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26 juillet 2017 3 26 /07 /juillet /2017 23:38
(Très brève) - 18. Les causes

18. Les causes

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« Et pourquoi tu tiens tellement à tous ces bouquins ? » demanda Stephen en se retenant de partir à la poursuite de Philippe qui pilotait pompeusement sa maquette de bombardier furtif B2 Spirit à travers le deuxième étage.

« Moi, mon père il en a des milliers chez lui, des bouquins. Il a même l’original de Don qui rote.

- Quijote. Quixote.

- Ouais voilà, Don qui rote. Et pis des tas d’incumulables.

- Incunables.

- Incu… Ouais mais il les lit jamais tous ces bouquins. Je veux dire… Il bosse tellement, tu vois. S’il bossait pas tout le temps, je veux dire des journées de dix-huit heures quoi, eh ben il aurait même pas pu se payer les étagères pour ces foutus bouquins !

- C’est des belles étagères ? » demanda Thomas pour la forme, tout en s’allumant une cigarette, un détecteur de fumée désactivé dans l’autre main.

« Ouais, c’est des étagères en… en pi… en pitch

- En pitchpine ?

- Putain tu connais le pitchnine, Tom ? »

Tom regarda Laura. Laura regardait Tom.

« Ben ça me dit quelque chose, le pitchpine », dit Tom après un petit silence de réflexion. « Mais je sais pas quoi. Et ça n’a probablement aucun rapport avec ce que tu étais en train de dire, Stephen. Mais bref, si ton père a dans sa bibliothèque en pitchpine (c’est un bois précieux quasiment impourrissable, Laura, ne fais pas cette…

- Imputrescible, Tom. Pas impourrissable.

- Oui exact, imputrescible merci, Laura) des incunables du siècle d’or mais qu’il a la flemme de les lire, c’est peut-être tout simplement que ton père est un connard », lâcha-t-il avec un certain tranchant dans la voix.

« Non, Tom », corrigea Laura calmement mais sévèrement. « Stephen, ton père n’est pas un connard. C’est juste une victime. »

Stephen se mit à rigoler quelques instants avant de comprendre que Laura parlait pour de vrai.

« Mais euh… Comment ça une victime, Laura ?

- Une victime de l’éthique protestante et de l’esprit du capitalisme, tout simplement.

- Mais pourquoi tu dis ça ? Mon père il est même pas catholique…

- Pas besoin d’être catholique, protestant ou zoroastriste pour être une victime de l’éthique protestante et de l’esprit du capitalisme, Stephen. Dans le contexte récent, je veux dire en gros depuis la destruction des Nouvelles Indes, à peu près tout le monde est victime de l’éthique protestante et de l’esprit du capitalisme, à des degrés divers et variés. Tu ne t’es jamais demandé pourquoi, à l’échelle de l’histoire de l’humanité, le protestantisme était né quasiment au moment où Christophe Colomb avait découvert les Nouvelles Indes, Stephen ? Le 12 octobre 1492, Colomb débarque aux Bahamas. Le 31 octobre 1517, Luther publie ses fameuses 95 thè…

- Halloween…

- Tu n’as pas l’air de comprendre l’importance de ce dont je te parle, Stephen chéri.

- Non, tu as raison. Je ne comprends pas très bien, Laura…

- C’est normal. Si tu veux, en termes simplistes, mais ce sont peut-être les seuls que tu es capable d’interpréter correctement et il n’y a pas de honte à cela (après tout la honte n’est pas un sentiment accessible à tout le monde), ton père est l’un de ces millions d’êtres humains qui s’imaginent que lorsqu’ils font semblant de travailler ils valent plus que les autres.

- Mon père il fait pas semblant de travailler…

- Il a des cals sur les mains ?

- Non, pas sur les mains, mais il en a sûrement sur le cerveau.

- Sur le cerveau ça ne s’appelle pas des cals, Stephen, ça s’appelle des oreilles.

- Je… Je vois bien queque tutu te moques dede moi !

- Et en plus, putain, les gens comme toi et ton père ont un sens de l’humour à couper au couteau.

- Poupourquoi tu paparles de couteau ?! »

Thomas posa une main apaisante sur l’épaule de Stephen, et une autre main apaisante sur l’épaule de Laura.

« Excuse, Stephen, je suis un peu rude aujourd’hui » s’excusa Laura. « Ce que je voulais dire, c’était que…

- Tutu sais comcombien pèpèse la fortutune de mon pèpère ?

- Ben non, franchement… Je sais pas, Stephen… Genre huit ou quinze milliards ?

- …

- Beaucoup moins, sans doute. Alors ton père n’est même pas vraiment riche.

- …

- Donc bon, écoute, Stephen. Si le cosmos était de l’eau, l’argent serait de la pisse, tu comprends ? Ce qui veut dire qu’on en a rien à foutre. Ça ne se boit pas, on ne peut pas nager dedans, on ne peut pas se laver avec, ça peut juste à la rigueur servir de lotion anti-mycoses, de désherbant, quoi. On a calculé que finalement, si tu es perdu sans eau dans un désert, contrairement à ce qu’on a longtemps cru, il vaut mieux pas boire ton urine. Certes, elle est censée être stérile, mais elle est saturée de toxines en tous genres. Ton corps aura besoin d’encore plus d’eau pour filtrer ton urine. Mais je crois que je me suis un peu éloignée du sujet. Non ?

- N’essaie pas de m’embrouiller avec ton… ton éthique de Chinetoque et ton esprit de l’Africanisme, Laura.

- Je t’embrouille pas, Stephen. Là où je veux en venir, tu sais, mon chou, c’est que sans les livres, impossible de s’en sortir.

- Qu’est-ce que les livres viennent faire dans cette histoire de pipi et de désherbant dans le désert ?

- Tu me demandais pourquoi je lisais des livres.

- Ah oui, ok. Et donc ?

- Et je te répondais que sans livres pas moyen de s’en sortir.

- De s’en sortir… d’ici ?

- D’ici, par exemple.

- Mais mon père il est pas ici ! Il a pas besoin de sortir d’ici !

- Si, Stephen. En un certain sens, ton père est ici.

- Avec nous ?

- Quand on est ici c’est difficile d’être avec quelqu’un, à moins d’être vraiment, vraiment très proches.

- Mon père est ici ?!

- Tout le monde est ici, d’un certain point de vue, tu comprends, Stephen ?

- Mon père est au deuxième étage ? Tout le monde est au deuxième étage ?

- Premier, deuxième, troisième étage, 110e étage, sous-sol. Peu importe. Tout le monde y est. Et jusque-là. Donc l’important maintenant c’est : comment s’en sortir ? Stephen, réponds-moi franchement : est-ce que ton père sait comment sortir ?

- Non…

- Tu sais pourquoi il ne sait pas ?

- Non…

- Parce qu’il n’a pas lu les livres.

- … Mais toi, Ralo… t’as lu les livres, toi ! T’es tout le temps à lire des livres !

- Non, Stephen, pas tout le temps. Quelqu’un qui passe son temps à lire des livres n’a rien compris aux livres. Enfin je pense.

- Ouais mais tu lis vraiment beaucoup et tu penses beaucoup pour ton âge !

- Comment ça pour mon âge ? J’ai quel âge d’après toi ?

- Non mais Laura ça m’intéresse pas ton âge… Ah, tu comprends rien… Donc toi tu sais comment sortir d’ici ?

- Bien sûr.

- Tu sais comment sortir ?!

- Je te dis que oui, bordel. »

Stephen écarquillait les yeux. L’air lui manquait. On aurait dit qu’il essayait de faire des bulles. Il regardait Thomas. Il regardait Laura. Il regardait le bombardier B2 Spirit en phase d’approche dans l’axe du couloir, soutes à bombes ouvertes, Philippe accroché aux ailes. Il regardait Zhuangzi. Il regardait par la fenêtre les grands rosiers sauvages mystérieusement apparus quelques jours plus tôt à l’autre bout du parc.

« Mais alors, si tu sais comment sortir, Laura, pourquoi tu sors pas ?!... »

Thomas la regardait lui aussi maintenant, et avec attention. Il se demandait comme elle allait s’en tirer cette fois-ci.

Laura se mit à sourire d’un air sincèrement-j’ai-la-pitié-pour-toi et lâcha l’argument fatal.

« Sincèrement, Stephen. J’ai la pitié pour toi. Et si je m’en vais comme ça, si je m’en sors toute seule, qui va vous montrer la Voie ?

- Mais montre-la-nous ! Sérieux, Ralo… Montre !

- Tu dois d’abord te calmer, Stephen. Sinon tu ferais tout foirer. Quand tu seras calme et que tu arrêteras de faire des bulles, je te la montrerai, la sortie. Calme-toi mon chéri. On a encore pas mal de temps devant nous. Et sèche tes bulles. »

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