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17 juillet 2017 1 17 /07 /juillet /2017 23:08
(Très brève) - 9. Petit arrêt

9. Petit arrêt

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C’est à ce moment que Thomas comprit pour de bon que tôt ou tard on trouverait Zarya et qu’on la détruirait. Il l’écrivit quelque part en anglais dans le manuscrit. La seule façon de sauver l’histoire (and if they save the story, they save the story teller) c’était la raconter à quelqu’un (if gods once created the world by telling stories then telling stories to someone in a way he or she can tell it again to other people is like being gods together the only question is if gods once created the world what could gods do today?[1])

Au deuxième étage difficile. Tous cinglés, au fond. Sauf Laura mais dès que l’histoire que Tom lui racontait dépassait les cinq phrases elle le coupait, enthousiaste : « Ouais ok, j’en ai une meilleure ! Plus courte ! Ecoute ça : Il était une fois, dans l’une des plus profondes grottes de la Calabre, trois brigands. Le chef dit à Pedro… »

Thomas descendit un certain nombre entier de fois au premier étage. Après tout, c’était là que vivait Peter, le calculateur de génie qui avait renversé le cours de la soirée de Noël. Peut-être qu’un génie des nombres n’était pas la meilleure personne pour écouter attentivement une histoire de plus de cinq phrases, mais peut-être que si. La principale difficulté était de descendre au premier étage sans le passe-partout de Laura.

« Tom, tu n’es pas prêt à aller raconter une histoire à quelqu’un. Il faut d’abord que tu te souviennes de ton histoire, sinon toutes les histoires que tu raconteras seront le brouillon raté d’une histoire disparue.

- Laura, tu es vraiment obligée de m’enfoncer la tête sous l’eau à chaque fois que j’essaie de prendre des décisions ?

- Il était une fois, dans l’une des plus profondes grottes de la Calabre, trois brigands. Le chef dit à Pedro… »

Ce fut Stephen qui aida plusieurs fois Thomas à passer et à repasser la porte de la cage d’escalier. Il était vraiment très doué pour piquer une vraie fausse crise. Les cafards blancs accouraient en soufflant, laissaient la porte se refermer toute seule en reprenant leur course vers l’individu à calmer dans la stupeur la joie qu’il se passe enfin quelque chose générale suffisait d’être rapide pour se faufiler et descendre

A

Pas

De loup

Au premier étage.

Mais là impossible de passer inaperçu, ni même de demander tranquillement aux très-patients du premier à voir Peter à travers les barreaux. A peine pris pied sur la le palier une monstrueuse clameur s’élevait des quatre ailes du bâtiment. Encore plus cinglés qu’au deuxième. La nuit de Joyeux Noël n’avait pas dû laisser de bons souvenirs à tout le monde. Fallait remonter en vitesse avant que les cafards rappliquent. La troisième ou la quatrième fois Thomas eut l’impression d’apercevoir le visage de Peter parmi ceux qui se pressaient contre les grilles en lui hurlant des phrases rigolotes et inquiétantes mais il réalisa rapidement qu’il s’agissait d’un très-patient qui portait un masque en plastique qui représentait le visage de Peter.

Sacrés fous.

« Il était une fois, dans l’une des plus profondes grottes de la Calabre, trois brigands. Le chef dit à Pedro : Pedro, passe-moi le pot… »

Thomas finit par tenter le troisième étage.

Il n’y avait sur le palier qu’une seul énorme porte blindée. Fermée, bien sûr.

« Laura, qu’est-ce qu’il y a derrière cette porte blindée ?

- Quelle porte blindée ?

- La porte du troisième ?

- Quel troisième ?

- Le troisième étage.

- Quel étage ?

- Laura…

- Quelle Laura ?

- Bordel.

- Et la cuiller à pot, et raconte-nous une de ces histoires… »

Laura était vraiment une chic fille. Belle, c’était comme le jour. Il aurait juste fallu trouver un moyen de la faire taire quelques instants et nous écouter, mais on était pas assez intéressant pour elle, Laura, dite Ralo ou Ras-l’eau. On avait je vais vous dire l’impression suivante : On était sous l’eau, incapable de respirer, et on voyait Ralo se pencher vers nous, elle dehors enfin au-dessus de la surface quoi et elle avait l’air de vous regarder bien dans les yeux et de s’intéresser tellement à ce qui vous arrivait et en fait non, elle était juste en train de regarder le reflet de quelque chose dans le miroir presque parfait de la surface du lac ou de l’étang ou de la piscine ou de la mare ou je ne sais pas moi de la flaque où par mégarde on était tombé et dont on ne sortirait plus jamais.

Voilà l’idée.

« Pedro, passe-moi le pot et la cuiller à pot, et raconte-nous une de ces histoires que… »

Mais impossible de l’impressionner, Laura. (Enfin la phrase exacte dans Zarya était Nothing would impress her, ce qui laisse encore une minuscule marge de manœuvre.) Elle avait déjà tout vu, tout entendu, tout senti, tout goûté. Elle avait tout fait. Elle était allée partout. Elle avait traversé tous les lieux-dits, toutes les mégapoles, tous les bleds arides, toutes les boîtes branchées-mafieuses, Abizi, Vegas, Bouts d’Habits. Elle avait vécu dans toutes les îles pacifiques ravagées par le Niño ou la Niña, bivouaqué sur toutes les plages lesbiennes de Mykonos, escaladé toutes les faces nord de l’hémisphère nord sud de l’hémisphère sud, franchi tous les déserts minés, toutes les lignes de démarcation économique et rallié en temps records avec un ami qui inventait des avions les 96 pôles cachés de la planète. Elle avait traîné aux côtés d’on ne voulait plus trop savoir qui dans des ghettos noirs, jaunes, rouges, verts, crétins, démocrates, des bidonvilles chinois, brésiliens, américains, pakistanais, serbes, croates, serbo-croates, couché dans des capitales en ruines, des bordels peints en or, des huttes dogonnes connectées au Web, des tranchées irakiennes inondées, des pyramides aztèques en bambou.

Et elle était revenue aussi limpide, aussi lisse qu’elle était partie.

« Une de ces histoires que tu connais si bien… »

Un visage aux traits d’une régularité et d’une finesse intimidantes. Juste cette cicatrice sur la pommette qui la rendait à peine plus humaine. Des yeux bridés comme des émeraudes très allongées. Des cheveux noirs et lumineux. Une démarche assurée, balancée, une danse quoi. (Le rythme ensorcelant de ses talons sur le carrelage du deuxième étage.) Des jambes de chasseresse, je sais pas si vous voyez la statue célèbre, là. Des hanches de guitare argentine. Des seins comme des grenades. J’me comprends.

« … et que tu racontes si mal. Pedro… »

Il ne fallait pas la regarder trop longtemps, Ralo la Belle.

Sinon c’était terminé.

On en devenait maboul et on finissait sa vie à déblatérer des clichés décuplés en essayant de les faire encore coller par un bout avec ce qui nous restait de vagues souvenirs du putain de réel. J’me comprends.

« Il était une fois, dans l’une des plus profondes grottes de la Calabre, trois brigands. Le chef dit à Pedro : Pedro, passe-moi le pot et la cuiller à pot, et raconte-nous une de ces histoires que tu connais si bien et que tu racontes si mal. Pedro passa le pot et la cuiller à pot et raconta son histoire : Il était une fois, dans l’une des plus profondes grottes de la Calabre, trois brigands. Le chef dit à Pedro… »

A bien y réfléchir ce putain de manuscrit n’avait strictement pas la moindre importance et tant qu’à se rattraper aux branches des livres ça rappelait un peu cette histoire racontée par Tom-ne-savait-plus-très-bien-quel-grand-écrivain-américain dans un livre ou était-ce le personnage d’un écrivain dans un film qui racontait comment un type un Russe un Ukrainien de Saint-Pétersbourg un de ces écrivains-fleuves légendaires qu’il admirait temps il ne se souvenait plus lequel était-ce bien un russe était-ce bien un écrivain était-ce bien un homme dans une ville assiégée il ne se souvenait plus laquelle mais genre Stalingrad ou merde était-ce sur Okinawa lors d’une trêve de quelques heures un écrivain un Américain et il voulait fumer une cigarette mais il n’avait plus de papier et Thomas ne se souvenait plus très bien si le type se décidait à arracher une à une les pages du manuscrit qu’il était en train d’écrire ou les pages d’un écrivain russe ou d’un écrivain américain mais c’était peut-être bien son propre manuscrit que du coup personne ne lirait et que lui-même ne finirait jamais et à la

limite

quand

on avait la chance de passer plusieurs heures par jour côtes à côtes avec une déesse comme Laura inutile de jouer les Job ou les Jonas en consignant ses complaintes à longueur de tablettes ou de fanons jaunis. Dans tout ce ramassis vitrifié-putride de catastrophes mondiales, toutes ces accumulations de guerres et de massacres à la machette et à la bombe électro-magnétique – rien n’arrivait à la merveilleuse cheville de Laura.

Je veux dire à la rigueur si Laura avait été parmi les victimes on aurait pu se loger une balle de .45 dans la boîte à outils spirituels ou vu l’à-court de munitions et d’armes dignes de ce nom tenter de laborieusement s’électrocuter en remplissant une bassine mais Laura était belle

et bien ici à l’abri dans ce formidable asile, bien protégée par tous ces chics types en costumes blancs, bien prise en main par tous ces docteurs bienveillants, bien prise en charge par cette étrange institution.

« Laura, j’ai comme une intuition. Ou un souvenir. Ou les deux. Ou ni l’un ni l’autre. Je peux te raconter quelque chose ? Je te promets d’essayer de faire moins de 5 phrases et…

- Désolée. C’est l’heure de la douche ! Salut l’oiseau… »

 

[1] Si des dieux ont un jour créé le monde en racontant des histoires alors raconter des histoires à quelqu’un de manière qu’il ou elle puisse les raconter à son tour à d’autres gens c’est comme être des dieux ensemble la seule question est si des dieux ont un jour créé le monde qu’est-ce que des dieux pourraient faire aujourd’hui ?

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commentaires

Albertine 18/07/2017 09:46

Ça file comme les nuages que j'ai devant moi; le vent les pousse pousse pousse masquant de temps à autre le soleil radieux.

riverrun 18/07/2017 10:02

https://www.albertinetrichon.com/mer2008?lightbox=imageg4