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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 15:56

 

lorsque-la-brume.jpg lorsque la brume se lève lentement dans l'obscurité croissante

de cet immense jardin

Jacques Leclercq-K

 

 

 

La prise de Taris

 

Thomas Spaeher

 

Puis je pensai que tout nous arrive précisément, précisément maintenant. Des siècles de siècles et c’est seulement dans le présent que les faits se produisent. 

Jorge Luis Borges

 

À Luc Guégan

 

Mon travail d’éclaireur est rendu difficile et peut-être périlleux par l’extrême rapidité des événements, l’ardeur des combattants, la probabilité de la défaite.

Nous vivions jusqu’ici à l’heure d’un pays voisin dont nous habitions l’une des provinces oubliées. J’ai toujours considéré comme peu vraisemblable de voir de mes yeux la capitale libérée (au point d’avoir conservé jusqu’ici l’habitude de refaire chaque semaine le petit sac à dos toujours prêt, derrière la porte d’entrée du studio, pour un départ immédiat et définitif) mais, chose étrange: maintenant que tout semble pour nous résolu, la perspective de la déroute n’éveille plus en moi aucune angoisse, ni doute, ni nostalgie. J’attends dans cette ville que tout change bientôt de la manière la plus inattendue, ou que tout soit perdu. Et malgré la forte probabilité de notre échec, une joie étrange me hante depuis des semaines. Comme si même notre échec (après notre secrète victoire!) ne pouvait plus être qu’une nouvelle manière de cacher aux yeux du plus grand nombre ce que nous avons accompli jusqu’ici dans le plus rigoureux silence et la plus extrême discrétion mais, hélas, peut-être pour la joie et la survie de quelques-uns seulement.

J’ai longtemps habité les quartiers les plus retirés du sud de la ville, dans une région où ne se risquent plus les voyageurs célèbres. Mais n’avais-je pas été envoyé préparer le Printemps quinze ans à l‘avance? Ne devais-je pas me terrer discrètement dans ma tanière de banlieusard d’où je pourrais mener à bien mon incroyable mission? L‘essentiel de mon entraînement, dans les montagnes, n‘avait-il pas consisté à me préparer à une longue vie solitaire en territoire ennemi, sous un nom étranger, loin des miens, loin du pays que j‘aimais? Et l’exercice n’était-il pas rendu plus difficile encore par le fait que ce pays que j’aimais, s’il s’était éloigné, c’était parce qu’il était là, autour de moi, occupé, ravagé, méconnaissable, et privé de sa propre mémoire? Une infernale caricature de lui-même? N’avais-je pas été envoyé par mes frères et mes sœurs dans la capitale de mon propre pays pour y préparer le retour d’une liberté que nous ne trouvions plus que dans les corps et les cœurs de quelques-uns?

J’avais donc choisi pour m’établir une petite commune de la banlieue de Taris située dans cette région où les larges vallées de quelques rivières aujourd’hui bétonnées, venues du sud, se heurtent aux premières collines autrefois réservées aux classes les plus favorisées, lesquelles vivent depuis la chute du Mur (et déjà comme en exil) dans les immeubles et les villas d’Européens de Beijin, Marrakech, Sydney ou Washington.

D’atroces événements (qui me touchent de trop près, étant moi-même juif ou peu s‘en faut, pour que j’en parle plus en détail) se sont produits un peu à l’est, il y a quelques années, dans les caves de l’un de ces immenses immeubles qu’on aperçoit à l’horizon, sans qu‘aucune des personnes habitant sur les lieux n‘y trouve rien à redire. Et peu avant le début des événements du Printemps tarisien (était-ce un mystérieux symbole?), dans la même ville qu‘on voit depuis mes fenêtres, une jeune policière de vingt-deux ans que j‘ai personnellement connue, désespérée à l’idée d’être abandonnée pour une autre femme par son compagnon, tuait celui-ci « avec son arme de service » avant de se suicider. On apprit dans les journaux qui paraissaient encore qu‘elle avait « laissé une lettre pour expliquer ses actes. » Je me souviens m’être demandé pendant plusieurs jours (en rédigeant mon journal d’éclaireur que personne, probablement, ne lira jamais) à qui s’adressait ce type de glaçantes lettres d‘explication, fort répandues ces dernières années. Mais, à bien y réfléchir, il n’est pas un immeuble, pas une rue de ces bourgs déjà anciens qui n’ait été, au cours des deux mille ou des cent dernières années, et particulièrement depuis la dernière guerre, le théâtre d’une multitude d’actes inhumains parfaitement explicables, aujourd‘hui oubliés ou réputés tels. Le fait d’en être aussi parfaitement conscient que possible aurait naturellement pu me décourager dans ma mission. Mais je ne suis pas de ceux que l’atrocité de l’histoire décourage. Après tout, en tant qu’éclaireur, je n’y vis plus tout à fait: je vis en avant.

Plus à l’ouest, sur le bord du plateau, voici les discrètes installations atomiques qui surplombent depuis trente ou quarante ans cette banlieue écartée, alimentant en radionucléides et en polluants divers (de façon parfaitement souterraine, dans l‘indifférence générale et, paraît-il, au compte-goutte) les étangs situés au pied de la colline, où vivent des canards aimés des enfants et des poissons appréciés des pêcheurs du dimanche, et au bord duquel j‘attendais souvent, le samedi matin, dans la lumière bienveillante de l‘automne ou du printemps, que le cours de chinois de mon fils et de ses deux amies se termine. On ne trouve pas dans la zone cette sorte de dangereux réacteurs qui fondirent à l‘autre bout du monde quelques mois avant le début des événements, mais simplement ces mystérieux laboratoires aux abords desquels, parfois, dans la nuit inquiète et sans fin, retentissent des sirènes dont seuls les gens qui, le jour, travaillent à l’intérieur du périmètre (et dorment loin d’ici) pourraient savoir quels dangers elles annoncent. C’est ainsi. La surprise est un élément clé de toute catastrophe. Pourquoi dire aux gens ce qui les menace exactement? L’essentiel n’est-il pas qu’ils se sachent toujours menacés, et qu‘ils ignorent par quoi?

Au nord on peut voir, le long de la double voie de chemin de fer qui s’enfonce dans la capitale, une incroyable accumulation d’immeubles anciens et modernes où se perd un dédale de ruelles et de passages couverts, surplombés par une infinité d’escaliers de bois et de métal et de nouvelles terrasses déjà en ruines sur lesquelles on aperçoit: ici, quelques vélos couverts de rouille; là, trois ou quatre frigidaires d’un autre siècle précieusement entreposés; et là-bas, encore violemment éclairé de jaune par le soleil rasant: un vieillard découragé qui tient son visage dans ses mains en contemplant peut-être la ville entre ses doigts.

Au sud s’étend un immense parc où plus d’une fois je me suis perdu avec mes fils. D’ailleurs, qui ne s’est jamais égaré dans cette pauvre couronne d‘anciens villages dispersés dans les forêts et les champs, gonflés soudain comme des baudruches depuis deux siècles au point de s‘étouffer les uns les autres, où tout est chaque année plus neuf, plus vétuste et plus faux? L’étonnant, et même l’invraisemblable, est que dans ce labyrinthe tous ou presque finissent par retrouver, à la nuit tombée, au petit matin, à l’approche de midi pour les plus audacieux, le chemin de leur maison, leur immeuble, leur hôtel, leur taudis! Mais quel que puisse être le désagrément de se perdre de jour ou de nuit dans ces rues toujours changeantes et désolées, c’est un plaisir sans cesse renouvelé que d’errer dans le parc en apparence abandonné, où tout grandit, vieillit paisiblement. En tout cas, mes fils que n’effraient ni la soudaine tombée de la nuit dans la fraîcheur espérée de l‘automne, ni la solitude des bois de châtaigniers, de chênes et de séquoias ignorés par les promeneurs, ni même l’impression troublante (lorsque la brume se lève lentement dans l‘obscurité croissante de cet immense jardin) que les courbes des sentiers qui le sillonnent s’allongent d’un coup à l’infini; non, rien de tout cela ne pourrait dissuader mes fils de penser, dans leur jeunesse irréversible, que ce parc trois fois séculaire abrite au détour d’un chemin (caché sous une racine folle ou l’épaisseur d’un tronc brisé) un merveilleux trésor. Et moi-même, imbécile que je suis! il m’arrive à nouveau de penser, depuis les premiers signes avant-coureurs du Printemps, qu’il s’en trouve un quelque part, qui m‘attend. Et peut-être ne suis-je même pas si imbécile que cela et l’ai-je déjà trouvé et glissé discrètement dans ma poche au détour d‘une allée, ce trésor ignoré, en contemplant la lumière des feuilles rouges tombées au bord du canal, il y a seulement quelques jours, après avoir appris la nouvelle du massacre de la place de la Concorde, en marchant seul parmi les arbres illuminés.

 

Il y a de cela dix ans, par un matin de décembre, je me réveillai quelques heures avant l’aube, plus lourd et plus faible qu’à l’accoutumée. C’était peu après avoir appris la mort de mes frères et mes sœurs des montagnes. Etrangement, la nouvelle de leur assassinat n’avait d’abord eu aucun effet, du moins aucun de perceptible, sur ma santé physique et mentale. Simplement, depuis quelque temps déjà je constatais qu’à mesure que je m’accoutumais à ma couverture de banal employé de l’Education supérieure dans l‘hiver tarisien, ma santé (autrefois de fer et célèbre dans tout mon entourage, au point que mon concierge insomniaque, m‘apercevant chaque matin en train de faire des mouvements de gymnastique dans le square de l‘immeuble endormi, promettait chaque jour de se lever trente minutes en avance pour m‘imiter bientôt) se dégradait semaine après semaine. Mes chevilles en particulier, dont tous les éclaireurs formés au combat rapproché (une activité des plus absurdes qu’ils passent ensuite toute une vie à tenter d’éviter) savent l’importance cruciale, semblaient ce matin-là faites de verre ou de cristal; et j’hésitai longtemps, assis sur le rebord du lit, contemplant sans voix la nudité de mon innocente jeune femme profondément endormie et la radieuse couronne que dessinait sa belle chevelure, brune aux reflets roux le jour, noire dans la nuit jaune sur l‘oreiller blanc, à me lever pour atteindre le robinet de la salle de bain où je rêvais pourtant, torturé par une soif inconnue, de boire à longs traits de l’eau fraîche.

Je me levai finalement, moins par réel désir d’éprouver la solidité de mes jambes que parce que l’heure de me mettre en chemin vers mon lieu de travail, à l’autre bout de la ville (pour continuer de jouer mon rôle dans cette affreuse comédie) approchait inexorablement. Il était cinq heures et demie. Je parvins sans encombre à la salle de bain, fis couler l’eau sur mes mains et mes poignets jusqu’à ce qu’elle fût bien fraîche et bus cinq ou six gorgées qui me firent instantanément frissonner des pieds à la tête. C’était un frisson comme je n’en avais pas connu depuis les fièvres de l’enfance. Je continuai à frissonner tout le temps que je bus. Puis je m’assis sur le rebord de la baignoire et m’essuyai le front. J’étais bel et bien trempé de sueur.

Je me souvins alors brutalement que je venais de faire un rêve d’une éclatante netteté: dans le dépouillement de l’hiver, dans l’aurore presque déserte, la ville humide et glacée était occupée par les forces armées de l’ennemi; d’étranges panneaux indicateurs, déjà vus ailleurs, avaient surgi du sol à tous les carrefours, dans ce pays où l’on n’en trouvait d’habitude pas un seul (les passants pouvant renseigner), rédigés dans une langue que je connaissais mais que j‘étais pourtant incapable de lire; des blindés aux couleurs inconnues manœuvraient avec aisance devant l’Hôtel de ville et sur la place du Parlement, tournant leurs canons de 120 et leurs mitrailleuses de 14,5 millimètres, au-delà du fleuve, vers le sud; des enfants mal habillés rasaient partout les murs et les grilles des parcs du Palais, des fusils à la main, me faisant signe de me taire d’un doigt levé sur leurs lèvres et d’un regard implorant; le soleil se levait sur un infernal décor de nuages en carton; les murs et les immeubles eux-mêmes semblaient faits de cet horrible carton de cinéma; le vent se levait par moments pour en jeter à terre quelques-uns comme on envoie valser des châteaux de cartes, faisant apparaître autour de moi d’autres rues désertées où d’autres blindés roulaient à pleine allure et d’autres enfants en armes se préparaient à les bloquer, les piéger et les prendre d’assaut. « C’est du suicide », dis-je à l’enfant le plus proche. « Du quoi, m’sieur? - Du suicide! » L’enfant s’était arrêté et me contemplait d’un air songeur, l‘index hésitant sur le sélecteur de tir. « Mais que faites-vous, toi et les autres petits gars? - Y a des filles aussi, m’sieur. - Mais que faites-vous, bande d’insensés?! - N’vous inquiétez pas, m’sieur. Nous f’sons diversion, m’sieur. - C’est de la folie. Je vais faire diversion à votre place! Donne-moi ce fusil! Disparaissez tous! - Non, m’sieur. C’pour vous qu’nous f’sons diversion, m’sieur! - Pour moi? - Vous v’lez qu’ce soit pour qui, m’sieur? - Pour moi?! - Mais oui, pour vous, m’sieur. - Mais pourquoi! Pourquoi?… Pourquoi! » Alors l’enfant se tourna vers le sud et me montra avec le plus grand sérieux, d’une main fébrile qui tremblait légèrement, à une distance incroyable sous les arbres de l’autre rive, la silhouette tout à fait reconnaissable d’un mince jeune homme en train de lire stupidement le journal sur un banc, vêtu d’un simple pyjama, de bottes de cow-boy et d’un chapeau noir à larges bords, parfaitement inconscient du danger. Je me reconnus moi-même, dix ans plus jeune, à l’époque où j’étais revenu dans cette ville (ma ville) pour accomplir mon impossible mission, ou pour échouer.

Quand j’eus repris mes esprits sur le rebord de la baignoire, je tentai bien de me lever mais ressentis progressivement, à tel point que j’en restai comme paralysé, une incroyable sensation de froid. Il me sembla soudain, après quelques secondes, que mon ventre s’ouvrait comme une fenêtre fracassée par un coup de vent. Incapable de garder l’équilibre, mais atrocement lucide, je m’affaissai lentement sur le sol glacé de la salle de bain, le souffle coupé. Je claquais des dents et tremblais de tout mon corps. Le dos à la baignoire et le front inconfortablement appuyé contre le lavabo, je tentai de reprendre ma respiration. En repensant à la beauté et la sérénité du parc que j’aimais, je finis par y parvenir. Je fis provision d’une certaine quantité de salive chaude et légèrement sucrée entre mes dents et l’avalai doucement pour la sentir dévaler le long de mon œsophage jusqu’à mon estomac. Je me massai de la tête aux pieds après avoir chauffé mes mains l’une contre l’autre et, en me relevant doucement, m‘étirai la colonne vertébrale, les bras et les jambes dans toutes les directions possibles et imaginables. En quelques minutes je me retrouvai brûlant de force et si parfaitement éveillé qu‘il me sembla que je venais de dormir plus de dix heures alors que je n‘en avais pas dormi plus de cinq. C’est peu de dire que je n’avais plus froid. Il me semblait que je réchauffais maintenant l’air et jusqu’à la matière autour de moi. Ainsi naquit, au moment le plus insignifiant, le plus vide de ma vie, la soudaine certitude physique de mon propre salut, car ainsi est le corps des hommes: un instant froid et douloureux comme une pierre tirée d‘un ruisseau de montagne, l’instant d’après incandescent et radieux comme une pierre tirée du foyer d’un sacrifice.

Dix ans plus tard, je répétais chaque jour les mêmes gestes en me levant aux mêmes heures matinales. Mon métier, autrefois non dénué d’un certain prestige aux yeux des plus modestes, me rapportait toujours moins d’argent. J’habitais chaque année des logements plus petits (mais cependant agréables et largement ouverts sur le ciel) dans la même banlieue reculée où j‘avais autrefois, au tout début de ma mission, à une époque où je fréquentais quotidiennement des étudiants, des professeurs et des chercheurs venus du monde entier, fini mes interminables études de linguistique. Des études qui, si elles ne furent pas brillantes à tout point de vue, ce que je confesse volontiers, avaient tout de même un temps nourri mes espoirs d‘accéder un jour (tout en continuant de cacher mes intentions réelles), à une position qui m‘eût permis d‘avoir quelque influence dans le monde que j‘étais venu jeter bas. Hélas! c’est peu de dire que je ne disposais, lors des premiers incidents qui déclenchèrent le Printemps de Taris, d’aucun pouvoir dans la société! Il m’était même devenu difficile et pénible, non seulement de gagner correctement ma vie sans me livrer en parallèle à certaines activités illégales et risquées, mais simplement de réussir tant soit peu quelque chose dans ce métier que je n’avais finalement pas choisi dans le seul but de disposer d‘une couverture commode pour mes déplacements, ni par facilité, mais aussi par goût, par simplicité, par curiosité, par nécessité intellectuelle. Et je ne dus qu’à la force soigneusement entretenue de mon corps (dont on peut au demeurant fort bien se passer dans le métier d‘enseignant tel qu‘il est pratiqué sous une dictature molle, même dans les quartiers les plus dangereux de la capitale, mais non dans celui d‘éclaireur aux aguets dans une société hostile) et à la surprenante résolution de mon âme (surprenante en ce sens qu’elle m’étonna moi-même) de vivre un peu heureux, au long de tant d’années, en me cachant dans cette affligeante société, et en compagnie de si peu d‘êtres dont j’aurais pu dire qu’ils étaient réellement, inexplicablement humains!

Car enfin (je le demande à mon hypothétique lecteur, qui sera peut-être un ennemi et me rira au nez) peut-on parler d’humanité dans une ville où, depuis la dernière guerre, l’activité principale des gens sensés, comme celle des abrutis, consiste presque en permanence à tuer le temps, pendant que règne impunément l‘injustice? Peut-on parler d’humanité lorsque les uns se réjouissent chaque mois de pouvoir retirer au distributeur d’un bureau de poste quelques menus billets qui paieront tout juste leur indigeste nourriture pendant qu’au-dessus d’eux l’avion qui s’envole en déchirant le ciel et en brûlant une tonne de kérosène transporte cinq ou six personnes gagnant à elles seules en un an de bavardages ce que ne gagnent pas les autres en toute une vie de labeur inutile? Lorsque des étrangers parlant notre langue sont parqués par des douaniers analphabètes dans des immeubles de contreplaqué, à la merci de criminels aboyeurs, avant d’être étouffés par de consciencieux et mutiques policiers dans des avions où les passagers blancs feuillettent le Chérubin Madame en rejoignant leur domicile principal en Afrique? Peut-on parler d’humanité lorsque l’art de la non-vie à Taris est entretenu par l’art de la mort à Alger, Dakar, Abidjan, N’djamena? Lorsque dans un monde où les statistiques seules inspirent encore quelque respect aux puissants, des millions d’individus en sont injustement exclus d‘un clic d‘ordinateur, repoussés par la grâce du trucage informatique et du mensonge télévisuel aux marges de l’humanité moderne? Ou lorsque des familles entières, hier encore logées sous un toit décrépi, se retrouvent soudain chaque soir à l’hôtel ou à la rue, forcées de travailler dix heures par jour, tenaillées par la faim la nuit, et bientôt séparées de leurs propres enfants? D’inhumains crétins, investis au nom de la démocratie des pouvoirs les plus extravagants, peuvent-ils parler d’humanité, massacrer la beauté, s’enorgueillir de leurs transparents subterfuges, et donner partout la leçon?

Mais comme toujours lorsqu’il est question d’argent, de justice, de pouvoir, d’humanité, de beauté et de chiffres, chaque fois que je voulais m’encourager à l’action, fût-elle désespérée, je m’égarais. À quoi bon m’indigner, quand tout pouvoir d’agir et de rétablir la justice m’a été, par la banale horreur des circonstances, retiré ? Mes frères et mes sœurs qui m’avaient envoyé, me chargeant du lourd fardeau de leur confiance aveugle, remplir cette mission sans espoir, n’étaient-ils pas tous morts depuis quinze ans? N’étais-je pas moi-même contraint de vivre, pour toujours misérable, dans une ville occupée que j‘étais (atroce ironie) pourtant venu libérer à moi seul? N’avais-je pas, en attendant le jour favorable, des dettes impossibles à payer sans lier connaissance avec des ordures du plus bas étage et m‘impliquer dans les trafics les plus louches, dans d‘autres quartiers où ne s‘aventuraient pas non plus les voyageurs célèbres? Ne portais-je pas moi-même un nom étranger, un de ces simulacres d’identité étrangers à ma véritable nature, propices à toutes les plus absurdes méprises? Mes rares amis n’étaient-ils pas eux-mêmes pour la plupart des étrangers, d‘obscurs fonctionnaires aux carrières aléatoires, des officiers surveillés par les services secrets, des ouvriers privés d’indemnités de chômage, des sans-papiers exploités dans des ateliers clandestins, des sans-abris errant de squat en squat, des anarchistes fichés par les syndicats, des journalistes écoutés par la police, des hommes d‘affaires démissionnaires, des écrivains sans éditeur, des scientifiques sans laboratoire et d’innocents ex-taulards? N’étais-je pas moi-même à la fois présent et miraculeux absent dans la statistique? N’étais-je pas moi-même trop souvent séparé, par mon travail de couverture et mes recherches secrètes (dont je refusais chaque jour de croire qu’elles étaient devenues inutiles) de mes propres enfants? Ne leur avais-je pas donné naissance dans une ville esclave? N’étais-je pas moi-même la plus lamentable des défaites?

Et pourtant la présence joyeuse et rayonnante de mes fils a été, je ne crains pas de le dire, pour beaucoup dans l’insolente santé de celui qui rédigeait, toutes ces années, dans une solitude brutale et définitive, ses rapports devenus vains, adressés à un commandement depuis longtemps disparu, au cœur d‘une civilisation aussi monstrueusement explicable. Une santé que punira probablement tôt ou tard, je n‘ai pas la naïveté de l‘ignorer (et sauf mort violente), l‘une de ces nouvelles maladies aux progrès longtemps insensibles dont l‘industrie futuriste a trouvé le secret.

Cependant, comment n‘aurais-je pas gardé courage tout au long de ces années de douleur et de résignation? Comment ne m’émerveillerais-je pas, aujourd’hui, même séparé de ma première femme, lorsqu’ils vivent chez moi, de voir deux êtres magnifiques: un enfant et un adolescent désormais, aux visages ronds et harmonieux, aux regards bons et malicieux, m’aidant spontanément lorsque je fais place pour nos trois matelas côte à côte dans la petite bibliothèque, au premier étage d’un immeuble où la plupart des visiteurs se perdent, sur les premières hauteurs de la colline?

N’ai-je pas toutes les raisons d’être heureux, lorsqu‘Enat, ma compagne d’aujourd’hui, se penche avec amour sur mon premier fils, qui n’est pas le sien, pour lui chatouiller le menton dans un fou rire? Ou lorsque mon fils cadet, au beau visage clair, demande avec confiance à son demi-frère africain, de dix ans son aîné, s’il pourra lui apprendre à manier le bâton et l’épée comme il l’a appris avec moi, dans les souterrains de la ville, auprès des plus grands maîtres chinois exilés? Ma vie n’est-elle pas bénie si Enat aime Shizuyo, la fille de mon ami Yasushi Ogasawara? Ma vie n’est-elle pas bénie si Shizuyo nous aime tous deux, Enat et moi? Ma vie n’est-elle pas bénie si Adara l’a sauvée? Ma vie n’est-elle pas bénie si je sais aujourd’hui, malgré l’horreur de la guerre civile qui menace, que ces quinze années d’absolue solitude en territoire ennemi n’ont finalement pas été vaines?

 

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Published by riverrun - dans Nouvelles
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