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25 mai 2014 7 25 /05 /mai /2014 11:23

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Il m’est arrivé de remonter le cours de la Volga dans l’espoir de découvrir je ne sais quelle source, métaphysique peut-être, de mon pays ou de moi-même. Je me suis rendu compte pour la première fois avec stupeur que toutes mes hypothèses étaient fausses, que la réalité est impitoyable et, surtout, plus bornée que tout ce que je pouvais imaginer. Plus bornée et plus désespérante. Dès lors qu’on décide de voyager « le cœur ouvert » pour comprendre ce qu’est notre pays aujourd’hui, il faut se préparer non pas à étudier des mœurs originales et à enregistrer des traditions orales, mais avant tout à supporter, supporter l’absence de mœurs, l’amoralité, l’ivrognerie sans fond, l’indifférence et l’amnésie, au sens le plus exact et le plus insoutenable de ce mot. S’habituer à ce que l’espace culturel soit redevenu un paysage en friche, sauvage, comme si nous avions sous nos yeux une terre qui n’a jamais été labourée, qui n’a jamais été régulièrement cultivée. Ce n’est qu’après avoir supporté tout cela, après avoir surmonté la déprime féroce des hôtels de province, que vous trouverez peut-être ce que vous cherchiez : un espoir. Avant, je puisais l’espoir dans la nature ou dans cette beauté singulièrement éloquente de l’architecture ancienne. Mais, avec le temps, je me suis rendu compte que la nature appartient à l’éternité, et l’architecture au grand passé, que ni l’une ni l’autre ne peuvent assouvir la soif, vitale, de présent et l’espoir d’un futur. Alors je me suis mis à chercher, et j’ai trouvé. J’ai trouvé des gens – et ils sont nombreux- qui, d’une façon étonnante, allient la mémoire au grand passé, la dignité du présent et le magnétisme du futur, les trois temps de l’espoir.

Serguei Gavrilovitch Kornilov. La première fois que j’ai entendu parler de lui c’était en hiver, par des amis qui étaient passés par Priamoukhino pour voir l’église du domaine des Bakounine. C’est ainsi que j’ai appris qu’un gardien habitait là-bas, ils m’ont donné un numéro de téléphone, dessiné l’itinéraire sur un bout de papier. En fait, le mot gardien expliquait tout. C’est un mot qui n’a pas refait surface dans la langue par hasard, au moment où les champs sont redevenus des friches : il a surgi comme un appel. Un appel à se souvenir, à avoir conscience de soi. Un appel à se prolonger dans la continuité et non dans la déchirure. Aucun des gardiens que j’ai rencontrés (le gardien des sources de la Volga ou celui des photos des rues inondées de la ville de mes ancêtres) ne ressemblait à un archiviste patenté. Aucun d’eux n’avait la connaissance absolue de l’objet dont il était le dépositaire, mais chacun était conscient de protéger un trésor qui, au nom d’un étrange principe, lui avait été confié, à lui et à personne d’autre. Si bien que leur tâche n’est pas seulement de conserver une mémoire, un savoir ou des connaissances scientifiques, mais d’être là, à côté, pour témoigner par leur propre vie de la valeur réelle de ce dont ils sont dépositaires. De tels personnages, il en existe beaucoup aujourd’hui et je pressens que c’est justement grâce à leurs efforts fragiles que notre pays ne s’est pas encore dissous dans l’éternité de la nature.

Vassili Golovanov, Autour de Bakounine

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Published by riverrun - dans Citations
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