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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 16:49

 

 

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25 septembre, 1h


Tu leur parlais sans trop d’illusions (mais tout de même) de ce qu’est une vie d’écrivain ou de musicien ou de peintre ou de sculpteur réellement libre : une traversée de la lettre, de la note, de la couleur, du bois, de la pierre, de la terre, une traversée concrète de la mort et de la vie ; et des risques absolus de cette traversée sans lesquels ce passage n’en est pas un et sans lesquels un livre n’est pas un livre, une musique n’est pas une musique, un tableau n’est pas un tableau, une sculpture n’est pas une sculpture et la liberté n’est pas la liberté. « Tout ce que peut posséder un homme, posséder d’une manière qui ne possède rien, ce sont, dans le meilleur des cas, sa vie et sa mort, c’est-à-dire sa liberté totale et entière. »

Rappelle-toi pour toujours, en guise de réponse, l’intérêt feint des chicaneurs du Club des Bâilleurs : « Mêêê dans ce cas monsieur si j’en croise vos écrits comment définissez-vous personnellement ce qu’il faux bien appeler une faute d’autre therme satisfaisant ou tout simplement d’approchante, la Liberté ?...

– Dans votre cas précis La liberté est une GIFLE, je vous rassure tout de suite, Mentale. »

 

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Meryem la Belle vient se blottir dans le lit et se réjouir à son tour du feu ami qui dessine sur son beau front d’adolescente des ombres très désirables. Elle dit gentiment, mais sur le même ton qu’elle prendrait pour parler à une chose (et pour cause) : « Léo, tu es comme le feu, mon Africain. Quand tu n’es pas là, je ne sais pas ce qui manque. Quand tu es là, même te regarder de loin me réchauffe. Rajoute deux ou trois bûches, tu veux ? Il fait froid, même si ta vue déjà me réchauffe... Et viens vite.

- Avec plaisir, Danseuse. »

 

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1er octobre, 5h

 

Toi, enfui, tu habites le temps comme un col négligé. Viens ? demande-t-elle étonnée. Viens, aimée. Je viens, dit-elle, libre, heureuse, curieuse de son propre plaisir, ma merveille, dans le frisson d’or vert de ses cheveux bleus d’ocre.

 

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Je vais à mon tour prendre une douche, nu et joyeux. Je commence à penser au corps magicien de Meryem qui aimante le mien depuis le lit. Et je sens qu’elle attend le mien dans une joie étrangère à la mienne et dont j’aime précisément l’incompressible étrangeté. Ou du moins, penser qu’elle me désire sans me voir, maintenant, en avance, de mémoire, me réjouit.

(Pourquoi est-ce que je parle toujours des corps ? Est-ce que par hasard je ne croirais pas aux âmes ? Problème intéressant, mais qui se résout de lui-même si tu conçois à quelle subtilité peuvent atteindre certains corps. Comme celui de Meryem, souple, naturellement parfumé (« pas de porc !»), agile et dansant à chaque seconde. Comme le mien aussi, en toute humilité, malgré mes maladresses, mes hésitations, ma fatigue, mes blessures dérisoires. Et grâce au sien.

Et grâce à d’autres, par le passé, inespérés. Et grâce à certains livres, depuis vingt ans, enfin ouverts. Et peut-être même grâce à l’eau de certaines cascades et de certaines rivières et de certaines mers, enfin touchée. Baptêmes. Je ne suis pas l’esclave de ces baptêmes. Ce sont ces eaux qui, chaque fois, franchies ou non, m’ont ouvert une voie plus libre : le péril. Et la fuite à travers le péril.)

L’eau brûlante m’enveloppe d’une fine pellicule argentée, d’une lumineuse paix. Tout est très loin, déjà. Je me sens libéré de tout et libre de tout faire. Je me sens libre avec ou sans Meryem.

Mais libre à ses côtés, c’est une autre sorte de fête, surprenante et chaque fois remise

absolument en jeu, chaque fois conquise heure par heure. Là, maintenant, je la désire à quinze mètres. Comme je l’ai désirée depuis des semaines à six cents kilomètres.

Il y a eu plusieurs femmes très belles, pendant deux ans, de manière parfaitement imprévisible, comme jamais auparavant. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être était-ce, comme elles me l’ont dit à plusieurs reprises, « la mort » que je « portais » sur moi qui les attirait, et qui attire encore, parfois, des inconnues, dans la rue, dans les trains, qui posent d’un air décidé – mais finalement assez craintif – leurs jambes contre les miennes, s’appuient avec autant d’abandon qu’elles peuvent se le permettre contre moi dans la foule, s’attirant infailliblement mes sourires de sympathie, mais sans plus jamais réellement me toucher. Une amie libano-mexicaine (cocaïne) : « Tu es marqué par la mort... C’est peut-être ce que tu as vécu là-bas... Mais ce n’est pas moche, comme chez d’autres... Ce n’est pas la même mort... C’est une mort qui m’attire... »

Une amie très jeune et horriblement pressée de vivre, ou de mourir, ce qui revient au même : « Quand est-ce que vous mourrez, Léo ?

– Aucune idée.

– Il faut que vous me tuiez vite, en tout cas, parce que je ne veux pas vous survivre. Ce n’est pas que je vous aime démesurément. Ça m’ennuierait beaucoup, tout simplement. »

Mais depuis un an, il n’y a plus que Meryem. Je ne sais pas pourquoi. La « mort » m’a lâché, je l’espère. Et puis le désir est rare : je la vois rarement. L’insensibilité, même temporaire, la naïveté, la honte, l’absence de curiosité, la vénalité, parfois jusqu’au malheur des autres me navrent. Le désir est net et tranchant comme un silex, subtil et sauvage comme un cri de gaur, joyeux et vaste comme un hêtre, drôle et cruel comme un poème de Picasso. Il transforme le monde en une selve de sensations neuves. Pendant des mois, Meryem et moi nous sommes contentés de baisers comme des cascades, de caresses neuves, de murmures très tendres et très francs, et de dormir dans un grand lit serrés l’un contre l’autre ou dans la main l’un de l’autre.

Après des mois d’insomnie (elle comme moi, avant de nous rencontrer), nous jouions, nous dormions soudain avec un plaisir extrême, nos jambes mêlées, nos mains dans nos cheveux, ses chevilles entre mes mains. Je ne comprenais pas ce que nous faisions. Parfois, en me séparant d’elle à l’aube, je trouvais cela d’une terrible tristesse, dont j’avais pourtant besoin, cinq heures plus tard, pour être pleinement heureux à l’autre bout du pays. Mais chaque fois, entre deux longues coulées de sommeil, dans l’obscurité et la chaleur de l’appartement silencieux, je m’émerveillais de me réveiller, accueilli, accepté, aimé, aux côtés de Meryem. Il y avait souvent sa dureté, sa liberté, sa colère implacable contre le monde, ce monde dont je faisais moi aussi partie et qui faisait que parfois (ce sont ses mots) je la rebutais, et soudain, ces nuits-là, lorsque j’étais avec elle, sa douceur inattendue, ses pensées étranges et ses gestes parfaits. Un matin, peu avant l’aube, elle a touché en riant un point précis à l’envers de ma cuisse qui a bouleversé l’équilibre de mon corps. Une autre nuit, après de longues heures de musique, nous nous sommes entièrement dévêtus pour la première fois et, allongé entre ses jambes magnifiques, des jambes de danseuse africaine très jeune et très ancienne, ses mains fraîches doucement posées sur mon crâne, en écoutant sa respiration dont je suis amoureux, j’ai embrassé son sexe jusqu’à l’aube.

Quelques mois plus tard, après une longue séparation, nous sommes venus ici et je suis entré en elle pour la première fois. J’ai appris à trouver son plaisir et c’est l’une des seules choses dont je suis réellement fier dans cette vie, comme un lion serait fier, pour rien, d’avoir trouvé l’emplacement d’une cascade où il ne fait que se baigner en silence.

 

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29 septembre, 19h

 

Tu élèves le temps comme avec trois lourdes branches taillées et peintes en rouge une porte de bois, au bout d’un long chemin de sable et de romarin, dans le creux d’un vallon d’ocre sillonné de ruisseaux qui murmurent invisibles, au crépuscule, un regard d’enfant posé sur tes gestes. Tu vis maintenant sans guide, meurs à l’aurore et

revis aussitôt multiple dans la nouveauté chimique : la pierre étêtée, l’eau exprimée, le bois élargi, le métal élagué et l’air équinoxial. Tes armes celles du temps ouvert sans présage et tôt refermé, temps d’azur aux trois fleurs d’olivier d’or et au bâton péri en bande de gueules.

 

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La maison était en pitoyable état lorsque j’y suis venu et elle l’est encore aujourd’hui. Mais sa ruine me plaisait presque. Je connaissais par des amis l’existence d’un abri paléolithique et de gravures rupestres dans les falaises voisines et j’ai encore senti, dès le premier séjour dans cette maison à l’abandon, la présence de quelque chose de plus ancien que l’histoire et dont cette ruine était comme l’écho, douloureux, ironique et infiniment tendre.

La forme carrée de l’immense bâtisse, presque japonaise, m’a plu aussitôt : les formes

parlent parfois aussi bien que les mots les mieux choisis, et d’ailleurs, les mots sont des formes.

Le jardin intérieur à moitié abandonné aux roseaux et son bassin où j’ai remis des poissons ont achevé de me séduire. J’aime l’encre des roseaux à la tombée de la nuit et au lever du jour. J’aime la présence ténue et muette de ces poissons. Il y avait aussi ce bureau aux murs marqués par les inondations et un incendie. Je ne méprise les signes, ni les marques de rien. Et puis il y avait encore, en hauteur, au fond de la propriété, cette grange aux odeurs de foin solaire, qui me rappelait la gaieté secrète de mon enfance solitaire. Et à quelques mètres de la maison, cette grande salle vide avec une large cheminée, du côté des collines, où j’ai tout de suite pensé que Meryem aimerait venir peindre et sculpter, où j’ai tout de suite pensé que j’aimerais l’écrire, elle, pendant qu’elle peindrait, l’écrire pendant qu’elle sculpterait, où j’ai tout de suite pensé que nous nous aimerions d’une manière très cruelle et très nouvelle et que nous exorciserions le monde quartier par quartier, royaume d’enfant après royaume d’enfant, désert après désert : « Si nous donnons forme aux esprits, nous devenons indépendants. »

 

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10 octobre, midi

 

De même que les esclaves ont besoin d’esclaves pour afficher l’autorité des tyrans, les tyrans ont besoin de passions pour afficher la fausse humilité des esclaves. Toi, mon ami, n’affiche rien. Contente-toi de former des formes. Force-toi à un exil infini sur les bords désertés du fleuve, à une lucidité déchirante au partage des eaux, à un silence de fauve dans l’onde jaune, à une ruse instinctive, sinueuse et parfaite.

 

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Au milieu de la nuit, nous nous réveillons ensemble dans l’odeur du feu, sa lumière douce et mouvante et la chaleur de la chambre. Nous nous débarrassons de nos draps et restons nus côte à côte, à respirer plus tranquillement, plus doucement que des statues, crâne contre crâne, mains sur nos reins, mémoires à jamais séparées, conjuguées, alliées. Puis elle boit de longues gorgées d’eau à la bouteille et me donne à boire de ses lèvres et je sais à nouveau, maintenant, que nous vivons. Moi, je pourrais vivre et pourtant je ne vis pas. Nous, nous pourrions ne pas vivre, et pourtant nous vivons. Je regarde son visage coupé par la lumière du feu, posé maintenant comme un fruit pensant sur ses deux mains colorées, appuyées sur ma poitrine heureuse. Elle me parle de l’océan, elle me demande de le lui décrire pour l’endormir. Dans ses yeux d’obsidienne je revois le sillage du bateau, dans la nuit immense. Je suis à nouveau sur le voilier dans une forêt de vagues invisibles, je viens de me lever sans bruit, réveillé par le capitaine endormi, j’ai enfilé mon ciré encore trempé des averses de la soirée, plié en deux dans le ventre du bateau gîté de trente degrés, j’ai appris à ne pas résister à la houle, à ne bouger qu’avec elle en imitant les vieux loups de mer qui m’entourent de leurs conseils et leurs gestes bienveillants, à

m’appuyer toujours contre les cloisons, à ne pas m’irriter des violentes secousses qui me séparent, sans prévenir, avec beaucoup d’humour, dans l’obscurité presque totale, des objets les plus nécessaires (mon couteau, ma lampe, mes chaussures), à me réjouir du chant de l’eau et des coups de boutoir sur la coque, contre mon épaule posée dans le sommeil, à recevoir gaiement la première gifle de vent lorsque je m’assois sous la capote de roof pour avaler deux biscuits et enfiler mon harnais avant de remplacer Serge à la barre.

La lune est couchée et les nuages épais cachent toutes les étoiles. La grand-voile blanche vibre comme une aile sombre au-dessus de mon crâne. La seule chose que je vois hors du bateau est l’écume accélérée de notre sillage, gonflée, lovée, aspirée, gonflée à nouveau sur la vague infinie, et la lumière des instruments qui éclaire par dessous les mains du vieux marin agrippées à la barre. Je me glisse à travers le cockpit en rentrant la tête dans les épaules et je vais accrocher mon harnais au pataras en saisissant la barre.

« Ça va, Sergeot ?

- Ça va.

- Quel cap ?

- 245.

- 245. Y a encore du vent.

- 20, 25 nœuds.

- Pas diminué ? Depuis hier soir ?

- Non, pas diminué.

- T’es trempé.

- Il pleut. Toutes les quinze minutes.

- T’es gelé.

- Non, ça va. Mais fait pas chaud. Fais gaffe. À pas partir au lof. Dans les rafales. Comme l’autre nuit.

- D’accord.

- T’es bien réveillé ?

- Comme en plein jour.

- Hein ?

- Je dis : Comme en plein jour.

- C’est bien ça. Parce qu’il y a encore une heure. Avant le lever du soleil.

- Lever du soleil. Tu parles.

- Ah bah. On sait jamais.

- Rien de rien.

- Hein ?

- Je dis : on sait jamais rien.

- Bon. Vais faire du café.

- T’as raison. Assez rigolé. »

Pendant une joyeuse, une silencieuse heure et demie je reste à la barre à sentir sous mes pieds et dans mes mains les moindres élans du bateau, guettant les masses noires qui viennent au-devant de nous, quand je peux encore les voir se détacher vaguement sur l’horizon. Legoff et les autres m’ont appris à barrer sans trop m’écarter du cap dans les creux de quatre ou cinq mètres que nous avons souvent la nuit et je m’applique autant que je peux, immensément heureux qu’ils me confient le bateau deux fois par nuit malgré mon inexpérience. De temps en temps, Serge ressort la tête et les épaules du bateau, me regarde, jette un oeil sous le génois à la recherche des feux d’un cargo, lève la main, replonge cuisiner les thons qu’il a pris la veille, revient, toujours un peu plus sec, se met à sourire à la lumière d’une torche.

La barre vibre sous mes mains comme si elle était douée d’une vie propre. Le bateau lui-même semble parfois vivant comme une flèche. Je repense soudain à cette phrase : « Zénon répondit, un jour qu’on lui posait avec beaucoup d’insistance la question de savoir si rien, vraiment, n’était nulle part en repos : Si, la flèche en vol repose. » La lumière se fraie maintenant peu à peu un chemin par-dessus l’horizon et les montagnes d’eau émergent lentement de la nuit.

Serge a éteint nos feux de position. Les nuages s’ouvrent dans mon dos brusquement et le soleil vient frapper le cockpit comme en rêve. Les vagues arrivent maintenant par tribord et soulèvent l’une après l’autre le grand voilier bleu qui dort encore et ne dort jamais. Dans l’une de ces vagues qui se reforme indéfiniment là-bas, sous mon coude droit, fonce un groupe de marsouins fous dans le soleil sous-marin.

Je suis vivant, je suis ici, je suis mobile, je repose : je suis libre.

Derrière nous l’océan se referme heure par heure comme un livre en gardant tous ses

secrets à peine entrevus, immense, vibrant, ténébreux, lumineux.

 

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4 août, 3h

 

À trois cents miles des côtes. Le 16 juillet. La tempête de la fête nationale (force 9 sur les hauts-fonds de la Chapelle), trente-six heures de mal de mer et le charme discret des marais euro-vichystes sont maintenant derrière nous. Notre barque est sauve et le capitaine balafré. Tandis que les eaux passent en grondant poussées par le suroît, nous fuyons vers le vent et les poissons-soleils et une certaine conception ivre et plus sage qu’il n’y paraît de la liberté.

Le vent lève heure par heure, nuit et jour et dans les aubes, mille armées mémorielles. Après les savoureuses dérives alchimiques l’horizon s’élargit. Tu respires comme jamais – avec ton corps, strictement, pour tout Nouveau Monde. Océan magnésium à midi. Océan d’obsidienne à minuit, lorsque la lune nous fait l’aumône de sa lumière. Pour qui sait voir, une goule reine de millions d’âmes et de corps morts et qui savent qu’ils seront jugés abdique à perte de vue. Pourtant dans ton dos (toi presque impuissant), assez loin maintenant, une extermination continue de chasser l’autre, tu te souviens. Esclaves, tyranneaux et marionnettes de l’ignoble se désolaient heure par heure lorsque dans la rue des massacres oubliés tu les injuriais, les bousculais, les déviais, les éclaboussais de l’ordure qu’ils produisent encore, lorsque tu échappais à la bouffonnerie de leurs institutions, lorsque tu leur livrais (sous forme pourtant assez civilisée, je le reconnais volontiers) le plus trouble de ta pensée – et lorsque éventuellement tu les cognes – de ne pas avoir le temps pour ça.

 

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À l’aube, j’ai laissé mon amie dormir dans le grand lit et je suis en train de relire le champ IX de l’Odyssée dans le bureau. « Alors j’aurais voulu que nous songions à fuir du pied le plus rapide ; mais ces fous refusèrent. » J’ai fini par comprendre il y a quelques années que, seul (ou même avec l’aide d’une déesse déguisée en oiseau, en vieillard ou en jeune vierge), il fallait fuir sans fin pour continuer à jouir de ce monde.

Le soleil se lève devant moi sur les collines d’oliviers, illuminant les bancs de brume qui masquent la rivière.

Enjambant la fenêtre du bureau, je sors dans le petit bois de chênes verts aux racines

noueuses et plus dures que la pierre qu’ils pénètrent et j’emprunte le chemin qui descend lentement vers la rivière à trois mètres en contrebas, en écoutant le vent qui se lève à nouveau.

Les petites feuilles métalliques chantent doucement dans mon cœur l’oubli et la persévérance.

Plus loin, la pierre cède la place à la terre noire et ce sont les bambous flamboyants, souples comme des épées chinoises, verts comme des étangs, lourds comme des voiles et noirs comme de l’encre, qui émergent lentement du brouillard. La rivière neuve traverse une futaie de jeunes bouleaux de Mandchourie et de grands bouleaux pourpres dont les feuilles ont commencé de tomber et de fuir sur les eaux. Si je remonte vers l’est, je passe à travers la boulaie pour atteindre, à cinq cents mètres en amont, le bosquet de lauriers derrière lesquels bée la perte Zyngerman-M..., mais si je descends le cours de la rivière vers l’ouest, en précédant le soleil, je longe l’îlot neuf que je pourrais atteindre en sautant sur les pierres et je reviens, après avoir franchi en m’aidant des mains deux grandes pierres de cinq ou six mètres de hauteur, sur la roche semée de yeuses. C’est là-bas que j’ai planté, dans une cuve de terre sablonneuse, avec Meryem, un jeune ginkgo, « l’arbre aux abricots d’argent », le 6 août, peu après mon retour des Açores. La brume est partie. Le soleil brille sur les pierres. Je m’assieds en souriant à côté du petit arbre radiorésistant, j’allume une cigarette et me remémore tous les gestes, toutes les paroles, toutes les sensations déjà lointaines de la nuit. J’attends que ce soit le moment, je fuis en moi-même dans mon magnifique, mon dérisoire royaume personnel, presque parfaitement en repos, puis je récite à voix basse : « La feuille de cet arbre d’Orient, confiée à mon jardin, offre à goûter un sens caché qui charme l’initié. Est-ce un être vivant qui s’est scindé lui-même ? Ou sont-ils deux qui se choisirent afin qu’on les prît pour un seul ? »

 

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18 novembre, 10h

 

Je est d’Extrême-Occident. Depuis le cœur du désastre, écouter les lumières inouïes. Ici, la vision de la justice est la joie d’Athéna seule.

Pour toi, loin d’ici, bientôt, la chambre secrète dans la ville de l’hiver clandestin. Jardins liquides blancs de soleil. L’être volé. Sa robe légère bleue. L’heure parfaite si souvent hantée, secrète sans même être cachée, là, évidente, radieuse, inviteuse, ronde verte et pourpre des feuilles dans nos veines étrangères et l’hôtel secret, synagogue secrète, château secret, le coiffeur secret, la rivière secrète comme un bateau entre deux vagues, au milieu de la figure secrète, et nos baisers, canal secret, safran du safran, le nouveau monde, maintenant, secret, toujours.

 

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Il fait très doux et le soleil chauffe nos cheveux. Meryem me demande de me déshabiller sur l’îlot, parmi les bouleaux blancs, et couvre mon corps d’argile pour m’en faire une armure. Je lui demande pourquoi une armure.

« Pour ta guerre, me répond-elle.

– Ma guerre ?

– Oui, ta guerre, Léo. »

Ses mains de terre s’attardent doucement dans mes cheveux, sur mon visage, sur mes

épaules, mes reins, mon ventre, mon sexe, mes genoux, mes pieds.

Quand elle a fini de me couvrir d’argile, elle se déshabille à son tour et son corps brun est comme une liane très lisse et tendre dans la lumière jaune de midi, sous les bouleaux rouges. Elle m’embrasse, nos salives et nos souffles se mêlent et nous faisons l’amour contre un arbre dans une odeur de glaise et d’écorce. Quand elle a joui dans un frisson, une secousse de tout le corps, et qu’elle est restée longtemps nue dans mes bras, ses cheveux mêlés à l’argile de mes épaules, je pose mon manteau sur les siennes et je vais seul me laver à l’eau de la rivière.

 

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18 novembre, 15h

 

Tu es les eaux. Tu as par bonheur été banni très jeune des cités de la vengeance et tu es pauvre, lumineux et libre comme un chêne vert dans l’automne. Souvent, tu bois la chance à la source. Chaque instant, tu irrigues en secret le secret. Ton ivresse est universellement méprisée. Ta lucidité subtilement ignorée. Tes amours méthodiquement calomniées. Ta richesse mécaniquement abattue. Qu’importe l’enfer ou la douceur, pour d’autres, de ces marécages chlorhydriques !La tendresse de ton jeu est royale et nette comme le gel. Tu cultives le temps comme un bois d’arbres inutiles. Ils t’abreuvent, t’illuminent et te réchauffent. « Ils sont donc inutiles et pour tout dire nuisibles !» hurlent ceux qui ne pissent pas quand ils auraient envie de pisser, ne chient pas quand ils auraient envie de chier, ne jouissent pas quand ils auraient envie de jouir et ne sont de toute évidence plus capables de penser quand ils rêvent de t’assécher et de te calciner.

 

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Meryem est repartie ce matin. Dans son atelier où brûlent encore les braises du feu d’hier, elle a laissé ses statues de terre, ses bustes de nomades aux visages fendus et ravinés, ses instruments, ses sanguines et ses esquisses magnifiques éparpillées aux quatre coins de la salle.

Elle n’a laissé dans mon bureau qu’un petit mot, des figues et un dessin de figues au pastel avec un beau cadre en bois de bouleau que j’avais fait moi-même pour son anniversaire, au printemps dernier. Le dessin est magnifique mais il n’est pas signé. Le mot dit : « Je te les avais promises depuis longtemps, ces figues, mon Africain. Maintenant qu’elles sont bien mûres, je ne peux plus retarder, je te les donne. Il faut que je retourne là-bas, seule. Tu peux me détester pour cela.

Tu sais que nous ne pouvons pas y aller ensemble. N’est-ce pas. Tu le sais. Je t’aime, ne l’oublie jamais. »

Je n’oublierai pas, mon amour. Je regarde ton dessin quelques minutes. Je mange tes figues en regardant là-bas, parmi les arbres, l’éclair d’argent de notre rivière antique et nouvelle. Je repense à « l’arbre aux abricots d’argent » que nous avons planté ensemble et qui, après s’être débarrassé de ses feuilles jaunes, s’apprête à plonger dans l’hiver, là-bas, derrière les deux roches.

Puis j’ouvre le coffre, je range ton dessin et ton mot à côté de l’arme et du manuscrit, je referme avec un nouveau code, la date d’aujourd’hui, et je reviens à la fenêtre que j’ouvre en grand.

Maintenant, sans quitter cette fenêtre, ni cette maison, ni cette rivière, ni ces arbres, ni ces collines, ni ta mémoire, ni nos souffles, ni nos salives, ni nos corps, je fuis.

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Published by riverrun - dans Nouvelles
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