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15 novembre 2017 3 15 /11 /novembre /2017 08:36
Albertine Trichon, Crépuscule, 2015

Albertine Trichon, Crépuscule, 2015

Quatrième partie

Journal d’Arthur Lenoir

 

Une douzaine de journées que je suis dans cette ville étrange. C’est l’impression que j’ai. Je n’ai plus beaucoup d’argent mais je suis engagé et je commence à travailler à la bibliothèque centrale dans quelques jours, alors je ne m’en fais pas trop.

L’appartement où j’habite dans le vieux bazar est en piteux état mais tranquille, et comme c’est la saison chaude et qu’il fait parfois quarante degrés dans les rues, l’épaisseur de ses murs est un refuge non négligeable à l’heure de la sieste.

J’ai repéré les cantines populaires où l’argent n’est pas un problème pour manger correctement. Si ma situation doit s’éterniser, manger là est absurde, mais il est impossible de faire la cuisine dans l’appartement envahi par les cafards et où je n’ai pas de réfrigérateur. Dans une cantine chinoise je mange ce qu’il y a de moins cher : des poissons couleur d’argent. Dans une cantine indienne : une purée de légumes inconnus avec des piments jaunes. Les serveurs me connaissent maintenant et ne demandent plus ce que je veux. Ils me voient rentrer, on échange quelques mots sur la guerre à la frontière, et puis ils m’apportent mes poissons d’argent et ma purée de légumes.

 Hier j’ai fait la lessive dans un lavomatique qui faisait aussi bar tabac PMU. Les parieurs chinois sont les plus forts. Ils travaillent à trois ou quatre, toute la journée, avec les journaux, leurs téléphones et un boulier. Parfois ils gagnent une petite liasse de billets et s’en vont comme des voleurs. L’un d’eux m’a offert l’autre jour un double whisky. Il m’avait demandé ce qui sonnait le mieux : « November Rain » ou « L’As des As ». Dans « L’As des as », moi j’entendais « désastre. « November Rain » a gagné. Les Chinois s’étaient fait deux cents balles.

« Mais je croyais que vous étiez scientifiques dans votre façon de jouer ?

– Scientifique ? C’est quoi scientifique ? »

Ils ont raison.

Un bon verre de whisky, c’est la seule science qui vaille.

Les gars du Tigre gris m’ont recontacté. Nous n’utilisons ni les téléphones, ni les serveurs vocaux, ni les réseaux sociaux, ni même les messageries électroniques cryptées. Ils ont une manière bien à eux de me donner rendez-vous. Quand je trouve une cocotte en papier rouge dans la boîte aux lettres, ça veut dire : « Tel jour telle heure tel endroit. » Quand un pigeon se pose sur la rambarde du balcon avec un anneau doré sur une patte, ça veut dire : « Rendez-vous reculé d’un jour, avancé d’une heure, déplacé d’un kilomètre vers le sud. » Quand ma montre se casse pendant la nuit, ça veut dire : « Rendez-vous annulé. » Etc. Alors depuis que je suis dans cette ville je me dis qu’il existe peut-être d’innombrables réseaux tel que le leur, et que l’ensemble des signes dans cette ville (mais qu’est-ce qu’un signe?) constitue l’ensemble des communications parallèles échappant à la surveillance des autorités. Évidemment, c’est n’importe quoi. Malgré toutes les apparences du contraire, personne ne communique.

Aucune nouvelle de Vega.

Parfois l’ennui est très fort quand même. C’est de n’avoir personne à qui parler. Ce n’est pas cette ville en particulier. Là-bas, c’était pareil. Alors quand je ne sais plus trop quoi faire pour me changer les idées et que je n’ai pas sommeil, je vends un de mes vieux livres, même si parfois c’est un geste un peu douloureux. Avec l’argent, je me fais une petite journée de fête. Je vais manger des fruits au marché. Je loue un canot pour la journée et je me laisse dériver sur le fleuve en regardant les allées et venues des bateaux. Il y a encore des bateaux à vapeur ici, enfin le plus exact serait de dire : les bateaux à vapeur sont de retour. Ils brûlent des ordures. Les odeurs de la ville sont à la limite du supportable, de toute manière. Alors oui, pourquoi pas. Pourquoi pas ce voile subtil et gris sur toute la ville, cette impression de respirer la mort et la maladie et de vivre quand même. C’est un peu grisant, non ?

C’est à la fin d’une de ces journées de fête que je vois le signe du prochain rendez-vous. Si je n’avais pas vendu un volume de Voltaire je ne l’aurais sans doute pas vu. En laissant le canot à la limite de l’estuaire avant de rentrer au bazar à pied, je remarque le dessin d’un tigre stylisé sur les planches du ponton. Je me penche sur le tigre dessiné à la craie et je l’efface avec le coin de mon blouson. Plus loin dans les rues rouges du crépuscule, je retrouve le dessin du tigre sur un mur, juste en dessous de l’une de ces dizaines de milliers de caméras qui surveillent la ville. Je me place sous la caméra, le dos au mur, la tête appuyée sur le dessin du tigre. Je regarde autour de moi. C’est un angle mort. La caméra au-dessus de moi ne peut pas me voir. Les dix autres caméras que je vois d’ici regardent ailleurs. C’est beau.

Au milieu de la nuit je retrouve les membres du Tigre blanc dans un souterrain sous le bazar. Nous sommes tous vêtus de noir, mais certains sont en survêtement, d’autres en smoking à chemise noire ce qui me semble parfaitement absurde. Moi-même, je ne me souviens pas du moment où j’ai revêtu cette salopette de jeans et ce débardeurs noirs. Ça ne ressemble pas à mon code vestimentaire habituel ou ce qu’il en reste, mais c’est peut-être justement ça l’idée, cette nuit.

Nous errons à travers les souterrains pendant quelques heures. Enfin j’ai l’impression d’errer, mais nos guides savent parfaitement où nous sommes et peut-être même où nous allons. C’est l’impression que ça me donne. Car je n’ai pas l’impression que ce soit une réunion pour organiser quoi que ce soit. La lutte politique, j’en ai toujours eu une conception assez personnelle. Mais des conspirateurs comme ceux-là, qui prennent le temps de se promener dans l’envers de la capitale, je suis quand même agréablement surpris.

L’un de nos guides s’arrête pour que j’arrive à sa hauteur. Nous traversons une région d’immenses tubes de béton fracassés. Au-dessus de nous, soudain, les immeubles de trente étages et le ciel quand même un peu étoilé apparaissent.

« Tu sais où nous allons ?

– Non, mais c’est beau. Bravo.

– Oui, c’est déjà ça. Tu resteras longtemps dans cette ville ? »

Je hausse les épaules.

Je n’en sais réellement rien.

Peu avant l’aube nous atteignons une immense cascade d’eau boueuse qui tombe d’un quartier hanté tout le jour par les touristes et une jeune femme nous rejoint comme si de rien n’était, en sautant de rocher en rocher dans une robe de soirée noire et des collants noirs et des chaussures de tennis noires.

« Qui est-ce ? » je demande au guide qui marche toujours à côté de moi, sans plus rien dire depuis des heures.

« Oh, elle c’est une radicale.

– Qu’est-ce que ça veut dire, une radicale ? »

Le guide me dévisage quelques instants sans répondre avant de s’éloigner.

La jeune femme en robe de soirée me prend le bras en souriant. Le contact de sa main sur mon bras me bouleverse. Je fais semblant de rien, naturellement.

« Et ça fait longtemps que vous errez dans les souterrains ?

– Quelques heures.

– Ah quand même. Et j’ai raté quelque chose ?

– Je ne sais pas. »

Elle rit. J’aime son rire et sa main, le rythme de ses pas. Ils me rappellent Vega.

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Published by riverrun - dans Avalanche Time
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commentaires

Andreas Guest

« Andreas Guest, c’est ton vrai nom?

- C’est bien possible, oui.

- Parce que si j’ai bien compris, du peu que tu as publié depuis 'Lahatena' en 2001, ça a été le plus souvent sous des pseudonymes pas toujours transparents comme Alexandre Gambler, Léo Zyngerman et Thomas Spaeher ? Schizophrénie ?

- Je ne sais pas, il faut peut-être demander à quelqu’un d’autre. Je crois surtout que n’importe qui ne peut pas raconter l’histoire de n’importe qui. »

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