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5 novembre 2013 2 05 /11 /novembre /2013 21:26

 

 

Poséidon était assis à sa table de travail et se livrait à des calculs. L’administration de toutes les eaux lui donnait un travail infini. Il aurait pu avoir autant d’auxiliaires qu’il le souhaitait, et d’ailleurs il en avait beaucoup, mais comme il prenait son poste très au sérieux, il refaisait lui-même tous les calculs, ce qui fait que les auxiliaires ne lui étaient quasiment d’aucune utilité. On ne peut pas dire que sa tâche lui plaisait, en fait il ne faisait que la remplir parce que ce qu’on la lui avait attribuée, il avait même souvent postulé pour obtenir un travail plus joyeux, comme il disait, mais à chaque fois qu’on lui faisait diverses propositions, il apparaissait que rien ne l’intéressait réellement plus que le poste qu’il avait occupé jusqu’ici. Il était d’ailleurs difficile de lui trouver quelque chose d’autre. On ne pouvait pas lui attribuer, par exemple, une mer ou une autre ; mis à part le fait que dans ce genre de poste le travail n’était pas plus facile, mais seulement plus mesquin, il fallait bien trouver au grand Poséidon une position de maître. Et lorsqu’on lui proposait un poste hors de l’eau, il se sentait mal rien qu’à l’idée de l’accepter, sa divine respiration se désordonnait et sa cage thoracique d’airain était secouée de spasmes. Par ailleurs ses plaintes n’étaient pas prises particulièrement au sérieux ; lorsque c’est un puissant qui souffre, il faut toujours, dans la moindre affaire, même la plus insoluble, sembler au moins lui céder. Relever Poséidon de ses fonctions, personne n’y songeait réellement ; depuis le commencement de toutes choses il avait été destiné à être le dieu des mers, et il valait mieux en rester là.

Ce qui l’énervait le plus – et c’était la cause principale de son insatisfaction à ce poste – c’était d’entendre les représentations que les gens se faisaient de lui, par exemple la théorie selon laquelle il aurait toujours été à se promener en char à travers les flots son trident à la main. Pendant ce temps il était assis ici dans les profondeurs de la mer mondiale et calculait sans cesse, de temps en temps seulement un voyage chez Jupiter interrompait sa routine, un voyage, qui plus est, dont il revenait le plus souvent de fort mauvaise humeur. C’est ainsi qu’il avait à peine vu les mers, juste au passage en grimpant rapidement l’Olympe, et il ne les avait jamais réellement sillonnées. Il avait coutume de dire qu’il attendrait pour cela la fin du monde, alors il se trouverait bien un moment de silence et de calme, juste avant la fin, après relecture du dernier calcul, pour faire un petit peu le tour de tout ça.

Franz Kafka

 

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Published by riverrun - dans Citations
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