Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
24 septembre 2013 2 24 /09 /septembre /2013 22:54

En arrivant sur les boulevards après une heure à marcher sous les nuages tu te retrouves à attendre le feu côte à côte avec une vieille dame en imper dont la main tremble un peu sur sa canne. Elle est grise des pieds à la tête. Chaussures d’un beige tirant vers le gris, collant gris, jupe à petits carreaux noirs et jaunes tellement délavée qu’elle semble grise, pull gris sur une chemise dont on aperçoit à peine le petit col pâle sous le châle gris, imper gris, cheveux gris, yeux gris, l’un perdu, l’autre bien vivant, mais gris. Elle te sourit quand tu lui proposes de l’aider à traverser et, au moment de lui prendre doucement le bras tu sens la légèreté de ce bras et de ces jambes et de tout ce petit corps épuisé. Quand le feu repasse au rouge vous êtes encore sur le petit îlot au milieu des voitures et des bus et le tonnerre gronde sur la ville.

« Vous êtes bien gentil monsieur.

- Je vous en prie madame.

- J’ai du mal à traverser, vous voyez, je n’ai plus qu’un œil. Ils m’ont opérée, le médecin a réussi à sauver cet œil, mais pas l’autre.

- La cataracte ?

- Oui, oui. Mais de toute façon j’en ai parlé au médecin. Il a dit que mes yeux étaient très mauvais, sûrement depuis l’enfance.

- Ah bon ?

- Qu’est-ce que vous voulez, ma mère… elle ne me voulait pas. Alors elle a pris des poisons pour ne pas m’avoir. »

Elle a soudain les larmes aux yeux.

« Vous avez quel âge, madame ?

- Soixante-dix-sept ans.

- Vous avez l’air plus jeune. »

Elle se met à te sourire encore : « Oh, vous êtes gentil, ce n’est pas vrai.

- Mais vous avez vos enfants pour vous réjouir ?

- Je ne les vois pas, mes enfants. Mon fils aîné est à Clermont Ferrand. Ma fille est du côté de Marne la Vallée dans les nouveaux quartiers. Et mon cadet habite sur le même palier que moi, mais il travaille, je ne l’ai pas vu depuis des mois, ni d’ailleurs sa femme. »

Vous finissez de traverser le boulevard et tu te remets à penser à ce que tu es venu chercher dans la ville aujourd’hui. Tu n’as vu personne depuis trois semaines. Tu n’as pas parlé autant avec quelqu’un depuis un mois. Tu lisais, tu essayais de dormir, de guérir, tu te réjouissais de manger bien une fois par jour, tu te réjouissais des arbres qui poussaient n’importe comment sans plus personne pour les tailler. Tu te réjouissais à chaque petit signe de tes enfants, si loin.

Il pleut quelques gouttes, l’orage approche, vous mettez le pied sur le trottoir, vous faites encore quelques pas indécis, vous pensez peut-être tous les deux à ceux que vous aimez, tu relèves la tête, tu regardes autour de vous, tu réalises qu’il n’y a pas dans toute la rue d’autre personne aussi pauvre, aussi ridiculement pauvre que vous deux, ni d’aussi royalement belle que cette dame borgne, ni d’aussi royalement obstiné que toi.

« Vous n’avez pas de parapluie madame, il va falloir vous abriter. Vous allez loin ?

- Oh, non, vous êtes gentil monsieur. Je vais au supermarché, c’est juste ici. »

La dame te regarde avec l’œil qui lui reste. Elle sourit toujours, elle est contente. Toi aussi.

« Au revoir madame.

- Au revoir monsieur. »

Partager cet article

Repost 0
Published by riverrun - dans Carnets!
commenter cet article

commentaires