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27 juillet 2017 4 27 /07 /juillet /2017 08:36
(Très brève) - 19. Troubles et surveillance

19. Troubles et surveillance

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Ça calmait toujours tout de suite quand elle vous disait ça avec ses lèvres subtilement irisées et parlantes. (Surtout le coup des bulles.) Mais jamais assez.

« Moi par contre, je suis calme. Tu peux me le dire, non, comment sortir ? » demanda Thomas, même pas doucereux, en fumant tout doucement le bout de sa cigarette.

Laura le regardait de ses yeux chinois étincelants. Avec sa façon de se taire dans les moments importants elle lui rappelait bien une fille qu’il avait embrassée sous les pins, sur une arrière-plage des Landes, et qui l’avait regardé longtemps droit dans les yeux avant de poser ses lèvres sur les siennes la première fois, et qui l’avait regardé longtemps avant de s’en aller avec la caravane de ses parents la dernière fois. Les trois fois qu’ils s’étaient embrassés, ils n’avaient rien dit pendant des heures, cachés par la broussaille, jambes emmêlées, pieds tactiques. Juste à se regarder, à se caresser doucement, à se faire jouir l’un l’autre, avec le bruit des vagues et du vent dans les pins. Une fois Tom avait commencé à dire quelque chose de gentil mais la fille, peut-être une Vietnamienne, avait posé sa main à elle sur sa bouche à lui pour qu’il ne dise rien, alors au fond il n’avait plus jamais rien dit.

En se souvenant de ça en regardant Laura qui le regardait, Tom se dit que tout s’annulait-commençait.

Rien n’avait jamais eu lieu avant.

Tout aurait lieu après.

Rien n’aurait lieu après.

Tout avait toujours eu lieu avant.

« C’est toi mon chéri qui as fait apparaître ces rosiers sauvages au bout du parc ?

- Pourquoi tu me demandes ça ?

- Parce que l’autre jour tu avais dit que ce serait bien des roses trémières au bout de cette perspective…

- Oui, je l’ai dit.

- Alors c’est toi qui les as fait apparaître ?

- …

- Alors continue comme ça, Thomas Book. Tu es sur la Voie. Grâce à toi, l’heure de la Libération a encore approché. »

Elle se tut quelques secondes, des cheveux en désordre sur le visage, dans une aveuglade d’évidence.

« En fait elle est même déjà passée, l’heure de la Libération. Juste que vous les babouins avez les yeux, les narines, les oreilles, les intestins et les pores sans parler du reste trop encombrés – et la modestie trop mal placée pour l’entendre. Non, vous n’êtes pas des horribles – oh non vous êtes des putains d’enculés de fascistes de merde de travailleurs

- Peut-être qu’on est pas faits pour se faire tant de bien que ça toi et moi, Ralo, si tu me ranges dans le même sac que les autres.

- Quels autres, Tom ? Au fond, qu’est-ce qui fait de toi un être si différent ?

- C’est injuste de dire ça, Ralo. Enfin, injuste, pas injuste, c’est devenu une question bien irréelle dans ce monde-là, évidemment… La vraie question c’est : qu’est-ce qui fait du monde entier des gens si semblables

- C’est une question ?

- Pas vraiment. Même si j’ai du mal à me souvenir de l’ensemble je me sens parfois un peu sur la touche ou même carrément hors du stade et donc un peu isolé et ta présence m’aide à me dire qu’on est peut-être quand même quelques-uns à être différents. Ce qui ne fait pas de nous des gens qui se ressemblent, ils n’ont pas grand-chose en commun à part le fait qu’ils enfin que nous ne ressemblons pas à la... Putain, merde, j’arrive pas à exprimer ce que je ressens. Laisse tomber… »

Ils restèrent un petit moment accoudés à la fenêtre, attentifs à ce que leurs coudes ne se touchent pas cette fois-là, pendant que la cigarette de Tom n’en finissait pas de finir.

« Ce que je voulais dire, c’est que ça me fait de la peine que tu ne voies pas que moi aussi, je suis hors du stade.

- Désolée, Tom. Je ne voulais pas te blesser.

- Pas grave. Moi je ne cherche pas quelqu’un qui ne blesse pas les autres. Je cherche quelqu’un qui veille sur les autres. C’est pire. »

Pour une fois Laura ne savait plus trop quoi dire et ni plus trop quoi regarder.

Elle paraissait si fragile à cet instant que Tom eut bien envie de l’entourer de ses bras, mais ce fut ce moment qu’elle choisit pour enlever tous ces cheveux de son visage et le regarder pas tout à fait en face et lui dire : « J’en ai parfois un peu marre de veiller sur toi, Tom.

- Pareil, Laura.

- Toi, tu veilles sur moi ?

- Oui.

- Pourquoi tu dis ça, Tom ?

- Désolé, je ne me souviens pas. D’une manière que je ne comprends pas très bien, j’ai l’impression de veiller sur toi, et parfois j’ai l’impression que c’est réciproque.

- C’est réciproque. Et je n’en ai pas marre. Pardon, Tom.

- Zero Killed, Laura. C’est moi qui suis parfois un peu à fleur de peau. C’est peut-être les médocs ou la mémoire qui voudrait ressurgir.

- Oui, peut-être.

- Ou peut-être que je suis salement amoureux, que je voudrais juste être ailleurs avec toi et que je sais pas encore comment. »

Et il s’éloigna doucement, instinctivement, sans trop savoir pourquoi, pour aller finir cette cigarette infinie du côté des rosiers sauvages.

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