Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 16:06

 

 

 

III

 

Lorsque les manifestants, excédés par deux mois et demi de mépris républicain, investirent la place de la Concorde par surprise un matin de novembre, les cars des compagnies gouvernementales de sécurité débordées par la foule innombrable laissèrent la place, en moins de deux heures, aux engins de la 8e brigade légère blindée de Sedan. Simultanément, le siège social de la principale entreprise nucléaire tarisienne sur le boulevard La Fayette fut la cible d’un pseudo-attentat à la bombe artisanale qui fit vingt blessés et une trentaine d’individus cagoulés ou masqués pénétrèrent dans la Bourse de Taris pour massacrer les cinq malheureux agents techniques qui s’y trouvaient (la Bourse ayant été fermée deux jours auparavant, après le surprenant krach de Beijin). Le corps du seul de ces malheureux vêtu d’un costume fut traîné par sa cravate devant l’édifice, jeté en travers des grilles et photographié, ruisselant de sang, défiguré par les coups, atrocement désarticulé, par les caméras d’une cinquantaine de journalistes tarisiens et étrangers, pour être montré dix minutes plus tard sur les chaînes de télévision et les pages internet du monde entier. Moins d’une heure plus tard, la 8e brigade ouvrait le feu sur la foule.

Au début de l’été, Enat et nos deux fils étaient repartis pour New York où je les savais plus en sécurité que n’importe où ailleurs. Après les exceptionnelles émeutes de banlieue du 14 juillet, Enat et moi avions demandé à Shizuyo qu’elle aille les rejoindre en Amérique. Voyant que je passais l’essentiel de mon temps à hanter la ville pour comprendre ce qui s’y préparait, heureuse de rejoindre Enat et les enfants, elle s’apprêtait d’ailleurs à prendre un avion pour New York lorsque nous apprîmes, par un coup de téléphone au milieu de la nuit de la Compagnie d‘Électricité de Tokyo, la mort de Yasushi. La version de la CET était qu’épuisé, Yasushi Ogasawara était mort d’une crise cardiaque au retour de sa vingt-troisième inspection des ruines de la centrale de Nagashima. Shizuyo prit le premier avion pour Tokyo, découvrit les incohérences qu’elle craignait dans le dossier d’autopsie, demanda une contre-expertise qui lui fut refusée, se vit confier trois heures plus tard une urne bon marché où l’on prétendit que se trouvaient les cendres de son père, les dispersa dans la rivière qui traversait leur propriété sur l’île d’Hahajima et revint dix jours plus tard à Taris. Elle était étrangement sereine et, lorsque je lui proposai une seconde fois de partir pour New York, elle me répondit en souriant qu’elle avait changé d’avis et qu’il serait inutile de lui poser la question une troisième fois. Quelle que fût la situation ici à Taris, émeutes, paix absurde ou guerre civile, elle n’irait rejoindre Enat, Ali et Marco à New York que lorsque, après avoir laissé passer un mois ou deux pour se purifier de ce voyage dans un Japon dévasté, désespéré et glacé (c’était le milieu de l’été), elle serait enceinte de moi.

Dans le monde entier, l’ignoble plan du ministère de l’Intérieur eut les conséquences qu’avait facilement prévues Zyngerman. Tout en « regrettant la violence » avec laquelle le président avait « été contraint de faire écraser la révolte de la catégorie la plus extrémiste de la population contestataire de Taris », les gouvernements et les éditorialistes des vingt pays les plus riches de la planète (au premier rang desquels, bien sûr, ceux de Berlin, mais aussi de Moscou et Beijin) déclarèrent leur inconditionnel soutien au gouvernement tarisien et évoquèrent même la possibilité d’envoyer à Taris du matériel de contrôle des foules et des conseillers spécialisés en contre-insurrection.

Mais à Taris même, en plein automne, ce fut enfin le Printemps. Cinq officiers de haut rang (espionnés depuis plusieurs années pour leur opposition à la politique d’engagement des armées tarisiennes sur les théâtres étrangers) furent arrêtés pour tentative de trahison dans la nuit qui suivit le massacre de la Concorde où trente-trois personnes (dont deux enfants) avaient trouvé la mort. Certains de leurs pairs et de leurs subordonnés immédiats, sur un signal de l’ancien chef d’Etat-major, le général du Seuil, prirent de vitesse les casernes les plus proches, y désarmèrent cinq régiments et établirent tant bien que mal une ligne de défense depuis le pont du Garigliano (Taris-Télévisions) et la porte de Sèvres (Etat-major de l’armée de l’air) jusqu’à la gare du Nord en passant par Matignon et l‘Hôtel de ville. Du Seuil évalua la situation le matin du 3 octobre dans la salle du Conseil de l’Hôtel de ville, lors d’une réunion d’urgence à laquelle j’assistai en compagnie de sept officiers supérieurs du réseau Lafitte, trois officiers de la 4e compagnie de commandement et de transmissions et de la quasi-totalité des vingt-cinq représentants (dont deux femmes) de l‘insurrection désignés par les manifestants quelques jours avant le massacre de la Concorde, parmi lesquels j‘eus la surprise de reconnaître mon ami Zyngerman qui ne m‘adressa devant les autres qu‘un rapide sourire distrait, comme s‘il n‘avait pas la moindre idée de qui j‘étais.

Du Seuil parla en tout et pour tout cinq ou six minutes. Cette insurrection dont il ne souhaitait absolument pas prendre la tête était sur le point d’échouer si des décisions n‘étaient pas prises et appliquées dans l‘heure, nous dit-il sans détour. Puis, si ces décisions étaient prises, tout se jouerait dans les quarante-huit heures. Les forces qu’il fallait considérer comme fidèles au régime et capables d’intervenir dans Taris et en proche banlieue dans la journée étaient estimées quatre fois supérieures à celles qui soutiendraient la Révolte. Les bâtiments de Taris-Télévisions seraient, pendant les deux prochains jours au moins, la clef de la victoire et ne devaient tomber sous aucun prétexte. (Zyngerman m’adressa un deuxième vague sourire depuis l’autre côté de la salle.) Trois choses, continua du Seuil, étaient absolument nécessaires pour transformer la Révolte en changement de régime légitime et pacifique. La première était de nommer d’ici vingt-quatre heures une personnalité intellectuelle tarisienne irréprochable, de préférence aussi connue à Taris qu’à l’étranger, qui pût tenir lieu de président par intérim. La seconde était de lui rédiger ou de lui faire rédiger un discours capable de donner publiquement à l’Insurrection la stature d’un mouvement populaire capable de gérer la crise de régime. La troisième était de garantir physiquement la possibilité, pour le président provisoire, d’aller prononcer ce discours dans les bâtiments de Taris-Télévisions ou (si cela se révélait, comme il le craignait, trop périlleux) de garder du moins le contrôle des bâtiments jusqu’à ce que le discours y soit envoyé et retransmis.

Trois représentants de la Révolte se mirent à protester qu’il était hors de question de nommer une personnalité « président par intérim » et de remplacer à la va-vite un régime présidentiel par un autre: c’était une question de symbole, il fallait un gouvernement provisoire sur le modèle du Conseil National de Transition des Libyens quelques mois auparavant. Du Seuil répondit qu’en tant que seul garant, « à ce stade assez chaotique », de la défense concrète de la Révolte, il prenait la responsabilité du choix de cette stratégie, certes imparfaite, mais qui avait le mérite d’avoir été préparée depuis des mois par le réseau Lafitte.

Un autre représentant déclara qu’il fallait armer les insurgés sur le champ pour éviter un bain de sang imminent. Les manifestants avaient pris le contrôle de la plupart des ponts sur la Seine, mais « l’ancien Président et son armée » gardaient celui de tout l’ouest de la capitale. Selon toutes les informations disponibles, une quinzaine de régiments convergeaient sur Taris par les airs ou par voie de terre. À quoi servait-il de « faire prononcer un beau discours par un intello sympa à la télévision » si c’était pour que la Révolte soit massacrée partout comme sur la place de la Concorde? L’un des officiers du réseau Lafitte répondit qu’il était impossible d’armer les manifestants dont la plupart ne savaient même pas enlever la sécurité d’un pistolet automatique ou d’un fusil d’assaut, et encore moins les recharger, sans parler de s’en servir. Tout devait, d’après lui, se jouer justement sur la qualité et la rapidité de la médiatisation politique du mouvement, et c’était à eux, les militaires de carrière, d’assurer le côté pratique de l’opération, et malheureusement (car la question du nombre, en effet, se posait) à personne d’autre.

Du Seuil laissa passer un étonnant silence d’une dizaine de secondes, pendant lequel il me sembla qu’il échangea un bref regard avec Zyngerman, ou avec le voisin immédiat de Zyngerman, qui le regardaient en tout cas tous deux comme si le sort de l‘Insurrection était suspendu aux phrases qui allaient maintenant être prononcées. Cette Révolte, reprit soudain le général, à peu près sur le même ton qu‘un homme qui parle en chargeant un revolver pour abattre un hélicoptère blindé, n’avait qu’une chance infime de succès. Les personnes réunies dans cette salle avaient sur ses causes et sur les issues possibles à la crise des points de vue qu’il fallait espérer aussi convergents que possibles, mais qui ne l’étaient vraisemblablement pas, ne serait-ce que pour la bonne et simple raison que le résultat de cinquante ou soixante-dix ans de régime politique illégitime (« Quand y a-t-il eu à Taris un régime légitime? » osa-t-il même lancer avec un sourire qu’il semblait avoir emprunté à Zyngerman) était une société atomisée, généralement réduite à l’état de petits groupes professionnels d’individus séparés par l’invraisemblable cloisonnement d’une civilisation spirituellement à l’agonie. (Deux ou trois officiers et la plupart des civils présents commençaient à regarder le général d’un œil étonné.) Cependant, la diversité de nos expériences, de nos compétences et de nos opinions pouvait, si nous l’assumions lucidement et rapidement, constituer aussi notre principal atout. La personne qui s’était insurgée contre la nomination d’un président provisoire avait en un sens parfaitement raison. Il était hors de question d’envoyer Monsieur-tout-le-monde-m’aime-bien dire sur Taris-Télévision que, dans cette Révolte, il s’agissait simplement de remplacer la Ve République par une VIe, et l’ancien président par Monsieur-tout-le-monde-m’aime-bien. Il fallait un président provisoire prestigieux, connu pour son pacifisme et son humanisme, mais aussi et surtout un conseil ou un gouvernement provisoire composé d’une vingtaine de personnalités à peu près du même genre, réunissant toutes les compétences nécessaires à la préparation d’une prochaine Assemblée constituante, et surtout absolument favorables à l’Insurrection. Seules la diversité, les compétences et l’honorabilité de ce gouvernement provisoire pourraient conférer à un président provisoire la stature et la légitimité politiques qui allaient nécessairement lui manquer pendant les premières heures, du fait même qu’il nous était absolument impossible, il tenait à nous le faire remarquer, de choisir quelque membre disqualifié de l’ancienne classe politico-médiatique que ce fût.

Quelques noms circulèrent dans un murmure sur les lèvres de certains des membres de la réunion jusqu‘à ce que l‘un d‘eux finisse par s‘enhardir: « Il faut nommer le philosophe Jean-Paul Camus président provisoire. Il est largement respecté aussi bien à Taris qu’à l’étranger pour ses positions pacifistes et sociales et son engagement diplomatique », dit ce représentant d’une voix mal assurée.

« C’est simple, son baromètre de popularité était à plus de soixante-quatorze pourcents la semaine dernière, selon un sondage du Globe publié sur internet, puisqu’il n’y a plus d’édition papier », ajouta un second représentant d’une voix forte et décidée.

« Jean-Paul Camus est mort », répondit un troisième représentant, d‘une voix si parfaitement neutre que Zyngerman recommença de sourire discrètement.

Du Seuil et ses officiers se regardèrent d’un air tragique et l’un d’eux confirma qu’en effet, Jean-Paul Camus avait été assassiné le matin-même devant son domicile par plusieurs individus cagoulés, comme une dizaine d’autres personnalités intellectuelles et politiques.

Un nouveau murmure parcourut la petite assemblée: « Eshlevan. Il faut nommer le professeur Eshlevan.

- Oui, Eshlevan.

- C’est Eshlevan qu’il faut nommer président provisoire. »

Du Seuil et ses officiers échangèrent un autre regard, cette fois de relatif soulagement.

« C’est effectivement à Eshlevan qu’avait pensé le réseau Lafitte. Mais nous préférions que la proposition émane de la population civile. Nous venons d’envoyer un hélicoptère il y a trente minutes le récupérer chez lui pour le conduire en sécurité. Nous l’attendons ici d’une minute à l’autre. »

Le Caracal du 5e régiment d’hélicoptères des forces spéciales avait été abattu deux minutes avant d’arriver sur le site de l’université Taris-nord et pendant trois jours, tous les efforts pour contacter ou retrouver le professeur Eshlevan demeurèrent vains. Zyngerman me l’apprit par téléphone peu avant que je rentre, après soixante-douze heures d’errances à pied à travers Taris en guerre, au studio où devait m’attendre Shizuyo. Le nord et l’ouest de la région tarisienne, où deux compagnies loyalistes appuyées par cinq hélicoptères de combat avaient décimé deux sections d’infanterie et un peloton de douze blindés légers des forces rebelles, semblaient entièrement passés sous le contrôle des forces gouvernementales. Certaines unités loyalistes avaient visiblement été retardées par d’autres insurgés dans le reste du pays. Excepté dans le secteur Concorde-Assemblée nationale où les échanges de tirs se faisaient maintenant à la roquette et au mortier de 75, Taris était maintenant étonnamment tranquille. Zyngerman pensait-il qu’Eshlevan pouvait avoir été, comme d’autres, assassiné chez lui? Il l’ignorait, mais jugeait la chose malheureusement probable. Qu’allait faire Zyngerman à présent? Il se dirigeait vers la Concorde. Mais il me recommandait de quitter la capitale avec Shizuyo. Les collines de l’ouest et du sud-ouest allaient devenir le théâtre de violents combats dans les prochaines heures. Il m’appellerait la prochaine fois depuis un autre téléphone.

Je trouvai la porte du studio ouverte et deux corps ensanglantés sur le lit. Celui d’une fillette de quatre ou cinq ans aux yeux exorbités, aux membres fracassés, au torse défoncé. Et celui d’une femme de trente ou trente-cinq ans dont le sang, coulant à travers une épaisse serviette de bain gluante et noire avec laquelle Shizuyo avait dû tenter de stopper l‘hémorragie, recouvrait la moitié du sol de la pièce. Ce n’était plus (depuis plusieurs heures déjà) que deux cadavres et l’odeur de l’urine, plus encore que celle du sang et de la chair, infestait la pièce surchauffée par le soleil qui, sur le point de se voiler, passait encore à travers les vitres à peine entrouvertes. On entendait, dans le lointain, le grondement des obus et des hélicoptères qui s‘affrontaient dans le ciel chargé de nuages d’orage de Villacoublay, bien plus tôt que ce que m‘avait annoncé Zyngerman. Le téléphone de Shizuyo ne répondait pas. Je contemplai quelques instants les visages des mortes et je dus soudain m’asseoir sur une chaise. J’avais reconnu la jeune femme. C’était Eva, l’une de mes sœurs des montagnes. Je marchai dans son sang, fermai ses yeux et ceux de sa fille et fouillai leurs manteaux et leurs poches. J’y trouvai un pistolet, un téléphone, de l’argent liquide et deux passeports dont je ne reconnus pas les noms et que je laissai. J’essayai de rappeler Shizuyo. Elle décrocha enfin. « Où es-tu, imoto? - Partie chercher Eshlevan. - Où ça? - Taris-Nord Averroès. - Tu es là-bas? - Non. Je suis coincée par les combats le long du canal Saint-Denis. - Décris-moi l’endroit. - Entre le pont de l’autoroute et le Leader Price. - Tu peux prendre la rue Génin, à droite du Leader Price? - Oui. - Remonte-la jusqu’à la place Pierre de Geyter. Attends-moi à l’intérieur du restaurant Aux délices du Portugal. Si tu dois changer d’endroit, rappelle-moi. - Attends. - Quoi? - Une femme est venue au studio… - Je sais. - Elle a dit qu’Eshlevar est vivant. Elle a dit qu’il est dans les souterrains d’Averroès. Elle a dit que tu dois appeler Adara quand tu y seras. J’ai noté son numéro de téléphone. - Tu me le diras tout à l’heure. »

Je mis sept heures à retraverser Taris à vélo et à pied. Vers midi, l’orage creva sur la ville (un véritable déluge qui noyait les stations de métro où beaucoup de gens avaient fui les tirs de mortier) et, de manière presque surnaturelle, les derniers coups de tonnerre passés, le silence se fit brutalement partout pendant deux heures. Puis, à peine la pluie calmée, le ciel retentit tout aussi soudainement du fracas des explosions, aux quatre points cardinaux. Il me sembla qu’une épaisse fumée noire s’élevait continuellement des hauteurs orientales de Taris, sans que j’en puisse exactement déterminer l’origine. J’atteignis les délices du Portugal en fin d’après-midi en évitant deux sections aux abords du pont de l’autoroute qui me semblèrent d’abord être des loyalistes. César me montra Shizuyo endormie sur la banquette la plus éloignée de la rue, protégée par une table renversée: « La prochaine fois que tu m’envoies une demoiselle à protéger, fais-moi penser à acheter des fleurs pour ma femme. Quand elle a vu ton amie elle est sortie en claquant la porte et elle est rentrée seule à la maison pour faire ses valises. - Vos valises, non? - Va savoir. Elle s’imagine toujours des choses quand elle voit une femme seule débarquer ici. C’est intolérable. Pourquoi est-ce que les femmes seules causent toujours des problèmes? Pourquoi elles ne peuvent pas être comme nous? Quand un homme entre seul dans un café ou un restaurant ou une galerie d‘art, est-ce que ça pose un problème à quelqu‘un? » Habitué à la profondeur parfois inattendue de ses questions, je préférai ne pas tenter de répondre et m’approchai de Shizuyo. Elle était glacée de la tête aux pieds. Epuisé par près de quatre-vingts heures de veille continue, je la couvris d’une couverture que me trouva César, m’allongeai contre elle sur la banquette et, la prenant dans mes bras, m‘endormis instantanément.

Quand je me réveillai vers minuit, elle venait de poser sur la table remise sur ses pieds deux grandes tasses de café et deux assiettes de ragoût de cabillaud. Les stores du restaurant étaient baissés. En mangeant épaule contre épaule avec Shizuyo, je demandai à César qui fumait au comptoir en zappant sur la télévision ce qu’il allait faire. Il répondit que sa femme arrivait dans dix minutes, qu’elle avait exceptionnellement accepté de prendre Shizuyo avec eux dans le camion et qu’ils partaient vers l’est de la capitale, puis vers le quartier chinois, puis à travers la banlieue, puis à travers la campagne, pour traverser tout le pays s‘il le fallait et s‘éloigner le plus vite possible de cette ville de fous. La télévision montrait une carte de Taris où clignotaient, à hauteur de la porte d’Italie, trois mots en capitales rouges: SORTIE DES CIVILS et cinq mots plus petits: garantie par les deux parties. César déclara d’un air soudain nostalgique que tout ça commençait à ressembler à la Révolution des Œillets, en beaucoup moins réussi. Je consultai mon téléphone et trouvai un message de Zyngerman qui m’interdisait de sortir par la porte d’Italie. Il fallait passer par la porte d’Orléans et dégager vers la Loire par la voie la plus courte, avant l’aube. Taris-Télévisions était sous contrôle gouvernemental. On se battait au lance-grenades à l’Etat-major de la porte de Sèvres. Du Seuil avait été tué avec trois autres officiers par rien de moins qu’un missile de croisière qui avait pulvérisé les derniers étages de l‘immeuble de Belleville où il avait établi son QG nomade depuis moins de trois heures. Taris ne tiendrait pas. Le seul espoir pour la Révolte venait maintenant du sud du pays. Je rappelai Zyngerman qui décrocha au bout d’une minute. J‘entendais des coups de feu et des rafales de fusil derrière lui. « Eshlevan est vivant. - Eshlevan est mort. - Quand? - Avant-hier. Je l’ai appris il y a dix heures. - J’ai des raisons de penser qu’il est vivant. - Ne me dites rien de plus précis. Mais c’est sérieux? - Oui. - Ne commettez pas d’imprudence. Sauvez ce qui vous est cher et foncez en zone sud. - En zone sud? On en est là? - Comme d’habitude. Vous vous souvenez de ce que je vous disais l’autre jour. Il est impossible de reprendre Taris. - Mais en même temps, il existe d’innombrables manières de prendre Taris. - Voilà… - Vous savez s’il y a une ligne de front sur le canal Saint-Denis? - À peu près. Il y a cinq minutes la ligne de front passait par l’université Taris-nord. N’y envoyez personne et n‘y allez pas. - Merci du renseignement. - Suivez le conseil. Vous allez bien? - Je crois que ça va. Et vous? - Un peu d’action, ce n’est pas trop tôt, hein? - Mais si, c‘est bien trop tôt, et bien trop vite. - Bien sûr, vous avez raison. C’est toujours trop tôt. Ne traînez pas à Taris. Adios, Kai. - Adios, Léo. »

Je parlai quelques minutes avec Shizuyo blottie dans mes bras. Je crois que pendant quelques instants je fus aussi blotti dans les siens. Elle me dit qu’elle avait éprouvé un froid terrible en arrivant ici et qu’elle s’était effondrée sur la banquette sans avoir la force de demander une couverture à César. Je hochai de la tête en signe de compréhension. Puis elle m’avait senti lui couvrir les épaules dans son sommeil parcouru de terribles frissons, et la prendre dans mes bras, et maintenant elle s’était réchauffée. A cet instant la femme de César arriva au volant du camion. Nous convînmes d’un rendez-vous dans un café d’Orléans vingt-quatre heures plus tard, dans un café de Châteauroux quarante-huit heures plus tard, puis Limoges, Bordeaux et Toulouse. « Si ça va très mal », fit César d‘un air grandiose, « on se retrouve à Porto, à la Drogaria Moura. - Pourquoi la Drogaria Moura? - C’est juste à côté de la Escola Superior Artistica de Porto, c’est un endroit très bien pour vous », m’expliqua César sans entrer davantage dans les détails. Je lui confiai l’arme d’Eva, les regardai monter dans l’antique camionnette et partir vers le sud en longeant le canal, puis je me mis en route dans l’obscurité désormais totale (l’éclairage public venait d’être coupé), pour l’université d’Averroès.

Malgré mes précautions je fus intercepté par une compagnie de soldats rebelles équipés de lunettes à vision nocturne à cinq cents mètres du parvis de l’université. Je leur dis que je venais chercher le professeur Eshlevan de la part du Conseil de l’Hôtel de ville. Le capitaine qui m’avait croisé à l’Hôtel de ville me reconnut vaguement, me demanda qui j’étais et « de quand ça datait. » Je répondis que peu importait qui j’étais et que ça datait d’une heure avant la mort de du Seuil; j’avais une information fiable selon laquelle Eshlevan était vivant dans les souterrains de l’université; pouvait-il me confier deux bons tireurs équipés de lunettes de vision nocturne? Le capitaine répondit qu’il était justement venu pour Eshlevan, il était le premier et le seul à être parvenu jusqu’à Averroès mais il n’avait pas trouvé Eshlevan et il était sur le point de repartir pour couvrir ce qui restait de l’Hôtel de ville avec ses cent vingt hommes. Je lui demandai de rester une heure encore s’il pouvait. « Merde, vous connaissez bien les bâtiments? » me demanda-t-il. « J’y travaille depuis des années », mentis-je à peine.

Douze hommes me couvrirent jusqu’au hall puant de l’université plongée dans le noir. Allongé le long d’un mur, derrière un pilier, j’appelai le numéro d’Adara qui décrocha aussitôt. Elle parlait avec une voix terriblement inquiète. « Adara? - Kai? - Oui. - Dans le hall principal? - Oui. - Pas de lampe. Tu dis: ‘Noir’. Je te trouve, je prends ta main, tu me suis sans parler. »

La jeune femme laissa tomber un caillou en entrant dans le hall, je sifflai et elle vint droit sur moi pour me prendre la main comme un enfant. J’étais presque aveugle dans cette obscurité. La main d’Adara était brûlante et agile. Sa respiration était irrégulière, elle était hors de souffle. Elle me fit enjamber quelques corps et monter un premier escalier qui débouchait sur une galerie du premier étage vaguement éclairée par une dizaine de hublots à travers lesquels on voyait de bas nuages rouges raser lentement les toits de la capitale. Je distinguai l’épaisse chevelure de mon guide et la finesse de ses épaules et de sa taille. Elle ouvrit une porte et nous descendîmes une seconde volée de marches au pied de laquelle, de nouveau, je ne vis plus rien. Adara s’arrêta et chuchota qu’Eshlevan était là, dans une pièce au fond de la bibliothèque. « Mais je croyais qu’il était dans les souterrains. Pourquoi ne l’avez-vous pas amené avec vous dans le hall? Il faut partir. Je ne viens pas pour une interview. Chaque minute compte. - Il ne peut plus sortir. Vous ne comprenez rien. Je crois qu’il y a quelqu’un d’autre dans la bibliothèque. Quelqu’un est venu dans le souterrain, nous sommes montés ici. - Qui est venu? - Je ne sais pas. - Depuis quand? - Dix minutes. - Où exactement? - Dans les rayonnages. Je ne sais pas. - Ne restez pas ici. Rejoignez les rebelles dans le hall. » Adara hésita un instant, parfaitement immobile. Puis elle fit un pas vers moi, s’appuya contre moi, trouva mes lèvres et m’embrassa. Je l’embrassai aussi, sans même savoir de qui il s’agissait, puis elle s’écarta rapidement, remonta l’escalier, disparut. Mon arme à la main, j’entrai dans la bibliothèque d’Averroès.

Je me souvins par miracle être venu ici une fois auparavant. Je ne reconnus pourtant rien dans l‘obscurité. Tout avait changé. Mes yeux s‘habituaient lentement. Je longeai sur cinquante mètres un rayonnage sans faire un bruit et me retrouvai au bord de la grande salle de lecture au fond de laquelle, aussitôt, je distinguai ce qui, à contre jour sur les hublots donnant vers le sud, me sembla d’abord être un corps de géant, en mouvement, surmonté d’une immense tête à cornes. Je restai un instant immobile, comme frappé  par une vision, le cœur battant à tout rompre, puis je vis le corps continuer d’avancer et se séparer lentement de la tête aux cornes de taureau pour disparaître derrière un rayonnage. Je repris mon souffle, traversai la salle à quatre pattes et me relevai au pied de ce rayonnage que je longeai l’arme levée à bout de bras, jusqu’à rejoindre la tête de taureau. C’était une reproduction grandeur nature, exposée sur une perche à hauteur d’homme, d’un vase crétois en forme de tête de taureau. Je continuais mon chemin en silence, pas à pas, lorsque j’entendis s’ouvrir une porte à quinze mètres derrière l’étagère. Effrayé à l’idée qu’Eshlevan puisse être assassiné sous mes yeux, je me mis à courir légèrement, contournai l’étagère, aperçus la porte qui continuait de s’ouvrir et un homme gigantesque qui, tout en poussant toujours devant lui cette porte, me regardait maintenant, levant son arme vers moi. Je glissai sous une table en appuyant trois fois sur la détente et ma tête alla donner à toute volée contre un pied de métal. Je m’allongeai sur le dos, sonné, l’arme toujours pointée vers l’homme qui venait de s’écrouler le long du mur. J’appelai d’une voix blanche le professeur Eshlevan. Il apparut debout de toute sa hauteur dans le cadre de la porte, regarda un instant l’homme effondré et parla à voix haute: « Qui êtes-vous, monsieur? - Kai. - Vous êtes l’ami d’Adara. - Oui. - Merci d’être venu, Kai. - Venez, professeur. Il faut rejoindre votre escorte. »

Nous sortîmes dans le hall et cinq minutes plus tard je montais avec Eshlevan et Adara dans un véhicule blindé rebelle qui partait pour la capitale. Adara et moi nous regardions tranquillement, assis face à face. Elle souriait maintenant dans l’obscurité, ballotée légèrement par les cahots de l’engin qui fonçait sur une route démolie et elle avait appuyé ses genoux contre les miens. Il me sembla maintenant vaguement la reconnaître, mais je ne savais d‘où. Je demandai au professeur Eshlevan s’il avait de la famille à récupérer à Taris. Il répondit que non, son ex-femme et ses deux filles avaient le bon sens de vivre à Jérusalem depuis quinze ans. Il pouvait donc quitter le pays dans l’heure s’il le fallait? Non, il n’avait pas l’intention de quitter le pays, ni même de quitter Taris. Il le fallait, monsieur, coupa le capitaine sur un ton pourtant respectueux. On venait de tenter de l’assassiner, la situation à Taris était désespérée, le réseau Lafitte allait donc l’exfiltrer vers la zone sud, peut-être même à l’étranger. C’était dommage de devoir abandonner Taris, répondit le professeur d’un air songeur. Mais si c’était pour aller à l’étranger, eh bien, autant partir en Israël. Mais pourquoi en Israël? demanda le capitaine sans avoir réfléchi. Il fait plus chaud là-bas, répondit Eshlevan en souriant. Je croyais que vous étiez Arménien, s’excusa soudain le capitaine. Je suis un peu de tout maintenant, le rassura Eshlevan en se préparant, d’un air résigné, à une longue conversation polie et sans intérêt avec le jeune officier parti de l‘hôtel de ville, quarante-huit heures plus tôt, avec l’ordre de ramener ce célèbre savant, qu’il avait déjà vu dix fois à la télévision, pour en faire le fondateur de la prochaine République, et qui n’était déjà plus qu’un exilé dans sa propre ville. « Quand je pense que si on m’avait donné l’ordre de venir vous chercher quelques heures plus tôt, ou si je n’avais pas pris le mauvais trajet, si je n’étais pas tombé sur les hélicoptères ennemis, je vous aurais peut-être trouvé tout de suite et ramené à temps à l’Hôtel de ville », se lamenta le capitaine avec une touchante sincérité. « Dans le labyrinthe mouvant de nos vies », répondit Eshlevan en tapotant paternellement (fraternellement?) l‘épaule de l‘officier, « le choix d’un chemin est le sacrifice de tous les autres chemins. Mais le sacrifice de tous les autres chemins est le choix d’un chemin. »

Adara et moi descendîmes rue de Rivoli vers sept heures du matin. Elle me demanda où j’allais. Je devais passer chez un ami dans le quartier, puis repartir à pied vers la porte d’Orléans. Elle devait rejoindre quelqu’un à Alésia vers neuf heures, nous pouvions marcher ensemble, dit-elle en reprenant ma main dans l’aube comme si nous marchions encore dans l’obscurité de l’université. Je tentai d’appeler Zyngerman mais, comme je m’y attendais, son téléphone ne répondait plus. Je laissai Adara quelques minutes dans le square, j’escaladai une gouttière et brisai la vitre de la bibliothèque de Zyngerman. J’allai droit à l’étagère de l’Ingenioso hidalgo et trouvai le mécanisme dans le lambris qui faisait apparaître le coffre. J’hésitai quelques instants devant le clavier où je devais taper un code qui pouvait être composé d’un nombre parfaitement inconnu de lettres et de chiffres. Je tapai d’abord A, D, I, O, S. Rien ne se passa. Puis, je tapai les lettres de mon propre nom: K, A, I. Mon nom qui signifie, dans l’ancienne langue du pays que j’ai trahi pour l’amour de Taris: le feu. Le coffre s’ouvrit.

Adara et moi descendîmes main dans la main les boulevards et les rues désertes jusqu’à la Seine. Le ciel rosissait à l’est, d’épais nuages se massaient à nouveau à l’ouest. « Nous nous sommes connus dans la montagne, Adara? - Je ne sais pas. Et toi? » Nous franchîmes la Seine et quelques barrages de soldats rebelles et d’insurgés qui, avec l’énergie du désespoir, les aidaient encore à former des barricades en soulevant le bitume par plaques entières pour défoncer la chaussée et aller chercher les pavés en dessous. « Eva est morte? - Oui. - Avec sa fille? - Oui. » Sa main chaude et douce, sensible et mobile rassurait la mienne. « Tu as perdu quelqu’un, Kai? - Non, pas encore. Et toi? - Eva et sa fille. - Nous les avons tous les deux perdues. » Nous descendîmes le boulevard Raspail et passâmes devant le monument de la Défense nationale. « Tu sais comment quitter la ville, Adara? - Oui, merci. Et toi? - Oui. - Où vas-tu après, si tu peux me dire? - Porto. - Au Portugal?… - Oui. - Si je passe dans le coin je peux te voir? - Bien sûr. Drogaria Moura. Et toi? - L’Italie. Je ne sais pas encore où. » À l’approche d’Alésia nous nous serrâmes l’un contre l’autre avant de nous séparer. Je sentis longtemps sa tempe contre mon oreille et, pendant un bref instant, il me sembla entendre le sang qui battait dans son crâne. Puis je continuai en traversant le périphérique extérieur désert à perte de vue dans le calme surnaturel de la capitale calfeutrée. Il y avait de rares traces de violence dans les rues de la banlieue sud. J’arrivai au studio vers midi et j‘ouvris les deux fenêtres. Tout l’après-midi, je pris le temps, pendant que les combats reprenaient dans le lointain, plus violents que jamais, d’enterrer les corps d’Eva et de sa fille dans la roseraie toute proche. Le soleil était maintenant voilé par d’épais nuages à nouveau chargés de pluie. J’envoyai un message à Enat et un autre à Shizuyo pour leur dire que j’étais vivant. J’enlevai mes vêtements gorgés de sang. Je pris une douche brûlante, puis tiède, puis froide. Je me changeai. Puis, à la tombée de la nuit, comme si souvent par le passé (mais à la différence que cette fois j’emportais avec moi le vieux sac à dos prêt depuis quinze années) je quittai la ville et m’enfonçai dans la brume du parc.

 

 


Partager cet article

Repost 0
Published by riverrun
commenter cet article

commentaires