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15 novembre 2017 3 15 /11 /novembre /2017 21:32
Albertine Trichon, Nocturne, 2004

Albertine Trichon, Nocturne, 2004

Quatrième partie

Journal d’Arthur Lenoir

 

 

Le soir s’étire indéfiniment à cette période de l’année. L’étrangeté du climat est un divertissement permanent. Bien placé pour savoir ce qu’il nous coûte, ce climat de malheur, je m’amuse cependant de ces bizarreries géographiques qui font qu’on ne peut plus parler presque nulle part sur ce continent hanté par la folie ni de neigeux hivers, ni de rayonnants étés, ni de brumeux automnes, ni d’orageux printemps, parce que rien n’est plus comme avant. La saison chaude ici est un petit miracle d’absurdité, que la qualité de l’air n’arrange pas. La fournaise des après-midis laisse souvent place à des couchers de soleil qui durent trois ou quatre heures, une espèce de grosse orange pelée s’accrochant indéfiniment au ras de l’horizon. Le vendredi, le samedi soir, comme partout je suppose à deux mille kilomètres à la ronde, c’est un petit coup de folie généralisée, pour les uns jusqu’au milieu de la nuit, pour les autres jusqu’à l’aube, et pour de très rares individus capables d’explorer tous les extrêmes de la fatigue : jusqu’aux environs de midi.

J’ai quarante ans. J’ai plus ou moins vécu avec trois femmes de trois continents différents. J’ai trois enfants éparpillés aux frontières de cette impossible contrée qu'on appelle bêtement l’Occident. J’ai vécu comme un bourgeois, comme un bibliothécaire, comme un maraîcher, comme un soldat, comme un clochard, comme un philosophe antique et comme l’une des figures les plus modernes du Diable : l’éclaireur. Autant dire que je connais la plupart des bonnes et des mauvaises fatigues et que je ne me risque plus dans une nuit blanche sans de solides raisons, même aux conditions normales de température et de confort. Mais quel plaisir c’est de revenir sans fin par des chemins inconnus, devinés, pressentis, jusqu’à cette maison dont j’habite le deuxième étage, sous les ruines des vieux remparts au sud de la ville, de monter les marches de l’antique escalier de pierre dans la lumière sans heure de l’interminable couchant, de m’asseoir sur mon vieux blouson mouillé de la sueur de la marche et jeté sur la vieille planche du seuil et de fumer, quand il m’en reste, une de ces cigarettes américaines qui durent huit à neuf minutes, autant dire l’éternité, immobile, impuissant et seul mais comme bercé par une mélodie toujours nouvelle qui vient des gens et des choses et de leur débordant à venir, à laisser courir mon regard d’enfant sur l’aimable labyrinthe des tours de verre et quelques bouts de rues et toits vieux et nets de l’un de ces quartiers de plaisir encore vaguement populaires où la rumeur des buveurs et des fumeurs hante les impasses et les terrasses et les murs immenses jusqu’aux crépuscules, aux aubes du samedi, du dimanche, dawns, aubes désertes et silencieuses où moi, le Disparu, j’irai trouver un jardin abandonné où refaire mes éternels mouvements, ma petite gymnastique ridicule de moine défroqué, de clown espion, de scientifique saltimbanque, de cynique rêveur, d’ermite lubrique, de brodeur de légendes, de chevalier sans cause et d’intarissable bavard enfin retiré dans les espaces insoupçonnables et verts d’un vaste chaos intérieur.

Je me masse la nuque, je crois que j’ai trop bu.

Une âme salutaire vient me tirer de mes rêveries d’ivrogne post-romantique.

C’est un des voisins. Il m’adresse la parole depuis l’une des terrasses intermédiaires, dans la lumière bleue d’un toit peint à la grecque et les mains sur les hanches.

« Bonsoir ! – Bonsoir ! – Belle lumière, hein ? »

Je confirme, belle lumière jaune, et beau temps.

« Vous n’avez toujours pas remis de porte. »

Je confirme encore, je n’ai toujours pas remis de porte.

N’importe qui peut entrer dans mon appartement de jour comme de nuit, et prendre ce qu’il veut : il n’y a plus rien ou presque. Mais je crois que personne ne rentre jamais. C’est ce que je dis au voisin, avec un peu de défi amusé dans la voix.

Il rit. Sa femme débouche des escaliers inférieurs et vient se planter à côté de lui puis me regarde avec sympathie. Elle tient les clefs de leur porte à eux à la main, elle a entendu notre conversation, elle sourit en montrant les clefs : « Nous, on aurait quand même du mal à faire sans porte ! »

Je souris sans répondre. Ils me regardent en souriant aussi. Ces gens-là sont agréables. Ils ne fuient pas au moindre silence et leurs questions ne vont jamais trop loin, alors qu’elles pourraient. Ils ont l’air d’aimer, comme moi, même si c’est probablement pour des raisons qui n’ont rien à voir, qu’il ne se passe rien. Il faut dire que cette ambiance de coucher de soleil permanent est propice à la glande vespérale.

Ce n’est pas que j’ai trop bu. C’est juste l’ivresse de ce temps improbable. De la solitude grave mais légère, aimantée par la fille aux tennis noires, quelque part dans cet immense bazar de pierre rouge.

« Vous savez pourquoi personne ne rentre chez vous, même si la porte est toujours ouverte, enfin je veux dire s’il n’y a pas de porte ? » finit par me demander le voisin, tout en regardant le reflet du soleil dans les tours de d’acier. « C’est à cause de ce qui s’est passé ces dernières années dans votre appartement, avant que vous arriviez, vous savez. » Il me regarde à nouveau. Sa femme regarde les ruines des murs de la ville derrière moi.

Je ne sais pas. Je ne demande pas ce qui s’est passé ces dernières années dans mon appartement, avant que j’arrive. Je finirai par le savoir, mais je ne suis pas pressé.

Je leur offre des cigarettes. Ils acceptent. Je descends les leur tendre. Ils ont les mains salies par la terre. A leurs pieds, leur récolte de la journée, dans leur jardin sur l’ancienne voie ferrée. En échange de mes deux malheureuses cigarettes, ils m’offrent deux tomates et deux poivrons. Nous restons à fumer en silence, huit ou neuf minutes, sur la terrasse perdue au milieu des pierres dans le crépuscule qui n’en finit pas.

C’est bien comme ça, encore dix ou vingt éternités avant la nuit complète, et le grand lit et les livres et les souvenirs et les rêves qui m’attendent.

J’ai redécouvert l’infini du repos.

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Published by riverrun - dans Avalanche Time
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commentaires

Andreas Guest

« Andreas Guest, c’est ton vrai nom?

- C’est bien possible, oui.

- Parce que si j’ai bien compris, du peu que tu as publié depuis 'Lahatena' en 2001, ça a été le plus souvent sous des pseudonymes pas toujours transparents comme Alexandre Gambler, Léo Zyngerman et Thomas Spaeher ? Schizophrénie ?

- Je ne sais pas, il faut peut-être demander à quelqu’un d’autre. Je crois surtout que n’importe qui ne peut pas raconter l’histoire de n’importe qui. »

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