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14 septembre 2017 4 14 /09 /septembre /2017 18:50
Orphée et Eurydice, John Roddam Stanhope, 1878

Orphée et Eurydice, John Roddam Stanhope, 1878

La disparition, en juin dernier, au cours d’une sortie en mer quelque part au large de Salonique en compagnie de sa petite amie (une guitariste folklorique d’une certaine renommée), du regretté professeur Aggelos Hippias, est sans aucun doute un nouveau coup dur pour ce qui reste de l’université grecque.

Mais aussi pour cette véritable petite institution européenne que représente – ou que représentait, car les crédits manquent à présent – l’Association des Amis de la Mythologie Antique (AAMA), sans oublier ses nombreux collègues et connaissances partout en Europe, dont j'ai l'honneur de faire partie.

Aggelos Hippias n’était pas seulement un érudit. C’était aussi ce qu'on pourrait appeler un aventurier des lettres, toujours prêt à révolutionner la vision de la Grèce antique à travers ses schémas interprétatifs audacieux – les mauvaises langues diront fantaisistes – , toujours attentif aux dernières découvertes archéologiques, toujours à l’affût de chaque détail pouvant remettre en jeu les légendes de ce pays qu’il aimait tant : l’Hellade (la partie centrale de la Grèce antique, par opposition à ces contrées arriérées que représentent aujourd’hui encore le Péloponnèse et la Thrace, notamment).

C’est pourtant la réinterprétation sulfureuse d’un mythe thrace, celui d’Orphée et d’Eurydice, qui lui avait valu une certaine notoriété dans le microcosme académique athénien, à une époque où, par ailleurs, l’érudition mythologique avait encore droit de cité dans les cercles dits culturels, ce qui n'est malheureusement plus le cas en ces temps de crise financière et morale.

En 1998, mon ami Aggelos fut le premier à pouvoir déchiffrer les tablettes découvertes à Gortyne par l’archéologue Akakos Hulotomos. Je me souviens encore de la discussion que nous eûmes quelques semaines plus tard dans le jardin de sa petite villa sur les bords de l’Achéron, discussion dont je ne compris peut-être pas à l’époque toute la portée, et dont la publication aujourd'hui aura peut-être des conséquences pour l’avenir de l'AAMA d’autant moins prévisibles que, comme je l’ai mentionné, cette association, autrefois d’un certain renom, est menacée de disparaître.

« Qu’y a-t-il donc de si intéressant sur ces vénérables tablettes ? » demandai-je ce soir-là, non sans malice, à Aggelos. Car je croyais savoir par une collègue et amie à l’université d’Héraklion que leur authenticité semblait plus que douteuse.

« Il s'agit de rien de moins qu'une version inconnue du mythe d’Orphée et Eurydice, mon cher ami…

- Mais l’authenticité de ces tablettes est remise en cause par le département d’archéologie d'Héraklion ?

- Peu importe l’authenticité de la tablette ! La datation est en cours et nous aurons probablement une grosse surprise, mais là n’est pas la question !

- Comment ça, là n’est pas la question ? » demandais-je un brin irrité, car ce n’était pas la première fois qu’Aggelos se lançait sur des pistes douteuses au mépris des vérifications scientifiques les plus élémentaires.

« Mon cher ami », répondit Aggelos, « dans certaines affaires la richesse des interprétations possibles d’un nouvel élément narratif, si minime semble-t-il, l’emporte sur la question de l’authenticité des éléments purement matériels, admettez-le ! »

Il m’était impossible de l’admettre, car telle n’était absolument pas ma position, ni à l'époque, ni même aujourd'hui. Mais il m’était tout aussi impossible de le signifier en ces termes à mon ami.

« Tout de même, Aggelos, le souci de préserver votre réputation doit…

- Ma réputation est elle aussi sans importance dans cette affaire. Ecoutez plutôt. Dans cette nouvelle version du mythe, seule le début et la fin diffèrent... mais substantiellement. Eurydice n’est pas mordue par un serpent mais renversée par un char et meurt. Orphée descend la chercher aux Enfers et emploie les astuces habituelles. Il endort Cerbère au son de sa lyre à neuf cordes. Il endort les Euménides. Il persuade Hadès de le laisser repartir avec Eurydice. Hadès exige de lui qu’il remonte jusqu’à la surface de la terre sans parler ni se retourner pour vérifier qu’Eurydice le suit. Alors qu’il est presque arrivé à la surface de la terre, Orphée cesse d'entendre les pas d’Eurydice derrière lui et s’arrête. Il reste longtemps immobile et silencieux. Il résiste à la tentation de se retourner et reprend sa marche… »

Je me resservis un peu de vin. Je ne voyais pas l’intérêt de cette soi-disant nouvelle version du mythe. Surtout, je ne comprenais pas comment mon ami avait pu se laisser berner par une trouvaille aussi évidemment contrefaite. Mais il me faut reconnaître aujourd’hui que je me demandai quelques instants quelle fin stupide avait pu inventer le plaisantin qui s’était amusé à graver une tablette selon les techniques les plus anciennes connues et à l’enterrer sur l’un des sites archéologiques les plus mystérieux de toute la Crète pour... ruiner la réputation de celui qui la trouverait.

« Et ensuite, Aggelos ?

- Eh bien, qu’en pensez-vous, mon cher ami ? Comment tout cela aurait-il bien pu se terminer ?!

- Vous en parlez comme d’un feuilleton télévisé argentin, Aggelos. Vous m’inquiétez… » fis-en en riant un peu jaune pour cacher à quel point j’étais désormais mal à l’aise.

Aggelos me regarda avec un sourire déçu qui me fit rougir. Je décidai de lui donner provisoirement satisfaction.

« Eh bien, si vous voulez absolument que je joue à ce petit jeu, Aggelos, le plus logique serait qu’Eurydice parvienne elle aussi à la surface de la terre, qu’ils vivent heureux et aient beaucoup d’enfants, ce qui est bien sûr d’un intérêt plus que douteux pour l’édification de nos âmes…

- Ha ha ! C’est évidemment le plus logique... Du moins de notre point de vue d’hommes modernes, mon cher ami… Mais ce n’est pas ce qui est écrit...

- Alors je vous en supplie, abrégez cet intolérable suspense, Aggelos... »

Ses yeux brillaient si intensément que l’espace d’un instant, je crus qu’il était saoul.

« Aggelos, pour l'amour du ciel…

- En parvenant à la surface de la terre, Orphée trouve Eurydice arrivée avant lui. Au comble du bonheur, il s’avance vers elle. Mais elle l’arrête d’un geste et lui dit : ‘Si tu m’aimais comme je t’aime, Orphée, n’entendant plus mes pas, tu aurais outrepassé l’ordre d’Hadès et te serais retourné.’ Et ces mots prononcés, elle se transforme en nuée et disparaît dans les cieux. »

Je restai quelques instants sans voix.

Aggelos se resservit du vin à son tour et contempla le fleuve.

Je dus finir mon verre avant de parvenir à me ressaisir.

« Mais enfin, Aggelos, reconnaissez que c’est parfaitement absurde. Il est évident pour moi qu’il s’agit d’un faux ! La datation le montrera… Je ne comprends pas comme cette soi-disant tablette antique peut vous fasciner à ce point !

- Si la datation montre qu’il s’agit d’un faux, ce qui est probable en effet… » répondit Aggelos en souriant de plus belle, « c’est ce que j’écrirais dans mon papier, bien évidemment. Mais reconnaissez, mon cher ami, que cette blague, si c’en est une, antique ou pas, est tout de même une bonne petite leçon d'herméneutique ! »

Croyant Aggelos définitivement ivre, je changeai abruptement de conversation, ce à quoi mon ami se plia de bonne grâce, car son caractère conciliant était devenu proverbial dans les milieux universitaires comme, je crois, parmi ses plus proches amis.

Aujourd’hui, presque vingt ans plus tard, j’ai beau relire pour la troisième fois le brillant article qu’Aggelos écrivit par la suite à propos de cette tablette (authentifiée quelques mois après cette ahurissante conversation comme datant du 3e siècle av. J.C. mais depuis disparue lors d’un aménagement des collections du Pergamon), je ne comprends toujours pas l’espèce de joie délirante de mon ami ce jour-là, dans le jardin de sa petite villa sur les bords de l’Achéron.

Et il est malheureusement trop tard pour lui demander plus d’explications.

 

 

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Published by riverrun - dans Nouvelles
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