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5 juillet 2012 4 05 /07 /juillet /2012 06:56

 

Ni cause, ni effet


Partons à pied sous un ciel changeant pour la Pointe à travers le sable sec, puis les ajoncs en joie sous le vent, misérables débris du bunker, escaladons les premières volées de granite, puis à nouveau le sable, les herbes restent dans nos mains avides, voici les genêts éternellement en fleurs, la lande dévalle vers le sentier où nous filons le long de la falaise, je m’étonne d’être ici, avec Jen Yu, tout simplement, et d’avoir été où j’étais, il y a deux jours, Fontenay, Stains, Saint-Denis, Paris, Vitry, ces villes où l’on fait d’ordinaire comme si tout était déjà mort, y compris vous, depuis toujours et pour toujours, sans histoire ni mémoire, et où pourtant tout peut arriver, par exemple simplement qu’un vieux Marocain qui attend le tram d’un air épuisé, laminé par le travail et l’exil, d’un simple signe de la tête, d’un simple regard un peu plus appuyé, d’un simple sourire imprévisible, vous rappelle que votre tête est libre, que ça se voit à l’œil nu, que vous avez finalement autre chose à foutre que d’enquêter sur des généraux pré-stratégiques et des conseillers d’Etat de faible puissance, que vous avez eu une fois une jeunesse aimable, héroïque, fabuleuse, à écrire sur des feuilles d’or, — trop de chance !et que vous ne vous sentez vraiment bien qu’en voyage ; lorsque vous restez longtemps dans le même endroit, la bêtise vous gagne.
Jen Yu marche vite, ça me plaît. Et de temps en temps elle s’arrête sur le chemin pour contempler sans autre explication un tourbillon sur les récifs qui se forme et déforme au gré de la houle et du vent, sous les rayons d’un vert soleil, sur l’ombre azurée de cinq ou dix mètres de fond, dans l’écume éblouissante, dans ses yeux de jade et d’obsidienne. Et ça me plaît aussi.
Un silence léger s’installe entre nous, réseau de regards amusés aux détours du sentier, propice à toutes les pensées les plus gaies.
Au milieu du cap elle s’arrête encore dans une odeur de thym, prend ma main sans façon, enjambe lestement les ridicules clôtures du conseil régional, s’avance au bout de mon bras tendu sur un pitonrocheux, ferme ses fameux yeux, toujours debout, ne bouge plus, ne dit rien, reste là. Je la regarde, la retiens précieusement, elle se contente de respirer dans la lumière oblique.
Je parle, ou je ne parle pas. Aucune importance. Mais Jen rouvre les yeux, me regarde et sourit, peut-être à cause de ma tête qui est libre, peut-être à cause de tout, peut-être à cause de ce que j’ai dit à voix haute, ou pas dit, peut-être même sans cause.
Moi aussi.


Shang wu chou ti

 

Petite pause quinze minutes à l’abri du vent dans l’ignoble mini-complexe touristique installé depuis quelques années en lieu et place de l’hôtel d’Iroise par le conseil général. Il n’est que neuf heures et demie du matin. Encore aucun touriste à l’horizon. J’ai mal au dos. Je suis heureux. Son sourire ne s’est quasiment pas effacé.
« Et vous, Jen Yu, qu’est-ce que vous faites dans la vie, comme on dit?
—Je me cache.
—Vous vous cachez ? » je m’étonne en souriant moi aussi. « Mais de qui ?
—De mes ennemis. De mes amis. »
Tout ça le plus tranquillement du monde. Je joue le jeu, évidemment.
« Je n’ai donc intérêt ni à devenir votre ennemi, ni votre ami ?
—Vous pouvez être bien plus que ça. Un allié par exemple.
—Avec plaisir. Comment voyez-vous les choses ?
—Vous me donnez des conseils. Je vous donne des conseils.
—Quel genre de conseils ?
—Vous menez une enquête difficile. Je peux vous aider. J’essaie de réparer quelque chose. Vous pouvez m’aider.
—Mon enquête est terminée. Je veux passer à autre chose.
—Vous y arrivez ?
—J’y arriverai.
—Comme vous voulez.
—Et moi, comment puis-je vous aider ?
—Vous ne pouvez plus. Sans réciprocité, pas d’entre-aide. Sans entre-aide, pas d’alliance. »
Irréfutable. Me voici piégé.
« Mettons que je continue à réfléchir à mon enquête et que vous me donniez des conseils, comment puis-je vous aider en retour ?
—Est-ce une simple hypothèse, ou venez-vous de décider fermement de terminer votre enquête ? »
J’éclate de rire. Puis je réfléchis une longue minute sous son regard à la fois narquois et foutrement sérieux.
« Vous venez de me convaincre de finir tranquillement mon enquête. Dites-moi maintenant si ça en a valu la peine. »
Elle sourit de plus belle, visiblement très heureuse de me voir lui obéir pour si peu.
« Je ne peux pas encore vous en parler franchement », me répond-elle d’un ton espiègle en baissant soigneusement les yeux vers la carte des vins.
« Conseillez-moi, Alexandre. Muscadet, ou chocolat chaud ? »


Amazing Amazone

 

Sa démarche amazonement chaloupée sur les derniers rochers où s’aventurent les rares touristes.
(Attention, nous n’avons peut-être pas la même définition d’une amazone.)
Ses yeux dont tu es puérilement fier de croiser régulièrement le regard tour à tour enfantin et très ancien, ironique et distant, poli et sans fond. Yu.
Etudiante en sinologie. Thèse sur le temps chez les classiques taoïstes.
« Figurez-vous que moi aussi je lis les taoïstes.
—C’est vrai ? Mais en français ? Et puis tout le monde croit les lire. On verra.
—En tout cas je ne me souviens n’avoir lu le mot temps ni chez Lao Tseu, ni chez Tchouang Tseu, ni dans le Vide parfait, ni chez Huainan Tseu.
—C’est un bon début. Le mot est rare. Pas mal du tout, monsieur Gambler. Je ne voudrais surtout pas vous décourager. »
Là, vacances. Un peu plus que ça, bien sûr, puisque se cache. Ne veut pas dire pourquoi « avant plusieurs jours, s’il vous plaît, je commence justement à vous apprécier parce que vous êtes aussi bon à l’oral qu’au silence. » Nationalité franco-américaine. Mère franco-chinoise, interprète. Père américain, d’origine jamaïcaine, attaché militaire à l’ambassade US. Vécu à Paris, Washington, Hong Kong, Paris.

Incapable de dire de dire de quel avenir elle rêve après sa thèse. Plutôt bon signe. Vous ne trouvez pas ?
Jouons sur les rochers du cap, pas d’autre mot. Agile, sûre de ses gestes, elle aime rire, file sans regarder en arrière les touristes médusés qui nous montrent du doigt en s’agitant, j’accélère en riant, connais la Pointe par cœur, mais je l’ai encore sous-estimée, disparaît côté sud, m’inquiète quelques secondes, entends son rire cristallin malgré le vent et l’eau furieuse, double un piton en courant à quatre pattes sur les pentes de granite, m’attend en riant, je sens qu’elle me jauge tranquillement sur ma capacité d’humour et d’équilibre, ça me réjouit.
Station côté nord du dernier bloc de rochers, à flanc d’herbes coriaces, rafales à quarante nœuds, trente mètres au dessous l’eau gronde blanche azurée entre les rochers bruns et le lichen orange, savoureuse écume, piquantes masses liquides, respiration multiple, déroulement des chaos, galaxies rapides, éparses, bienheureuses, gravity’s game.
« Comment sais-tu qu’elles sont bienheureuses, tu n’es pas elles ?
—Comment sais-tu que je ne sais pas si elles sont bienheureuses, tu n’es pas moi ?
—De mieux en mieux, Mr Gambler. »
Volumes et fissures, algues et roches, air et eau, écume et soleil, douceur et dureté, profondeurs impénétrables, préhistoire et présent, grand mariage, Yu sans prévenir glisse sa main dans la mienne, m’entraîne plus loin, arrivés sur le Fauteuil, seuls face à la Chaussée de Sein aux déferlantes infinies, horizon d’embruns, jeux d’oiseaux fous, elle tient toujours ma main, joyeusement mais sans familiarité.

« Les gens disent que d’ici on peut voir le temps qu’il fera une heure à l’avance. Mademoiselle Jade, voici le temps.
—Vous vous trompez, monsieur le Joueur. Le temps c’est nous. »

 

Une inconnue, 2005

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Published by riverrun - dans Fragments
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