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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 16:45

 

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/a/a8/Rembrandt-A-Lion-Lying-Down-207063.jpg

Rembrandt, Le lion

 

 

 

 

 

L’art de la fuite

 

LEO ZYNGERMAN

 

 

Ce fut cet instinct qui, peut-être justement au nom de la science, mais d’une autre science que celle qui est pratiquée aujourd’hui, d’une science des choses dernières, me fit estimer la liberté plus que tout le reste.

KAFKA, septembre-octobre 1922

 

Vendredi. Je quitte le bureau avec une joie familière, mais très étrange. J’ai pris douze jours de congé. Je ne reviens que dans trois semaines. Si je reviens. Mais j’ai l’intention de revenir : la position est très tenable, depuis que j’ai la maison. Et tant que j’aurai la maison.

Je pars ce soir, là, maintenant. Dans une heure la nuit va tomber. Je sors du bureau toujours en costume avec un grand sac à dos. Etonnement banal des collègues. « Tu vas où comme ça ?

Tu pars en week-end ? » Sourires amusés, un peu inquiets : « Sans même te changer ? » Rêveurs, un peu scandalisés : « Tu prends un train directement sans rentrer chez toi ? L’avion ? Seul ? Non ? Avec qui ? » À quoi je pourrais bien sûr répondre très brutalement, pour donner le change, ou comme autrefois, simplement par goût de la provocation : « Où je vais, aucune idée. Moi, en week-end ? Je ne sais pas si on peut appeler ça un week-end, je ne travaille jamais le lundi. Le train ? L’avion ? Dépenses inutiles. Je pars à pied, en stop, comme au bon vieux temps. Et avec qui ? Pour tout t’avouer, en mauvaise compagnie : une merveilleuse Auvergnate. » Mais non, pour n’éveiller que très peu de soupçons, et je l’espère tous inoffensifs, je me contente prudemment d’un : « Oui, voilà, je me fais un petit congé sympa avec ma copine. Oh, pas très loin. Un petit hôtel à la campagne. Grasses matinées, petites balades, bonne bouffe, repos. Quinze jours. Juste histoire de décompresser avant le rush du mois prochain. » (Insister l’air de rien sur petit congé, petit hôtel à la campagne, petites balades, sympa, copine, décompresser, et surtout rush.) Sans quoi ils devineraient peut-être que je veux dire en réalité quelque chose comme : Je pars sans attendre, comme vous le faites très opportunément remarquer, à un endroit où, il faut bien l’avouer, il ne viendra l’idée à personne de me trouver, puisque personne n’en connaît l’existence. Pour seize nuits et seize jours, c’est-à-dire, nous sommes bien d’accord, une éternité. Une amie très intime, d’une grâce à briser le cœur de n’importe qui, passe me prendre incognito devant le centre commercial dans sa petite voiture violette dans moins de quinze minutes. Elle et moi, c’est le jour et la nuit, bien entendu. Ça n’est pas fait pour durer, naturellement. Il n’y a qu’une seule chose véritablement qui nous réunisse. Rien de sérieux, rassurez-vous. Quelques phrases anciennes, généralement incomprises, peut-être même incompréhensibles. Par exemple : « Aux accidents atmosphériques les plus surprenants un couple de jeunesse s’isole sur l’arche, — est-ce ancienne sauvagerie qu’on pardonne ? — et chante et se poste. » Ou encore : « À propos de quelqu’un qui a été, aussi essentiellement et continuellement que moi, un homme des rues et des villes, il convient de remarquer que le charme et l’harmonie de ces quelques saisons d’isolement grandiose ne m’ont pas échappé. C’était une plaisante et impressionnante solitude. Mais en vérité je n’étais pas seul : j’étais avec Alice. » Ou encore : « Que nous ayons été expulsés du paradis ne signifie pas que le paradis ait été perdu. Notre expulsion est même, en un sens, une bonne nouvelle. Car si nous y étions restés, il aurait fallu qu’il fût détruit. »

Seize nuits, seize jours, nous ferons l’amour comme des dieux (des dieux terriblement humbles, merveilleusement attentifs et implacablement amants) et d’ailleurs, pas seulement l’amour.

Bien sûr, vous comprendrez qu’avec vous j’évite soigneusement le sujet, chers collègues.

« Tu bosses sur quoi déjà en ce moment, Léo ?

- Eh bien, je suis censé vendre l’idée d’un contrat sur trois ans aux Japonais dans trois

semaines. Mais pour ça, il faut que je dorme. » Et c’est déjà bien assez scandaleux comme cela, comme vous me le faites comprendre aussitôt : « Franchement... À ta place je bosserais jour et nuit en attendant !Les Japonais, ils sont mortels !

- Mais non. Tout est prêt. Les Japonais respectent les gens calmes et reposés.

- Putain… Trois semaines à l’avance !Comment tu fais ? J’ai jamais compris comment tu pouvais être aussi zen !

- Eh bien, ça dépend. Avec les Japonais je suis zen. Avec les Anglais cool and collected. Avec les Allemands freundlich aber sachlich. Je m’adapte, quoi. »

Ils rigolent, comme d’habitude. Le fait que je parle quatre langues les rassure étrangement.

Ils se disent probablement que je ne sais rien faire d’autre ? Appelons ça une inversion, par l’ennui, de l’inversion paranoïaque, du type : « Je m’ennuie. Ma vie est nulle. Mais toutes les vies sont nulles... Donc tout le monde s’ennuie. Donc ça va. N’est-ce pas que ta vie à toi aussi est nulle, mon semblable, mon clone, ni plus ni moins que celle de tout le monde, à quelques dérisoires compétences près ? Comme on est bien, entre nuls! Comme c’est reposant ! Comme c’est convenable ! Comme c’est rassurant !»

Le délire habituel. Tant mieux. Fuyons.

 

*

 

22 septembre, 7h

Celui qui ne conçoit pas clairement, dans la fête cruelle de l’aurore, qu’il est partout en présence de morts, de leurs assassins et d’assassins morts poursuivant leur mission, n’a pas connu l’odeur, l’éclair, l’inchiffrable prix du sang, infini et nul. C’est plus confortable, sans doute, mais celui qui n’a pas déchiffré la mort va en aveugle et croit voir.

La plupart des hommes ont été opérés morts-vivants de la parole pour les besoins de la métaphysique et, partant, de la pseudo-physique. Ces enfants sans langue d’un nouveau genre ne sont plus même des esclaves.

Il me semble plutôt que ce sont des goules, des momies, certes particulièrement bien maquillées, qui bâtissent, dans la fièvre, des tombeaux. Probablement nos tombeaux, d’ailleurs, à nous qui avons d’abord longtemps été morts, et qui après avoir ouvert tel ou tel livre, entendu telle ou telle parole, baisé telles ou telles lèvres, joui de tel ou tel corps, respiré telle ou telle tempête, sommes devenus vivants. Raison pour laquelle j’ai pris, en sortant de l’enfance (tout en m’y enfonçant comme dans une forêt), tout droit à travers un désert. Ou plutôt, pas tout droit. Une route parfaitement sinueuse et très encaissée, à travers un désert. Un désert de solitude, de beauté, bref, de liberté. C’est ce qu’une momie ne peut comprendre. À moins de cesser d’être une momie, ce qui est difficile. « Quoi ? Quoi ?!

Qu’est-ce que vous dites !?!» Mais tout est difficile. Et à la fois très simple.

 

*

 

Depuis deux minutes, je suis en train de fumer une Winston bleue, une des cigarettes de Meryem, sous l’auvent entre la gare et le centre commercial, mêlé à la foule des pauvres gens qui s’abritent de la bruine, lorsque elle arrive au volant de sa petite voiture neuve, visage fermé et déterminé, un bref sourire appuyé en m’apercevant. Elle se gare en double file, j’arrive à sa hauteur, je jette mon sac sur la banquette arrière, monte à la place du mort.

« Tout va bien ?

– Oui, et toi ?

– Très bien. On y va, Danseuse ?

– On y va, l’Africain. »

Elle embraye, passe vite la seconde, je pose ma main gauche (blanche) sur sa main droite (brune), doucement, souplement, nos mains ne se quittent plus, sur le levier de vitesse, pendant trois cents kilomètres, sauf lorsque je dessine doucement, à un feu rouge, à un péage, ou lancés à cent trente kilomètres heure, quelques instants, du pouce et de l’index, la forme effilée de son genou fin et racé. Nous ne disons rien, ou presque. « Cet arbre... Cette rivière... Le château... La moto... Je l’ai vue... Cet arbre... Ce nuage... L’étoile... » Parfois je la regarde de longues minutes pour mieux graver encore son profil dans ma mémoire, on ne sait jamais, et elle finit par sourire d’un air indulgent. En conduisant elle respire lentement, profondément. Son visage sombre est clair dans l’ombre grandissante. Ses yeux brillent dans la lumière des phares, de plus en plus rares à mesure que nous progressons. Maintenant ses yeux brillent tout seuls. Elle sourit, oui, rarement, quand elle voit que je la regarde. Je me dis qu’une chose qui me rend l’existence de Meryem plus réjouissante encore, c’est de savoir que mon regard la fait sourire, elle dont les pensées sont à la fois paisibles comme un lac de montagne peut être paisible, et violentes comme une tempête dans l’Atlantique. Son visage jeune et grave respire l’intelligence, la bonté, la colère et la liberté. Au cent cinquantième kilomètre, il ne reste plus que l’intelligence, la bonté et la liberté. Au deux centième kilomètre, vient une forme très rare et très irrespectueuse d’amour.

 

*

 

26 septembre, 3h

 

Tu n’as pas demandé le programme. Tant pis. Elles te l’infligent chaque minute : « MIEUX QU’UN PROGRAMME !CALENDRIER PYRAMIDE !LES UNS MOURRONT EN ASSASSINANT !LES AUTRES ASSASSINERONT EN MOURANT !LES DIEUX VIVANTS ET LES MORTELS DIVINS DOIVENT DISPARAÎTRE !PLUTÔT MOURIR A GENOUX QUE VIVRE DEBOUT !LES MOMIES, AU TRAVAIL !PYRAMIDE DE LA VIE !»

(En moins évident, en moins beau, évidemment. Si elles parlaient comme cela ce serait déjà quelque chose.

Mais elles ne parlent pas. C’est toi qui dois mettre les mots sur leur haine pour lui échapper heure par heure, comme on jette un voilier sur une mer déchaînée, un océan sur un désert et le désert sur une tyrannie.)

Tu peux inverser méthodiquement le programme. Ou plutôt, pas l’inverser. Le faire sauter comme un barrage, par exemple, l’air de ne pas insister : « Calendrier du fleuve. Vivre jusqu’en mourant. Mourir sans cesser d’être. Les dieux animaux, les animaux divins, disparus, transparaissent. Plutôt aimer courbé que haïr à genoux. Source et delta ont la même pureté. Le travail est fini. Réfléchis... Rivière de la vie. »

 

*

 

La maison est vaste, sur un immense terrain au pied des collines, au milieu des oliviers, des chênes verts et des bambous. Je l’ai achetée pour pas grand-chose, par miracle, l’année dernière.

Personne n’en voulait plus. La rivière qui passait il y a encore un an de l’autre côté de cette butte qu’on aperçoit là-bas derrière les bouleaux changeait régulièrement de lit pour venir dévaster la moitié du terrain, et parfois la maison, quelques heures, lors des crûes d’automne et de printemps. Les propriétaires avaient vécu six inondations en dix ans, ils partaient vivre en A... et personne ne voulait leur racheter ni la terre, ni la maison. J’ai acheté, moi, sans m’être beaucoup renseigné mais en sachant à quoi je m’exposais. À vrai dire, pendant quelques semaines j’avais joué, très amusé, avec l’idée de faire construire sur cette vaste propriété lacustre, comme je l’appelais en souriant pour conjurer le sort, une petite maison sur pilotis. Lorsque la première inondation a eu lieu je n’étais pas là et je n’avais encore rien installé dans la maison à part un petit réchaud et une grande table à la cuisine, un lit et une étagère avec quelques livres à l’étage, un établi et une caisse à outils dans l’ancienne grange. Deux ou trois semaines plus tard, après avoir nettoyé à la pelle et au balai-brosse tout le rez-de-chaussée pendant cinq jours, je suis allé faire un tour au Bureau des recherches géologiques et minières à O... pour en apprendre plus sur la rivière et la première chose que Cavagni, l’archiviste, m’a dite, a été : « Vous savez, monsieur Zyngerman, ce n’est pas son lit naturel qu’occupe la rivière de nos jours. La rivière a été détournée à l’époque gallo-romaine pour irriguer cette partie du plateau plus facilement.

Auparavant, la rivière passait plus au nord, de l’autre côté de cette élévation, sur votre terrain.

C’est depuis qu’on l’a détournée que ça ne va plus. Des inondations, il y en a au moins depuis le Moyen-Âge et à moins d’un miracle, ça n’est pas près d’arrêter. »

Au printemps dernier, cinq mois après que j’ai appris l’histoire de la rivière et plus de mille cinq cents ans après qu’elle fut détournée de six cents mètres vers le sud pour les besoins de l’irrigation, la rivière a repris, lors d’une crûe spectaculaire, son ancien cours, comme si de rien n’était. Quand ils se produisent, c’est très simple les miracles. Elle passe maintenant à nouveau au beau milieu de mes terres, toute l’année, et dessine même une petite île recouverte de bouleaux pourpres dans un coude harmonieux. Et le plus merveilleux est que cet automne, malgré des pluies diluviennes, la rivière n’a pas bougé et la maison n’a pas été inondée, ni le hameau à deux kilomètres en aval. Le Bureau des recherches a envoyé ses spécialistes pour étudier la chose. Je les ai accueillis avec un grand sourire inquiet. Ils parlaient d’un mystère, ce qui est beaucoup, de la part d’ingénieurs géologues. Après une première journée de sondages ils ont conclu qu’il devait y avoir sur mon terrain ce qu’ils appelaient une perte fossile dans laquelle le surplus des eaux s’engouffrait maintenant lors des crûes. Et quelques jours plus tard ils ont bel et bien localisé cette perte à un mètre au dessus du cours normal de la rivière, à quatre cents mètres en amont de la maison : un trou béant d’un mètre sur deux, complètement caché, derrière un bosquet de lauriers, sous un monceau de ronces pourries à moitié aspirées. Les géologues n’en revenaient pas. Cette perte fossile était restée ignorée depuis au moins un millénaire, cachée sous un amas de terre et de pierre. La dernière crûe, probablement plus forte que toutes les autres, avait désobstrué le gouffre et vidé les eaux. Quelques mois plus tard, la conclusion de leur petite étude de terrain fut limpide, pour ne pas dire lustrale : la perte avait un très puissant débit de seize mètres cube par seconde en temps de crûe et la résurgence avait été repérée à une dizaine de kilomètres en aval grâce à des colorants, directement dans le fleuve. Il n’y aurait probablement plus jamais d’inondations. Il valait donc mieux laisser, en amont, la rivière se jeter dans son nouveau lit. C’est-à-dire, avait conclu Cavagni dans un inexplicable accès de gaieté, dans son lit antique.

Pour fêter l’événement, j’ai invité Cavagni à dîner, la deuxième fois que je suis venu ici avec Meryem. Ce géologue, je l’avais tout de suite remarqué, avait un humour très sûr et savait apprécier à sa juste valeur ce petit miracle dont nous avions, lui et moi, été en un sens (presque en avance) les premiers témoins. Ce soir-là, nous sommes sortis tous les trois sous la pluie avec nos verres de vin, nos torches électriques et nos parapluies. Nous entendions encore le contrepoint XV de l’Art de la fugue se dérouler dans le salon à quelques dizaines de mètres derrière nous. Nous contemplions songeurs la rivière, presque un ruisseau ce soir-là, et Cavagni a dit : « Le Bureau des recherches a baptisé la perte PF17.

- PF17 ?

- Oui. PF17. Tout simplement. Il faudrait peut-être lui trouver un nom... disons... digne de ce nom ?

- Par exemple ?

- Eh bien vous vous appelez Zyngerman.

- Oui...

- Et vous, sans indiscrétion, Meryem ?

- Vous n’êtes pas indiscret, Roger. Mon nom est M...

- Alors je baptise solennellement la perte fossile 17 : ce sera le gouffre Zyngerman-M... »

 

*

 

24 septembre, 23h

L’eau et la pierre. Les livres et les hommes. L’intelligence est mobile. La bêtise immobile. Ou quelque chose comme ça. L’une brille de franchir l’autre. Le plus souvent je suis très mobile ; il m’arrive aussi, malheureusement, d’être parfaitement immobile. Mais la mobilité, chez les autres ou chez moi-même, la fluidité, même extrême, ne m’effraient jamais ; au contraire, elles m’entraînent, me ravissent, me confortent dans mon humble loi sans foi ni croix : Elles me réjouissent.

Les livres les plus mondialement détestés sont à bien y réfléchir l’unique source d’effroi des momies. Pour une raison très simple : la validité paradoxale de ces quelques livres dérisoires, si elle était avérée, signifierait qu’avec la plus grande obstination, les momies se sont, en tout, toujours trompées. Les livres sont donc nécessairement invalides. (« Cette version n’est pas compatible avec les données archéologiques », etc.)

Un exemple parmi d’autres (Exode 14,3) : « Pharaon dit des fils d’Israël : Ils se sont égarés sur la terre et le désert s’est refermé sur eux. »

Bien sûr. De l’Egypte à nos jours ce monde n’a-t-il pas toujours été d’une bêtise pharaonique ?

Lorsque Moïse convainc les siens de fuir le royaume de Pharaon, que répondent d’abord les hébreux eux-mêmes ? « Est-ce faute de sépulcres en Misraïms que tu nous a pris pour mourir dans le désert ?... Servons Misraïms ; oui, mieux vaut pour nous servir Misraïms que mourir au désert.»

Et lorsqu’ils ont échappé le lendemain à l’armée de Pharaon, qu’ajoute Moïse, d’une sécheresse royale ?

« IHVH Adonaï a retourné contre eux les eaux de la mer. Les fils d’Israël, eux, sont allés sur le sec, au milieu de la mer. »

Tous pensent d’abord que c’est le désert qui tuera les esclaves dans leur fuite vers la liberté. Mais entre deux déserts, ce sont les eaux qui les sauvent en les libérant. Les eaux qui se sont ouvertes, puis refermées, comme un parchemin se déroule et s’enroule, comme un Livre s’ouvre et se referme.

 

*

 

Nous sentons déjà l’odeur de la mer en sortant de voiture à vingt kilomètres de la maison.

Nous prenons d’excellents sushis et du thé au jasmin dans un petit restaurant japonais perdu dans la campagne. Le saumon, le thon, le maquereau frais nous fondent délicieusement sous la dent. Puis nous reprenons la voiture vingt minutes. Nous arrivons à la maison en traversant les champs d’oliviers sur les crêtes et en coupant à travers l’une des bambouseraies que j’ai plantées au printemps dernier. Il est officiellement bientôt minuit. Etrange impression, depuis que je sais lire l’heure sur un cadran, que les horloges mentent. Debord disait dans son dernier film, en 1994, qu’ « aujourd’hui l’heure nazie est devenue celle de toute l’Europe », avant d’enchaîner sur une banale image du passage à l’heure d’hiver. C’est une phrase d’une terrible lucidité, que je n’ai réellement comprise que le jour où une amie historienne m’a fait remarquer que « l’une des conséquences paradoxales de la Seconde guerre mondiale a été le passage de la France du méridien de Greenwich à celui de Berlin », si bien qu’en réinstaurant l’heure d’été en mars 1975 la France est retournée à l’heure nazie, officiellement pour faire des économies d’énergie, et secrètement pour vérifier que personne n’y trouverait rien à redire, un peu comme lorsqu’on organise, soixante-huit ans après les crimes, un sommet européen du droit d’asile dans la ville de Vichy, simplement pour vérifier que tous les ministres des vingt-sept nations d’Europe s’y rendront comme un seul maréchal, et que personne n’y trouvera rien, ou presque, à méditer.

Quels gestes trouver face à cela ? Face à l’horreur larvée ?

Très simplement, avant de descendre de voiture, Meryem et moi glissons avec le sourire nos montres et nos téléphones dans la boîte à gants. Une habitude, désormais. C’est plus simple. Il y a un beau calendrier avec des dessins de Rembrandt dans la maison. Pendant seize nuits et seize jours, le calendrier Rembrandt et l’heure Zyngerman-M... suffiront.

 

*

 

13 juin, 16h

 

Il faut relire patiemment, le crayon à la main – autrement dit il faut détourner Debord maintenant si tu veux avoir une chance réelle de t’affranchir du domaine de cette société. Par exemple, quelques périodes de La société du spectacle (1967) :

 

Le désastre n’est pas un ensemble de catastrophes, mais un rapport mondial entre sujets, médiatisé par des catastrophes.

Le désastre ne peut être compris comme la conséquence catastrophique d’une technique mondiale, le produit des méthodes crues modernes de l’asservissement de masse. Il est bien plutôt un domaine devenu réel. C’est une domination du monde qui a cru s’assujettir la matière et, avec elle, les personnes. Mais toute personne n’a pasnécessairement vocation à se fondre dans la foule des sujets d’un aussi désastreux souverain.

Le désastre est le tsunami qui se lève invariablement sur l’empire de la haine du temps. Il inonde tout l’espace mondial, noie régulièrement sujets et rebelles mal déguisés dans les mêmes tourbillons et berce indéfiniment les débris.

 

C’est même probablement cela que lui reprochent les momies : Il n’est pas impossible que le temps lui-même, qui n’est contrairement à une théorie répandue rien qui soit en rapport avec l’espace, puisse cependant s’ouvrir, et s’ouvre et se referme effectivement, aussi souvent que nécessaire et à l’instant opportun, comme la « Mer rouge. »

 

*

 

Nous entrons dans la vieille maison en ruine. Nous allumons gaiement quelques chandelles dans les pièces presque vides. Je n’ai pas encore complètement réinstallé l’électricité, il n’y a qu’un vieux chauffe-eau. Je vais faire du feu dans la chambre pendant que Meryem prend une douche. J’aime froisser les vieux journaux et briser les brindilles et fendre les planchettes pour préparer le feu, craquer délicatement les allumettes, et l’odeur du bois qui commence à flamber, et les taches de lumière et de chaleur intenses et jaunes sur mes mains, mon visage, mes genoux, et les souvenirs que le feu réveille toujours dans mon cœur purifié : un feu dans la montagne, dans les Alpes, un feu dans un temple, au Japon, un feu sur une plage, en Irlande. Je vais

quelques minutes dans mon bureau, je rejoue mentalement les premières mesures de la Sonate en sol mineur en écoutant le vent qui se lève soudain au dehors et bouscule les chênes verts devant la fenêtre. J’ouvre un livre au hasard : « 11 mai 1936 mais si la robe détachée aux épaules tombe au fond de la mare comme une pierre et brise la vitre du dessin le ressort de la montre lui saute aux yeux et l’aveugle et l’abandonne aux mains du bourreau feuille morte éclairant la marche du crâne de la méduse entre les pages du livre acrobate orphéon des myrtilles squelette pétrifié du brouillard qui se lève du pré colonne de marbre noir liquide débordant de la coupe du riz à la valencienne du coin de la corniche aux sons des chiffres ivres morts tombant goutte à goutte sur les dalles des éponges de feu c’est à rire surtout qu’il faut chanter pendant toute la vie le ba be bi bo du bu bo bi be ba de la soupe philosophique refroidie sur le coin du buffet où le soleil la mange à la fourchette ». J’ouvre le coffre, je tiens un instant dans mes mains d’enfant l’arme que j’y garde depuis deux ans, je respire profondément en priant pour ne jamais plus avoir à en faire usage, je la repose à sa place, je touche le manuscrit, je pense à une très ancienne montagne là-bas, je referme le coffre, je reprends mon chandelier, je referme le bureau, j’ouvre une bouteille de vin rouge et je remplis deux verres que je pose sur la table de chevet.

Lorsque tu as fini d’écrire un livre et que tu as trouvé un lieu pour te reposer et une femme avec qui jouer sans fin (enfin, espérons) c’est une fête très libre et très simple.

 

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Published by riverrun - dans Nouvelles
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Andreas Guest

« Andreas Guest, c’est ton vrai nom?

- C’est bien possible, oui.

- Parce que si j’ai bien compris, du peu que tu as publié depuis 'Lahatena' en 2001, ça a été le plus souvent sous des pseudonymes pas toujours transparents comme Alexandre Gambler, Léo Zyngerman et Thomas Spaeher ? Schizophrénie ?

- Je ne sais pas, il faut peut-être demander à quelqu’un d’autre. Je crois surtout que n’importe qui ne peut pas raconter l’histoire de n’importe qui. »

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