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14 avril 2017 5 14 /04 /avril /2017 09:46

La Prisonnière

roman d'espionnage pour adultes

en version intégrale

sur le site Paroles des Jours

Merci à Stéphane Zagdanski

 

 

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Je suis allé au Kosovo pour la première fois durant l'été 2007 et je n'y connaissais encore personne. J'étais en Bulgarie depuis plusieurs semaines et j'avais besoin d'être seul quelque temps pour écrire. J'ai pris un bus à Sofia pour Skopje, la capitale de la Macédoine. Le lendemain je suis monté dans un bus pour Prishtina et j'y suis resté jusqu'à ma rencontre avec Ibrahim K. le 6 août. J'y suis retourné plusieurs fois et j'y ai aimé des Albanais et des Serbes.

 

C'est après mon séjour fin octobre 2007 que je me suis attelé sérieusement à la rédaction des Prisonnières. L'année suivante, sur les conseils de mon ami africain Pierre Dulieu, je décidai de réécrire tout le premier manuscrit qui comportait près de 700 pages. A l'époque je passais dix à douze heures au boulot ou dans des trains de banlieue cinq ou six jours par semaine. Pour écrire je me levais chaque matin à trois ou quatre heures et j'écrivais pendant une heure ou deux en réutilisant certains chapitres du premier manuscrit. Dans cette première version je m'étais contenté d'écrire des épisodes que j'avais réellement vécus, tout en laissant tomber les passages les plus périlleux et en changeant certains personnages pour que les personnes réelles ne soient pas trop facilement reconnues au Kosovo, ni en France. Mais dans cette deuxième version je mélangeai carrément la fiction et le vécu pour en faire "un livre d'action", avec "une vraie histoire", avec "un début et une fin".

 

Je me suis comporté au Kosovo aussi rigoureusement et aussi parfaitement, voire mieux, que mon personnage principal: un certain "Alexandre Gambler". Certains amis qui n'ont pas pu lire la version finale du manuscrit jusqu'au bout m'ont reproché d'avoir fait d'"Alexandre Gambler" un personnage "trop parfait": "on n'y croit pas, personne ne peut agir comme ça, on fait forcément des erreurs, personne n'est comme ça." J'ai été meilleur qu'Alexandre Gambler dans le fameux "monde réel". Je n'ai pas vécu tout ce que mon personnage a vécu, mais d'autres personnes réelles ont vécu par petits bouts l'essentiel de ce que le personnage-narrateur-auteur "Alexandre Gambler" vit dans ce roman, et j'ai personnellement vécu des situations que ce personnage n'a pas vécues, tant mieux ou tant pis pour lui. Un soir, dans un quartier du sud de Prishtina j'ai vu trois personnes alignées contre un mur par des inconnus se faire abattre d'une balle dans la tête. Une nuit, j'ai aidé deux putes en manque de cigarettes à fuguer d'un bordel à bord d'un 4x4 de l'US Army, en compagnie d'un lieutenant de la 26e MEU. Une autre nuit, j'ai aidé mon ami Ibrahim K. et ses hommes à défendre leur villa contre une attaque à la kalachnikov. Evidemment, suivant une espèce de règle empirique qu'entre écrivains souterrains nous appelons la loi du ressentiment maximum, ce que j'ai écrit dans la dernière version de ce roman et qui est en grande partie inventé (ou plutôt, comme nous disons aussi entre écrivains souterrains: décousu-recousu) m'a apporté plus d'ennuis dans le monde réel que ce j'avais fait ou pas fait dans ledit monde réel à la con.

 

Du côté des éditeurs, ceux qui se prétendaient "de sympathie communiste" m'ont reproché de ne pas taper assez sur les Albanais, les autres m'ont reproché de ne pas taper assez sur les Serbes, et un "lecteur" d'une maison d'édition propriété d'un grand marchand d'armes français a trouvé l'humour de me dire dans un café du 6e arrondissement, sur le ton de la confidence emmerdée: "Ton livre, c'est mauvais pour l'Occident."

 

Je n'ai pas essayé plus de six ou sept éditeurs, je suis passé à autre chose. Je n'ai plus assez d'argent pour retourner au Kosovo essayer de retrouver la trace de Mira, ni même pour voir s'il reste quelque chose du vieux bazar que j'aimais près de l'hôtel Sara. Ibrahim K. est mort assassiné, comme il l'avait prédit. Lili a déménagé dans un bordel turc en 2010.  Mohammed possède un grand hôtel dans une capitale des Balkans. L'ONU est mort, vive l'ONU. Les autres personnages ont été créés en collant ensemble des morceaux de personnes réelles. J'espère que tout le monde se porte bien de ce côté-là. Il doit bien y avoir cinquante pourcents de chances pour que ce soit le cas.

 

Quand au personnage-narrateur-auteur "Alexandre Gambler", qui me sert de bouteille de whisky dans les périodes difficiles, il n'a jamais été aussi Anglais qu'à cette époque.

 

 

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Première page des Prisonnières:

 

 

 

À tombeau ouvert, alors que le soleil venait de tenter une percée sous les nuages peu avant d’atteindre l’horizon, le taxi jaune roulait à travers la ville enneigée en dérapant parfois avec beaucoup de grâce aux carrefours pour brûler un feu rouge et un certain jeune homme du nom d’Alexandre Gambler, lunettes noires sur le nez, cigarillo éteint au bec, une main tenant fermement l’accoudoir de la portière et l’autre bras nonchalamment étalé sur la plage arrière, son blouson de cuir dégoulinant de neige fondue, reconnaissait tout à coup au coin de certaines rues, dans l’éclatante lumière rasante, d’anciennes maisons à moitié en ruine avec une joie qu’il n’essayait même plus de cacher au chauffeur qui le lorgnait avec insistance dans le rétroviseur central.
« Sir, where do you come from? » finit par demander le type d’une quarantaine d’années, à moitié chauve, dont la nuque était barrée d’une très laide cicatrice d’une vingtaine de centimètres.
« Paris », répondit Gambler en souriant.
«Vous travaillez ici, sir ?
- Non.
- Vous ne travaillez pas ici?
- Non.»
Ils venaient de doubler le bureau de liaison des Etats-Unis et le chauffeur avait remarqué le discret coup d’œil de professionnel de Gambler à la clôture blindée.
«Vous êtes sûr que vous ne travaillez pas ici, sir?
- Oui, tout à fait sûr.
- Vous comprenez ma question, sir?
- Oui, je peux la comprendre.
- Vous n’êtes pas Américain?
- Non, je suis Français.
- Mais vous avez un nom américain, sir.
- Un nom anglais, en fait.
- Alors vous êtes Anglais, sir?
- Eh bien, on peut dire que je l’étais, il y a bien longtemps. »

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