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20 avril 2013 6 20 /04 /avril /2013 09:41

 

 

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3 décembre 2007

Ibrahim K. m’a invité sur les hauteurs de la ville dans sa maison à moitié en ruines et nous passons le début de la soirée à refaire le monde. Il est assis dans un vieux fauteuil usé et confortable, le pied gauche posé sur un épais tapis afghan, la cheville droite posée sur le genou gauche, un verre de vin à la main. Ses cheveux épais et bouclés forment une masse noire qui se détache sur le mur blanchi à la chaux violemment éclairé derrière lui. Il est, comme à son habitude, d’humeur amère et enjouée à la fois. Il parle de la mort.

« J’ai laissé la plupart de mes livres à Cambridge et à D., en arrivant par bateau il y a maintenant plus de dix ans avec en tout et pour tout un imperméable, une paire de chaussures, une valise de vêtements anglais, une petite malle de cent livres en cinq langues et quinze mille marks. Le livre auquel je tenais le plus était Moby Dick. Il y avait des rumeurs, tu sais, un bateau avait coulé dans l‘Adriatique… Alors je l’avais roulé dans un foulard et j’avais mis le foulard dans un sac plastique étanche où j’avais laissé un peu d’air en me disant: on ne sait jamais, si le ferry est coulé, Moby Dick échappera peut-être au naufrage… Tu vois le genre d‘expédition… Mais que le ferry coule ou non, j’étais venu pour mourir. En revenant ici il ne s’agissait pas vraiment de commencer une nouvelle vie, mais d’en finir une en en sauvant d’autres. Si possible toutes les autres, bien sûr. Un rêve absurde qui, à moi-même, ne me semblait pas tout à fait raisonnable… Finalement, c’était à prévoir, j’ai perdu mon père, mes trois oncles, deux frères et cinq cousins, et moi qui étais venu prêt à me sacrifier pour ma famille, je suis encore là. J’avais vingt ans quand je suis parti en Angleterre. Trente lorsque je suis revenu ici. Et j’en ai maintenant près de quarante… Le résultat? Un vrai chaos… Mon père est mort à quarante-neuf ans et je suis plus vieux aujourd’hui que ne l’étaient mes deux frères aînés lorsqu’ils sont morts il y a huit ans. L’un de mes oncles tués était né trois jours avant moi, ce qui veut dire que j’ai maintenant sept ans de plus que lui. L’un de mes cousins est mort en bas âge et un autre à l’âge que j’aurai l’année prochaine… si je ne meurs pas avant bien sûr. Bref, dans la famille on aura toujours du mal avec le temps. Je veux dire, avec le temps officiel. Parce qu’il m’arrive de me réveiller le matin et de me demander sincèrement: Bon, faisons le point, qui est vivant et qui est mort? Qu’est-ce qui est fini, et qu’est-ce qui commence, et qu’est-ce qui a déjà commencé, et risque de bientôt finir? »

Il arbore presque toujours un sourire victorieux, surtout lorsqu’il est à la fois triste du passé, joyeux du présent, optimiste pour ses amis, pessimiste pour lui-même, parfaitement absurde et parfaitement serein.

« Tu te demandes parfois si tu as bien fait de revenir ici, K. ?

- Oh, j’ai bien fait. Qu’est-ce que j’aurais pu faire d’autre? Rester en Angleterre pour finir cette thèse bénie? Partir en Amérique, comme tous nos riches? La fable du nouveau monde?… Le naufrage des nouveaux riches?… Canapés cuir, téléviseurs extralarges, sports d’hiver dans les Rocheuses et Chrysler au garage dans la banlieue de Washington, comme mon cousin Ngadhnjim?… Bon… Presque tous les hommes de ma famille sont morts ou ont été blessés. Ça, c’est sûr. Mais nous avons sauvé toutes les femmes. Toutes. Pas une n’a été tuée, ni violée, ni blessée.

- Alors c’est une victoire?

- Elles ont vécu des choses terribles. Elles ont perdu leurs maris, leurs frères, leurs fils, leurs amoureux. Elles ont même parfois dû les déterrer, les reconnaître, les laver et les recoudre avant de les enterrer décemment. Certaines ont creusé dans des charniers sans retrouver leurs morts et ont longtemps espéré, j’ai même une sœur tout à fait bien dans sa tête qui a lavé et enterré deux cadavres qu’elle pensait pouvoir être ceux de son mari, et je lui donne tout à fait raison, on ne sait jamais, mais une seule fois un adolescent que l’on croyait assassiné et jeté dans une fosse est revenu plus tard après avoir accompagné sa petite amie en sûreté à l’étranger, qui a d’ailleurs fini par se marier avec un autre l‘année d‘après. Ce genre de sagas. Alors non, ce n’est pas une victoire. C’est simplement, pour nous tous, une vie au plus près de la mort. Mais après avoir vécu dix ans là-bas, de l’autre côté du décor, en Angleterre, je me demande si ce n’est pas ce genre de vie qu’on mène ici, dans la douleur et dans la… dans la joie d’échapper à la douleur, qui m’a gardé, moi, éveillé et intact. Oui, ça peut sembler une piètre consolation face au spectacle de cette tragédie mais pour moi ce n’est précisément pas un spectacle, ça se passe à l’intérieur de moi et je crois bien qu’ici je mourrai éveillé et intact. Alors que là-bas… Réfléchis bien… Je pense que je mourrais d’ennui en trois ans.

- Tu ne t’ennuies jamais ici?

- Presque pas. D’abord, ici la guerre n’est pas finie, contrairement à ce qu’on dit partout. D’ailleurs la guerre n’est jamais finie, tout simplement, nulle part: quand on a vécu une fois dans la guerre on n’en sort plus jamais, et surtout pas ici. La guerre a beau se déplacer, changer de style, tu vois, une fois qu’on y est entré, on y reste. On peut l’accepter ou non, l’assumer ou non, y survivre ou non, mais c’est une chose qu’on ne peut plus cesser de sentir. Et puis, je ne veux pas faire semblant d’être heureux ailleurs dans un monde entièrement… décoré, dans un monde où on fait tout pour maquiller la guerre, au lieu de rester ici pour savoir ce qui va se passer. Parce qu’ici tout a beau avoir été détruit et mes souvenirs ont beau me hanter jour et nuit, crois-moi si tu peux, Skender, mais c’est un nouveau monde!

- Je te crois.

- Ce sont de nouveaux temps… où l‘espoir est à nouveau possible, comme on dit. Ou plutôt non, pas l‘espoir. C’est une certitude et je la savoure dès maintenant: j’ai sauvé quelque chose, et puis ça dure.

- Qu’est-ce que tu as sauvé, K.?

- Je ne sais pas… J’ai sauvé ça: un temps nouveau.

- Un temps nouveau? Qu’est-ce que c’est? »

Il reste longtemps sans savoir quoi répondre.

« Je ne sais pas… Je regarde. »

Il sourit de plus belle.

« Je croyais que tu voulais évacuer ta famille de ce pays?

- Je le veux. Ce n’est pas un endroit sûr pour eux, ni surtout pour elles. Mais moi, qui n’ai ni femme ni enfant, je reste ici. »

Il nous reverse un verre de vin et enchaîne sans traîner sur une citation de l’épilogue de Moby Dick: « And I alone am escaped to tell thee, Ishmael.

- Mh. The drama’s done, Queequeg. Why then here does any one step forth?

- Because one did survive the wreck! »

Il lève son verre, très amusé: « Shëndeti tuaj, mon ami.

- Shëndeti tuaj, mikeshë. »

 

 

Je fais le tour du terrain enneigé et m’émerveille comme un gamin des empreintes solitaires que je laisse derrière moi. Je longe lentement la rivière à demi gelée, de plus en plus lentement, jambes fléchies, jusqu’à progresser pas à pas, puis presque immobile, en respirant profondément. Le temps et les sons comme toujours lorsque je me livre à cette sorte d’exercice s’allongent et s’approfondissent, se creusent comme une vague et lorsqu’il semble que cette vague ne viendra jamais, elle passe et le monde tout entier semble plonger paisiblement vers de nouveaux abîmes. J’ai longé quarante fois cette rivière et traversé ce jardin. Toujours, comme aujourd’hui, c’est comme la première fois. Ou plutôt c’est une première fois, car la nouveauté de l’endroit est elle-même nouvelle une autre première fois. Je ne me sens pourtant pas en terrain inconnu. Je me sens dans un temps inconnu, errant dans une sorte de richesse méprisée, de sagesse dédaignée et partout à portée de main, qui change à chaque instant le monde que je traverse.

Il faudrait de nouvelles cartes d’exploration pour les aventuriers à venir et dans ces grands espaces blancs où l’on écrivait autrefois terrae incognitae, ils écriraient maintenant: tempi incogniti. Et ce serait de ce côté-là qu’ils iraient.

 

 

Vers onze heures du soir une voiture passe en roulant au pas dans l’une des rues qui longent la petite propriété d’Ibrahim K. et lâche une première rafale d’une trentaine de balles sur la façade en faisant exploser la plupart des volets et des vitres du rez-de-chaussée. Mais nous sommes à l’étage. K. éteint les lumières, s’empare de la kalachnikov qu’il laisse toujours traîner à portée de main, répartit ses deux hommes aux autres coins de la maison et me tend un gros calibre semi-automatique en souriant: « En général ils ne passent qu’une fois, mais on ne sait jamais. » Je prends la fenêtre qu’il m’indique et qui donne sur l’autre rue, j’entrouvre les battants en laissant rentrer le froid glacial et j’attends quelques dizaines de secondes avant de voir réapparaître, à cinquante mètres, au coin d’une maison, un 4x4 noir d’où sortent le canon et le chargeur d’une kalachnikov. La voiture approche d’abord assez vite avant de ralentir brusquement en dérapant sur la neige et de tourner à gauche pour offrir au tireur un angle sur toute la façade. Je fais dériver le canon du Glock 37 pour les suivre, ils arrivent à vingt mètres et la kalachnikov ajuste mes fenêtres. Je lâche cinq balles, la kalachnikov rentre brusquement dans la voiture qui embraie et disparaît.

Avec les balles que tire ce pistolet, je viens de tuer ou de mutiler un homme. Je referme les battants, réenclenche le levier de sécurité de l’arme parfaitement entretenue d’Ibrahim K. et la pose sur le rebord de la fenêtre. Je repense aux trois hommes que j’ai vus abattus en pleine rue cet été, crânes explosés appuyés sur la brique. Je repense aux bras de Mira. Quand je lève les yeux, K. me regarde d’un air triste et calme.

« Thank you.

- You‘re welcome. »

 

 

Mon ami géologue Cavagni m’emmène voir la grotte découverte il y a quelques années dans les gorges voisines, où peut exceptionnellement nous faire entrer son amie Reina qui fait partie de l‘équipe d‘étude.

C’est la différence de température, l’hiver, entre l’intérieur et l’extérieur de la caverne qui a révélé, sous la forme d’un léger nuage de vapeur d’eau, l’existence de cette grotte à des spéléologues qui exploraient ces falaises il y a quinze ans. Après avoir enfilé nos combinaisons et changé de chaussures dans une sorte d’antichambre aménagée dans la pierre, nous entrons tous trois à la file indienne par une chatière transformée en boyau d‘accès. Nous n’avons pas échangé plus de trois phrases en nous retrouvant sur le petit parking au lever du soleil et nous nous taisons pendant quasiment toute la traversée de la grotte. En sortant du boyau Reina nous montre sur notre gauche, entre deux concrétions calcaires, un éboulement datant d’il y a plus de quatorze millénaires. C’était l’accès naturel à la grotte il y a trente et un mille ans, à une époque où la vallée au dehors et les plateaux environnants aujourd’hui couverts de chênes verts étaient peuplés de bouleaux et de pins, d’aurochs et de félins, de rhinocéros laineux et de chevaux, de rennes et d’hyènes, de mammouths et de loups, d’ours et de marmottes, tandis qu‘on dénombrait probablement moins de cinq cents chasseurs-cueilleurs répartis par groupes de vingt ou trente individus à deux cents kilomètres à la ronde.

Sur les parois des premières salles, des regroupements de taches rouges d’un mélange de sang, de graisse, d’urine, de résine et de pigments minéraux qui dessinent chacun le profil d’un aurochs ou d’un bison et où l’on aperçoit parfois, au milieu de ces taches faites en appliquant la paume d’une main sur le mur, une main positive entière, à cinq doigts, isolée.

Dans une vaste salle où se trouvait autrefois un large lac souterrain et où l‘on peut voir des dizaines de squelettes d‘ours, Cavagni me montre plusieurs longues dépressions creusées dans le sol lorsqu’ils venaient hiberner ici pendant des mois. Presque pas de peintures dans cette salle, sauf sur une grande voûte calcaire tout au fond, la première où ne parvenait jamais aucune lumière, autour de quelques dessins de panthères au charbon et de bouquetins peints avec l‘oxyde de fer trouvé dans les sols d‘une salle parallèle.

Nous passons devant un étrange scolopendre noir, des mains positives isolées, des mammouths et des rhinocéros rouges, de petits tas de pierres apportées du dehors, avant d’arriver dans une salle où les murs portent des griffades d’animaux en partie effacées par les hommes, une autre où ont été gravés d’immenses chevaux blancs, une autre encore où s’ouvre sous une rupture de voûte triangulaire un long couloir de trente mètres aboutissant dans une galerie aux parois couvertes de rhinocéros laineux et de mégacéros dessinés avec le charbon de quelques rares foyers au sol encore tous intacts.

Nous sommes à près de trois cents mètres de l’entrée. Après une dernière traversée de plusieurs massifs de roches aux formes presque animales, nous atteignons la salle du fond où de larges rhinocéros parfaitement dessinés au charbon semblent jaillir d’étranges replis et fissures dans la roche jaune et orange, où s’engouffrent une quinzaine d’ours et de félins venant d‘un autre côté. Reina nous montre longuement, en faisant varier l’incidence du faisceau de sa torche sur le mur, les cavités et les fissures d’où émergent les rhinocéros et où plongent les félins et, au moment de rebrousser chemin, Cavagni attire brièvement mon attention sur un croc rocheux au milieu de la scène où se tient un mystérieux bison vertical à jambes humaines repliées, appuyé sur une ourse à vulve humaine.

Après être ressortis de cette grotte merveilleuse, nous allons nous promener dans le soleil matinal à travers les arbres et les rochers jusqu’à l’arche naturelle de cinquante mètres de hauteur qui enjambe la rivière à moins d’un kilomètre de là. L’étroite vallée lumineuse s’ouvre de part et d‘autre. Cavagni montre du doigt la direction de l’entrée de la grotte, en plein soleil, au nord-ouest. La rivière emporte en contrebas les eaux limoneuses sur lesquelles joue la lumière comme sur un sol d‘ocre.

« Qu’est-ce que vous en pensez, Léo? » demande mon ami géologue d’un air amusé.

« C’est bouleversant. J’ai mille questions.

- Vos questions nous intéressent », répond Reina en souriant.

« La première chose qui me frappe est la très forte présence des ours.

- Les ours devaient occuper la grotte pendant toute la saison froide.

- Le climat était plus rigoureux qu’aujourd’hui?

- Oui, à l’Aurignacien les glaciers recouvraient encore l’essentiel de l’Angleterre actuelle, la toundra s’étendait sur tout le nord de la France et dans cette région, après une frange de taïga de deux ou trois cent kilomètres, des hommes modernes venus des Balkans et du Proche Orient actuels avaient trouvé un climat steppique où prospérait une grande quantité d’herbivores en toute saison, ce qui les avait sans doute persuadés de s’installer ici sans pousser plus au sud vers l’Espagne et le Portugal.

- Un nouveau monde, hostile mais fécond, en somme?

- Voilà.

- Et donc ces peintures n’ont pu être effectuées qu’en été, lorsque les ours avaient libéré la caverne?

- Oui, et par un très petit nombre de gens, et au cours de visites relativement rares. Vous avez remarqué ces foyers intacts dans les salles du fond. Si la grotte avait été fréquentée par beaucoup d‘individus, il est probable qu’ils ne nous seraient pas parvenus dans cet état.

- La grotte n’était pas habitée.

- Non, nous ne savons pas quel était leur type d’habitat. Mais ils ne venaient dans cette grotte que rarement, pour des cérémonies exceptionnelles dont nous ne savons presque rien.

- Pendant combien de temps cette grotte a-t-elle été utilisée par les hommes?

- Peut-être cinq cents ans, peut-être mille ans ou plus encore. La datation ne permet pas de descendre en dessous d’une précision de cinq cents ans.

- Il devait falloir un certain courage pour entrer dans cette grotte il y a trente mille ans. Les ours, d’abord… Et puis tout simplement cette longue plongée dans la terre et dans la roche qui semble parfois elle-même vivante, à la lumière vacillante des torches, et la possibilité de se perdre, de s’y blesser ou, j’imagine, d’être attaqué par des forces surnaturelles?

- Ces fissures qui sont la plupart du temps en relation étroite avec les peintures étaient, d’après nous, comme une sorte d’entrée dans le monde souterrain des esprits. Comme dans la dernière salle où le troupeau de rhinocéros semble tout droit sorti de cette faille dans la pierre. Apposer sa main sur la roche, c’était entrer en communication physique avec ce monde et y laisser sa marque, c’était partager les pouvoirs des âmes des animaux qui en étaient sortis, et ceux des animaux qui étaient morts. Cela n’était pas sans danger physique ni probablement psychique pour les participants à ces rites. Affronter ce danger était sans doute même une part essentielle de l’acte rituel. L’acte même de peindre était peut-être aussi important que le résultat peint.

- Des gestes efficaces. Une façon pour les humains de se concilier les forces animales qui les entouraient, les menaçaient ou les nourrissaient, mais aussi de puiser un certain pouvoir, un certain courage ou une certaine sagesse qui pouvaient être ramenés intacts à la surface de la terre?

- C’est vraisemblable. A certains endroits, les ours ont laissé des griffades caractéristiques sur les parois: quatre traits parallèles sur une cinquantaine de centimètres de long. On trouve juste à côté certaines marques assez semblables mais qui ont été faites par des humains: quatre traces digitées qui ne sont que vaguement parallèles.

- Comme si la magie des hommes tentait de rivaliser avec ce qui leur semblait être celle des ours? Car en certains endroits les humains ont effacé les griffades?

- Oui, la présence des ours ou leur arrivée inopinée, même en pleine saison chaude, représentait sans doute à la fois un danger physique et psychique permanent. L’analyse précise de la plupart des fresques montrent que ces peintures ont été réalisées avec une très grande rapidité d‘exécution, comme si leurs auteurs ne pouvaient pas s’attarder trop longtemps dans la grotte.

- Mais peut-être aussi que la ‘magie’ des ours et celle des humains pouvaient être accordées, conjuguées? Les dessins et les peintures d’ours sont relativement rares dans la grotte par rapport aux autres espèces représentées, n’est-ce pas?

- Oui, et la plupart des ours ont été peints dans la salle du fond, mêlés au troupeau de félins qui semblent s‘engouffrer dans un pli de la roche, sans oublier toutefois un crâne d’ours isolé posé dans une salle, de manière assez frappante, sur un petit socle naturel: un roc en forme de croc, tombé seul du plafond de la grotte et fiché dans l‘argile.

- Comme une sorte de stèle ou d’avertissement aux autres ours… En réalité, dans toute la grotte, il ne s’agit jamais de représentations… Chaque peinture, chaque objet placé ou déplacé provoque quelque chose. Et cette figure que vous m’avez montrée avant de ressortir, Cavagni? Cet étrange bison à jambes d’homme appuyé sur cette ourse à ventre de femme? »

Reina se met à sourire et Cavagni plus encore.

« Je vous laisse y réfléchir, Léo. Nous aimerions avoir votre propre opinion… 

- Je vois… Une chose m’intrigue en tout cas dans la dernière salle. Les félins, les ours et ces quelques bisons semblent converger vers ce repli et ces fissures comme s’ils s’engouffraient tous dans une grotte, la même grotte au fond de laquelle ces hommes sont précisément en train de peindre, apparemment dans l’urgence mais avec une précision géniale, cette fresque stupéfiante.

- Une sorte de mise en abîme, oui... D’autant plus stupéfiante, Léo, que, selon nos datations il s’agit de l’une des plus anciennes peintures connues de toute l’histoire de l’humanité. »

 

 

6 décembre 2007

Je ne le sais pas encore mais c’est la dernière fois que je vois Ibrahim K. Dans cinq mois, en pleine rue, une rafale de kalachnikov tuera l’un de ses hommes et lui arrachera la moitié du bras gauche. Un mois plus tard, des assassins entreront chez lui en plein jour et le tueront avant de tout brûler.

Je quitte la capitale dans quelques jours pour une région du nord et ce soir-là K. me montre son bureau dans l’aile la plus abritée de sa villa. Il pousse, son éternel verre de vin à la main et son éternel sourire aux lèvres, la vieille porte lourde et noircie par les années et j’entre dans cette salle de six mètres sur sept au sol couvert de tapis épais et magnifiques au milieu de laquelle trône un énorme bureau presque neuf en bois de pin, qu‘il a fait de ses mains. À gauche et à droite, deux étagères aux rayons à moitié vides et en tout et pour tout cent ou cent cinquante livres en anglais et en albanais: Shakespeare en vingt volumes, Keats, Whitman, Byron, Sterne, Eliot, Joyce, Poe, Hemingway, Pound, Melville… et dans un coin, un peu à l‘écart, Kadaré.

Sur le mur du fond, derrière le bureau, un très grand tableau simple et bouleversant, peint d’un seul large trait de peinture noire, d’un seul geste illuminant toute la toile blanche, horizontal, suspendu comme un immense galet en plein vol: un cachalot monumental, créé à l‘instant, flambant neuf, immortel.

Je me mets à sourire, réjoui comme un gosse. « Bon Dieu, qui a fait ça? » K. se met à rire: « C’est moi qui ai fait ça. Pour être comme lui.

- Invincible? Invulnérable?

- Invisible et vierge! »

 

 

La nuit tombe sur la maison, la rivière, les chemins et les arbres, et il me semble ce soir, comme à chaque crépuscule depuis des années, que toute l‘histoire d‘une civilisation s‘achève très perceptiblement devant nous et qu’autre chose a déjà commencé. J’ai écarté les rideaux et j’admire la lune qui se lève dans le ciel dégagé, l’un de ces livres que je lisais là-bas encore à la main. J’ai traduit ce soir un bref passage de ce texte qui attend encore d’être découvert, dans une langue qu’on a tout fait pour éteindre, aimée par si peu de gens.

Traduit?… La traduction est plus impossible que jamais. Tout ce que j’ai pu récolter de cette lecture et tenter de transcrire dans ma langue, ce sont d’étranges questions de ce genre: « Pourquoi rechercher plus originellement le premier commencement de la pensée?… Pourquoi méditer son histoire?… Pourquoi se préoccuper de sa fin?… Parce que l’autre commencement (depuis la vérité de l’être) serait devenu nécessaire?… Mais après tout, pourquoi un commencement?… »

Et quelques réponses plus surprenantes encore: « Parce que seul le plus grand événement, seule l’aventure la plus intime peut nous sauver de cette perdition à l’œuvre dans l’enchaînement des ’événements’ et des machinations. Il doit advenir ce qui nous ouvre l’être et nous y resitue et nous amène face à nous-mêmes et à l’œuvre et au sacrifice. Mais le plus grand événement est toujours le commencement, fût-ce celui du dernier dieu. Car le commencement est l’origine restée cachée, le jaillissement qui n’a pas encore été détourné et exploité, le premier saut qui n’a pas encore été dévié. Le commencement est ce qui, en se retirant toujours, s’aventure précisément le plus loin et garde ainsi en lui-même la plus haute maîtrise. Cette puissance jamais gâchée où se trouve scellé le plus grand désir qui puisse naître du courage (de la volonté qui, accordée parfaitement à l’événement, sait) est le seul salut et la seule épreuve. »

 

 

11 décembre 2007

Quelque part dans le nord de ce pays, il y a maintenant un chemin qui, derrière un grand pin bleu, franchit la colline sous mes fenêtres. Ce n’est pas par ce chemin que doivent venir ceux que je suis venu trouver (dans quel but exact?), du moins pas à ce que l’on m’a dit, mais comme j’ai souvent eu l’occasion de douter de ce que l’on me disait dans ce genre de situation, je prête beaucoup plus d’attention que prévu à cet arbre et à ce chemin.

Je dors peu, mais souvent. Chaque fois que je me réveille (un peu partout dans cette maison: trois lits, cinq fauteuils, deux canapés, un rebord de fenêtre où j’ai empilé quelques coussins rouges) en général après seulement quatre-vingts dix minutes de sommeil, je fais un détour par les trois fenêtres qui donnent sur ce chemin et je vérifie si la neige est encore vierge. Elle l’est toujours mais chaque fois je me demande : depuis quand l’est-elle ? Depuis que je suis arrivé dans cette maison en pleine tempête il y a cinq jours ? Ou depuis trente minutes ? Seul le ciel me donne la réponse. S’il est bleu ou étoilé à perte de vue ou seulement parsemé de quelques-uns de ces nuages de fête dont on n’a rien à craindre, c’est que la neige est vierge depuis la dernière journée de sale temps. Si le temps est à la neige, rien n’est sûr et de toute manière, mon regard finit toujours par dériver vers la crête de cette colline à l’endroit où le chemin matérialisé par une série de poteaux de bois la franchit, et pendant quelques secondes il m’arrive de penser que là, maintenant, précisément au moment où je fixe cet endroit, quelque chose ou quelqu’un va apparaître sur ce chemin que je devine à peine plutôt que n’importe où ailleurs, qui décidera de ma vie, de ma survie, de ma mort ou de mon échec. L’instant d’après je réalise toujours (en aimant et en trouvant de plus en plus rassurante, alors qu’elle ne l’est peut-être pas, cette étrange répétition qui m’amuse) que c’est plutôt n’importe où ailleurs que quelque chose ou quelqu’un apparaîtra, et je me détourne en souriant de ces fenêtres pour retourner veiller à d’autres.

Et parfois encore, lorsque, dans un état d’immense fatigue confinant à la lucidité la plus radicale, le monde entier semble n’être plus qu’une infinité de racines de moi-même et qu’à l’inverse, je ne suis plus moi-même qu’une branche ou une feuille infiniment savante mais parfaitement accessoire et pour tout dire ridicule de l’arbre du monde entier, je me demande si ce n’est pas en moi-même et depuis toujours que quelque chose est, d’ores et déjà, apparu, pour disparaître, et que je dois apprendre à reconnaître, à deviner, à précéder.

 

 

Je referme le livre et j’éteins les lumières pour ouvrir la fenêtre. La brume monte à vue d’œil sur les berges de la rivière invisible et j’allume un cigarillo pour goûter l’air de la nuit. Voyons voir. Qu’est-ce que c’est que cette brume qui s’apprête à tout recouvrir et tout révéler? Un mélange de joie et de douleur infinies? Un deuil de sang? Un jeu d‘encre? Un événement indéchiffrable et l’aventure la plus intime? Un jaillissement de mémoire dans les replis de l‘oubli? La seule épreuve et le seul salut?

Tout commence.

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Published by riverrun - dans Nouvelles
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