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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 16:05

 

 

II

 

Ce qui devait être pour la planète entière le début d’une ère de deuil et de désolation fut pour moi comme le retour d‘un printemps intérieur.

Le lendemain du tremblement de terre qui détruisit à l’autre bout du monde les systèmes de refroidissement de la centrale de Nagashima, alors que j’errais, après un rendez-vous raté, dans le dédale des quartiers les plus anciens de la capitale, je reçus un coup de téléphone du Japon. Yasushi Ogasawara me demandait d’héberger pour les fêtes du Nouvel An sa fille Shizuyo qui venait de commencer à Londres ses travaux de recherche et à laquelle il venait d’interdire de rentrer à Tokyo. J’informai mon vieil ami de mon absurde situation financière et de l’exiguïté de mon studio. Je lui proposai de loger plutôt Shizuyo dans un hôtel voisin, confortable et d’une tranquillité parfaite, à cinq minutes de chez moi. Yasushi répondit que Shizuyo avait elle-même demandé à venir chez moi et que je verrais avec elle. Elle disposait d’une importante somme d’argent qu’il lui avait fait parvenir la veille, sans parler du fait que Shizuyo, précisa-t-il avec fierté, gagnait maintenant très bien sa vie. Il était hors de question que je dépense le moindre cent pour lui payer une chambre d’hôtel. Il désirait simplement savoir sa fille heureuse à Taris pour les fêtes, prévoyant d’être lui-même accaparé des mois entiers par la… gestion de la catastrophe de Nagashima. Pour une raison ou une autre, il hésita une seconde avant d’employer le mot gestion et la brève suspension de sa phrase me fit soudain réaliser à quel point son français était resté parfait malgré les sept ou huit années écoulées depuis son retour au Japon. Pour le reste, ajouta Yasushi, Shizuyo n’était plus l’adolescente que j’avais connue du temps où ils habitaient encore tous deux à Taris. C’était désormais une jeune femme qui savait ce qu’elle voulait. Elle me considérait toujours comme un frère malgré le temps écoulé depuis nos promenades sans fin d’autrefois dans le parc. Elle désirait me revoir et savoir ce que j‘étais devenu. De plus, conclut mon vieil ami après quelques secondes de silence pendant lesquelles je me demandai si j‘étais devenu quelque chose, il n’était pas impossible que son franc-parler habituel à lui, dont il avait bien l’intention de faire usage au cours de cette crise qui s’annonçait majeure, lui attirât diverses sortes d’ennuis avec ses supérieurs et les services de son gouvernement. Il préférait donc savoir Shizuyo sous ma protection immédiate que dans un hôtel voisin, si proche fût-il. En temps normal, les entreprises nucléaires de la planète entière avaient coutume d’envoyer des lettres anonymes et parfois des menaces de mort à ceux dont les actes ou les déclarations leur déplaisaient. Il n’y avait pas de raison particulière pour que cela cesse en temps de crise. Il fallait même craindre que cela ne s’étendît aux proches et aux amis de ceux qui déplaisaient. Surpris par la gravité inhabituelle avec laquelle il avait prononcé ces dernières phrases, je lui demandai s’il y avait autre chose que je pouvais faire pour lui. Il répondit que s’il savait Shizuyo sous ma protection, il aurait les mains libres pour faire son devoir. Touché par sa franchise et sa confiance, je l’assurai que c’était pour moi un honneur et une joie d’accueillir sa fille, que je considérais moi aussi toujours comme ma sœur.

Douze heures plus tard, Shizuyo descendait de l’avion et prenait mon bras avec un parfait naturel dans le hall de l’aérogare de Taris-Sud. Ce n’était effectivement plus la jeune fille timide et inquiète que j’avais connue dix ans auparavant, mais une élégante jeune femme, calme et assurée, au maintien de danseuse, dont le regard ne cillait pas en croisant celui d‘inconnus, ni en croisant le mien.

Ainsi commença la période peut-être la plus heureuse de ma vie. Le monde entier se prenait à redouter une catastrophe qui rendrait la moitié du Japon inhabitable et contaminerait la planète entière, mais Yasushi fut soulagé pour des mois de l’inquiétude qu’il avait d’abord éprouvée pour sa fille et Shizuyo, redécouvrant Taris qu’elle n’avait pas revu depuis sept ans, y fit bientôt une découverte qui allait bouleverser le cours de ses recherches. Quant à Enat, mes fils et moi: l’arrivée de Shizuyo fut pour nous providentielle. Avec quelle grâce et quel charme enchanteur n’accueillit-elle pas mes enfants dès la première fois qu’elle les vit! C’est que Shizuyo savait jouer et se perdre en jouant. Ali et Marco l’adorèrent dès les premiers instants et se laissèrent approcher par elle comme ils ne s’étaient jamais laissés approcher par personne. Mais c’est d’abord à moi que Shizuyo apporta un immense joie, un incroyable bonheur qui me fit pressentir, avec six mois d’avance, que rien peut-être de ce que j’avais sacrifié dans l’espoir absurde d’accomplir finalement ma mission (avec plus de dix ans de retard) n’avait été perdu en vain.

Shizuyo ne dormit jamais à l’hôtel. Le soir de son arrivée, elle m’emmena manger dans le quartier japonais. Nous revînmes gaiement au studio à travers la banlieue endormie et, sans un mot, épuisés d’émotion après notre longue conversation assis côte à côte au comptoir d’un resutoran de la rue Sainte-Anne, émus de n’avoir plus rien à dire, nous nous allongeâmes côte à côte sur l’étroit matelas en contemplant le mouvement des ombres des plantes que j’avais alignées sur le rebord intérieur de la grande fenêtre (un cactus, un plant de gingembre, une orchidée), projetées sur le mur par les phares des voitures qui tournaient dans la rue. Puis je compris, au calme singulier de nos deux respirations éveillées, à l’émotion de sa main que je tenais dans la mienne, que tout nous était permis. Qu’il n’y avait entre nous plus aucune distance, parce que nous étions tous deux des êtres infiniment solitaires, d‘une autonomie presque parfaite. J’attirai Shizuyo contre moi et nous nous endormîmes étroitement enlacés, comme si nous nous connaissions depuis toujours. Je la désirais, elle me désirait, ses longs cheveux dénoués étaient sur mon visage, ses lèvres étaient contre les miennes, nos salives se mêlaient doucement, nos corps tout habillés restaient serrés l‘un contre l‘autre, nous nous endormions et nous réveillions ensemble, nous chuchotions quelques mots calmes et heureux dans la nuit sans fin, nous étions solitaires, nous étions deux.

Dans les jours qui suivirent, chose qui ne m’était jamais arrivée auparavant, je parvins à écrire à ma table sans être gêné par la présence de Shizuyo qui avait investi le troisième bureau de la pièce (le deuxième étant occupé, lorsqu’il était de passage, par Ali). Elle finissait de rédiger, sur son puissant ordinateur portable, un brillant article de biologie moléculaire. Ses travaux devinrent rapidement le thème de la plupart de nos joyeuses discussions, dans les bars, les cafés et les restaurants de Taris où elle m’invitait chaque jour, s’inquiétant de ma maigreur qui lui paraissait inhabituelle et se réjouissant de mon appétit. Notre relation était si dénuée d’embarras ou de méfiance que je me pris à me réjouir sans la moindre gêne d’être ainsi gâté quotidiennement par ma sœur japonaise. Je lui préparai plusieurs fois, en échange, dans ma cuisine minuscule, les rares recettes de canard et de poulet dont je maîtrisais l’exécution, et ce furent de magnifiques poivrons issus de l’agriculture biologique qui nous entraînèrent pour la première fois sur le terrain de ses recherches.

Comme je m’étonnais, tout en cuisinant, de la découvrir, sept ans après son départ de Taris, jeune docteur en biologie, elle que j’avais toujours crue destinée à une carrière littéraire (citant encore adolescente d’innombrables  haïkus de Basho et des passages entiers de la Sente étroite du Bout-du-monde), elle me demanda avec un sourire malicieux si je me souvenais de l’un de ces haïkus et je récitai celui-ci:

 

épuisé par le voyage

je cherche une auberge quand

ces glycines

 

Elle hocha de la tête et répondit que c’était pour offrir en pâture ce genre de poivrons magnifiques aux littéraires du futur, qui risquaient fort d’en être privés si l‘on n‘y prenait garde, qu’elle s’était convertie à l’étude de l’acide désoxyribonucléique. Je me mis à rire et la sommai d’expliquer sur le champ cette mystérieuse déclaration. Elle me prévint que cette explication risquait d’être particulièrement ardue pour une discussion de cuisine. J’avouai que mes connaissances en cuisine comme en biologie moléculaire étaient pour le moins limitées. Elle déclara que ses talents de vulgarisatrice étaient probablement plus limités encore que mes connaissances en biologie et sans aucun doute infiniment inférieurs à mon aptitude à la cuisine. Je répliquai en découpant soigneusement le premier poivron en fines lamelles qu’il n’était plus temps de faire marche arrière: je voulais comprendre. Elle me regarda en souriant de plus belle et fit en sorte que je comprenne.

Des chercheurs australiens, japonais, polonais et allemands avaient confirmé dans les années 1970 l’hypothèse étonnante, émise par un savant russe du début du XXe siècle (Alexander Gurwitsch), selon laquelle les corps de tous les êtres vivants émettaient une lumière ultra-faible. Un biophysicien allemand, sur les traces de l’Amérusse Georges Lakhovsky, avait émis une seconde hypothèse: ce phénomène, qui faisait de chaque molécule d’acide désoxyribonucléique une sorte de mini-émetteur électromagnétique, pouvait être impliqué dans la communication entre différentes cellules d’un même organisme, mais aussi entre différents organismes (comme pour le plancton, par exemple). Les photons émis par les cellules vivantes, baptisés « biophotons » par l’équipe de Marburg du professeur Fritz-Albert Popp, avaient été mesurés sur des longueurs d’onde comprises entre 200 et 800 nanomètres, c’est-à-dire sur une gamme allant de l’ultra-violet à l’infrarouge. Si cette lumière ne pouvait pas être perçue par l’œil humain en temps normal, alors que la gamme du visible s’étendait de 380 à 780 nanomètres, c’était que l’intensité de ces émissions de photons n’atteignait jamais des valeurs comparables aux sources lumineuses ordinaires: lumière du jour, d’une lampe ou d’un écran d’ordinateur. Il n’était toutefois pas exclu (c’était le sujet des recherches de Shizuyo et ses collègues) que, dans certaines situations où l’œil humain était confronté à une obscurité parfaite (notamment dans les grottes les plus profondes où s’étaient aventurés les hommes préhistoriques), l’absorption de certaines substances dites hallucinogènes, mais contenant en réalité une hormone appelée diméthyltriptamine, ait pu rendre la rétine sensible à cette luminosité ultra-faible. Cette hypothèse fascinait évidemment les préhistoriens les plus audacieux qui y voyaient une clef possible pour l’étude de la peinture pariétale. Mais, chose plus étonnante encore, la cohérence d’émission de ces biophotons, parfois comparable à celle d’un laser ultra-faible, semblait aller croissant chez les organismes en bonne santé, ce qui tendait à prouver que ces ondes électromagnétiques jouaient un rôle clé dans la régulation de la croissance organique et dans tous les aspect du métabolisme végétal et animal. L’équipe du professeur Popp avait ainsi breveté un appareil parfaitement opérationnel qui permettait de mesurer cette émission de biophotons dans les fruits, les légumes, les viandes, et d‘en déterminer… la fraîcheur. Shizuyo acheva de m’émerveiller en déclarant qu’elle était persuadée que les poivrons que j’étais en train de finir de découper en fines lamelles pour notre dîner auraient, c’était le cas de le dire, brillamment passé ce genre de tests.

Deux semaines plus tard, elle repartit brièvement pour Londres. Puis elle revint à Taris faire la connaissance d’Enat qui m’y avait rejoint et désirait la rencontrer. Les tableaux et les dessins incroyablement colorés d’Enat, pour des raisons qu’il serait trop long d’exposer ici (le temps presse, maintenant que l‘état d‘urgence est déclaré, que l‘Armée menace de faire évacuer les ponts sur la Seine et l’Hôtel de ville et que les insurgés se divisent), bouleversèrent Shizuyo comme ils m‘avaient bouleversé cinq ans auparavant. Lorsqu’elle fut devenue la meilleure amie d’Ali et Marco et l’amante d’Enat (ce qui coïncida avec la fin d’une campagne expérimentale à King’s College), Shizuyo décida de s’installer à Taris pour plusieurs mois. Elle y entreprit, sous le choc de sa rencontre avec Enat, la rédaction d’une synthèse des sept articles qu’elle avait déjà publiés. Saisie par un soudain sentiment d’urgence, elle voulait faire parvenir cette synthèse au plus grand spécialiste français de biophotonique et de génodique (un domaine de la science expérimentale consacré à l‘étude de brèves séquence musicales dont on avait découvert qu’elles pouvaient stimuler ou inhiber la synthèse de certaines protéines), le professeur Eshlevan, un génie d’une soixantaine d’années qui travaillait depuis deux décennies dans le dénuement le plus absurde à l’université de Taris-nord Averroès, et venait de se rendre célèbre en demandant publiquement (des extraits de son intervention avaient été repris par toutes les télévisions) que Taris renonce à soutenir les dictateurs nord-africains et accorde son soutien immédiat aux mouvements révolutionnaires du Printemps arabe.

Je sentis Shizuyo perdre de son assurance à la fin du printemps. Quelque chose bloquait dans son travail et, même si elle était déjà, toute jeune chercheuse qu’elle fût, assez expérimentée pour savoir que cette période d’incertitude annonçait probablement quelque nouvelle découverte théorique, je la vis, vers la mi-mai, alors que les nouvelles de Yasushi commençaient à devenir mauvaises, sur le point d’abandonner son projet et de rejoindre son père à Tokyo, ce que Yasushi craignait plus que tout. Je parvins à convaincre mon vieil ami de passer quelques jours en France pour prendre un peu de repos, passer ses examens médicaux en terrain neutre (malade d’un cancer, il vivait en sursis depuis que je le connaissais) et pour rassurer, si possible, sa fille.

Yasushi vint à Taris et, la veille de son premier rendez-vous à l’hôpital, je les emmenai, sa fille et lui, à l’Arboretum du parc où nous admirâmes ensemble, dans la brume matinale, une petite forêt d’une centaine de jeunes ginkgos biloba aux feuilles d’un vert neuf et intense. Yasushi m’apprit qu’il existait dans la ville d’Hiroshima sept ginkgos qui, après avoir été brûlés presque entièrement par l’explosion du 6 août 1945, avaient fini par refleurir, parfaitement sains, quelques années plus tard. Je demandai à Shizuyo si elle estimait possible que certaines espèces végétales particulièrement anciennes disposent d’une extraordinaire capacité à réparer leur propre ADN. Elle sourit et répondit que oui. Les molécules d’ADN étaient d’ailleurs, contrairement à ce qu’on avait pensé pendant plusieurs décennies, en perpétuelle mutation dans les êtres vivants. Elles se recomposaient, s’abîmaient, se réparaient, se modifiaient jour après jour et parfois heure par heure selon les événements vécus par un individu, au point que les scientifiques les plus sérieux admettaient maintenant, à rebours de tout ce qu’on avait enseigné jusqu’ici, qu’il existait au moins une petite part d’hérédité des caractères acquis, autrement dit que non seulement un individu pouvait modifier son propre code génétique, mais que la recomposition de son code génétique dans la période qui précédait la conception d‘un enfant avait une influence décisive sur le code génétique initial de cet enfant qui, à son tour, ferait évoluer son propre ADN tout au long de sa vie.

La bonne nouvelle arriva la semaine suivante: les examens révélèrent que Yasushi, malgré son état d’épuisement général, était bel et bien guéri de son cancer. Shizuyo, plus encore que son père, en fut bouleversée. Elle lui demanda de ne pas repartir au Japon et de rester à Taris pour profiter de la nouvelle vie qui lui était soudain offerte. Il refusa et nous sentîmes lui et moi que Shizuyo mettrait des semaines à s’en remettre. Mais l’avenir de leur pays était en jeu et Yasushi aimait le Japon (ce furent ses mots, devant nous deux) comme Shizuyo, elle, m’aimait, moi.

Il repartit cinq jours plus tard pour Nagashima. Son sourire indéchiffrable et sa petite silhouette frêle et courageuse découpée sur la lumière des immenses baies vitrées de l’aérogare n°4 de Taris-nord sont les dernières images que je conserve de mon indomptable ami.

Pour l‘aider à accepter la décision de son père et retrouver l‘inspiration qui lui était nécessaire pour reprendre ses travaux, je proposai à Shizuyo, au début du mois de juin (alors que les manifestants avaient déjà pris l‘habitude de se réunir par milliers sur le parvis de l‘Hôtel de ville), de rendre tous deux visite, dans son nouvel appartement du centre de Taris, à celui qui, après avoir longtemps été (à mon insu) l’un de mes plus dangereux adversaires, s’était finalement révélé être, depuis que nous nous étions rencontrés en chair et en os, mon plus sûr soutien dans la capitale. Lui qui avait vécu pendant vingt ans dans un obscur studio de dix mètres de long, en forme de poisson, au rez-de-chaussée d’un immeuble haussmanien du 10e arrondissement, venait d’emménager dans un vieil immeuble très lumineux du quartier du Marais dont il occupait tout le premier étage et d‘où l‘on surplombait, d’un côté, le petit square de la rue des Blancs Manteaux, et de l’autre, un minuscule jardin où poussait un arbre au quarante écus. Il était le seul analyste du contre-espionnage tarisien à m’avoir identifié comme éclaireur ennemi. Loin de me dénoncer à ses supérieurs, il m’avait prêté une importante somme d’argent dans un moment critique. Je m’étais d’abord imaginé qu’il attendrait des informations en échange, puis qu’il avait non seulement jugé inutile de faire neutraliser le seul et unique survivant d’un réseau subversif anéanti depuis quinze ans, mais décidé de le secourir financièrement par signe de fair play. Mais, au fil des mois qui virent naître notre surprenante complicité, puis notre indéfectible amitié, je compris peu à peu que, s’il avait gardé pour lui le secret de ma véritable identité, ce n’était pas simplement, comme je l’avais cru tout d’abord, par ruse, par pitié, par dandysme ou par l’effet d’une surprenante noblesse d‘âme, mais simplement parce qu’il adhérait souterrainement aux rêves, aux espoirs, aux projets fous qui m’avaient moi-même amené à Taris.

Je croyais que la conversation entre lui et ma sœur japonaise porterait tout naturellement sur la visite d’une incroyable grotte préhistorique dont Zyngerman m’avait parlé un an auparavant, et sur laquelle les théories biophotonistes que m’avait fait découvrir Shizuyo semblaient pouvoir jeter une lumière entièrement nouvelle, mais la discussion tourna tout à fait autrement. Lorsqu’en arrivant je demandai à mon ami, avec mon habituelle curiosité, ce qui l’avait occupé ces derniers temps, il nous apprit qu’il venait d’achever une nouvelle traduction (qu’il espérait, en toute modestie, plus fidèle à l’original que tout ce qui avait été fait jusqu’à présent) d’un texte de Heinrich von Kleist: Le théâtre de marionnettes.

Pour répondre à Shizuyo qui lui demandait qui était Kleist, Zyngerman lui donna sa version des faits. Contemporain de Hölderlin quil n’avait pas connu (de la même manière qu’en France Rimbaud et Lautréamont ne s’étaient jamais rencontrés), Kleist était généralement présenté comme lautre « maudit » du tournant du dix-neuvième siècle: engagé à quinze ans dans l’armée prussienne où il passa du grade de caporal à celui de lieutenant; revenu à Berlin à dix-huit ans après avoir participé à la campagne du Rhin et au siège de la Première République de Mayence; arrêté comme traître par un espion allemand, alors qu‘il s‘apprêtait à s‘engager dans l‘armée française à Boulogne, à vingt-six ans; arrêté par les Français, à Berlin, à trente ans, comme espion allemand; et pour finir, suicidé, « heureux », à trente-quatre ans, en compagnie de la jeune Henriette Vogel, elle-même atteinte dun cancer, sur les bords du lac du Stolper Loch (lactuel Kleiner Wannsee), à Potsdam. Admirateur de Goethe et Schiller qui rejetèrent sa lecture dionysiaque des Grecs (comme ils avaient rejeté celle, étonnamment proche, de Hölderlin), mais aussi de Shakespeare et de Cervantès, Kleist devait à ces derniers son art consommé de la tragicomédie et du roman daction ironique. Le théâtre de marionnettes avait été publié dans le quotidien créé par Kleist en 1810, les Berliner Abendblätter, lesquels lui attirèrent de sérieux ennuis avec la censure, plongeant lauteur dans la misère quelques mois avant sa mort. Longtemps méprisée, lœuvre de lécrivain avait eu deux admirateurs tardifs mais décisifs: Nietzsche qui écrivit de Hölderlin et de Kleist quils avaient été les meilleurs esprits allemands du siècle, et Kafka, dont lun des livres préférés était le petit roman Michael Kohlhas narrant les aventures dun honnête et prospère maquignon du seizième siècle, peu à peu métamorphosé en brigand justicier pourchassé par tous les princes dAllemagne et maudit par Luther.

Über das Marionnettentheater était l’une des dix dernières œuvres brèves de Kleist. Son argument principal (que Zyngerman nous récita par cœur) était résumé à la dernière page: « Nous voyons que dans le monde organique, la réflexion devient plus obscure et plus faible à mesure que la grâce devient plus éclatante et souveraine. Mais de la même manière que l’intersection de deux droites parties d’un point se retrouve de l’autre côté au passage de l’infini, ou de la même manière que l’image d’un miroir concave, après s’être éloignée à l’infini, se retrouve soudain juste devant nous: ainsi, lorsque la connaissance a traversé l’infini, la grâce est retrouvée; de telle sorte qu’elle apparaît le plus purement dans l’humaine complexion qui n’a soit aucune conscience, soit une conscience infinie, c.-à-d. dans le mannequin, ou dans le dieu. »

Ces deux phrases produisirent sur Shizuyo un effet libérateur immédiat. Elle se mit à sourire comme je ne l’avais pas vue faire depuis des semaines et dit simplement qu’elle ne pourrait jamais assez remercier Zyngerman de lui avoir fait entendre ces mots où elle venait d’entrevoir la solution du problème expérimental sur lequel elle butait depuis plus d’un mois. Zyngerman lui demanda avec intérêt dans quel domaine elle travaillait, il se trouva qu’il avait entendu parler de l’étude des biophotons par l’Institut international de biophysique de Neuss et qu’elle put rapidement entrer dans le vif du sujet: les adversaires de la théorie biophotonique objectaient depuis des années qu’il était impossible que l’intensité longtemps restée indétectable des émissions de photons par les molécules d’ADN (dont ils ne contestaient plus l’existence) puisse jouer un rôle majeur dans la communication inter- ou intracellulaire. L’écrasante majorité des animaux et des végétaux ne vivaient-ils pas, la plupart du temps, dans un environnement si lumineux que les biophotons devaient être considérés comme une onde électromagnétique parfaitement négligeable? La lumière du jour était plusieurs millions de milliards de fois plus intense que la lumière émise par l’ADN. Même la faible luminosité du ciel nocturne était encore plusieurs milliards de fois plus intense. Certes, dans l’obscurité apparemment parfaite d’une grotte ou d’un laboratoire dénués de toute source lumineuse, la bioluminescence moléculaire pouvait acquérir une certaine importance, voire une importance cruciale chez les organismes qui parvenaient à y survivre sans aucune émission de lumière d’origine chimique. Mais comment croire que, sans communication électromagnétique à l’échelle de l’ADN, les êtres vivants se retrouvaient privés d’un outil essentiel à la régulation de leur métabolisme? Dans ce cas, l’écrasante majorité des organismes, qui passaient parfois toute une vie sans entrer dans une grotte du paléolithique ni dans un laboratoire de Neuss ou de King’s College, n’auraient-ils pas dû montrer les signes d’un terrible épuisement cellulaire? Seulement, la donnée cruciale

Shizuyo s’arrêta soudain. Une nouvelle idée venait (nous pouvions le lire sur son visage) de la submerger au milieu d‘une phrase. Zyngerman eut la présence d’esprit de ne pas parler aussitôt. Puis, lorsqu’une dizaine de secondes de silence se fut écoulée et que Shizuyo, gênée, fut sur le point de reprendre la parole pour s’excuser, il lui proposa, en japonais et avec un émouvant ton de sympathie et d’admiration dans la voix, de s’asseoir à son bureau (il venait de poser une pile de feuilles blanches et un stylo au milieu de sa table de travail) pendant que lui et moi passerions dans une autre pièce pour ne pas la déranger, et parlerions tranquillement d’autre chose en l‘attendant. Elle venait visiblement d’apercevoir, au fur et à mesure qu‘elle l’exposait, son problème sous un tout nouveau jour, ce qui aurait ravi Heinrich von Kleist. Ces instants étaient sacrés, dit-il avec un sourire qui n’avait rien d’ironique. Shizuyo sourit elle aussi avec reconnaissance et, après s’être assise au bureau de Zyngerman sans perdre le fil de ses pensées, s‘empara de son papier et de son stylo.

Ce fut ce jour-là que mon étrange ami, passant avec moi dans son immense bibliothèque, m’avertit de l’imminence des événements du Printemps de Taris. Le mouvement (non pas d’indignation, mais bien de révolte) qui, parti quelques mois auparavant d’Athènes, Lisbonne et Madrid, amplifié par les révolutions arabes, secouait maintenant les capitales des pays dits développés du monde entier, prenait depuis quelques jours (après avoir d’abord épargné Taris) une ampleur inattendue. Les pauvres, en effet, s’étaient finalement joints par dizaines de milliers, pour différentes raisons qu‘étudieraient les historiens, aux trois ou quatre mille étudiants, aux deux ou trois mille diplômés et retraités sous-payés des premiers jours de la contestation. Les manifestants, plus nombreux que la veille, débordaient maintenant largement (comme je l’avais peut-être constaté en arrivant avec Shizuyo) la place de l’Hôtel de ville, bloquant toute une partie du trafic de la capitale et s’étalant sur plusieurs centaines de mètres, de part et d’autre de la place de la Grève, le long de la rue de Rivoli. Ils menaçaient maintenant d’y camper dans des tentes achetées en masse chez les magasins Pentathlon et posées sur d’épaisses plaques de polystyrène récupérées sur les deux grands marchés régionaux de Taris, d‘ordinaire méconnus par les nouvelles générations de contestataires; Zyngerman lisait dans ces tentes de jeunes bourgeois posées sur le polystyrène des manutentionnaires de Rungis une sorte de symbole qu’il avait l’audace d’interpréter (son sourire ironique était réapparu) comme le signe que tout, ou presque, était désormais possible.

Il me demanda si je ne voyais pas là une occasion de me réjouir infiniment puisqu’après tout, nous pouvions le dire maintenant sans détour, la préparation et l’organisation de tels événements avaient été, quinze ans auparavant, le but de ma mission à Taris. Je lui répondis qu’il savait bien que ni moi, ni probablement personne d’autre n’avait eu la moindre initiative personnelle dans ces événements qui n’étaient que la conséquence logique, quoiqu’assez inespérée, de l’éclatante injustice politique et économique des dernières années. Il ne le savait lui-même que trop bien, confirma-t-il d’un air soudain mélancolique. Pour être tout à fait honnête, il se réjouissait, lui, de ce sursaut de souveraineté du peuple (car il semblait, chose assez surprenante, qu’il existait encore un peuple dans cette ville), mais sa récente démission des services de contre-espionnage tarisiens ne l’avait pas empêché de garder une oreille dans le milieu qui avait été le sien pendant près de vingt ans. Il savait à peu de choses près ce qui se préparait à l’Intérieur en guise de réplique si les manifestations et les campements sur les places et dans les rues venaient à durer trop longtemps. Des éléments infiltrés parmi les manifestants provoqueraient dans les jours prochains des violences inacceptables. Étant donné le caractère et l’ampleur inédits depuis quarante ans de ce mouvement de révolte d‘ampleur mondiale, ces éléments infiltrés ne se contenteraient pas de briser quelques vitrines de banques ou de bijouteries. Des bus bloqués par les manifestations seraient brûlés avec une partie de leurs occupants. Le personnel de plusieurs banques dans le quartier de l’Opéra serait lynché sur un trottoir, deux ou trois employés seraient tués et leurs corps mutilés montrés dans la rue au bout de perches. Les manifestants qui tenteraient de s’opposer à ces actes barbares seraient refoulés avec des bombes lacrymogènes et à coups de battes de baseball. Si nécessaire, un attentat monté de toute pièce par le contre-espionnage serait organisé contre une institution symbolique, par exemple la Bourse de Taris ou (plus audacieux) contre le ministère de l’Intérieur lui-même. Il faisait peu de doute que les manifestants seraient profondément divisés par ces crimes et discrédités par les journalistes toujours plus rapides en besogne et toujours moins désireux de laisser croire à quiconque qu’ils étaient susceptibles de se laisser soudain aller à quelque vision policière de l’histoire. Le champ serait ainsi libre pour la véritable répression du mouvement, probablement bien plus sanglante (la situation étant ce qu’elle était) que tout ce qu’on avait vu dans la capitale depuis les événements d’octobre 1961, pour lesquels le ministère de l’Intérieur venait une fois de plus, cinquante ans après, de refuser de s’excuser. Je m’étonnai de la violence avec laquelle Zyngerman imaginait que les manifestations seraient réprimées. Il répondit qu’il y avait au ministère de l’Intérieur une liste de cent quarante personnes que le pouvoir souhaitait éliminer si l’occasion s’en présentait. D’après ce qu’il savait, son nom s’y trouvait, au milieu d‘autres patronymes tout aussi obscurs et probablement faux, et l’occasion bientôt serait là.

Une fois de plus touché par la franchise avec laquelle il m’avait toujours parlé, je lui demandai à quel point le fait d’avoir son nom sur cette liste, était à prendre au sérieux. Au plus au point, répondit-il en souriant, mais avec le plus grand détachement, comme toute chose réellement sérieuse dans notre métier. Son amie vivait à l’autre bout du monde et le seul manuscrit qu’il jugeait digne de lui survivre était caché ici, dans un solide coffre ignifugé encastré dans le mur, dissimulé derrière les lambris de la bibliothèque, à la hauteur de l’édition de Florencio Sevilla Arroyo et Antonio Rey Hazas de l’Ingenioso hidalgo don Quijote de la Mancha.

 Je lui demandai s’il pensait qu’il existait une chance, dans l’éventualité où le mouvement se transformerait en véritable insurrection et si l’Intérieur mettait à exécution le plan qu’il venait de me révéler et qui serait relayé par les médias de masse, que cette insurrection parvienne malgré tout à garder sa légitimité et à déborder la contre-insurrection. Sans un instant d’hésitation, il répondit que oui. Il existait une chance, même infime. En 1871, la Commune de Taris avait été écrasée par l’armée de Thiers soutenue par Bismarck. L’insurrection tarisienne lancée le 10 août 1944, par quelques milliers de résistants, contre l‘occupant nazi, après avoir manqué de peu être trahie par de Gaulle et les généraux des Alliés (dont les plans originaux avaient été d‘encercler puis de bombarder la capitale, ce que n‘avait pas manqué de remarquer Hemingway), n’avait jamais permis de laver les fautes du régime de Vichy, la Ve République n‘ayant en fait été que la réexportation logique de ce régime en Afrique. Le sacrifice de quatre-vingts à deux cents Algériens (et non pas deux), poussés du haut des ponts de Taris dans la Seine le 13 octobre 1961, n’avait pas libéré l’Algérie. Quant à la flamboyante grève générale de mai 1968, elle s’était achevée par une élection législative. L’histoire semblait donc montrer qu’il serait pour toujours impossible de reprendre Taris. La capitale ne vivait-elle pas, soixante-dix ans plus tard (tout comme l’Espagne et l’Algérie), et au sens propre du terme, à l‘heure de Berlin, tout en étant située, à peu de chose près, sur le méridien de Greenwich?

Mais après avoir prononcé cette petite approximation géographique, Zyngerman se mit à rire et, me regardant droit dans les yeux d’un air soudain heureux, il prétendit qu’il existait en réalité d’innombrables manières de prendre Taris. Il m’avoua qu’au cours de son absurde carrière il lui était arrivé, dans maintes situations en apparence désespérées, de voir des signes. La venue, ce jour-là, chez lui, à mon bras, de Shizuyo Ogasawara, en était un. Ahuri, mais habitué à son sens de l’humour toujours inattendu, j’exigeai en souriant qu’il s’expliquât. Il me demanda si j’avais écouté le discours de soutien aux révolutions arabes, devant les caméras tarisiennes, du professeur Eshlevan. Je répondis que j’avais lu avec plaisir ce discours dans un journal. Le fait qu’un savant tarisien de renom (cela malgré l’absence flagrante de crédits pour ses recherches depuis plus de vingt ans), qu’un savant juif, de surcroît, ait pris la parole pour dénoncer publiquement les ventes, par le gouvernement tarisien, à toute la cohorte des tyrans d’Afrique du nord et du Proche-Orient, d’armes destinées à la répression policière, mais aussi pour confirmer les soupçons de financement, par les mêmes tyrans, de toutes les campagnes électorales des deux principaux partis politiques de Taris depuis quarante années, était un flamboyant acte de courage, de lucidité et, en ce qui me concernait, un signe d’espoir inattendu. Zyngerman hocha la tête en signe d’approbation et me demanda, d’un air toujours plus amusé, si j’avais noté dans quelle branche scientifique était spécialisé le professeur Eshlevan. Je souris à mon tour et répondit que oui.

N’y avait-il pas là un signe aussi encourageant qu’incongru? fit-il en tirant son briquet de la poche de sa veste. Assurément, c’en était un, répondis-je en prenant un cigarillo dans l’étui aux armes de gueules à deux lions d’or posés en pal qu‘il me tendait amicalement.

 

 

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Published by riverrun - dans Nouvelles
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