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29 décembre 2013 7 29 /12 /décembre /2013 22:55

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Date: Sat, 28 Dec 2013 11:35:12

Subject: Quelque part

From: a...@gmail.com

To: alexandre.gambler@hotmail.com

 

« Et tous les jours, ou presque, quelqu’un commence autre chose, quelque part dans un désert, en bonne compagnie », écrivez-vous dans L'Assassin du président (dont j'ai commencé la lecture). N'est-ce pas ce que vous êtes en train de tenter dans le fin fond de la France depuis quelques mois? Cher vagabond, comment allez-vous en cette fin de 2013 (que je lance sans regret dans la poubelle de ma propre histoire tant elle a été ponctuée de saloperies autour de moi et de ceux que j'aime - sans parler de tous les autres)? Et que vous promettez-vous pour 2014? Les ponctuations du calendrier sont aussi valables que d'autres, après tout, pour songer à l'avenir.

Cette période est d'autant plus propice ici, pour moi, que la neige enfouit tout sous son silence. Et que je n'ai participé à aucune célébration collective. Donc : solitude, écriture, peinture (il semble que les écrivains ne puissent pas résister à cette tentation un jour ou l'autre - et vice-versa d'ailleurs), réflexion, pause. Et... combativité retrouvée : j'ai été envoyée au tapis professionnellement et psychologiquement en 2013. Et j'ai bien cru ne pas pouvoir me relever. Mais il le faut, ne serait-ce que pour ceux qui me suivent et qui seraient découragés par mon découragement. Je dois donc apporter ma modeste pierre à l'édifice de la résistance à ce rouleau-compresseur du profit immédiat, aveugle, stupide, qui détruit tout dans tous les domaines (effarant comment le Canada est en train de devenir l'illustration absolue du néolibéralisme). Je dois considérer qu'une pierre vaut mieux que rien du tout et que le cynisme et le retrait ne sont pas la réponse, bien qu'ils soient très tentants, surtout à mon âge. C'est la fatigue à la fin qui nous brise.

Alors je vous souhaite, cher Alexandre, de trouver le chemin de votre enthousiasme et de votre joie de vivre et de commencer autre chose en bonne compagnie.

Affectueusement

M.

 

*


Chère M.

merci pour votre message chaleureux et sincère où vous me parlez un peu de vous, ce qui me touche à chaque fois. J'espère que vous n'allez pas passer trop longtemps au tapis, vos nouvelles n'y sont pas en tout cas, au tapis, et le karaté doit aider aussi à se relever vite et à faire face ou à fuir en lieu sûr, j'en suis certain. J'ai beaucoup de plaisir à les lire en avant-première, vos nouvelles, à les lire du fin fond de "quelque part", malheureusement pas toujours en si bonne compagnie, ni en commençant rien, mais bon, pour l'instant j'essaie de trouver de quoi survivre et créer dans quelques mois un lieu pour accueillir mes enfants aussi souvent que possible. Je dois avouer que tout ou presque est contre moi, à part soyons honnêtes mes pauvres parents et quatre amis lointains mais attentionnés: la France d'aujourd'hui ne doit pas valoir le dixième de votre Canada, ou alors vous vivez vraiment dans l'enfer des occidents.

Vous me demandez ce que j'espère pour 2014? C'est horrible, mais à part de l'argent, j'ai tout: un corps à peu près remis des soucis de ces derniers mois, qui m'en apprend tous les jours ou presque (taille de la vigne de huit heures à dix-sept heures ces jours-ci), trois enfants magnifiques, une trentaine de livres dont une dizaine de chefs d'oeuvre, une poule de 5 mois baptisée "I" ("transformations" en chinois, si j'ai bien compris le fameux titre du plus ancien livre chinois, le "I Ging"), qui pond quand ça lui chante, un vélo trois vitesses des années 70 (sans lumière), une épée d'entraînement chinoise ramenée de Beijin par mon frère il y a six ou sept ans, et dont j'arrive à peu près à me servir, et en ce moment, merveille parmi les merveilles: un poêle à bois qui chauffe. Tout ce qui me manque, donc, c'est une petite trentaine de milliers d'euros pour rétablir un peu la justice et me payer le luxe d'une reconversion tout confort dans, je ne sais pas, la charpenterie ou la menuiserie, tout en élevant royalement mes gosses, et en me mettant enfin sérieusement au violon et au bon vin (il y avait aussi quelques vieilles dettes à payer).

Vous semblez presque vous excuser de croire un peu au Nouvel An... Figurez-vous que j'aime le passage à la nouvelle année. J'aime toute la deuxième moitié du mois décembre (le 21, les jours commencent à rallonger, d'où à mon humble avis, le 25, bing, les chamanes de l'âge de fer ont dû se dire, chaque année, avec leurs tumulus réglés au dixième de degré près: "oui, cette fois, c'est sûr, ça fait quatre jours que le soleil se lève un peu plus à l'est, c'est bon, on peut fêter ça", fête païenne multimillénaire, récupération chrétienne "on va dire que ça serait la naissance du petit Jésus", etc.) et le début de janvier, et même un sacré bout de février. L'air est plus pur qu'à n'importe quelle autre saison. La lumière est plus neuve. Les méchants sont crevés. Les gentils soufflent un peu. Etc. Mes hallucinations personnelles. Ou peut-être pas...

Vous finissez en parlant de votre âge que j'ignore ou que j'ai oublié. C'est scandaleux (votre message). Je commence à vous connaître un peu à la longue. Vous avez vingt-sept ans. Vous savez ce que je veux dire. Vous n'avez pas du tout l'air fatiguée. Vous m'avez filé un sacré coup de main depuis un peu plus d'un an si je me souviens bien (j'oublie beaucoup les dates en ce moment). Sans vous ç'aurait été deux fois trois ou quatre mois quasiment sans personne à qui parler. Aussi simple que ça.

Ce qui me rappelle qu'il faut que je m'excuse de ne pas donner de date pour la parution du numéro 6 de S... où nous voulons toujours votre texte. Printemps 2014, c'est tout ce que je peux dire. Mes compagnons, je peux vous le dire, nous sommes entre nous, sont à peu près aussi en déroute que moi (professionnelle, psychologique, familiale, artistique peut-être) (eux c'est pour de vrai, vous vous êtes un roc), j'ai l'impression que nous sommes deux maximum trois sur huit ou neuf à prendre des décisions sérieuses ces temps-ci, ça ralentit tout, c'est affreux. Je crois vous avoir déjà dit que je préparais une sorte de "Portrait d'Audrey Vernon depuis les vignes" avec un peu de Marx, un peu de Debord, un peu de Heidegger, un peu de Zagdanski ("De l'antisémitisme", 2005) et beaucoup de géopolitique, j'ai déjà commencé 6 versions, rien ne tient, je suis freiné par des considérations stratégiques de tout ordre (familiales (tu ne feras point souffrir ceux qui t'aiment), sociales, mafieuses, politiques, bienséance artistique et tout), et pourtant en train de me résoudre aux mesures les plus extrêmes (écrire la vérité ou presque avec un avertissement comme pour les romans d'espionnage: "ce texte est une fiction" voire "certains faits réels auront probablement été inspirés par cette fiction") pour être un peu à la hauteur de l'époque, qui est tout de même HORRIBLE.

L'un des aspects les plus délicats en ce moment (pour mon écriture, évidemment, pas pour le monde qui n'en a rien à foutre) concerne la possibilité que j'aurais, en décrivant grossièrement la vie que je mène réellement depuis octobre ou même à la rigueur avril, de faire s'effondrer à peu près tout l'édifice "psycho-sentimentalo-politico-économique" actuel - en tout cas je me l'imagine dans les bons moments. Si je radote flinguez-moi, mais: on peut vivre heureux avec beaucoup de terre (plusieurs hectares, une dizaine ou plus si possible) et quasiment pas d'argent (et deux mille bouquins, et un instrument de musique, et si possible trois ou quatre amis à toute épreuve, mais n'en demandons pas trop). Tout le reste, c'est du blabla. Evidemment, dit comme ça, ça a l'air plutôt sympathique comme programme d'écriture, surtout sur dix ou quinze pages à écrire les pieds nus posés sur la porte ouverte du poêle, en écoutant le 3e concerto de Ludwig van. Eh bien vous savez quoi? Il y a une chose qui m'empêche d'écrire sereinement ce truc: c'est d'imaginer le visage de ma pauvre maman quand elle lira que je mange pour vingt-cinq euros par semaine, clémentines et steak bio compris. Ne riez pas. C'est affreux. Comment voulez-vous dépasser Marx et Heidegger en quinze pages, l'antisémitisme en moins, dans ces conditions?!

Je vous embrasse. Bonne Année à vous. Je vous souhaite ce qui arrive parfois: nous rêvons de quelque chose, et quelque chose d'encore plus beau et d'encore plus mystérieux se produit, parfois si beau que nous mettons des semaines, des mois à nous en rendre réellement compte.

Tous vos messages, tous vos textes sont accueillis ici à bras ouverts, et avec une forme très sauvage et très durable de reconnaissance.

Alex

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Published by riverrun - dans Carnets!
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