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14 avril 2013 7 14 /04 /avril /2013 09:50

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Avant que la jeune femme ne soit revenue de sa loge (elle aurait trouvé quelqu’un pour le ramener à Lille en voiture, il n’avait pas envie qu’elle s’occupe de ça, il avait envie de marcher longtemps dans la nuit après la pièce et la soirée qui avaient été simples et magnifiques) il serra des mains amicales, embrassa V. et sortit seul dans le cœur de la nuit. Son cœur à lui débordait de la vieille sensation d’aventure et d’amour et de solitude infinis et il connaissait à peine ces gens qui l’avaient rendu très heureux et très léger ce soir (chacun avait apporté sa petite part de bonheur et de gentillesse et lui aussi) et ils les reverrait presque tous le lendemain alors il préférait partir seul sans commencer des histoires de voiture et puis la banlieue était belle de néant, il y avait beaucoup de choses à y comprendre à deux heures du matin et l’hôtel n’était qu’à dix kilomètres en partant de la rue des Fusillés.

 

Il se réjouissait de ce voyage sans bagage dans le nord et de la pièce d’A. qui tombait à pic parce qu’au fond Marx y apparaissait enfin comme ce qu’il était : un vagabond intellectuel et un gitan politique, flanqué d’une femme héroïque et joyeuse, d’un ami héroïque et salarié et d’une bonne héroïque et mystérieuse, avec leurs drames (les morts des enfants, l’enfant donné de Lenchen), leurs petits moments de ridicule et leur grandeur obstinée à tous les quatre et pendant qu’il réfléchissait à ça en remontant le col de sa vareuse dans le froid et en commençant à longer la rue des Fusillés entre les petits pavillons de brique et les petites tours de béton, il sentit qu’il n’était plus tout à fait seul dans la nuit et que quelqu’un marchait à ses côtés.

 

« Hello, Gambler. Je ne vous ai tout de même pas effrayé ?

 

- Mais non, mon vieux.

 

- Votre main a plongé dans la poche où vous gardez votre couteau.

 

- Juste un réflexe, ne vous en faites pas.

 

- Chaque fois que je vous vois les collègues me rappellent de faire gaffe. Vous êtes un homme dangereux…

 

- Allons, allons… Mais comment ça les collègues ? Ne me dites pas que vous êtes plusieurs à faire ce…

 

- Bien sûr que si. C’est l’évidence. Et même assez nombreux. Je ne dirai pas une légion, mais presque. Mon petit Gambler, c’est nécessaire, on ne peut pas être partout à la fois.

 

- Même vous.

 

- Même nous.

 

- C’est vrai qu’à la réflexion… Vous êtes combien du coup ? Sept milliards et des poussières ?

 

- Bah, beaucoup moins. Et puis nous sommes dans les statistiques, mon vieux. Parmi les fameux sept milliards et des poussières, il y a nous. Quand le recensement sonne à la porte, nous, on répond. Pourquoi riez-vous ?

 

- J’essaie d’imaginer la scène.

 

- Et puis quand tout se passe à peu près bien ce n’est pas un job à plein temps. On est censé s’occuper de plusieurs centaines de personnes à la fois, sauf dans les secteurs un peu plus durs, comme Paris. Vous, par exemple, vous m’avez causé des soucis à l’époque. Il y a six ans.

 

- Déjà.

 

- Eh oui, le temps passe, hein mon petit Gambler.

 

- Non, l’inverse. C’est étonnant comme il reste.

 

- Comment ça, reste ?

 

- Mh, vous ne pouvez peut-être pas comprendre…

 

- Non, j’avoue. Vous avez de ces tournures, parfois. Bref, même vous, dans la période où vous étiez le plus dangereux, je venais vous voir, quoi, maximum une fois tous les deux ou trois jours, non ?

 

- Vous passiez parfois deux ou trois fois dans la journée, vous ne vous souvenez pas ? Sans compter les fois où vous étiez déguisé.

 

- Oui, bon, c’était une phase critique et je devais veiller à ce que ça se passe le plus mal possible. Rien de personnel, hein, Gambler. D’ailleurs, j’ai échoué. A cette époque-là vous étiez imbattable, c’est vous qui vous êtes planté tout seul.

 

- Probablement.

 

- D’ailleurs vous voulez que je vous dise pourquoi vous vous êtes planté tout seul ?

 

- Bien sûr, votre point de vue m’intéresse.

 

- Mon point de vue n’est pas un point de vue, mon petit Gambler. Quand on occupe ce genre de poste, notre point de vue c’est la vérité.

 

- Mettons.

 

- C’est bien, vous continuez de sourire. C’est ce qui est bien avec vous : on vous tape, on vous sape, et vous continuez de sourire. Vous encaissez bien, on peut y aller carrément. En attendant la vérité c’est notre affaire.

 

- A vous et vos collègues.

 

- Eh oui. Pendant des siècles vos semblables ont prétendu que Dieu seul possédait la vérité. Mais nous, NOUS, nous existons, nous. Nous, nous la possédons. Alors que Dieu… »

 

Il fit un geste vague vers le ciel, vers les boutiques fermées, vers les petites maisons plongées dans l’ombre, vers les réverbères faiblards, vers les toits des immenses hangars au loin à l’ouest du côté de la voie ferrée.

 

« Sérieusement, mon petit Gambler. Vous l’avez déjà vu, Dieu ?

 

- Parce que Dieu, lui, vous maintenez le singulier ?

 

- Hein ?

 

- Vous et vos collègues, vous seriez légion, et Dieu, lui, serait tout seul ?

 

- Mais de quoi vous parlez, Gambler ?

 

- Il y a une infinité de dieux, et j’en croise presque tous les jours.

 

- Oui mais non mais attendez, là, Gambler ! Des dieux, des dieux, de quoi parlons-nous ?

 

- Vous connaissez ce mot de je ne sais plus quel Grec demandant à un invité de le suivre à la cuisine pour y continuer leur conversation, et lui disant : « Venez, venez, dans la cuisine aussi, il y a des dieux. »

 

- Oui, bon, façon de parler hein !

 

- Mais oui, justement, c’est une définition très intéressante.

 

- Quelle définition ?

 

- Dieu est une façon de parler. Ou plutôt les Dieux sont des façons de parler. Façons dont les gens parlent, façons dont les choses parlent, parfois sans même ouvrir la bouche.

 

- Gambler, vous avez bu quoi ce soir ? Comment voulez-vous que des choses ouvrent la bouche ?

 

- Bah, ne faites pas comme si c’était hors de portée. Vous, vous êtes la chose du Mal, ça vous arrive bien d’ouvrir la bouche.

 

- La chose du Mal ? Mais oui, bien sûr… Je suis un être libre et pensant, figurez-vous. J’agis en toute conscience, comme tous mes collègues, et contrairement à la plupart de vous autres, les humains.

 

- En toute conscience… Libre et pensant… Bon, si vous le dites.

 

- Et puis qu’est-ce que c’est que cette définition de Dieu tout droit sortie d’un Kinder Surprise, Gambler ? ‘Les dieux sont des façons de parler.’ Non mais vous vous croyez où ? Regardez autour de vous ! Vous trouvez que ça parle, ça ? »

 

Ils continuaient de marcher à travers la banlieue parfaitement silencieuse où il n’y avait plus ni piétons, ni vélos, ni voitures, ni bus, où l’existence même des humains semblait une idée parfaitement absurde, car s’il existait des humains, des dizaines de milliers d’humains dans ces habitations, pourquoi n’y avait-il pas un seul signe de vie à perte de vue, pas même une lumière quelque part à une fenêtre ?

 

« Oui, ça parle. Vous savez, ça me rappelle l’ancienne banlieue ouvrière de Duisbourg où habitait ma grand-mère, dans la Ruhr. Et puis ça me rappelle la Hollande où j’ai été deux fois et où je me suis senti comme chez moi sans comprendre la langue. Et puis ça me rappelle l’Angleterre où je me suis senti comme chez mes ancêtres sans comprendre la politique. Bref, je me sens bien ici.

 

- Mais tout est désert, Gambler ! Pas une âme qui vive ! Vous êtes seul, absolument seul ! Et puis vous venez de vous faire jeter pour la centième fois par votre copine, là…

 

- Ne dites pas de mal de ma copine, hein, sinon on va en venir aux mains, mon vieux.

 

- Mais ce n’est plus votre copine, mon petit Gambler ! C'est votre ex-copine! Elle vous déteste, elle vous hait, elle vous méprise !

 

- Elle se méprend, c’est différent.

 

- Mais ça ne vous fait un tout petit quelque chose, trois ans de solitude, pas de femmes, presque pas d’enfants, ça doit vous manquer vos enfants ?

 

- Evidemment.

 

- Mais alors pourquoi vous souriez ?! Vous êtes sans cœur !

 

- Ne soyez pas stupide.

 

- Vous devriez être accablé, vous devriez être chez vous, à Paris, dans votre lit, à vous demander ce que vous avez fait de travers…

 

- Oh, ça c’est facile, j’ai tout fait de travers.

 

- Ah, tout de même !

 

- Enfin peut-être.

 

- Comment ça peut-être ?

 

- Rien n’est sûr. Il y a des moments où je me dis que je n’ai jamais rien fait de travers. Enfin non, des moments où je me dis que tout ce que j’ai fait de travers, c’était pour ménager les gens.

 

- Hein ?

 

- Comment vous dire ça… Quand on est écrivain, ou poète, ou peintre je suppose, on se sent un peu monstrueux, hein.

 

- Mais oui ! Vous l’êtes ! Des monstres d’égoïsme et de vanité !

 

- Oui, oui, bien sûr, mais pas seulement.

 

- Ah ? Des monstres de lâcheté, d’irresponsabilité, de perversité !

 

- Evidemment, mais il y a pire…

 

- Bien, bien ! Quoi d’autre de pire ?

 

- Nous sommes des monstres de solitude. »

 

Ils se turent tous les deux pendant quelques minutes en continuant de marcher à travers la ville. Au bout d’un moment Gambler sortit une petite boîte de cigarillos bon marché et en proposa à son étrange compagnon qui en accepta un sans chipoter. Il s’arrêtèrent un instant face à face et Gambler alluma leurs deux cigarillos avec un petit briquet qui éclaira doucement leurs quatre mains qui protégeaient la petite flamme du vent glacial et où, à bien y regarder, on devinait tout un petit monde de cicatrices à peine visibles sous lesquelles couvaient d’anciennes blessures absurdes, nerfs sectionnés, muscles disparus, articulations traumatisées, mais aussi, c’était émouvant de le voir, un instant immobiles autour de la petite flamme fragile, des mains qui savaient faire des choses, qui savaient détruire et qui savaient aimer, toutes les quatre. Gambler regarda un instant le visage de son compagnon, ce qu’il ne faisait jamais d’habitude, et y reconnut en souriant un vieux sentiment de fatigue, de désespoir et presque d’abandon.

 

« En gros, bon… (Puf, puf.) Vous voulez dire que je perds mon temps, Gambler ?... Que vous vous en foutez d’être seul ?... (Puf. Puf.) Que vous ne vous en foutez même pas… Que vous êtes toujours seul, même en bonne compagnie… (Puf, puf.) Que vous n’êtes même pas tout à fait sûr d’avoir croisé, allez, plus d’une dizaine de gars, et deux ou trois filles de votre espèce… Que les gars en question sont tous morts, physiquement ou psychiquement, ou perdus à l’autre bout du monde, si possible dans des pays en guerre. (Puf, puf.) Que les filles en question, vous n’êtes même pas sûr qu’elles soient vraiment de votre espèce, à part peut-être une mais comment savoir pour de bon quand les mois passent et que vous n’êtes plus sûr de grand-chose de si loin, et les gens changent… (Puf, puf.) Et puis quand on n'a pas baisé avec quelqu'un comment être sûr de quoi que ce soit... (Puf, puf.) Enfin, c'est mon opinion. (Puf, puf.) Bref vous êtes en train de me faire comprendre, tout doucement, l’air de rien, c’est bien votre style, là, ricochet, humour à trois bandes, Cervantès & Co… (Puf, puf.) De me faire comprendre que vous n’en avez rien à foutre d’être aussi seul qu’Adam sans Eve… (Puf, puf.) Bref, vous êtes invulnérable.

 

- On y croirait presque, mon vieux.

 

- Non, vous n’êtes pas invulnérable, évidemment, vous êtes juste... euh... invincible.

 

- Vous êtes sérieux ?

 

- En fait, vous n’êtes jamais seul, dans le pire des cas vous êtes avec vous-même.

 

- Bon... Ou avec vous, mon vieux.

 

- Sans flatterie ?

 

- Mais oui, sans flatterie. Sans vous, cette petite promenade nocturne ne serait pas la même.

 

- Vous êtes gentil, mon petit Gambler… Vous savez, parfois je me sens vraiment seul, moi.

 

- Vous ?!

 

- Oui, moi.

 

- Non…

 

- Si. Et dans ces moments-là, je me dis : ‘Qui est-ce que je pourrais aller voir, pour me remonter le moral ?’ Et là je passe en revue tous mes clients, mais la réponse est toujours la même : ‘Je vais aller voir mon petit Gambler, pour qu’il me remonte le moral.’

 

- Courage, mon vieux.

 

- Merci, mon petit Gambler. Merci, vous aussi. »

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Published by riverrun - dans Carnets!
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