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11 juillet 2012 3 11 /07 /juillet /2012 07:07

"Et toi, quand tu peins, tu portes un nom?"

 

Elle sourit, elle regarde à l'intérieur d'elle-même.

 

"Un amoureux m'a vu peindre, une fois, c'était la première fois qu'il venait à l'atelier, et il a prétendu que lorsque je peignais j'étais possédée par quelqu'un d'autre que lui. Intérieurement, j'étais en rage qu'il ait dit ça. En rage parce qu'il s'imaginait me posséder quand nous faisions l'amour et que je venais seulement de le réaliser. En rage parce que je ne me possède jamais moi-même autant que lorsque je suis en train de peindre. Et en rage parce que je comprenais soudain qu'il était jaloux, et qu'il s'imaginait qu'il avait le droit d'être jaloux du dieu ou du fantôme qu'il s'imaginait me posséder, alors qu'en fait il était jaloux de moi-même parce que je me possédais moi-même, parce que je jouissais de moi-même. Tu comprends?

 

- Oui.

 

- Mais je ne me suis pas mise en colère. Je venais de réaliser autre chose. Quand je peins, c'est moi qui peins. Je ne suis pas le vecteur de ou la main de ou la messagère de ou le catalyseur de ou toutes ces conneries. S'il y a un dieu ou un déclencheur dans tout ça, eh bien c'est moi la déesse ou la déclencheuse à la con. Je suis moi-même la déesse ou "une force surnaturelle" ou "l'inconscient de l'époque" quand je peins, si ça peut les calmer. Pourquoi est-ce que tu ris?" me demande-t-elle en souriant d'un air mi-sévère, mi-amusé.

 

"Parce que j'aime ce que tu dis!

 

- Bref, je venais de réaliser que moi, qu'est-ce que ça voulait dire? Moi, c'était mon pinceau, ma main, mes épaules, ma respiration, mes yeux, l'odeur de la peinture, la toile que j'avais choisie, les couleurs que j'avais choisies, les couleurs que j'avais fabriquées avec de la terre, mon atelier, mes jambes que tout le monde reluque et ils ont bien raison de se rincer l'oeil gratis, le sombre crétin que j'avais laissé entrer dans ma vie et le reste depuis deux mois, le parquet de l'atelier sur lequel je me tenais debout grâce à mes jolies jambes qui me font bander moi-même, la cuisine où j'avais lancé le café qui me faisait plaisir à l'avance, la faim du petit-déjeuner que je sentais grandir dans mon estomac, l'odeur des croissants que j'étais allée chercher à la boulangerie, les regards pas tous stupides des gens dans la rue quand ils voient passer une jolie arabe qui vient de jouir trois fois dans la nuit, une phrase de ma mère quand je suis partie de la maison il y a quinze ans et qu'elle m'a dit: 'réjouis-toi, réjouis-toi, ma fille', le livre d'Edouard Glissant que j'étais en train de lire, les poèmes pas tous maladroits qu'un gentil ado me passait toutes les semaines dans la rue, le parfum du printemps qui venait par la fenêtre, le silence de l'immeuble dans l'aube où je distinguais le bruit de la vieille cafetière du vieux peintre deux étages plus haut par sa fenêtre ouverte, le désir que j'avais d'un autre homme dont j'avais rêvé à ce moment particulier, la lune dorée que j'avais vue la veille en traversant le parc, etc. Et cet enculé de blanc... excuse-moi, 'blanc' dans le sens de 'visage pâle', tu vois, cet enculé avec qui je viens de passer plus ou moins deux mois de ma courte vie qui me dit: 'quand tu peins, on dirait que tu es possédée par quelqu'un d'autre'. Donc j'étais en rage, mais sur le coup je n'ai rien répondu, je me suis contentée de le regarder, je devais avoir l'air assez ahurie, mon pinceau et ma palette à la main, en me retenant d'aller aux chiottes depuis un quart d'heure parce que ce que j'étais en train de peindre ne pouvait pas attendre... Mais pourquoi tu ris??... Et ce crétin, là... Bref. Je me tais quelques secondes, sous le choc mais encore en train d'essayer de garder le prochain geste dans ma main pour continuer quelques minutes comme si de rien n'était, pour ne pas gâcher ce que je sentais, et lui il rajoute, les yeux encore à moitié fermés: 'on dirait que tu couches avec quelqu'un d'autre.'

 

- Ha, ha!

 

- Et là, alors que je bouillais très calmement à l'intérieur, je lui ai dit d'une voix presque joyeuse: quand je peins, je couche avec un type qui ne me possède pas et qui n'est pas jaloux, quand je peins, je couche avec l'univers, c'est-à-dire moi-même, et toi, l'univers et moi, tu n'as aucune idée de ce que c'est, parce que tu n'y es plus...

 

- Tu lui as vraiment dit ça?

 

- Quelque chose comme ça.

 

- Et qu'est-ce qu'il a dit?

 

- Il a essayé de vaguement protester, je te passe les détails, alors je lui ai fait une petite scène comme il paraît que les femmes déçues par leur amant doivent faire, j'ai fait en sorte qu'il se rhabille vite d'un air maussade, qu'il arrête de parler, qu'il ramasse ses affaires dans un sac et qu'il sorte de ma vie, comme on dit. Après, j'ai arrêté de faire semblant d'être fâchée, je me suis lavé les mains, je suis passée par les chiottes, je me suis servi le café, j'ai ouvert mon petit sac avec mes deux croissants, et je me suis mise à rire."

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Published by riverrun - dans Carnets!
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