Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 août 2017 5 04 /08 /août /2017 08:08

26. Grand arrêt

« Pourquoi tu n’écris plus, Tom ?

- Pourquoi j’écrirais ? Je suis bien occupé avec mes ros…

- Tu écrivais quoi, avant ?

- Avant quoi ?

- Avant que tu n’écrives plus ?

- Je me souviens plus.

- Tu te souviens plus ou ça t’arrange de plus te souvenir ?

- Euh, qu’est-ce que ça change ?... J’ai le droit de m’arranger, non ?... Bordel, Laura ?

- Ben ça dépend.

- Ben ça dépend de quoi, Ralo ?

- Ben ça dépend de toi.

- Ben ça tombe bien. »

Il essaya d’insinuer par un léger mouvement des épaules-montagnes que la voie était libre pour méditer à d’autres mystères, se déplaça un peu pour avoir le champ libre et recommença à regarder par la fenêtre. Il en était déjà à son seizième rosier sauvage. Rouge vif, avec plein de piquants.

« Oui, ça dépend de toi, Thomas Book. Est-ce que tu accomplis ta Voie.

- Comment ça, ma Voie ? Je croyais que c’était la Voie ? »

Laura regardait la terre au dehors. C’était difficile de dire si elle était déçue ou si elle avait la tête un peu vide à force de baratiner.

« Et je croyais que la Voie, par exemple, c’était ça… » et il montra les seize rosiers sauvages.

« C’est quand même pas mal, non ? Seize rosiers sauvages en treize jours…

- Oui, oui, c’est pas mal. Mais maintenant il faut que tu passes à autre chose. Non ? »

Thomas reregarda Laura bien dans les yeux.

« Il faut que je passe à quoi ?

- …

- Y a quoi d’autre à faire, ici ?

- Ben ça dépend ce que t’appelles ici » fit-Aile en levant les yeux au ciel.

Alors il regarda à nouveau ses seize rosiers et se demanda ce que Laura pouvait bien trouver à leur reprocher. C’était de gigantesques rosiers aux troncs bien rustiques, solidement plantés dans la terre mais pas vulgaires. Ils avaient même une sacrée allure avec leurs rameaux montants. Mais à bien y réfléchir c’était vraiment moins passionnant qu’au début.

« Bon, à quoi je devrais passer, Ralo ?

- Ce n’est pas avec tes seize rosiers que tu vas sauver le monde, Thomas Book.

- Ben ça dépend ce que t’appelles sauver le monde, chérie. »

Laura secoua doucement la tête.

« Tu te retiens, Thomas Book. Tu te retiens même sacrément. Ça se voit dans tes gestes. Ta posture. Epaules crispées. Tu essaies bien d’avoir l’air tranquille, Basile, mais t’es tendu comme un arc. En fait, tu te retenais même avant d’arriver ici, mais t’avais une manière de te retenir qu’avait une sacrée gueule. Tu te souviens de ce que tu faisais avant ?

- Non.

- Si. Oh, bien sûr que si. C’est dans tes os.

- Dans mes eaux ?

- Dans tes osses !

- Dans mes osses, je vois. Et qu’est-ce que tu en sais, toi ? Tu m’as dit que tu ne savais pas qui j’étais !

- Au moins je savais ce que tu faisais…

- Qu’est-ce que je faisais ?

- Tu te limitais pas aux rosiers en tout cas. La Voie est multiple et chacun son lit. Mais toi tu désertes, espèce de crabe. »

Ils regardèrent un oiseau qui passait à ras de terre en zigzagant entre les rosiers.

« Ma Voie, ma Voie. Tu veux dire qu’on a chacun une espèce de putain de destin, c’est ça, Ras L’Eau ?

- C’est marrant que tu relies divination et prostitution, Tom, mais arrête de jurer quand tu parles de ça.

- Laura c’est du bidon le coup du destin et tout. S’il y en a un tu l’accomplis forcément. S’il n’y en a pas well you needn’t. »

Aile continuait à regarder quelque chose dans le jardin, là où l’oiseau avait disparu à travers les haies et les arbres.

« Brillant, espèce d’abruti. C’est peut-être bien toi qui es bidon, Thomas Book. Alors qu’autrefois, il me semble que tu savais voler. »

Elle se leva et s’en alla. Pendant un instant Thomas crut qu’elle avait arrêté de danser et son cœur loupa une systole-diastole. Mais non. Elle revint, un large sourire aux lèvres, avec ses iris étincelants, frais comme des gouttes de pluie-soleil d’avril, elle se pencha accrochée au chambranle et lâcha joyeusement : « Si le destin était un bidon, Tom, toi tu serais un bouchon. Mais attention, tu risques de dévisser ! »

Partager cet article

Repost 0

commentaires