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16 octobre 2017 1 16 /10 /octobre /2017 09:24
Ma rentrée littéraire

Quelques remarques confidentielles, là, comme ça, entre toi et moi, sur le roman de Joseph Conrad Au cœur des ténèbres.

Avec L’oubli de Frederika Amalia Finkelstein (2 ans de retard) et le visionnage complet du film Zagdanski contre Sollers (3 ans de retard), c’est ma rentrée littéraire à moi.

L’impression croissante que les vrais textes sont vraiment lus par un nombre de lecteurs inversement proportionnel au nombre de bidules célébrés. (Voir étymologie de bidule.) Ceci n’est pas une remarque d’écrivain raté (Sollers : « Quand on n’a rien publié à quarante ans c’est foutu »). Ceci est une remarque d’écrivain persuadé que les livres dont l’intrigue n’a pas été trouvée quelque part au milieu d’une jungle, d’une taïga ou d’un désert sont des blagues. Le Jardin d’Eden (Hemingway) est écrit depuis le fin fond de la jungle. Le Château (Kafka) est écrit depuis le fin fond de la taïga. Chaos brûlant (Zagdanski) est écrit depuis le fin fond du désert. Ma mère avait raison (Jardin) est écrit depuis le fin fond de Neuilly-sur-Seine.

Lorsque Heart of Darkness est publié en volume en 1902, les rares critiques qui s’y intéressent tiennent surtout à dire qu’il s’agit d’une œuvre mineure. Soixante ans plus tard, c’est l’œuvre la plus étudiée dans les universités anglaises, c’est-à-dire la plus déformée par l’élite qui néo-colonisera la planète. Cent ans plus tard, certains écrivains néo-colonisés reprochent au livre le « recyclage de notions racistes sur le continent ‘ténébreux’ et son peuple ». Cent quinze ans plus tard, je pense à une phrase de Borges : « Je ne parle pas de vengeance ou de pardon. L’oubli est la seule vengeance et le seul pardon. » Et à la dernière phrase prononcée par un personnage de Heart of Darkness : « Nous avons manqué le premier flot de la marée. »

We have lost the first of the ebb.” (Sanskrit apa “away from,” Avestan apa “away from,” Greek apo “from, away from; after; in descent from,” Latin ab “away from, from,” Gothic af, Old English of “away from.”)

On a traduit Heart of Darkness par Au cœur des ténèbres. J’aime faire chatoyer les traductions possibles : Cœur de ténèbres. Ou peut-être même Cœur de Ténèbre. Ou peut-être même Cœurs de Ténèbre. Le cœur de la forêt africaine. Le cœur de Londres. Le cœur de Kurtz. Le cœur de Charles Marlow. Le cœur de la fiancée de Kurtz. Le cœur de la civilisation sauvage. Le cœur de la sauvagerie civilisée. Le cœur du lecteur après la lecture de Heart of Darkness. En tout cas rien de fixe. La traduction du titre par Au cœur des ténèbres donne l’impression qu’il s’agit d’un lieu en particulier. Le cœur des ténèbres n’est pas le cœur de la forêt vierge. C’est une illusion dont Heart of Darkness montre la croissante débilité (lat. debilis: infirme, amputé, faible) : ce n’est pas parce qu’un endroit est dangereux qu’il devient le cœur des ténèbres. C’est parce que le cœur humain devient le cœur des ténèbres que tous les lieux deviennent dangereux.

Dans le monde de la dévastation, celui de toutes les « Expéditions d’Exploration de l’Eldorado », celui de tous les « Rapports sur la Suppression des Coutumes Barbares », ou pour le dire en des termes qui parleront mieux à ceux qui ont préféré regarder la TV hier soir au lieu de lire le troisième chapitre de Heart of Darkness : dans le monde d’Emmanuel Macron, le cœur des ténèbres est partout. C’est pour ça qu’il faut allumer toutes les lampes de toutes les salles de toutes les ailes de l’Elysée, même la loupiote à droite cachée dans la cheminée : pour ne pas que le toit s’effondre sur la Fiancée de Kurtz. Je veux dire... pour ne pas que les intellectuels occidentaux réalisent brutalement que notre civilisation va finir de s’effondrer d’ici quinze ans.

Cœur de ténèbre : comme tous les romans absolus, le grand récit (qui peut se faire en cent cinquante, parfois même en cent pages) de la détestation, de la destruction, de lextermination du temps. Ce qui tue Kurtz, ce n’est pas la fièvre, ce n’est pas une blessure. Il a physiquement toutes les caractéristiques d’une momie. Ce qui tue finalement Kurtz, c’est son impatience, son obsession de tuer le temps.

Je ne lis pas de livres pour tuer le temps. Je n’écris pas non plus de livres pour tuer le temps. D’ailleurs, un livre, ça ne se lit pas, ça ne s’écrit pas, ça se vit, ça s’endure ou quelque chose comme ça. Je ne dis pas que des hommes qui ne savent pas reconnaître un vrai livre dans une librairie ou dans une pile de manuscrits n’ont pas une vraie vie, ni qu’ils manquent d’endurance, après tout, ça les regarde, et ça les regarde de l’intérieur. Pour prendre un exemple plus concret, je ne dis pas que des hommes qui ne savent pas reconnaître un artichaud, pardon un artichaut dans un champ ne peuvent pas écrire de vrais livres. Je dis que des hommes qui ne savent pas reconnaître un artichaut dans un champ ne peuvent pas écrire de vrais livres sur les artichauts. En tout cas pas sur les artichauts dans les champs.

Pendant toute la lecture des 180 pages de Heart of Darkness, j’ai gardé cette impression voulue par Conrad (et par « le narrateur dans le narrateur » : Charles Marlow) que l’embouchure du Congo faisait face à l’embouchure de la Tamise. Dix ans plus tard, pour moi la villa mitraillée d’Ibrahim sur les hauteurs de Pristina fait toujours face à la tour brûlée du siège de la Direction Générale des Services Extérieurs, boulevard Mortier. Ce qui veut dire quoi, concrètement? Que l’origine de la destruction est toujours réciproque ? Bien sûr que non : ça veut dire que le résultat de la destruction est toujours réciproque.

Ce qui détruit autre chose est détruit.

La scène clé de Cœur de ténèbre (son explication survoltée) surgit de manière presque inespérée à la toute fin du roman, lorsque Philip Marl… pardon, Charles Marlow, vient rendre quelques papiers à la fiancée de Kurtz mort un an plus tôt : « Mais tandis que nos mains se touchaient encore, un air de si affreuse désolation passa sur sa face que je compris qu’elle n’était point de celles dont le temps se fait un jouet. Pour elle, c’est hier seulement que Kurtz était mort. Et vraiment, l’impression fut si saisissante qu’à moi aussi, il sembla n’être mort qu’hier – que dis-je ? à l’instant même… Je les vis l’un et l’autre au même endroit du temps : la mort de celui-là, la douleur de celle-ci. Je vis quelle avait été sa douleur : je revis ce qu’avait été sa mort. Comprenez-moi. Je les vis ensemble, je les entendis en même temps. Elle m’avait dit, avec un sanglot profond dans la voix : ‘J’ai survécu !...’ cependant que mes oreilles abusées croyaient entendre distinctement, mêlé à ses accents de regret tragique, le murmure décisif par quoi l’autre avait prononcé son éternelle condamnation. Je me demandai ce que je faisais là, non sans un sentiment de panique dans le cœur, comme si je m’étais fourvoyé en quelque région de cruels et absurdes mystères interdits aux mortels. »

Ce qui fait que l’émouvant sanglot de « la Fiancée » pousse le solide Marlow dans ses derniers retranchements, c’est... que le « murmure décisif » de Kurtz, prononcé quelques minutes avant sa mort à bord du vapeur qui redescend le Congo, ce murmure dont Marlow/Conrad fut le seul témoin, tenait en quatre mots :

« The horror ! The horror ! »

Faut il comprendre que la Fiancée a survécu à l'horreur? Evidemment non. La Fiancée a survécu, et cest lhorreur du temps.

Et dire que certains pensent encore aujourd’hui que Teodor Józef Konrad Korzeniowski herb. Nalecz manque cruellement d’humour.

 

 

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Published by riverrun - dans Citations
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commentaires

Andreas Guest

« Andreas Guest, c’est ton vrai nom?

- C’est bien possible, oui.

- Parce que si j’ai bien compris, du peu que tu as publié depuis 'Lahatena' en 2001, ça a été le plus souvent sous des pseudonymes pas toujours transparents comme Alexandre Gambler, Léo Zyngerman et Thomas Spaeher ? Schizophrénie ?

- Je ne sais pas, il faut peut-être demander à quelqu’un d’autre. Je crois surtout que n’importe qui ne peut pas raconter l’histoire de n’importe qui. »

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