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21 août 2014 4 21 /08 /août /2014 19:58

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« Bon, qu’est-ce que vous en dites, mon petit Gambler, de ce petit coin d’enfer touristique ? »

Gambler ne l’avait pas entendu venir mais il n’avait pas besoin de se retourner pour savoir que ce bon vieux Satan s’était assis sur l’escalier de béton derrière lui, quelques marches plus haut, pour admirer l’aube à son aise.

« Eh bien, bravo, très réussi.

- N’est-ce pas ?... Mais qu’est-ce que c’est que ce chat ? Qu’est-ce qu’il a à me mater comme ça ?

- Cette chatte. C’est Wu. Wu, je te présente qui tu sais. Qui vous savez, je vous présente Wu.

- Quel drôle de nom… C’est vous qui l’avez baptisée comme ça, mon petit Gambler ?

- Vous n’allez tout de même pas vous imaginer que ça pourrait être Jean-Ma ?

- Ah, oui, qu’est-ce que vous dites de votre collègue aussi ? Est-ce qu’il n’est pas magnifique ?

- Le prototype du parfait petit collabo, oui, joli choix. Je préférais mon premier collègue, mais vous êtes au courant.

- Celui qui n’a pas tenu quatre jours… Vous vous entendiez un peu trop bien à mon goût si vous voulez tout savoir, mon petit Gambler !

- Eh oui, un ex-gendarme et un ex-prof, on se comprenait bien…

- Ce type hésitait entre la prêtrise et la logistique, Gambler !

- A juste titre.

- Un chrétien de base !

- Un type charmant, souriant, plein de tact et de bonne volonté. Mon prochain job je l’aurai peut-être grâce à lui.

- Ts. Je lui ai garé un petit monospace noir immatriculé 666 sur le parking sud, ça a été le coup de grâce, il n’avait pas sa place ici !

- C’est moche. Enfin, c’est sûr qu’il est mieux ailleurs.

- Jean-Ma, lui, s’est parfaitement acclimaté…

- Mouais. L’autre soir, avant la grande nuit des ballots, il parlait de se pendre.

- Il rigolait !... Et dans le pire des cas… Vous l’auriez dissuadé, bien entendu !

- On a partagé quelques clopes sous la lune et ça s’est calmé tout seul, en parlant.

- Ah, oui, parler, parler… C’est votre spécialité !

- Euh, oui. Là c’était surtout lui qui parlait.

- Vous avez fait connaissance avec sa copine ?

- Celle qui poursuit dans la forêt la machette à la main les biches qu’elle tamponne en rentrant de son job et qui se traînent dans les fougères avec deux pattes cassées, je veux dire les biches ?

- Oui…

- Et qui ramène les corps à la maison pour que papa fasse du pâté…

- Voilà, c’est l’idée.

- Paraît que c’est un modèle courant dans le Médoc ?

- Disons que je suis un peu chez moi ici…

- Evidemment, oui, plausible, le côté consanguin, fric et forêt en coupe réglée…

- Et vous, vous tenez le coup, mon petit Gambler ?

- Mais oui, regardez.

- Un peu maigri ?

- Nourriture de survie.

- Des soucis d’argent ?

- Je ne suis pas à découvert.

- Ouais, vous n’avez plus rien, quoi !

- Quarante euros pour finir le mois, ça ira, j’ai fait des courses il y a trois jours.

- Vous ne vous ennuyez pas ici ?

- Mais non.

- La conversation des gens ne vous broute pas trop ?

- Bah, quelques phrases par-ci par-là, un sergent antillais sympa, le barman qui joue au poker, de temps en temps une bière avec Jean-Hugues Larché, la visite de Victor…

- Et votre nouvelle copine, là !

- Mh.

- Ouais, votre copine ! Celle à qui vous écrivez tous les jours !... Je dois dire que vous m’avez bluffé, mon petit Gambler… Vous ne la méritez pas !

- C’est sûr.

- Elle est passée à Bordeaux pour vos beaux yeux il y a trois semaines, non ?

- Pour nos beaux yeux à tous les deux…

- Je vous ai vus partir un dimanche matin sous la pluie battante dans les rues désertes…

- Possible.

- Vous aviez l’air heureux, on peut savoir pourquoi ?

- On allait se baigner.

- Sous l’orage ?

- Peu importait.

- Elle va revenir vous voir dans quelques jours, non ?

- Non, là elle fait le tour de l’Asie. »

Gambler entendit Satan se racler la gorge et se lever. L’instant d’après, il était assis sur la même marche, épaule contre épaule.

« Vous voulez dire seule ?

- Oui.

- Mais vous n’êtes pas inquiet ?

- Taichi, natation, kayak, elle parle quatre ou cinq langues, elle se fait des amis partout, elle sait tout faire, un mental de demi-déesse, qu’est-ce que vous voulez que je m’inquiète ?

- Mh, je vois… Et vous n’avez pas peur qu’elle… qu’elle rencontre quelqu’un d’autre en chemin ?... ça vous fait rigoler ?... Bon, vous auriez une clope mon petit Gambler ?

- Mais une seule alors, hein, c’est mon dernier paquet du mois.

- Merci, et du feu ?... Merci… Bon, mais alors, votre copine, là… C’est qui, en fait ? Je la connais ?...

- Une artiste de chaque instant, une chamane des villes… Si vous la connaissiez, vous n’en seriez pas là mon vieux.

 - Mais ça n’est pas insupportable d’être loin d’elle, après tout ce qui vous est arrivé ?

- Mais non.

- Et elle, ça n’est pas insupportable d’être loin de vous, si elle est vraiment amoureuse ?

- ‘C’est l’amie ni tourmentante, ni tourmentée. L’amie.’

- Quelle saloperie !

- Pardon ?

- Non, excusez-moi, c’est juste que ça m’irrite un peu ! On passe l’été à faire tomber des avions, à attiser des guerres, à propager des virus, à faire fondre les calottes polaires, à répandre l’ennui la misère et la terreur, et vous vous êtes là tranquille à fumer votre clope en regardant la nuit tomber sur votre saloperie de résidence hôtelière, vous n’avez rien, vous n’avez personne, vous êtes maigre, vous êtes fatigué, vous avez une épaule et un genou en compote, vous ne savez pas ce que vous ferez dans quinze jours, votre vie entière est un échec, nom de Dieu !… et vous êtes là, assis sur un escalier au milieu de la pinède, avec les sangliers qui guettent, un collègue pot de colle marié à une serial killeuse et une tonne de drap à dispatcher sur la résidence… et vous êtes content ! Mais pourquoi ?!?

- Vous ne pourriez pas comprendre, mon vieux. »


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Published by riverrun - dans Carnets!
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