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8 juillet 2017 6 08 /07 /juillet /2017 11:41
(Très Brève) - 2. Passivité

2. Passivité

169.0° PAS 2 030526 166.0° PAS 8 030604 164.0°E Optus A3 (incl. 5.4°) 030327

L’été était fini mais la vie continuait. L’automne finissait mais la vie continuait.

On était un peu seul à l’asile, sans visites, sans parfums d’arbres et de champs libres, mais c’était l’hiver après tout, et les gens étaient tous bien occupés.

Sous l’œil attentif des caméras de surveillance, Maurice cherchait régulièrement Dieu ou un virus ou le virus Dieu derrière le téléviseur et il avait déjà pris plusieurs coups de jus qui l’avaient envoyé directos à l’infirmerie. Laura la Belle réclamait Soleil en personne et personne d’autre que Soleil, à la rigueur la comète Hale-Bopp belle aussi dans la nuit de janvier 1997 ou même Lancelot mais personne premier deuxième troisième quatrième étage ne s’appelait Lancelot et personne premier étage deuxième étage troisième étage quatrième étage ne savait où le trouver. Stephen was very rich et sa famille lui apportait toujours des presents : des disques de Bach qu’il adorait, des travel books avec beaucoup de photos d’exotic countries and girls, et des maquettes de fighters, aircraft carriers, submarines, armored cars and stealth bombers qu’il mettait des semaines à abandonner. Bernard essayait toujours d’avaler des feuilles de journaux ou de magazines de la veille déjà périmés et il fallait que les infirmiers lui retirent tout de la bouche avant qu’il s’étouffe. Anne, criée la Sainte, arpentai-ait les salles du deuxième étage en psalmodian-ant heure par heure : « Tu ne tueras poin-oint… » et respectait scrupuleusement les dix commandements. (En tout cas jusqu’ici.) Loïc tranquille préparait le concours de la Haute Ecole de Commerce. Il disait un jour il vendrait les dessins et les peintures multicolores de tout l’étage et il deviendrait riche. Alors il achèterait une île volcanique dans le Pacifique sud comme celle des travel books de Stephen, avec villa de luxe, salle de cinéma, piscine olympique, cinq terrains de tennis, boîte de nuit, camping privé, serre tropicale, ménagerie, téléféérique, yacht de 950 chevaux à fond plexiglas, phare privé, piste d’atterrissage, jet supersonique privé, et il inviterait tous ses amis, pour toujours. Ki maîtrisait son chi, ou chi maîtrisait son Ki, on ne savait plus très bien. Philippe avait dix sur dix aux deux yeux, il piloterait le jet, il s’entraînait déjà au fond du jardin avec deux petites planches pour faire les ailes. Thomas Book, lui, écrivait un livre. Et le héros de son livre écrivait lui aussi un livre, mais légèrement différent, car dans tout l’univers il n’y avait pas deux choses semblables. Thomas Book écrivait un livre qui s’appelait Zarya, et le héros de Zarya écrivait un livre qui s’appelait Très brève relation de la destruction du monde. Ils écrivaient tous deux sur des feuillets blancs de format A4, au stylo-bille parce que dans la villa où ils étaient il n’y avait pas de stylo-plume.

Je vais vous dire là où ils étaient. On avait aménagé une sorte d’immense bâtiment perdu au milieu d’une forêt indéterminée, un mélange de lycée à la Jules Ferry et de college anglais, avec des briques rouge orangé à l’extérieur et des lambris vernis bien sombres à l’intérieur, et des vitres à petits losanges colorés tous les dix pas, où la lumière chaude s’écorchait. Le sol, à part dans les chambres des patients (lino jaune ou couleur merdasse), était un magnifique parquet luisant, tapis vieux mais fiers et rouges et bleus. Les portes, bien huilées, grosses serrures de cuivre éteint, faisaient plaisir à voir et à fermer. C’était quelque chose d’ouvrir une de ces portes. Il fallait bien réfléchir avant, si on avait réellement une bonne raison de pousser telle porte ou telle autre, ou aucune. Les escaliers en pierre de taille étaient destinés à être découverts un jour futur par les archéologues de l’an 12 009 (expédition Zhan Lien), longtemps, très longtemps après destruction complète et entière de la civilisation occidentale par les bombardiers stratosphériques et les hordes blindées de Liu Zhu Qiu au printemps 2468.[1] Ce magnifique escalier, dont toute la partie inférieure finirait, quelques millénaires plus tard, dans le hall central du prestigieux Musée de l’Homme de Beijin, s’élevait au centre de l’asile, sur une hauteur de trois étages. A chaque étage courait une passerelle métallique tout autour de la cage d’escalier, reliant les quatre ailes du bâtiment, disposées en croix. Cet escalier fut, au cours des ans, le théâtre de nombreuses chutes mortelles, mais fort heureusement, hors du cadre de l’histoire qu’on va lire.

 

[1] Voir Wiong Chen Ma, 12053 et Satoshi, 12061. Pour une vision critique de la période des Grandes Invasions, voir Davidson, 2501.

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