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7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 12:38
(Très Brève) - 6. Le doute

6. Le doute

140.0°E Gorizont 25 (incl. 6.9°) 020326 138.0°E Apstar 1 030312 134.0° Apstar 1A 030525

La nourriture était écœurante, évidemment, et certains matins on trouvait même sur son repas-plateau soigneusement posée parallèlement à sa cuiller et son couteau à beurre en plastique une ampoule pharmaceutique (Ann commençait sans attendre à hurler, Philippe à rigoler, Maurice disait ravi « ça y est », Laura croisait bras jambes et cerveau en attendant la suite) contenant un liquide non-identifié avec une étiquette où était pourtant écrit en majuscules : VISHNA.

Ça entraînait invariablement une crise des surveillants et un sermon de la Direction en séance plénière.

Ne-bri-sez-ces-am-pou-les-sous-au-cun-pré-texte-ja-mais, martelait le Directeur, cacatégogorique.

Le-cou-pa-ble-se-ra-pu-ni.

Personne ne savait d’où venait le VISHNA.

Mais la plupart du temps on jouait toute la journée, bienheureux camés, et parfois on ne s’entendait plus parler soi-même, même enfermé dans sa chambre. On était relativement libre, sauf quand Stephen ou Anne avaient une crise et que les infirmiers bouclaient tous les habitants dans leurs chambres pour les calmer. Et même quand la porte de la chambre était fermée du dehors, d’une certaine manière on était toujours libre, peut-être même encore plus libre.

Personne ne venait plus vous embêter, pendant quelques heures. Pas de douche, pas de repas, pas de gymnastique, pas de blagues ridicules, pas de rendez-vous idiots, pas de drogues.

Pas de comètes.

Mais sortir dans le jardin c’était bien aussi. Il y avait, du côté sur, une grande pelouse dégagée avec une petite fontaine en forme de femme et un séquoia carré de trente mètres de haut.

Laura disait que c’était un bébé séquoia.

Cent-cinquante ans à tout séca.

Dans trois mille ans si tout se passait bien il serait encore là et tout aurait changé autour.

Les noms. Les formes. Les asiles.

Les canons.

Le climat.

Elle disait que ce séquoia était un dieu. Philippe rigolait en regardant Thomas. Laura demandait à Thomas s’il ne pensait pas, lui, que ça pouvait être un dieu, et Thomas disait si peut-être après tout, les Indiens en avaient bien appelé un mort à douze mille ans Eternal God.

D’après Laura c’était plus qu’un peut-être-après-tout.

« Saviez-vous », demanda-t-elle en commençant à enrouler-dérouler familièrement les cordons des capuches de leurs survêtements à eux deux sur ses deux index à elle une en se balançant paresseusement sur sa jambe gauche, la droite légèrement repliée et gracieusement posée sur la pointe des orteils, d’un côté puis de l’autre, les hypnotisant peu à peu, « que pendant la dernière glaciation, les gingkos qui poussaient trop au nord ont été sauvés par les ancêtres des Chinois, qui les vénéraient pour leur pouvoir de guérison ? Les gingkos et les séquoias sont parmi les plus anciennes espèces encore présentes sur notre planète, les mecs. Elles n’ont quasiment pas évolué depuis 70 millions d’années.

- Pourquoi ? » demanda Philippe, tombant définitivement dans le piège.

« Un gingko peut vivre 2000 ans. Un séquoia, encore plus. Vous vous êtes déjà demandé pourquoi, les émeus ? » demanda Laura en les attirant à elle par leurs maudits cordons.

« Non » avouèrent Thomas et Philippe, les yeux rivés à la merveille.

« Je vous rappelle que sept gingkos biloba au moins ont survécu à Hiroshima, alors qu’ils ne se trouvaient pour certains qu’à 1,2 kilomètre du Point Zéro, qu’ils avaient été soufflés par l’onde de choc (elle leur souffla légèrement au visage) et presque entièrement irradiés (elle les irradia légèrement). Vous avez une explication ? » demanda-t-elle en tirant irrésistiblement sur leurs cordons.

Thomas et Philippe firent non de la tête, incapables de se libérer du sortilège, tempes et têtes tropicales.

« C’est parce que ces deux espèces possèdent, à un plus haut degré que n’importe quel autre être vivant, la capacité de restaurer leur ADN lorsqu’il a été endommagé. Souvenez-vous de ça, les émeus. Ça peut toujours être utile. »

Et elle les relâcha brusquement, les laissant catastrophés de désir.

Ce genre de scènes.

Ensuite Philippe repérait tous les avions dans le ciel. Thomas les notait sur une feuille et il notait aussi leur destination parce que Philippe pouvait la deviner rien qu’en regardant le nom de la compagnie et la direction. Il disait : Mauritius. M, a, u, r, i, t, i, u, s, Atlanta, A, t, l, a, n, t, a, Naples, N, a, p, l, e, s, Djanet, D, j, a, n, e, t, Osaka, comme ça se pronounce. Djakarta, D, j, a, k, a, r, t, a, Reykjavik, R, e, y, k, j, a, v, i, k, Buenos Aires,  comme bons airs en espagnol ! Kiev, comme un chien qui éternue. Sarajevo alors là attention S, a, r, a, j, e, v, o. Nice, les mafieux. Boulay les Troux, B, o, u, l, a, y, espace, l, e, s, espace, T, r, o, u, x.

Laura disait que ç’aurait été bien des avions pour aller dans les étoiles et d’une étoile à une autre (histoire d’échapper à toutes ces conneries). Altaïr, A, l, t, a, ï, r. Elle demandait à Philippe si c’était possible de construire des aéroports dans les étoiles et Philippe se mettait à rigoler en regardant Thomas. Une fois, Laura lui avait demandé pourquoi il rigolait et il était devenu sérieux, il n’avait rien répondu.

C’était un automne très doux et on aurait dit que les feuilles ne voulaient mais alors pas tomber. Sur les peupliers-voiliers tout autour de l’asile elles s’obstinaient. En fait le vent les faiait parfois tomber en cascades mais il en restait toujours, vertes, jaunes, mordorées, moirées. Ils pouvaient rester des heures entières à les regarder, presque sans parler. De temps en temps seulement, Laura fredonnait quelque chose comme

Quand pleut l’eau poussent les feuilles…

Quand pleuvent les feuilles s’alourdissent les nuages…

Quand tombent les nuages pleut l’eau…

Quand pleut l’eau enflent les rivières…

Quand enflent les rivières…

Hours.

Et Philippe répondait : « Personne ne peut attraper une feuille qui tombe, parce que, le vent. »

Alors ils se levaient tous les trois d’un coup et ils se ruaient vers les arbres pour essayer de capter les feuilles qui tombaient maintenant à chaque rafale. Ils couraient dans tous les sens, trébuchaient, mains levées vers les peupliers, se cognaient les uns aux autres, poussaient des cris rageurs, ils riaient en se tirant par les épaules, corps alliés sans tomber.

Ce genre de scènes.

Thomas se demandait parfois s’il n’était pas en train de s’habituer à vivre parmi les fous.

 

(Extrait de la "Très brève Relation de la Destruction du Monde", 2002-2004)

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