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3 mai 2014 6 03 /05 /mai /2014 01:53

 

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Sans doute, mon esprit refusait d’admettre que la Volga, si grande, si puissante, naisse de presque rien. Mais c’est la vérité, et il n’y en a pas d’autre : une chapelle au-dessus d’un marais, une église sur une colline, un cheval noir broutant sur le versant, des bouleaux froissés par le vent… Ce n’est que plus tard, chassés de la plate-forme par un groupe de touristes, lorsque nous marchions ma fille et moi le long du ruisseau Volga, que je fus pris d’une tendresse soudaine, éperdue, pour cette eau à peine visible, si simple, si limpide, pleine de soleil. L’enfance du monde qui l’entourait était si légère et printanière que j’eus envie de mettre à nouveau un genou à terre, d’y laver mon visage, de m’y abreuver et de lui murmurer : « Volga, ma toute petite… » Là est le commencement, la naissance, la coupure secrète, les forêts primaires que des panneaux protègent : « routes non carrossables, chemins équestres ». C’est de là que le fleuve part, se déploie, se renforce, se répand, surmonte toutes les horreurs posées en travers de sa route par les hommes d’aujourd’hui et, tel un flot de lave, scindé en une multitude de bras, se dirige vers la mer Caspienne, excavant les sables désertiques brûlants, et laissant tellement d’eau sur ses bords que le désert lui-même se met à ressembler à une jungle amazonienne. Là-bas, loin, très loin, au bout de l’espace. Mais c’est ici qu’il commence. Toute sa force est dans cette faiblesse. Toute sa grandeur naît sous les voûtes de cette petite chapelle au-dessus d’un petit marais.

- Alors, je ferme ?

Anatoli Grigorievitch, jetant un regard sur le nuage bleu gonflé de neige qui se lève au-dessus de la forêt, frissonne dans sa veste de faux cuir.

- Je pense que oui, dis-je prêt à partir.

- Papa, tu ne vas rien écrire ? demande tout à coup ma fille.

- Ecrire où ?

- Sur le tableau – une feuille affichée derrière la chapelle en guise de livre d’or.

- Non.

- Alors, donne-moi un stylo.

J’ai dit que chacun de nous avait une raison secrète de se rendre à la source de la Volga. En ce qui me concerne, je cherchais sinon une terre ferme, du moins une eau où ne pas perdre pied. Mais ma fille ? Pendant des années, elle a écouté mes récits de lointains voyages, les rivières charriant la neige, la toundra, les îles du Nord… Elle a appris à croire que c’est là-bas qu’est la vie qui vaut la peine d’être vécue. Mais elle ne croyait pas, elle ne croyait pas qu’un jour je l’emmènerais là-bas. Moi-même j’étais plein de doutes, car si, au terme du voyage, elle m’avait dit : « Tu sais, ça ne m’a pas plu. Tout ça pour ça, c’est pas drôle », je serais mort sur place.

Sur le livre d’or elle a écrit que jamais de sa vie elle n’avait vu la Volga aussi belle. Lorsqu’elle me l’a dit, j’ai compris que j’étais absous et sauvé pour les siècles des siècles.

 

Vassili Golovanov, Espace et labyrinthes

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Published by riverrun - dans Citations
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