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14 juillet 2017 5 14 /07 /juillet /2017 20:23

8. L’association

128.0°E JCSAT 3 030614 124.0°E JCSAT 4A 030608

L’hiver approchait et qui dit hiver dit Joyeux Noël. On préparait les cadeaux. Maurice offrirait des dessins de Dieu-molécule (des carrés avec des yeux dedans, qui dessinaient toujours des paysages sincèrement désolés). Book donnerait à Laura sa carte du ciel pour l’hémisphère nord et l’hémisphère sud qu’il connaissait déjà par cœur à la naine blanche de magnitude 1 près et qu’il avait recopiée sur un vieux cahier d’école pour plus de sécurité. Ki présenterait les 24 mouvements de base du tai chi chuan. Stephen s’occuperait de la musique et on écouterait l’Oratorio de Noël, les concertos bandebourgeois I à CCLXVII et L’Art de la fugue de Bach mais Laura et Book avaient obtenu qu’il passe aussi un nouveau disque de Mariah Carey (wahoahahaihi !...) et un vieux de Thelonious Monk (tapadodo, tapadodo…), pour que ça soit juste avait dit Laura. Elle, de son côté, avait annoncé pour la veillée de Noël un défi mathématique niveau CM2. Bernard avait déclaré que Noël n’existait pas, qu’il ne donnerait de cadeau à personne et que personne ne devrait lui donner de cadeau, sous aucun prétexte, pourri ou non, un cadeau pourri étant pire qu’un face à face avec le néant et la pourriture c’est quand même une affaire au fond de goût. Ann préparait un cadeau pour Bernard, personne ne savait encore ce que c’était mais Bernard était prévenu. Loïc avait déchiré trois mille sept cents vingt-sept pages de ses manuels de Kommerz pour faire des guirlandes, cocottes, avions et millions d’éléphants en papier plus ou moins coloré. (La moitié était déjà partie à la poubelle pour diverses raisons sanitaires et sociales.) Philippe construisait un aréoport et une étoile en pâte à modeler pour Stephen et Laura. Thomas lirait un poème en l’honneur des rouges qui la rongent.

Le défi mathématique de Laura occupa tout le deuxième étage du jeudi 24 décembre à 20 heures au vendredi 25 décembre 6h33.

Elle avait posé un grand échiquier de compétition au milieu de la grande table du hall et déclaré : « Cet échiquier comporte comme chacun sait 32 cases noires et 32 cases blanches, dont en tout 64 cases. Finalement la couleur n’a aucune importance et n’est là que pour faciliter les choses. Si je pose 1 grain de riz sur la première case, 2 sur la deuxième, 4 sur la troisième, 8 sur la quatrième, etc., combien de grains de riz devrai-je poser sur la soixante-quatrième ? »

On se précipita à la cuisine pour rafler tous les sacs de riz, environ trente kilogrammes, sous le regard attentif de Laura qui fournit volontiers son passe-partout à l’équipe patiente. (L’équipe soignante avait déserté cette aile de l’asile pour Joyeux Noël.)

« Où tu as eu ce passe ? » demanda Thomas, impressionné.

« Avant il y avait une infirmière sympa » expliqua simplement Laura. « Et jolie en plus. Ils l’ont virée, naturellement. Je l’aimais trop.

- Comment ça tu l’aimais trop ?

- Je l’aimais. »

Le vrai travail commença.

Et ce fut un réel travail d’équipe.

L’échiquier de compétition était suffisamment grand pour que tous puissent participer confortablement au défi, mais les difficultés commencèrent à la sixième case où ils eurent tout de même beaucoup de mal à faire tenir 64 grains de riz basmati.

A partir de la septième case on vota et on décida d’approcher d’autres tables pour pouvoir continuer.

A la seizième case, lorsqu’il fallut compter un à un 65.536 grains de riz, on abandonna les tables et on continua par terre.

A la dix-huitième (262.144 grains) on avait vidé les 30 kilos de riz un peu partout sur les 200 m² du deuxième étage, infirmerie comprise, et on répartit les calmants entre Anne la Sainte et Loïc que l’affaire commençait à échauffer sévèrement.

Les autres, qui fatiguaient et se plaignaient du froit (le chauffage, pour une raison inconnue jusqu’à ce jour, avait été coupé pour Joyeux Noël), eurent droit à une double ration de rhum royalement fournie par Stephen le héros de la soirée.

D’un commun accord et pas mal ragaillardi, on décida alors de faire appel aux cuisines des autres ailes de l’asile, dont Laura la-très-belle avait aussi les clefs (« mais t’as pas les clefs du portail de l’asile carrément, qu’on se barre tous tranquillement – non ça j’ai pas mais là n’est pas la question – elle est où alors – la question est plus près de toi que ta propre poche de pantalon – quelle question – quelle question – tu fais chier Laura – tu fais chier Tom ») et on parvint en moins d’une heure à rassembler 11 grands sacs de riz presque pleins (167 kilogrammes), ce qui fit dire à Stephen que tout le monde écoutait maintenant que leur aile à eux, en comparaison avec les trois autres, était scan-da-leusement mal approvisionnée et qu’il en parlerait à ses parents et sa sœur qui ne risquaient pas d’apprécier.

A la vingtième case (1.048.576 grains) et vers 4 heures du matin quelqu’un qui devait venir d’une des trois ailes libérées et qu’on entendait travailler accroupi derrière un tas de riz complet suggéra une idée intéressante. Le temps de comptage s’allongeant à chaque case et il en restait tout de même 44, il devenait urgent de trouver un moyen d’abréger les opérations. Pour ce faire, pourquoi ne pas réutiliser les grains déjà comptés, pour remplir les cases suivantes ?

L’idée aussitôt adoptée à l’unanimité moins Loïc qui avait pris une trop grosse dose de calmants pour comprendre la proposition et qui fut dignement rapatrié dans sa chambre, on commença à rassembler activement les 19 premiers tas répartis jusqu’ici aux 16 coins de l’étage, mais Anne finit par avouer qu’elle avait déjà commencé à ranger certains des tas dans un sac (elle ne se souvenait plus trop de quels tas ni de quel sac sous l’effet des calmants), croyant qu’on n’en aurait plus besoin et qu’on gagnerait de l’espace.

« Du coup on a perdu pas mal de temps » fit Stephen en resservant une tournée de rhum.

Il y eut une période de flottement.

Ils étaient maintenant une petite trentaine de personnes dans le hall principal et regardaient ça un verre dans une main, l’autre bras ballant, les yeux vagues et l’esprit libéré.

Le riz avait envahi tout l’espace. Il y en avait dans les lits, sous les meubles, escaladant les abords des fenêtres et le pied des murs, grinçant sous les portes, comblant les lavabos des couloirs, dans les poches des manteaux, dans l’armoire de l’infirmerie, tapissant le palier du deuxième étage. Une poussière grise, parfumée, s’élevait de tout ça, enivrante, s’insinuant partout, à travers les vides et les cloisons, brouillard imperceptible. Où que le regard portât, le riz était devenu le grain de l’espace, et son esprit que rien ne pouvait endiguer allait relier toutes choses.

« Qu’est-ce que vous faites ? » demanda alors un type éberlué qui, en suivant les grains de riz qui tombaient à jet continu dans la cage d’escalier pour aller s’écraser avec un bruit doux et sec sur le parquet du rez-de-chaussée, était monté du premier étage un mouchoir sur le visage à travers les nuages.

On lui expliqua le défi mathématique mais au moment où l’espoir renaissait dans les cœurs à l’idée que les très-patients du premier étage qui commençaient mystérieusement à affluer pourraient peut-être se joindre à eux pour en finir avec tout ça, un sympathique moustachu à cheveux gris se mit à rigoler.

« Vous avez combien de sacs de riz ?

- En tout treize gros et cinq petits.

- Vous n’aurez n’en aurez jamais assez pour aller jusqu’au bout. »

Un silence consterné se propagea lentement à travers l’étage, de rizière en rizière. Seule Laura rayonnait.

« Comment ça ? Qui êtes-vous ? Pourquoi vous dites ça ? » demanda Stephen sur la défensive.

« Tout simplement parce qu’à la 64e case il vous faudrait 18.446.744.073.709.551.616 grains de riz. En supposant, je dis bien en supposant qu’un seul grain de riz ne pèse qu’un microgramme – ce qui est évidemment très en-dessous de la vérité – il vous faudrait dix-huit millions quatre cents quarante-six mille sept cents quarante-quatre tonnes de riz. »

Tous se tournèrent vers Laura qui acquiesça joyeusement.

« Peter a parfaitement raison. »

Un murmure de déception parcourut brusquement tout l’étage, de montagne de riz en montagne de riz.

« Et maintenant qu’est-ce qu’on fout avec toute cette céréale ? » demanda Stephen, excédé.

« Rien » dit Laura. « Le riz est symbole de prospérité.

- Par terre ?

- Surtout par terre.

- Alors on va se coucher comme ça ?

- Mais attendez ! Et le poème de Thomas ?

- Tom, lis-nous ton poème quand même… On va pas se coucher comme ça c’est Noël.

- Si on n’a pas lu le poème on ira pas se coucher.

- Thomas va nous lire son poème, bien sûr » les rassura Laura, et elle lui fit signe d’avancer au milieu de l’ellipse qui s’était instantanément formée.

Thomas sortit sa feuille de papier chiffonnée, la déchiffonna, avala un cinquième ou 6e verre de rhum que quelqu’un lui tendait dans un silence total et lut son poème à voix-rocaille.

 

LA PLUS LONGUE NUIT PRECEDE LE GRAND RETOUR (c’est un peu le titre)

Combien de pays inconnus avons-nous traversés invisibles, mes compagnons ?

Combien de rivages avons-nous vu apparaître à nos côtés vivants de brume infinie et d’échos et disparaître à regret, mes frères ?

Combien de fois avons-nous prié pour voir le pays de nos enfants et le lieu de nos premiers jeux, les pierres où nous posâmes la première fois nos mains divines, apprivoisant l’esprit des lions et des fougères, les plantes qui pour la première fois nous donnèrent leurs fruits, leurs feuilles, leurs branches et leur merveilleuse sève, pour que nous en replantions d’autres, mes sœurs de fortune ?

Jamais notre amertume n’a franchi nos lèvres durcies par le froid et l’espoir, amis perdus et rassemblés ici.

Et cette nuit encore, cette longue nuit menacée entre toutes, nos chants et notre silence seront de joie obstinée.

Car l’aube est proche, compagnons.

L’aube est proche du premier jour et de la première victoire.

 

Un tonnerre d’applaudissements, sans doute peu mérité mais sincère, ébranla toute cette partie avinée de l’asile. Thomas vida un autre verre-aux-lagons que lui tendait Laura. L’assemblée réclama la suite avec force cris & gestes. Thomas reprit son souffle et continua, le papier offert dans la main des vents.

 

Car enfin pourquoi s’effrayer des saisons et des heures ? Nous pouvons être les saisons et les heures. Pourquoi s’effrayer des carrefours et des chemins ? Nous pouvons être les carrefours et les chemins. Pourquoi s’effrayer du ciel et de la terre ? Nous pouvons être le ciel et la terre. Pourquoi s’effrayer de l’eau et du feu ? Nous pouvons être l’eau et le feu. Pourquoi s’effrayer des humains ? Nous pouvons être la parole, la beauté et le silence. Pourquoi s’effrayer de nous-mêmes ? Nous pouvons être le cosmos.

 

Les applaudissements fusèrent de plus belle. Thomas dut vider trois verres-à-feuilles-vertes et refuser les autres. Les larmes aux yeux, il chercha sa feuille et la retrouva dans sa main. Une comète rouge décolla du palier du troisième étage et vola en éclats bleus sur le parquet du rez-de-chaussée, carbonisant pas mal de riz et décuplant son arôme incendiaire.

 

Le vent solitaire et la foudre furieuse, les lacs impassibles et les montagnes lointaines sont nos alliés.

Le tigre infernal et la tortue millénaire, le phénix au regard infini et le dragon des hautes pensées, le serpent général et l’étoile immuable sont nos alliés.

Nous sommes libres et infinis. Eau qui s’élève et feu qui tombe.

Nous sommes invulnérables. Eau qui essaime et feu qui s’écarte.

Nous sommes les arbres dans le ciel et les oiseaux dans la terre.

 

Le riz vola aux 8 coins du cosmos et une pulsation déchaînée éclata du fond du deuxième étage, plus forte qu’un ouragan, plus râpeuse qu’une râpe à manioc, faisant sonner les vitres, les planchers et les murs. Stephen venait de lancer Interstellar Space de John Coltrane à fond les amplis.

Au bout du petit matin la répression de Noël fut évidemment terrible.

Et le poème confisqué pour incitation à l’insurrection.

MAIS.

 

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