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30 juin 2012 6 30 /06 /juin /2012 09:21

 

 


Samedi Marina passe la journée à la BNF, Marco l’après-midi chez sa copine Lucie, je fais un saut au Quartier latin pour revoir René et écumer un marché de bibliophiles campé dans le cloître d’Henri IV.


Brassée de souvenirs beaux et ridicules, mes 18 ans, mes arrivées bien avant le lever du soleil dans la pluie d’octobre ou le froid glacial de décembre, Dubliners, le prince Mychkine, surréalistes, Artaud, Kafka, Rimbaud, départs à nuit tombée dans les bruits, les odeurs, les bruines, les néons et les phares neufs de la ville aliénée, j’évite au mieux les cénacles rancis, les royalistes roublards mais sur les nerfs, les fan-clubs féminins des futurs majors masculins aux concours, les génies du mépris critique façon Lukasc&Co, les joueurs d’échecs pète-sec et les apprenti-salariés de l’anti-heideggerianisme français, les amourettes de studio et les soirées mondaines, les jazzmen précoces mais déjà formatés, les cinéphiles sans fil, et puis enfin la récompense pour ma patience et ma persévérance dans la joie, voici le parfum violent d’Aurélie et son beau visage inquiet, sa peau mate et ses cheveux crêpus (c’est une obsession, je sais), son parapluie cassé mercredi midi sous la pluie et le vent, son corps superbement discret que l’on devine à peine sous son long manteau noir, ou crème, ou bleu, son rire effréné dans la rue du Néant reconnaissant, notre franchise et notre incompréhension irréversibles et sa belle écriture, les mots tendres et distants qu’elle glisse pour moi dans une belle enveloppe blanche, la rose que je ramène un soir d’hiver devant cette fenêtre avant de les voir embrassés là où les jazzmen en titre, affreusement vulgaires, nient la possibilité même de l’esprit, et de l’offrir à la première jolie passante venue. 

« Tu as l’air triste.
—Hier je voulais t’offrir une rose.
—Pourquoi tu ne l’as pas fait ?
—Parce que j’ai compris à temps.
—Qu’est-ce que tu as compris ?
—Rien. Tout. » 

 

Et les départs sous le grand soleil de midi quand la ville si mal connue m’attend et les filles de la rue Blanche qui hèlent trois fois et celle, cheveux ambrés, que je finis par suivre jusqu’à sa mansarde gelée et le goût de ses lèvres qu’elle m’offre contre toutes les règles du plus beau métier du monde peut-être par oubli devant mon irradiante jeunesse et mon insolente joie et l’irrésistible Cécile F. croisée trois fois et qui pour décliner mon offre certes très irrespectueuse entre deux portes prend la peine de dédaigneusement me détailler le pourquoi le comment de son emploi du temps hebdomadaire tu comprends Thomas tu t’appelles Thomas c’est ça tu m’as vue l’année dernière dans ce théâtre je me changeais dans la cabine d’à côté et tu te souviens de moi mais moi tu vois je n’ai pas un instant à perdre je prépare deux pièces de théâtre et puis le concours dans deux ans et la danse le judo et je commence le grec et mon copain et toi si vous vous et si tu me je n’ai pas le temps pour et les trajets sans fin en RER avec la foule toujours renouvelée des millions de goules où je finis tout de même par retrouver chaque matin l’émouvante inconnue de la Hacquinière, blonde et grave, qui vient toujours s’asseoir à ma droite même lorsque j’ai changé de place et que je finis par effrayer en lui tendant sans trop d’illusions mon numéro de téléphone… 

René me tire de mes rêveries amusées et me présente un type qui imprime des livres de luxe depuis 25 ans et a malgré tout gardé un certain sens de l’humour : « Je survis très bien. » 

 

Je jette un œil, répugnant à mettre des gants, même blancs, pour tourner les pages de ces marchandises de choix. 

 

Textes de poètes aliénés, tronçonnés ou nuls. Traductions tronquées, navrantes, du chinois (Wang Wei, et il y en aurait pourtant de belles, politiques à souhait : Vous qui venez de mon pays natal / Devriez en connaître les nouvelles / Le jour de votre départ devant la fenêtre de soie / Les pruniers d'hiver étaient-ils déjà en fleurs ?).

 

Belle matière. Beaux formats. Hiéroglyphes. Mains préhistoriques. Origami. Art abstrait. Verbe considéré comme périphérique. 200 euros.


René m’explique en rigolant que d’après le type, comme d’habitude, on pourrait tirer une dizaine de livres différents, tous à 200 euros, d’Iris et Chaos, que nous cherchons à éditer en version rigoureusement intégrale depuis 6 mois, si possible 10 fois moins cher. 

 

Il ne nous reste donc plus, comme un sympathique employé du Centre National du Livre nous l’a amicalement suggéré, qu’à fonder notre propre maison d’édition ou quelque association fantôme du style les éditions Toujours de l’Audace ou les Presses Ducales de l’Île de Barataria. 

 

De toute façon j’étais prévenu : On ne saurait appeler création ce qui n’est qu’expression personnelle dans le cadre de moyens créés par d’autres.

 

J’en rigole moi aussi à l’avance. C’est l’option éditions clandestines. Hop, le maquis. Tout ça est très logique, au fond. Comment répandre dans nos métropoles crues modernes, à l’heure du tourisme et du terrorisme de masse, de la guerre planétaire contre l’Axe du Mal légèrement désaxé, de la concurrence libre et non faussée, de la fonte des pôles et de la dissémination des mini-bombes nucléaires, de la crise du pétrole et autres joyeusetés, problèmes non polynomiaux complets et code binaire compris, des textes de cinglés pas très scientifiques du genre Moi, Oiseau Tranquille, j’ai brisé le temps. Je me suis écarté des chemins parmi les roches et les pins, j’ai cherché plus haut et plus loin ma propre tracée. Derrière moi l’air se referme intact. Je me suis écarté et à l’écart je reste. Vif. Jamais attendu, ni perdu, ni connu. Jamais retrouvé. Le printemps étonné ouvre dix mille portes invisibles. Deux arbres aux écorces trempées, verts, noirs, jaunes. Deux pierres éclatées, noires, blanches, rouges. Le grand ciel lavé, multiplié. Le nuage affectueux. Le torrent éperdu et noueux tranche le silence amoureux. Les chevaux sans rênes traversent les lacs profonds. Eux suffisent. Frôlant la cime des arbres torturés, sur les flancs de ces montagnes oubliées, je cherche sans trouver et je ris !je ne sais plus ce que je cherche. J’oublie vite. Prodigieusement vite. Et puis, croyez-moi, une soif à liquéfier les caillasses. Aussi je vole vers le front du glacier, étonné d’être si rapide, oui je vole !Mes ailes, amies infinies. Caverne bleue, passante, gorgée d’échos. Eau sans futur. La mort est assise à mes côtés. Elle a pris la forme d’une fille belle, nue et sonore. Midi dans les herbes. Je bois midi. Rien ici ne sera plus vendu, je le sais. L’horizon déborde de promesses chiffrées. Que je déchiffre, fou de chance. Vues d’ici, morts et vies de toutes choses et tous êtres, inégalement vues, me semblent également séduisantes. Ciel indompté, terre en révolte sourde, homme et oiseau, enfant aux merveilleux raisonnements, je reprends le chemin, agitant les poussières dorées, caressant les cascades orphelines et les branches blessées, muet de désir et mes mains sont des armes ou des peintures du style de la Fille violette que René, qui m’a traîné jusqu’à l’atelier, m’offre gratis sans accepter la moindre discussion, moins de vingt minutes après que je lui ai mis entre les mains l’édition de poche qui regroupe tous les bulletins de Potlatch ?


A écriture, peinture somptuaires, éditions, galeries somptuaires. Papier de riz. Granges abandonnées. Hecho a mano.

 

Mais revenons-en à la Fille violette si vous le voulez bien.

 

Tombé amoureux d’elle au premier regard. Elle est venue poser à l’atelier « parce qu’elle était superbe ». Elle s’est assise sous la fenêtre et la lumière vient maintenant frapper sa hanche et le casque de ses cheveux, blanche, ambrée, bleue. Elle est là, poignets croisés, coudes aux genoux, épaules hautes et libres, pensive, elle n’espère rien. Elle a tous les visages. Ni tourmentante, ni tourmentée. Fugitive, immobile, elle est assise au milieu du temps (mon endroit préféré), elle est, en attendant mieux (ça viendra), définitivement négative, idéologiquement irrécupérable.


Moralité, premier critère pour être édité par les Presses Ducales de Barataria:


ETRE ASSIS(E) AU

MILIEU DU TEMPS


Repense à Jen, forcément, nos conversations sur les plages et les falaises radieuses, son beau visage sombre aux yeux bridés, si troublant à chaque fois, elle toujours assise au milieu du temps dont elle parle tout le temps, assise dans mon souvenir plus précisément sur les ruines du misérable bunker de la baie des Trépassés, ou plutôt de la baie du Ruisseau, ses longs cheveux bleus et noirs lâchés au vent en étendard sans cause (dans ce site l’extrêmisme s’était proclamé indépendant de toute cause particulière, et s’était superbement affranchi de tout projet), ni triste, ni joyeuse, ni absente, ni présente, ni passée, ni future… Le temps elle-même.


Fume un cigarillo, perplexe, découverte sur découverte ces derniers temps, René se roule une cigarette qui ne paie pas de mine, on traverse tranquillement les pelouses sacrées et désertes du Luxembourg. Une fillette nous observe attentivement avant de faire pareil. Nos traces dans l’herbe vierge. Conspiration des Signes. Il m’annonce que je serai son témoin à l’église. Je ne suis pas baptisé. On s’en fout. Qu’est-ce que je vais lire ? Un passage du Cantique des cantiques, peut-être, je réponds un peu par provocation, un peu parce que j’ai appris à ne pas renoncer facilement aux beaux détails, du genre Tu es belle, ma compagne, comme Tirça, jolie comme Jérusalem, terrible comme ces choses insignes. Détourne-toi de mes yeux, car eux m’ensorcellent. Ta chevelure est un troupeau de chèvres dégringolant de Galaad. Tes dents sont un troupeau de brebis qui remontent du lavoir : toutes ont des jumeaux, on ne les arrache à aucune. Comme la tranche de la grenade est ta tempe à travers ton voile. Soixante sont les reines et quatre-vingts les maîtresses, et les adolescentes sans nombre. Au jardin des noyers je descends pour admirer les pousses de la vallée, pour voir si le cep bourgeonne, si les grenadiers fleurissent.


Dans le train au retour une fille lumineuse aux magnifiques cheveux blonds et crêpus, un corps de chasseresse, des jambes infernales, des yeux d’un vert radieux, l’oreille vissée à son portable, me sourit. Je reconnais Cécile F.

 

Une inconnue, 2005

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Published by riverrun - dans Fragments
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