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26 juillet 2017 3 26 /07 /juillet /2017 08:59
(Très brève) - 17. Entraînement

17. Entraînement

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Ce qui était vraiment bien avec Ralo, c’était qu’elle lisait des livres.

Je veux dire, vous avez déjà fait l’amour avec quelqu’un qui lisait des livres ?

Je veux dire, tout le monde avait abandonné. Stephen n’avait jamais sérieusement lu Plan d’évasion.

Imaginez la catastrophe !

Vous avez lu Plan d’évasion, vous ?

Par exemple, le sol de la cour est peint comme les murs de la cellule centrale. Cela explique la crainte de se noyer qu’avait le Curé. Castel entoura les îles par cette apparence d’océan pour que les transformés n’entreprissent pas de voyages vers des régions d’interprétation imprévisible. Les miroirs des cellules périphériques proposent des images connues, qui écartent le fond ininterprétable de la cour.

Ça va loin, non ?

Mais Laura, oui. Elle lisait tout ce qui lui tombait sous la main. Elle se faisait des stocks provisoires de survie psychique qu’elle trouvait le moyen de planquer quelque part. De temps en temps un infirmier tombait sur l’un des stocks et crisait. Bouclage instantané des nuts. Fouille systématique, pièce par pièce, m² par m², cube par cube.

« Malheureusement, les livres », avait dit un jour le docteur en séance plaignante de l’équipe soignaire, « sont à manipuler avec précaution. Nous aimons tous la culture. Nous aimons tous que les gens soient cultivés. Mais laissez les gens se cultiver tout seuls et vous courez à la catastrophe. C’est comme si vous laissiez les gens construire leurs propres maisons. Elles s’effondreraient sur eux. Les gens n’ont pas les connaissances nécessaires pour se construire des maisons sûres. Les gens n’ont pas non plus les connaissances pour choisir ce qu’ils lisent. Si vous les laissez construire leur propre psychisme, il finira par s’effondrer sur eux. C’est à nous, qui les soignons, de choisir pour eux ce qu’ils peuvent lire. Le problème c’est qu’ici, chaque patient est un monde à part. A l’extérieur, dans la société, le top 10 des best-sellers du moment est une valeur sûre et joue pleinement son rôle d’étalon socio-affectif. Mais ici, nous n’avons pas le temps, même si c’est notre travail, de découvrir quelle lecture aurait réellement un rôle réintégratif pour quel patient. J’espère que le terme réintégratif est clair. Donc même un Musso, un Werber ou un Margaret Atwood pourrait avoir des effets dévastateurs sur la psyché de nos protégés. Nous aimerions savoir. Mais nous ne savons pas. Nous aimerions savoir ce qu’ils peuvent lire sans danger. Mais nous ne savons pas ce qui les structurera, ce qui les détruira. Je pèse mes mots. Donc ne les laissons pas se construire des immeubles en torchis, des pavillons de carton, des tours de papier. Très simplement, évacuons de leur quotidien tous les livres. C’est une étape nécessaire pour reconstruire les gens que nous voulons reconstruire. Om bziy ùoric pzd fr mobtrd sir mrd ùibzod mobtrd. Hum, pardon. Je veux dire : il vaut mieux pas de livres que les mauvais livres. »

Une politique évidemment appliquée à la lettre à tous les niveaux de cet asile inespéré.

Mais Ralo experte en quatre ou cinq dimensions trouvait toujours une bouche d’aération, un oreiller pourri, une serpillière définitivement sèche, une boîte de chaussures neuves ou une armature fêlée de TV où serrer ses butins.

Zhuangzi (Tchouangtseu) était la pièce maîtresse de sa bibliothèque clandestine, une espèce d’éternel roi-singe[1] régnant sur un cosmos informe, épique et souterrain, jamais trouvé par l’équipe soignaire.

Ralo avait perdu L’Art de la guerre.

Elle avait perdu le Livre secret des samourais.

Elle avait perdu Clausewitz.

Elle avait perdu Guérilla dans le désert.

Elle avait perdu Souvenirs de la guerre révolutionnaire.

Elle avait perdu Au-delà du Fleuve et sous les Arbres.

Elle avait perdu l’intégrale 1994-1996 des communiqués du Comité Clandestin Révolutionnaire Indigène de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN).

Elle avait perdu Laozi (Laotseu).

Elle avait perdu le Yi King et ses 64 hexagrammes.

Elle n’avait jamais perdu Zhuangzi.

Impossible de comprendre où elle cachait ce bouquin.

« Comment tu fais ? » lui demandait parfois Thomas incrédule mais amusé, après une énième razzia infirmante qui laissait le deuxième étage pantelant-spasmique.

« Tu comprends », lui répondit un jour Ralo en lui massant fermement la nuque à la hauteur du cervelet, « Connaître c’est entrer en contact avec la réalité et la prévoir.

- Euh, c’est bien joli, mais qui a dit ça ? »

Ralo haussa ses jolies épaules dans le miroir qui faisait face à Thomas.

« A ton avis, manchot du bulbe ?

- Zhuangzi ?

- Eh oui.

- Mais comment peut-on entrer en contact avec la réalité, Laura ?

- C’est mon nom.

- Hein ?

- Laura. Ralo. Ras l’eau. Reste au ras de l’eau. »

Et elle fit le geste de petites vagues mignonnes avec deux mains mignonnes.

« Mais quelle eau, Laura ?

- Imagine que tout le cosmos, c’est de l’eau, Tom.

- Je peux pas imaginer ça.

- Alors ne l’imagine pas. Sens-le.

- Ok, ok. C’est facile de faire des phrases sentencieu…

- Non. Ça prend cinq secondes à dire mais il m’a fallu toute ma vie pour comprendre-trouver cette phrase. Le cosmos c’est de l’eau. Alors ne dis pas que c’est facile, espèce de Jean-Foutre. Les mots ne sont jamais faciles. Les mots sont dangereux et avec toutes les apparences d’une nonchalance extrême je les utilise avec toi comme un maître du sabre avec son élève.

- T’as pas vraiment l’air d’un maître du sabre, Ralo.

- T’as pas vraiment l’air d’un bon élève, l’Oiseau.

- C’est quoi un bon élève ?

- C’est de l’eau.

- Fuck !

- Fuck aussi, c’est de l’eau. Mais tu finiras peut-être par comprendre… »

 

[1] Roi-singe : personnage légendaire de la littérature chinoise, plus connu sous le nom de Sun Wukong. Le narrateur de la Très brève relation de la destruction du monde ne sait visiblement pas que Sun Wukong appartient à la mythologie bouddhiste et non taoïste. Pour une analyse complète de cette surprenante méconnaissance de la culture asiatique chez le narrateur de la Très brève, cf. Se Wrong & Christine About, 2137.

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