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4 octobre 2012 4 04 /10 /octobre /2012 21:13

Un message sur mon téléphone. Une dame qui habite une rue où j'ai longtemps vécu me demande de donner des cours de kharkas à son fils qui a eu l'idée saugrenue de choisir cette langue en option au lycée et qui bloque depuis quelque temps pour une raison inconnue.


Deux jours plus tard, je rappelle la dame. Elle et son mari sont inquiets, leur fils a ramené un quatorze sur vingt deux jours auparavant par pur esprit de contradiction, mais généralement, en kharkas, ce n'est pas la joie. A l'oral, il paraît qu'il est "lamentable", de l'aveu-même de ses parents qui s'y connaissent un peu, à cause de leurs dix ou quinze ans de journalisme. Je m'allume mon dernier cigarillo en écoutant la dame dire toutes les raisons qu'elle et son mari ont d'être inquiets. J'essaie de comprendre la situation.

"Ce n'est pas tout à fait une langue comme les autres, Elise... Est-ce que ton fils s'ennuie au cours de kharkas?

- Il s'ennuie au lycée tout court.

- Ah. Est-ce qu'il a envie que quelqu'un vienne l'aider ou c'est ton idée à toi et ton mari?

- Je pense qu'il a envie.

- Bon... Je peux venir samedi si tu veux.

- Ce week-end ce sera difficile, mon mari et moi partons en reportage.

- Bien. La semaine prochaine alors?

- Oui, très bien. Comment procède-t-on pour le paiement?

- Quarante euros l'heure en espèces."

Il paraît que les clients de Lycédomia paient cinquante euros pour un cours de normalien. Or il paraît que j'ai été normalien dans une vie antérieure. Et puis le pauvre petit gars... deux ou trois cours suffiront. Alors allons-y carrément. Petit silence à l'autre bout du fil. Je me mets à sourire.

"Ce n'est pas trop, dis-moi, Elise?

- C'est toujours trop quand on pense à ce qu'on pourrait faire avec à la place, mais...

- Où habitez-vous?

- 17 rue Condorcet.

- Très bien."

 

Deux jours plus tard mon ex-femme m'appelle au téléphone: "La police municipale a laissé une lettre et passé deux coups de fil pour te chercher.

- Ah?

- La Peugeot est garée depuis trop longtemps dans la rue Condorcet, les voisins se sont plaints. La police va enlever la voiture aujourd'hui si tu ne la déplaces pas. Il disent qu'une voiture ne peut pas rester garée au même endroit sur la voie publique plus de sept jours.

- Je confirme. C'est une loi très sage. Bon, je viens la déplacer en déposant les affaires du petit gars.

- Ok, à tout à l'heure."

 

Je remonte la rue Condorcet avec les affaires de mon fils dans la valise socialiste très tendance de feu ma belle-maman. Ma voiture est garée devant le 18 rue Condorcet. Je regarde en face: c'est très logiquement le 17 rue Condorcet. La dame est justement en train de sortir avec ses bagages. Elle me regarde effarée, moi debout de l'autre côté de la rue, souriant, la valise de belle-maman dans une main, la clef de la Peugeot dans l'autre.

 

"Bonjour Elise.

- Bonjour Alex...

- Tu vas bien?

- Oui et toi?...

- Très bien. Alors tu pars en reportage?

- Oui...

- Où vas-tu?

- A Nantes.

- Ah?

- Je vais faire un reportage d'entreprise, pour une chaîne de thalassothérapie.

- Ah. Tu y vas en train?

- Oui. Un taxi vient me prendre dans un instant..."

 

Je me mets au volant de la Peugeot en gardant la portière ouverte pour ne pas couper la conversation, je mets le contact, il n'y a plus de jus, trois mois que je n'ai pas bougé cette caisse, trop occupé ailleurs, pas d'argent pour réparer les freins.

 

"Et ton mari part aussi en reportage cette semaine, c'est ça?

- Oui, il va en Australie et puis ensuite un petit tour du monde.

- Ah?

- Il fait un reportage interne pour une multinationale agro-alimentaire.

- Ok, un reportage interne. Et ça rapporte, vos reportages?

- Mieux que ce qu'on faisait avant...

- C'est sûr, le travail de reporter aujourd'hui...

- Ce n'est plus ce que c'était.

- Bien. Alors on se voit la semaine prochaine.

- Oui. Mais qu'est-ce que tu fais là?

- Je bouge ma voiture.

- Ah, c'est ta voiture?

- Eh oui.

- Mon mari s'inquiétait...

- Je sais..."

 

Son taxi arrive, elle ne sait plus quoi dire. Je souris de plus belle. Je connais assez bien le directeur de la police municipale et le directeur de la police municipale connaît assez bien ma voiture. Et puis il y aura bien une copine de mon ex-femme dans la rue pour me donnera un petit coup de jus demain. On va s'arranger. Il faut détendre la dame.

 

"Eh bien tu diras à ton mari que ce n'était pas la voiture d'un dealer assassiné, mais celle d'un jeune bourgeois déclassé."

 

La dame éclate de rire en s'engouffrant dans le taxi. Tout baigne. A la semaine prochaine pour le cours de kharkas.

 

Mais sérieusement, quelle espèce d'affreux petit rebelle pourrait bien avoir envie d'apprendre le kharkas aujourd'hui?

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Published by riverrun - dans Carnets!
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