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14 novembre 2013 4 14 /11 /novembre /2013 14:42
Le blason

Au commencement, lors de la construction de la Tour de Babel, tout était d’un ordre presque regrettable ; oui, tout était peut-être trop ordonné, on pensait trop en termes de poteaux indicateurs, d’interprètes, de logements d’ouvriers, de voies de communication ; comme si l’on avait eu des siècles de possibilités de travail devant soi. L’opinion régnante en ce temps-là allait jusqu’à prétendre qu’on ne pouvait pas construire avec assez de lenteur ; il n’était pas nécessaire d’exagérer beaucoup en ce sens pour reculer d’effroi à la seule pensée de poser les fondations. L’argument était à peu près le suivant : L’essentiel de toute l’entreprise était le projet de construire une tour qui atteindrait le ciel. A côté de ce projet, tout le reste est superflu. Ce projet, une fois compris dans toute sa grandeur, ne peut plus disparaître ; tant qu’il y aura des hommes perdurera aussi le rêve puissant d’achever la construction de la Tour. Mais de ce point de vue, il ne faut pas s’inquiéter pour l’avenir, au contraire, la connaissance de l’humanité augmente, l’art de la construction a fait des progrès et continuera d’en faire, une tâche qui, aujourd’hui, nous coûte un an de travail, pourra peut-être, dans cent ans, être menée à bien en l’espace de six mois, et qui plus est : en mieux et en plus durable. Alors pourquoi s’épuiser dès maintenant à la limite de nos forces ? Cela n’aurait de sens que si l’on pouvait espérer élever la Tour en l’espace d’une génération. Mais rien ne permettait de l’espérer. Il était infiniment plus probable que la prochaine génération, avec ses connaissances perfectionnées, trouverait l’œuvre de la génération précédente mauvaise et détruirait ce qui aurait été construit pour tout recommencer à zéro. De telles pensées paralysèrent les forces, et plus que de la construction de la Tour on se préoccupa d’abord de construire la ville des ouvriers. Chaque équipe voulait avoir les plus beaux logements, il y eut donc des désaccords qui dégénérèrent en combats sanglants. Ces combats ne cessèrent plus ; pour les chefs ils constituèrent un argument de plus pour dire qu’il valait mieux, faute de la concentration nécessaire, construire très lentement ou peut-être même seulement après la conclusion d’un traité de paix général. Mais tout le temps ne passait pas à combattre, pendant les pauses on embellissait la ville, ce qui par ailleurs était la cause de nouvelles jalousies et de nouveaux combats. Ainsi passa la première génération, mais aucune des suivantes ne fut différente, seul l’art se perfectionnait sans cesse, et avec lui la soif de combattre. A cela s’ajouta que dès la seconde ou la troisième génération on reconnut l’absurdité de la construction de cette tour, mais les liens qu’avaient tissés entre eux les ouvriers étaient devenus trop forts pour qu’ils quittassent la ville.

Tout ce que cette ville a engendré de légendes et de chants est rempli de la nostalgie d’un jour à venir, d’un jour de prophétie, où la ville sera anéantie par cinq coups rapides d’un poing gigantesque. C’est la raison pour laquelle cette ville porte un poing sur son blason.

Franz Kafka

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Published by riverrun - dans Citations
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commentaires

Andreas Guest

« Andreas Guest, c’est ton vrai nom?

- C’est bien possible, oui.

- Parce que si j’ai bien compris, du peu que tu as publié depuis 'Lahatena' en 2001, ça a été le plus souvent sous des pseudonymes pas toujours transparents comme Alexandre Gambler, Léo Zyngerman et Thomas Spaeher ? Schizophrénie ?

- Je ne sais pas, il faut peut-être demander à quelqu’un d’autre. Je crois surtout que n’importe qui ne peut pas raconter l’histoire de n’importe qui. »

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