cannettes vides, à faire des xylophones rouillés, alignés sur des fils de fer, accorchés aux racines, ou suspendus entre deux branches. On nageait, les cheveux comme des algues noires, autour de nostêtes. Il y avait un petit garçon qui s'appelait Mapuhi, il avait sept ou huit ans, il restait au fond de l'eau plus longtemps que nous tous, et quand on descendait le voir, assis en tailleur sur le sable où couraient les poissons à la poursuite des petites touffes d'algues brunes, il souriait, les yeux plissés, deux fentes sombres qui brillaient, sous les rayons du soleil qui dessinaient des gloires tout autour. On venait le chatouiller pour qu'il remonte.

Tout le monde aimait Lya. On se disputait pour s'asseoir plus près d'elle, pour qu'elle nous regarde. Elle avait exactement mon âge. Nous étions nés le même jour, elle, un peu avant le lever du soleil, moi, un peu après le coucher du soleil. C'est comme ça que nous nous étions connus. Quand j'avais eu six ans, j'étais allé à l'école. Le maître avait fait l'appel et il nous demandait nos dates de naissance. Lya était née le 23 septembre 1978, comme moi, et ce jour-là, nous nous étions regardés juste un instant, un peu étonnés, et c'était devenu une sorte de secret, ou de promesse, dont on ne parlait jamais, mais qui était toujours là, quelque part, comme une étoile qu'on reconnaît chaque nuit, et dont on retient le nom, sans rien dire, quand les vieux disent les noms de toutes les étoiles. J'étais amoureux de Lya. Je l'ai vue presque chaque jour. Quand elle était malade, j'allais lui porter ses devoirs chez ses parents. Sa mère m'avait offert un bracelet qu'elle avait tressé elle-même, elle disait qu'il me protègerait partout où j'irais. Chaque année, le 23 septembre, à l'aube, presque dans l'obscurité je nageais jusqu'aux récifs avec mon couteau, et j'arrachais un grand morceau de corail, le plus beau possible, ou un coquilalge, et le soir, le plus tard possible, j'allais l'offrir à Lya. Elle les gardait tous. Une fois, une amie lui avait demandé comment elle les avait trouvés, et elle avait répondu que c'était un secret, qu'elle ne pouvait pas le dire. Et elle m'avait dit que les yeux de son amie avaient brillé très fort... C'était le paradis, mais je ne le savais pas encore.

Quand j'ai eu seize ans, je suis parti faire des études. J'ai vécu dans la grande ville (Papeete) pendant quatre ans. J'ai quitté Lahatena, la grande pierre qui avance dans le lagon, les rides sur l'eau paisible, le vent quand c'est le vrai vent, les oiseaux quand ils se posent où ils veulent, les amis, les xylophones rouillés, les vieux qui disent les noms des étoiles aux enfants. J'ai quitté ma famille, la maison près des vagues, les champs sous les arbres, le viel qui disait l'avenir. J'ai quitté Lya. Je suis devenu un autre.

Le directeur avait trouvé une bourse d'études pour moi. Je suis passé par un lycée spécialisé en mathématiques et en sciences, et quand j'ai eu mon diplôme le directeur du lycée lui aussi m'a trouvé une autre bourse. J'ai commencé des études de climatologie: c'était la seule discipline qu'on pouvait faire avec cette bourse, et l'Institut recrutait. Pendant quatre ans j'ai vécu dans la "grande ville", comme mes amis disaient en rigolant. Les gens autour de moi parlaient une autre langue avec les mêmes mots. Ils parlaient avec une autre voix. Ils parlaient d'autres choses. Ils n'allaient jamais voir l'océan pour voir l'océan. J'allais souvent sur les quais, au milieu des déchargements des cargos. Je regardais les bateaux, les marins. L'horizon. Je ne parlais à personne. Les autres étudiants m'appelaient "le sauvage". Je crois qu'ils se moquaient de moi, de mes vêtements, de mon silence. Mais j'étais parmi les meilleurs étudiants dans toute l'université, et je jouais très bien au foot. J'ai fini par me faire des amis. C'étaient Thomas et Trilok, un Français et un Indien. Thomas disait qu'il était un "Occidental oriental" et que Trilok était un "Oriental occidental". Trilok disait que "blague à part, depuis 1492, l'Occident avait enchaîné conneries sur conneries et, malheureusement, il n'avait pas l'air de vouloir s'arrêter en si bon chemin". Et dans cette petite ville aveugle au milieu des collines, des grues et des hôtels, loin de la vie et des problèmes des petites îles, entre les cours à l'université et les soûleries, les discussions sur les quais et les bagarres du samedi soir devant le Tahiti Night, nous avons commencé à comprendre, tous les trois, ce qui se passait, très loin de nos trois amphithéâtres et nos préfabriqués, dans le ciel et la mer. Quand El Niño est passé, que la température de l'océan est restée au-dessus de trente degrés pendant des jours et des nuits, que le corail a commencé à mourir par bancs entiers, parfois sur plusieurs kilomètres de long, quand les tempêtes plus nombreuses ont jeté leurs vagues à toute volée contre les plages, les arbres et les jardins, nous avons mis en commun notre argent et nous sommes partis tous les trois voir nos familles, parce que moi et Trilok n'avions plus reçu les lettres mensuelles de nos parents depuis longtemps et que les dernières nouvelles n'avaient pas été bonnes. 

Je n'étais jamais retourné à Lahatena. Quand je suis arrivé, personne ne savait que je viendrais, personne ne m'attendait à l'embarcadère. J'ai marché jusque chez mes parents et j'ai compris que l'océan était déjà passé sur l'île. Dans les jardins dévastés, les plantes avaient pourri, ou elles pendaient desséchées par le seil de l'océan qui s'était accumulé dans le sol, dans les nappes souterraines, dans les sources. Je pensais que j'étais devenu un homme à la ville, loin de ma famille, à force de silence, de fatigue, de solitude, et qu'un homme ne pouvait plus pleurer. Mais en voyant les cabanes et les maisons ravagées par le déluge, en voyant la route fissurée, les sentiers effondrés ou effacés, les plages déformées, méconnaissables, j'ai senti ma gorge se serrer. J'imaginais ce que mes parents, mes frères et soeurs avaient dû voir, eux, pendant le cyclone. J'ai compris que ce que j'avais lu dans les livres récents, dans les articles des militants écoglogistes, dans les revues scientifiques à sensation, était encore au-dessous de la vérité, qu'il y avait des endroits où la catastrophe avait déjà commencé et que Lahatena était l'un de ces endroits: l'océan, les îles et tous leurs habitants, hommes et bêtes, étaient menacés. Et il était tard.

J'ai vu ma famille. La maison avait été détruite deux fois dans les derniers mois. Ce n'était plus que l'ombre d'une maison. L'eau douce était rare, la nourriture aussi. Ma mère a eu les larmes aux yeux quand elle m'a vu rentrer, elle m'a dit qu'ils avaient arrêté de m'écrire pour ne pas m'inquiéter et, quand j'ai posé sur la table les quarante mille francs que j'avais réussi à économiser dans les dernières semaines, mon père m'a regardé fièrement et il n'a pas refusé de les prendre. J'avais honte. J'avais vécu avec soixante-quinze mille francs par mois, le billet du bateau coûtait vingt-deux mille francs, je n'étais jamais rentré. Le temps était passé à ne rien faire, à attendre, à apprendre, à me taire, à boire, à me battre devant le Tahiti Night pour un oui ou pour un non.

Je suis parti à la recherche de Lya. J'ai fait le tour de Lahatena et quand je suis arrivé à la grande pierre j'ai tout de suite vu un garçon d'une douzaine d'années assis sur la plage, qui regardait fixement l'horizon. D'abord je ne l'ai pas reconnu mais, quand lui m'a vu, il a commencé à sourire et ses yeux plissés étaient deux fentes sombres qui brillaient. C'était Mapuhi. Il était toujours assis en tailleur. Mais cette fois il ne retenait plus sa repsiration. Il n'était plus au fond de l'eau à nous narguer et à attendre qu'on vienne le chatouiller, mais il souriait toujours, il m'avait reconnu. Et ça m'a réchauffé le coeur. Quand je suis arrivé chez les parents de Lya, j'avais à nouveau peur. J'avais écrit, au début. Mais j'avais peur que les parents de Lya lisent mes lettres et Lya ne m'avait jamais répondu. Je ne savais pas si c'était bien de venir. Encore une fois j'avais honte. Quand on vient de la "grande ville" on a souvent honte.

Alors Lya est sortie de la maison en souriant. Elle avait changé. Elle était devenue encore plus belle, et sa peau était devenue encore plus sombre sous le soleil. Moi j'étais devenu pâle comme un franco-touriste. Ses cheveux qui avaient l'air d'êtres vivants tombaient en cascade jusqu'à ses reins. J'avais les cheveux ras et je n'en avais plus beaucoup sur le dessus. J'avais les lèvres soudées par la soif et la peur. Elle était habillé d'une robe multicolore couverte de grains de sable. J'étais en pantalon de toile, avec un T-shirt de l'Institut repassé. J'avais voulu me faire beau pour Lya et je ne m'éais jamais senti aussi ridicule. Lya a éclaté de rire en voyant ma mine déconfite et elle m'a pris la main comme si j'avais été absent quelques jours.

Je suis resté deux mois à Lahatena. J'ai décidé de faire une étude sur mon île, puisque, d'après Thomas, j'étais devenu à moitié un "oh que si dental", pour montrer l'impact des dernières tempêtes sur les plages. Je me suis remis à la pêche avec mon père, mais il n'y avait plus de poisson. J'ai revus mes anciens amis. Mais deux d'entre eux étaient morts en mer pendant le dernier cyclone. Et j'ai construit une solide maison en planches et en tôles neuves pour Lya et moi, avec l'aide de nos deux pères. Nous l'avons construite près de la grande pierre, pour voir les enfants. Puis je suis reparti, me réinscrire à l'université, et je suis revenu. Je ne voulais plus quitter Lahatena.

Trilok et Thomas sont venus deux fois, leurs sacs remplis de cadeaux. Trilok a voyagé, il est allé participer à des rencontres internationales sur le climat ou la protection de la nature, à Paris, à New York et à Genève. Il emportait mon article sur Lahatena dans ses bagages et il le montrait à des gens. Il revenait chaque fois plus écoeuré. Ni la France ni aucune fameuse grande puissance ne semblait intéressée par les "déboires pseudo-écologiques des peuplades du Pacifique sud", sauf pour ornementer tel ou tel discours électoral de dernière minute et sans lendemain. Je ne sais pas si c'est vrai mais Trilok disait que les gens de là-bas étaient froids et qu'ils prenaient des mines très occupées dès qu'on leur adressait la parole rien que pour leur demander qui ils étaient. Pour eux les îles du Pacifique ou de l'océan Indien, c'était la même chose: des destinations de rêve pour touristes riches ou très riches. Et si les plus petites disparaissaient, eh bien, il resterait les grandes. De toute façon "les touristes n'aiment pas trop les îles trop plates, vous savez, ils ne se sentent pas en sécurité".

Je travaillais presque tous les jours dans le bâtiment de la mairie où j'avais fini par installer peu à peu une station météo de fortune et un gros ordinateur volé à l'Institut pour les images et les données satellites.. Le 10 janvier, Trilok m'a téléphoné pour m'annoncer la tempête. On ne savait pas encore si elle serait très forte, mais tout le monde à Lahatena a commencé à se préparer. La mairie a distribué des planches et des clous pour fermer les maisons et les enfants jouaient à la tempête tous les jours. Triolok a téléphoné une deuxième fois le 14 janvier. Le cyclone continuait de se développer sur les images satellites et Trilok était très inquiet. L'océan risquait de recouvrir une troisième fois Lahatena et il fallait peut-être organiser l'évacuation de l'île. La préfecture l'évoquait mais préférait envoyer une équipe de sauveteurs. Le 16 janvier, un hélicoptère s'est à peine posé sur l'île pour débarquer Thomas. L'équipe de sauveteurs, c'était lui. A l'Institut on lui avait dit de s'installer ici avec une antenne, un émetteur radio et une caméra et de les prévenir si l'île était submergée.Alors ils contacteraient la préfecture et la préfecture enverrait des renforts. Nous avons traîné l'antenne et porté le radio-émetteur jusqu'à l'oridnateur et en contemplant notre pitoyable équipement, Thomas a dit d'un air mi-amusé, mi-révolté: "Voilà comment Papeete sauvera nos îles et comment l'Occident sauvera le monde: ils enveront des radio-émetteurs et des caméras la veille du déluge."

Nous avons fait une dernière fois le tour de l'île avec Lya. Nous ne disions rien. Le ciel était parfaitement bleu. Une fois, en passant l'embarcadère, Lya a dit: "Si la tempête est assez forte pour submerger l'île, personne ne viendra nous chercher." En revenant à la grande pierre, nous avons longtemps regardé les enfants qui nageaient encore dans le lagon. Il n'y avait pas de vent. Puis nous sommes allés à la mairie rejoindre Thomas. Le baromètre avait commencé à chuter, et nous avons décidé de rassembler tout le monde.

Lya est partie d'un côté, moi de l'autre. Quand je passais près d'une case, je trouvais les adultes assis sur le seuil, ils regardaient le ciel et la mer, faisaient le tour de leur jardin et appelaient les enfants. Je disais ce que les vieux savaient déjà, qu'il fallait rejoindre les bâtiments de la mairie, au centre de l'île. Les premiers nuages sont venus très vite. J'ai vu les yeux d'un vieillard fixer l'horizon, j'ai regardé, et j'ai vu le soleil disparaître derrière un rideau de pluie, très loin au-delà de la barrière de corail. Je devais me dépêcher, parce qu'il restait deux cases à pévenir au bout de l'île, à plusieurs centaines de mètres. J'étais à mi-chemin quand le vent est passé d'un coup, déchirant les palmiers, précipitant des dizaines de noix de coco mûres sur le sable, qui roulaient ensuite à travers la route crevassée. La pluie est venue sans prévenir, en crépitant rageusement sur les feuilles. En quelques instants elle a masqué les arbres au bout de l'île, puis le chemin devant moi et les eaux du lagon. Je n'entendais plus que le bruit de l'eau du ciel qui transperçait les arbres et bombardait la terre. J'étais entièrement trempé, je grelottais. J'ai continué en courant dans la gadoue et la boue. Aussi brusquement qu'elle était venue, l'averse a cessé et le soleil a brillé sur toute l'île. Il faisait très chaud. L'ai pesait. Dans le lagon, il n'y avait plus une vaguelette, plus une ride. L'eau dégoulinait des palmes. Au bout de l'île, la première case était vide. La toiture était déjà abîmée. La deuxième case, c'était celle de Mapuhi. Il n'était pas là, il n'y avait que sa mère. Elle l'avait cherché, elle l'attendait, inquiète. J'ai fait un tour jusqu'aux rochers du cap. Il faisait toujours aussi chaud, j'étais entièrement en sueur, un peu essouflé par la course, et je me suis arrêté un instant sur la table de rochers.

De là où j'étais, je voyais tout Lahatena. L'île blanche et verte était comme un mirage, comme une pierre précieuse posée dans le bleu du ciel et de la mer. Il n'y avait plus un souffle de vent. Les palmiers étaient entièrement immobiles. On n'entendait pas un oiseau. Tout se taisait. Tout attendait. La marée, au loin, qui montait en grondant sur les récifs, approfondissait encore le silence. J'avais l'impression que j'allais rester figé là, incapable de bouger, tellement Lahatena était belle. Aussitôt je suis reparti. J'étais sûr que Mapuhi n'était plus là. J'ai emmené sa mère avec moi en lui disant que Mapuhi était sûrement déjà avec les autres. Nous avons laissé les poules qui erraient autour de la cabane. Nous sommes partis en marchant rapidement. Loin sur la mer je voyais de grosses vagues se former, crêtées d'écume, et de nouveaux nuages s'accumuler, amenant des averses qui passaient loin hors des eaux du lagon. Le ciel s'assombrissait de seconde en seconde. Les pluies s'éloignaient. La houle se creusait au large. Les premiers éclairs tremblaient à l'horizon, minuscules, on n'entendait pas le grondement du tonnerre mais celui, menaçant, du ressac au-delà des eaux calmes du lagon. Nous avions rattrapé les derniers qui abandonnaient leurs maisons. Les chats nous suivaient.

Autour de la mairie et dans la cour, il y avait peut-être trois cents personnes. Lya avait des dizaines d'enfants autour d'elle. Thomas campait devant l'ordinateur et le poste radio. Le baromètre tombait en chute libre. Le cyclone allait nous frapper de plein fouet. Tout le monde ne pourrait pas se mettre à l'abri dans les solides bâtiments de la mairie. Je suis allé voir Lya, je lui ai expliqué, nous avons rassemblé cinquante hommes et grands garçons et nous sommes partis vers l'école, plus bas. J'ai demandé si quelqu'un avait vu Mapuhi. Un garçon m'a dit qu'il était à la grande pierre, qu'il ne voulait pas venir. Il faisait de plus en plus combre, on voyait le reflet des éclairs sur les murs gris de l'école et le tonnerre roulait sur l'île à faire trembler les vitres, puis se taisait de longues minutes. Beaucoup d'hommes tournèrent brusquement la tête vers les arbres lorsque les palmes frémirent pour la première fois dans le silence. Le vent se levait tout doucement. Lya a essayé de me retenir. Je ne pouvais pas rester comme ça. Lya a essayé de me retenir. Je ne pouvais pas rester comme ça. Avec deux amis, nous sommes partis au galop vers la grande pierre, loin derrière les arbres. Nous avons tout de suite vu Mapuhi, debout sur la grande pierre, face à l'océan déchaîné. De larges rouleaux, certains plus hauts que nos têtes, venaient s'effondrer sur le corail. A l'est de la lagune, face à l'embarcadère, les eaux de la passe bouillonnaient furieusement, là où la houle et la marée s'engouffraient dans les tourbillons d'écume. Le soleil est revenu. Il n'y avait plus de vent. On étouffait.

J'ai couru sur la grande pierre jusqu'à Mapuhi, et je l'ai attrapé par le coude. Il pleurait. Il me regardait, puis il regardait la mer, et les larmes coulaient sur ses joues. Je l'ai entraîné, il ne voulait pas courir, il traînait les pieds. Alors les deux autres ont commencé à crier et à faire des signes. Nous nous sommes retournés vers l'océan.  Une vague énorme se levait à quelques centaines de mètres de l barrière de corail, haute comme deux hommes, plus large que Lahatena, elle filait à notre rencontre. Arrivés près des autres, nousn ous sommes retournés et nous avons vu la vague se fracasser sur les récifs avec un bruit avec un bruit de canon. Nous avons senti trembler la terre sous nos pieds. L'eau est passée par-dessus les récifs et s'est étalée dans le lagon, couverte, puis elle a reflué par la passe en formant de grands tourbillons d'eau noire et elle est revenue en quelques secondes balayer la plage si haut qu'elle est montée toucher le pied des premiers arbres. Nous avons couru vers l'école.

Là-bas, les hommes s'étaient rfugiés dans les trois classes. On clouait encore des planches aux fenêtres. On regardait entre les planches, par les deux portes. Un peu au-dessus de nous, nous apercevions les autres hommes qui restaient dans la cour de la mairie pour surveiller la mer. Partout, elle passait par-dessus l'anneau de corail en jetant de petites cascades blanches dans le lagon pendant quelques secondes. Puis une deuxième lame de fond s'est levée au loin comme un mur. Même vue de là où nous étions, elle masquait l'horizon, elle paraissait plus haute que l'école. Elle franchit les récifs en s'effondrant, mais sans s'arrêter, puis elle fit vaciller les premiers cocotiers avant de disparaître sous les arbres. Quelques secondes plus tard nous l'avons vue resurgir parmi les cabanes et mourir à cent mètres devant la petite élévation où était posée la mairie. Il n'y avait toujours pas un souffle de vent sur l'île. Le soleil brillait entre les nuages rapides en altitude, faisant défiler des taches de lumière et d'ombre sur la mer et la terre. Des cabanes s'effondraient déjà. Nous avons entendu des enfants commencer à crier. Lya hésitait. Elle voulait les rejoindre. J'ai pris sa main et je me suis approché de la porte. Un vieillard nous a retenus. Il a dit qu'il était trop tard pour atteindre la mairie. Il nous a fait signe d'écouter. On entendait le vent revenir, encore presque inaudible. D'autres vagues arrivaient, et l'eau restait entre les cabanes. Dans les salles d'école, tous les hommes se taisaient, agglutinés aux fenêtres. Puis nous avons entendu un son lointain, puissant, immense, et nous avons vu tous les arbres se plier les uns après les autres comme des brins d'herbe. Une rafale s'est engouffrée dans l'école en nousbousculant et la porte a claqué devant nous à toute volée. Nous avons couru jusqu'à une fenêtre encore libre pour voir la troisième lame de fond briser les arbres comme des allumettes, passer au-dessus du toit des cabanes et bouillonner au pied de la mairie pendant quelques secondes. Dans l'école, le vent soulevait les papiers, les paquets de crayons. Des carreaux se brisaient. Dehors, des planches arrachées aux cabanes défilaient devant les nuages qui semblaient descendus à portée de main. Quand l'eau reflua, le village entier disparut dans les eaux du lagon. On voyait encore les maisons les plus solides emportées par le courant comme des jouets d'enfants, s'accrocher aux arbres, se casser en deux, surnager, s'éparpiller, couler. les hommes se taisaient, incapables de dire un mot. Le soleil avait disparu derrière les nuages noirs. Il allait bientôt se coucher. Il s'était peut-être déjà couché. Il faisait presque nuit. Je regardai Lya. Elle fixait les eaux du lagon maintenant recouvertes par la pleine mer comme s'il n'y avait jamais eu de corail. Elle ne me voyait plus. Des objets, des boîtes, des bouteilles, des tables et même des poules emportées par la tempête passaient tout autour de l'école, comme s'ils tombaient vers l'autre bout du ciel. Certains venaient s'écraser contre les murs. Lya ne cillait pas. Je sentais à chaque bruit de verre ou de bois brisé contre le mur quelque chose qui durcissait dans son regard. Alors une planche a jailli à travers une fenêtre, jetant des éclats de verre sur les hommes qui regardaient. J'ai pris Lya dans mes bras et je l'ai entraînée loin des fenêtres, au pied d'un mur de classe, au milieu du hurlement du vent qui traversait l'école et des hommes blessés au visage. Quelqu'un a allumé les lampes. Je suis retourné à la fenêtre. Les gouttes de pluie crépitaient sur les carreaux qui avaient tenu bon ou entraient directement dans l'école, comme des balles de mitrailleuse. A cent mètres, les lumières de la mairie étaient à peine visibles. On ne voyait plus rien d'autre. On avait du mal à garder les yeux ouverts. J'entendais, malgré le vent qui hurlait sur les angles des murs et qui emplissait la nuit, le bruit immense des vagues, tout près. Lya était déjà penchée sur le visage d'un blessé qui gémissait, assis, crispé, les mains ensanglantées. Elle retirait les éclats de verre et de bois, un à un, rapidement, doucement, patiemment, comme s'il n'y avait plus rien eu d'autre dans le monde. Bientôt, les lumières vacillèrent, s'éteignirent, et des embruns s'engouffrèrent par les fenêtres, traversant les salles. Je courus rejoindre Lya en glissant sur des éclats. les derniers carreaux cédaient, les planches craquaient, les battant sdes fenêtres tombaient parmi nous. Le vent traversait l'école en emportant tout sur son passage, tables, bancs, armoires. Nous étions tous recroquevillés au pied des murs au milieu de bâtiment, loin des fenêtres par où entrait le vent. Nous n'entendions plus nos voix, nous ne voyions plus nos visages cachés entre nos bras. Je tenais le corps de Lya contre le mien. Sa main serrait mon épaule si fort qu'elle me faisait mal. Nous voyions des formes s'agiter près de nous. La pluie passait à travers la salle sans toucher le sol. Nous avions l'impression que l'école avait été arrachée à la terre et qu'elle filait dans l'espace, perdue quelque part dans le ciel.

Alors nous avons senti l'eau mouiller nos pieds, nos chevilles, puis courir sur le carrelage, refluer. On n'entendait plus rien que le cyclone. C'était un bruit qui recouvrait le monde. Plus rien d'autre n'existait. Plus rien d'autre n'était possible. L'eau montait toujours. Le vent lui arrachait des giclées d'écume. Le sel nousbrûlait les yeux. Nous nous sommes levés, appuyés sur le mur, le plus loin possible des ouvertures. Bientôt les vagues qui entraient directement par les fenêtres montèrent jusqu'à notre ceinture. La tempête durait, devenait toujours plus violente. Il n'y a plus de mots pour dire cette violence. L'école bougeait sous nos pieds. Nous restions cramponnés à des crochets de portemanteaux pour ne pas être emportés par l'eau. Je sentais l'épaule de Lya contre la mienne. Je ne pensais plus qu'à son épaule contre la mienne. Je ne pensais plus qu'à rester avec Lya.

Après de longues heures, le vent s'est essoufflé brusquement et les vagues se sont apaisées. En quelques instants, le mur du cyclone était passé et on n'entendait plus un seul bruit. L'eau était restée à cinquante centimètres au-dessus du sol de l'école. Il n'y avait plus la moindre vague, plus le moindre souffle, l'air était plus chaud encore qu'avant la tempête. Nous étions entrés dans l'oeil du cyclone. Nous aurions une heure de répit. Je tenais fermement la main de Lya. Nous étions épuisés, dans l'obscurité presque totale. Dehors, la lune et les étoiles se réflétaient parfaitement noirs sous l'étroit disque du ciel. On voyait, tout près, les contours de la mairie. Là-bas non plus, il n'y avait plus de lumière. On entendait des voix. Dans l'école, nous nous sommes rassemblés. Nous nous sommes comptés trois fois. Il manquait quinze personnes.

Nous avons entendu les appels qui venaient de la mairie. Entre nous, il y avait cent mètres d'eau. Nous ne pouvions pas rester dans l'école. Les murs étaient fissurés. Nous avions senti bouger le bâtiment pendant la tempête. Il fallait rejoindre la mairie. C'est Mapuhi qui est parti à la nage en tirant une corde derrière lui. Puis nous sommes passés les uns après les autres, cinq par cinq, en nous tenant à la corde. Cela prit une bonne demi-heure. Les enfants nous regardaient. Aucun ne pleurait.

Le temps pressait. Nous étions à peine rentrés dans les bâtiments quand le vent s'abattit sur nous. Cette fois, il n'y eut pas d'avertissement. D'un coup, les vagues s'effondrèrent sur les murs. Le sol vibrait. Nous étions près de la porte, Lya et moi. La mer entrait dans la cour de la mairie en enfonçant régulièrement une partie du mur d'enceinte et en emportant des pans entiers de terre. Nous étions accroupis le long des murs, hommes, femmes, enfants, vieillards, adolescents. Nous étions tous serrés. Nous nous tenions les uns les autres. Les salles étaient balayées par des paquets de mer. Le vent nous aspirait. Mais après quelques dizaines de minutes j'ai senti le vent commencer à perdre de sa puissance, et nous avons consacré les heures qui suivirent à espérer que les fondations de la mairie résisteraient jusqu'au bout.

A l'aube, les enfants dormaient. Je suis sorti avec Lya pour escalader les murs en ruine. A perte de vue, il n'y avait que de l'eau. Un léger souffle passait et repassait sur la mer, poussant de fragiles rides sur la surface. Pas un arbre, pas une maison, pas un poteau électrique ne dépassait. On ne voyait plus qu'une moitié du toit bétonné de l'école. Tout autour flottaient des planches fracassées, des bidons, des bouteilles et des sacs en plastique, des cahiers, des pneus, des palmes, des noix de coco, des arbres entiers et des cadavres d'animaux. Le ciel était lavé. L'aube se réflétait sur la mer, au milieu des débris. Bientôt le soleil se lèverait. Lya regardait tout. Alors, Mapuhi est monté nous rejoindre. Il a fait le tour du toit en regardant, lui aussi. Tout à coup, il est redescendu dans ce qui restait de la cour et il a cherché un endroit pour rentrer dans l'eau. Il a retiré sa chemise et il a plongé. Il a fait quelques longues brasses vers l'école en regardant sous la surface puis, après avoir pris sa respiration, il a plongé. Peut-être qu'il avait vu quelque chose. Là où il avait disparu, des cercles concentriques partaient dans toutes les directions, et franchissaient les uns après les autres tous les déchets qui flottaient. Lya se taisait. Nos mains se sont rencontrées et nous les avons serrées très fort.

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Published by riverrun - dans Nouvelles
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