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20 avril 2013 6 20 /04 /avril /2013 09:37

 

http://www.unique-poster.com/media/images/popup/monet-claude--vetheuil-im-nebel-791630.jpg

Monet, Vétheuil, dans le brouillard, 1879

 

 

 


 

 

Ici, dans le brouillard

 

LÉO ZYNGERMAN

 

Il est difficile de dire qui a découvert l’Amérique, mais il est plus difficile encore de dire si quelqu’un l’a découverte. Pour l’Europe, à quelques rares exceptions près, la réponse est non.

 

     À Sandrick Le Maguer

 

28 juillet 2007

Un hôtel vide dans un petit pays d’Europe dont on fait beaucoup semblant de parler et où très peu de gens vont réellement, quelques bagages, un petit poste de radio, une arme et, pour une raison ou une autre, beaucoup de temps, de désespoir et de gaieté, peut-être grâce à ces quelques livres improbables que j’ai pris avec moi et que j’habite comme une maison invisible.

Il y a de longues soirées où ces livres et l’étrange paix que j’y trouve deviennent la seule réalité et où tout le reste me paraît indéfiniment éloigné, dans un monde où je n’ai jamais eu et où je n’aurai jamais aucune influence. Ces soirs-là je me mets à traduire et si je traduis les dernières lignes connues du Disparu, le premier roman inachevé de Franz Kafka, que l’on a longtemps appelé Amerika, ça peut donner quelque chose comme ça: « Le premier jour nous traversons une région de montagnes. Des masses rocheuses bleues et noires viennent frôler le train, nous nous penchons aux fenêtres et cherchons en vain les sommets du regard. D’étroites vallées sombres et déchirées s’ouvrent de part et d‘autre, je montre du doigt la direction où elles se perdent, de larges rivières viennent sur nous comme de grandes vagues descendues des sommets et emportent avec elles mille vaguelettes d’écume, elles se jettent sous les ponts sur lesquels passe le train et sont si proches que le souffle de leur fraîcheur effraie nos visages. »

Un roman inachevé? Ou jamais réellement lu?

Un roman vierge. Comme tous les bons romans.

 

 

Mercredi. L’avion se pose avec trois minutes d’avance sur l’horaire prévu. Le pays est enfoui sous la neige mais les pistes sont nettes et noires comme sept traits de pinceau sur une toile blanche. Après avoir franchi la douane (« Vous vous appelez Léo Zyngerman? - Oui. - D’origine française? - Qu’est-ce que vous voulez dire? - C’est bon, allez-y. ») je passe un bref coup de téléphone à quelqu’un qui, après avoir dit d’une voix neutre le mot « Hydra », se tait : « Tout s’est bien passé. La réponse est oui. Le contrat est signé. Les documents seront demain sur ton bureau. À bientôt. »

Je raccroche et j’achète les journaux pour vérifier dans quel pays j‘arrive. Il semblerait que le contre-espionnage soit très occupé à cambrioler les rédactions des journaux nationaux les unes après les autres, un scandale de vente de sous-marins conventionnels cache un scandale nucléaire international, une affaire de comptes politiques au Luxembourg cache cent autres affaires de corruption, la pauvreté s’étend partout et les soupes populaires ne désemplissent plus, un gouvernement de pantins excite le bon peuple des téléspectateurs contre les gitans, les manouches et les roms, des soldats de dix-neuf ans meurent à l’autre bout du monde dans une guerre perdue d’avance, la majorité parlementaire calcule son prochain tour de passe-passe fiscal, l’opposition s’oppose mollement, les intellectuels parlent cocaïne, cinéma et dictature, de dangereux lecteurs de Guy Debord sont poursuivis pour terrorisme, il semble naturel à tout le monde que les anarchistes grecs et les islamistes yéménites rivalisent la même semaine dans l’art mondial du colis piégé, la prochaine conférence mondiale sur le climat s’apprête à valider les recommandations à l‘horizon 2100 de la conférence mondiale d’il y a quatre ans, un enfant sur cinq est officiellement victime de sévices sexuels, les media médiatisent tout ça sur l‘air de Quel beau désastre! et puis il tombe, oui, il tombe de la neige, « on n’en avait pas vu autant depuis des années », le cirque habituel, j’ai dû prendre le bon avion: je suis en France, en Europe, en Occident, au début du XXIe siècle.

Je prends mon sac sur le tapis roulant et je monte dans un car pour la capitale. Deux heures après je suis dans la salle sans fenêtre du musée Marmottan qui abrite un tableau extraordinairement lumineux de Claude Monet, un tableau presque blanc: Vétheuil, dans le brouillard. C’est mon pèlerinage secret à chaque retour au pays, ma prière invisible, ma pierre noire en blanc. Pour la petite histoire on raconte qu’un marchand d’art refusa de l’acheter à Monet qui avait besoin d’argent en lui jetant: « Mais, mon cher ami, je ne vous en donnerais pas cinquante francs! » Quinze ans plus tard, le même marchand d’art en proposa six cents francs sans reconnaître le tableau. Monet refusa de le vendre avec un petit sourire que j’imagine franc, gai et indéchiffrable, et garda Vétheuil, dans le brouillard avec lui toute sa vie.

Je m’assieds sur le petit banc plongé dans l’ombre en face de l’étincelant tableau. La petite ville et son clocher à peine visibles semblent suspendus entre la rivière et le ciel où mes yeux se perdent gaiement. Le peintre invisible est seul depuis l’aube avec sa toile et ses « pauvres couleurs » sur un petit canot, il a trente-neuf ans, il est pauvre, à la charnière de sa vie, en train de perdre sa première femme, Camille, qui va mourir d’un cancer de l’utérus à trente-deux ans, et il a laissé ce matin leurs deux enfants, Jean et Michel, dans la maison de ses amis Hoschedé, auprès d’Alice, sa maîtresse depuis trois ans, qui veille sa femme alitée, pour venir peindre ce tableau. C’est l’art de la famille selon Monet et ça n‘est pas fait pour plaire à tout le monde, évidemment. Ce type a une drôle de manière de mener sa barque, sans parler, bien sûr, de cette drôle de manière de peindre que même les plus ardents naturalistes ne peuvent s’empêcher d’admirer: « Voilà un tempérament, voilà un homme dans la foule de ces eunuques. » Et maintenant qu’est-ce que c’est que ce tableau illisible dont on ne donne pas cinquante francs en 1879? Que peut bien ressentir ce peintre à l’étrange morale en peignant cette toile qu’il va garder auprès de lui jusqu’à sa mort et qu’il va lèguer à ses fils? Qu’est-ce que c’est que ce brouillard qui bientôt se sera complètement dissipé, ou bientôt recouvrira complètement le village où l’on aperçoit peut-être, à gauche, la maison où sont en ce moment même rassemblés tous les êtres qu’il chérit?

Je ne sais pas. Je regarde.

 

 

31 octobre 2007

On me dépose discrètement dans les environs de l’hôtel. La neige tient sur les toits et partout où les gens ne vont pas la piétiner. On en annonce encore pour la nuit prochaine et j’ai toujours été très heureux quand il neige, même si la neige peut représenter une difficulté de plus dans ce genre de voyage. Avant de rentrer je fais un tour à travers les ruelles en zigzaguant entre les plaques de neige, les flaques de boue gelée et les brouettes chargées de cartouches de cigarettes de contrebande et je jette quelques coups d’œil amusés, au passage, dans les baies vitrées des magasins de robes de mariées et les glaces sans tain des officines d’avocats. On peut y contempler un pays multiplié à l’infini. Personne ne me suit. C’est ce qui est merveilleux dans ce pays: tout le monde est trop occupé pour faire suivre qui que ce soit et de toute manière tout le monde est trop méfiant pour se laisser suivre par qui que ce soit. Ce qui est en revanche terrible dans ce pays, c’est qu’à moins d’être un parfait inconnu tout le monde sait à chaque instant où vous étiez deux heures auparavant, sans même avoir à vous faire suivre. Comme je suis encore inconnu, je suis encore invisible. Ou presque: certains commencent à me voir précisément parce qu’ils connaissent tout le monde et qu’ils ne me connaissent pas, parce qu‘ils savent où était n‘importe qui il y a deux heures, et qu‘ils ne pourraient pas savoir où j‘étais il y a deux jours. Je ne pourrai bientôt plus me contenter d’espérer passer inaperçu: il faudra bien que je finisse par trouver une manière d’être certes un peu visible, mais infiniment négligeable.

 

 

Je prends un autre train et trois heures plus tard je suis encore dans un autre pays, je traverse lentement les bosquets de bambous noirs couverts de pinceaux de neige, je gare la voiture sous l’auvent, je laisse le moteur tourner, je ne sors pas mon sac du coffre, je reste face à la maison, j’allume un cigarillo, je regarde tout autour de moi, les collines, la rivière, la maison, la grange, le ciel, les arbres, la neige, les traces d’oiseaux et de lièvres, je devine l’îlot sur la rivière antique et nouvelle un peu plus bas, je fais trois pas en avant, quatorze sur la gauche, tout semble en paix, je récite cette phrase magique qui me sert chaque fois à rouvrir la maison et que je prononce chaque fois comme la première fois, les autres premières fois en plus : « Force-toi à un exil infini sur les bords désertés du fleuve, à une lucidité déchirante au partage des eaux, à un silence de fauve dans l’onde jaune, à une ruse instinctive, sinueuse et parfaite. »

Voilà. La maison est intacte, déserte, encore froide mais accueillante. Je peux éteindre le moteur et mon téléphone, prendre mon sac, ouvrir la porte, allumer le feu dans la cheminée, me verser un verre, m’allumer un deuxième cigarillo avec un tison, écouter les flammes et le bois, respirer la fumée, me souvenir, jouer en pensée avec ma vie et le temps comme on joue avec de l’encre et du papier. Je suis à nouveau vivant, encore une fois vivant pour la première fois. Ici.

Il paraît que j’ai une décision importante à prendre dans une semaine. Démissionner ou ne pas démissionner. Le choix s’annonce difficile, sur le papier. Si je démissionne, je ne pourrai pas garder cette maison, sans parler d‘autres difficultés prévisibles et malheureusement tout sauf négligeables. Si je ne démissionne pas, je devrai composer avec les nouvelles têtes. Je ne veux pas me séparer de la maison et je ne veux pas composer avec les nouvelles têtes. Pas ces têtes-là. Il existe bien sûr une troisième solution mais je préfère pour le moment ne pas la formuler, de peur de la trouver trop amère avant même de l’avoir définitivement prise. Mais rien de tout ça n’a finalement d’importance.

 

 

1er novembre 2007

J’entre dans un café du vieux bazar pour commander un thé à la menthe, vais m’asseoir dans un coin et, après un bref coup d’œil aux visages autour de moi, m’observe moi-même avec étonnement dans le grand miroir neuf qui recouvre le mur du fond: visage ovale aux yeux attentifs, pommettes légèrement saillantes, moustache et bouc discrets, lunettes sans bords, sourcils fins et élégants, front haut et régulier où courent trois rides amusées, cheveux rejetés en arrière, oreilles légèrement décollées, bouche et nez légèrement déformés, joues creusées, cou robuste, le tout posé sur un corps dont la carrure est exagérée par l’épaisse veste de laine et la parka fourrée, dégageant une impression générale d’immobilité sereine et disponible. J’ai beau faire un gros effort, je ne me reconnais pas. Je me sens encore comme l’enfant de huit ans découvrant son reflet dans le miroir d’un autre café, à l’autre bout de l’Europe, au milieu d’une foule de joyeux buveurs, et qui se dit: « C‘est donc moi, ça. Il a l’air sympathique. On va s’entendre. Je me demande bien ce qu’il sait faire. Je vais lui dire bonjour et on verra bien. »

Je finis mon thé encore brûlant, remercie d’un signe discret de la main le patron puis ressors dans le froid, remonte sur trois cents mètres une autre rue qui file vers les collines et retrouve la maison de Mira au fond d’une impasse où deux arbrisseaux ont poussé entre les vieux pavés recouverts de glace. Je frappe à la porte et c’est la mère qui ouvre. J’ôte mon bonnet, elle me reconnaît avec étonnement et pose une main sur son cœur.

« Tungatjeta, Evliana.

- Tungatjeta, Skender. Quelle surprise... Entrez, entrez.

- Comment va-t-elle ? »

Les yeux d’Evliana s’emplissent de larmes et moi qui ai toujours les mains chaudes, je prends les siennes qui sont toujours glacées pour les réchauffer.

« Elle va très bien, cesse de pleurer » dit une jeune voix heureuse et étonnée dans le salon. « Qui est-ce, Mama ?

- Oh tu ne le croiras jamais ! C’est Skender...

- Quel Skender ?

- Mais voyons ! Skender de France ! »

Je me débarrasse de mes bottes et la mère me fait entrer dans le salon où la jeune fille est allongée sur le canapé à écouter la radio. Elle a un très beau visage et j’ai toujours été surtout sensible à la beauté des visages. Mais elle n’a plus d’avant-bras. Elle les a perdus il y a un an en ramassant une mine dans un champ, dans le nord du pays. Sa poitrine a été brûlée au second degré, elle est devenue aveugle mais son visage a été épargné par miracle, personne ne sait comment. Je me suis souvent demandé ces derniers mois si les médecins avaient réellement fait leur travail en coupant ce qui restait de ces deux mains d’enfant. Et j’ai souvent tenté d’imaginer ces deux mains blessées et sanglantes avant qu’on les ampute. En regardant Mira sourire et se redresser pour m’accueillir je lis encore à chaque seconde l’étonnement qui émane de ce visage d’adolescente, des mois après la catastrophe, et probablement pour toujours.

Elle se lève et vient droit à moi, sans hésiter, et se repose contre moi, et je la serre doucement dans mes bras.

« Comment vas-tu, Mira, mon Secret ?

- Très bien ! J’ai encore trop de médicaments qui me font dormir... mais je recommence à voir des lumières !

- C’est vrai ?...

- Oui, je peux voir que tu es là parce que tu es tout noir dans la lumière de la fenêtre blanche. »

Je sens brusquement mes propres yeux s’embuer de larmes et je comprends celles d’Evliana un instant plus tôt. Je prends le visage de Mira entre mes mains et regarde attentivement ses paupières délicates et nacrées.

« Ouvre doucement les yeux, Mira.

- Regarde » répond-elle en ouvrant les yeux. Elle a de magnifiques yeux vairons, l’un vert clair, l’autre d’une couleur indéfinissable, entre le jaune et l’ocre. Ses yeux semblent vivants.

« Je distingue la forme de tes cheveux, Skender. »

Je passe doucement mes pouces sur les sourcils de la jeune fille et l’embrasse sur le front.

«Tu vois, j’écoutais la radio sur le poste que tu m’as offert cet été, Skender.

- Alors comme ça... Tu... Tu écoutes les informations, fillette ?

- Oui, c’est Thaçi qui va gagner, qu’ils disent.

- Ils se trompent, Mira?

- Bien sûr qu’ils se trompent.

- Alors qui va gagner, mon Secret ?

- Devine…

- Franchement, à part Thaçi...

- C’est moi ! C’est moi qui vais gagner, Skender... C’est moi qui serai élue, Skender. Elue ! Moi, moi, moi... Ton Secret ! Moi !... »

Et nous éclatons de rire.

« Maintenant que tu le dis, Mira, ça me paraît évident... Ils n’ont aucune chance !

- Aucune chance... » répète-t-elle en étouffant un bâillement de fatigue et en se rasseyant sur le canapé.

«Je t’ai apporté un peu de musique, mon Secret.

- Oh, c’est très gentil ! Montre vite ! Tout le monde m’apporte de la musique maintenant... Mais c’est toi qui as eu l’idée le premier et ce sont les tiennes que je préfère.

- Tiens, tiens... Pourquoi ?

- Elles sont anciennes et mystérieuses et...

- Anciennes et mystérieuses ?...

- Et tout le monde me demande qui me les a apportées et je réponds que c’est mon french lover pour les faire enrager. »

Je glisse en riant l’une des cassettes dans le magnétophone, le repose par terre et m’assieds dans le fauteuil en face de Mira. Elle lance la cassette en appuyant sur le magnétophone avec son gros orteil du pied gauche et se rallonge confortablement sur le canapé. Evliana a déposé sans rien dire une tasse de thé et trois biscuits sur la table devant moi, pas loin d’un paquet d’antalgiques pour Mira, et s’est éclipsée. Nous écoutons le Clavier bien tempérépendant longtemps, dans la maison plongée dans le silence et l’immobilité, et Mira finit par s’endormir en me demandant, if it pleases you, de revenir la voir à chaque fois que je voyagerai dans son pays. Elle m’autorise même à venir la voir plusieurs fois si je reste plus longtemps. Elle dit en s’enfonçant lentement dans le sommeil qu’elle comprend que j’ai beaucoup d’autres choses à faire, des choses d’adulte dont je ne peux pas lui parler (comme je lui ai dit la première fois que je suis venu, quand je ne savais pas encore bien parler sa langue), peut-être même des choses dont je ne peux même pas parler aux adultes, mais que c’est important que je revienne à chaque fois, parce qu’un jour elle veut voir mon visage, mes yeux, et surtout la lumière de mes yeux.

Je sors en fermant délicatement la porte de la maison. Il neige à nouveau et le brouillard que j’aime est en train de tomber sur la ville. Oui, il y a des choses dont on ne peut parler à personne, en tout cas pas aux adultes. Je grave le visage et le corps et le regard de Mira dans ma mémoire. Je sais que si tout se passe bien, je ne pourrai plus jamais revenir. Je regarde la ruelle. La neige a effacé mes pas de tout à l’heure.

Tout commence.

 

 

J’ouvre le bureau et j’y allume un chandelier, réjoui de ces lumières souples et vacillantes qui éclairent vaguement les papiers, les livres et les tableaux. Je débloque les volets de la grande fenêtre. La neige tombe à nouveau sur le jardin silencieux, j’entends à peine la rivière qui doit être couverte de gel du côté de l’îlot, je regarde les chênes verts sous leurs manteaux lumineux, souffle un fin nuage de vapeur dans l’air gris, me réjouis de cette solitude, de mes vêtements neufs, de mes chaussures confortables et du repas que je préparerai tout à l’heure. Je sifflote le début de la version Coltrane de My favourite Things, referme la fenêtre et ouvre le coffre, fais glisser les pages du manuscrit entre mes doigts, vérifie qu’il y a une balle dans la chambre de l’arme, contemple quelques instants les six figues dessinées par Meryem l’année dernière, range le tout, referme le coffre, vais m’asseoir au bureau, découvre un nouveau pastel posé sur le bois souillé d’encre séchée, me mets à sourire, heureux comme un enfant.

Ce sont des grenades, sept grenades vermeilles dessinées comme de petites masses rouges et jaunes et noires et glorieuses, sept petites merveilles de grâce et de réalité. Un cadeau de l’Africaine, encore. Elle passe ici de temps en temps, c‘est bon d‘y penser.

J’ai longtemps rêvé d’une petite communauté d’êtres merveilleusement libres et raisonnables qui partageraient un lieu comme celui-ci, qui passeraient dans une maison perdue au milieu de nulle part lorsqu’ils le désirent, lorsqu’ils sont prêts à rencontrer d’autres êtres merveilleusement raisonnables et à partager quelques jours et quelques nuits de joyeuse discussion ou de silence, ou à vivre seuls sans savoir ce que réserve le lendemain de fêtes solitaires et d’attente sans but. Mais il n’y a que Meryem et moi, ici. Elle, rarement. Moi, une fois par mois, ou moins. Il y a finalement si peu de gens avec lesquels je peux être absolument, non pas qui je suis, mais quand je suis. Si peu de gens qui vous laissent suivre le temps comme vous suivriez dans un sens ou dans l’autre le cours d’une rivière, et courir ses méandres. Ou alors vous êtes si vite séparé de ces gens qui ne vous demandent rien, qui ne vous donnent rien et avec lesquels vous sentez que le temps se donne lui-même tout entier à chaque instant, aussi vierge qu‘une ville familière sous la neige.

 

 

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Published by riverrun - dans Nouvelles
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