Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 juillet 2017 4 20 /07 /juillet /2017 13:06
(Très brève) - 14. Grand avoir (1)

14. Grand avoir

105.0°E AsiaStar 030514

Ce qui était le plus difficile, le soir de premier printemps, c’était de tenir la chambre 209. On aurait eu envie de courir dehors entre les prunus mais on pouvait pas. Mesure de sécurité exceptionnelle valable trois jours pour tous les pansionnaires (« alerte au pôle Haine »). Alors l’ennui était palpable au 2e étage. Dans la chambre de Thomas Book, il avait pris la consistance d’un roman de Musso offert par un infirmier bien intentionné. Tom soupira, s’alluma une cigarette, jeta le bouquin par la fenêtre et se mit à réfléchir. Il avait l’impression d’avoir perdu encore des choses précieuses pendant ces sept cent soixante-dix-sept semaines de biture hivernale. Pourtant les souvenirs continuaient d’accourir. Mais c’était comme des lignes de partitions déchirées ou des morceaux de miroirs un peu trop fracassés. Jolis mais chaque morceau renvoyait à autre chose lointaine et probablement impossible de les recoller tant qu’on ne les avait pas quasi-tous. A moins bien sûr que

Ce qui était loin d’être évident.

C’était beau et (mais/ou/donc ?) précieux, ces molécules de la mémoire, ces filaments du self, ces bris de pellicule d’argent sous verre... Mais Tom ne pouvait pas en faire grand-chose, sauf jouer aux lumières sur les murs comme avec les montres au Cours Préparatoire mais la maîtresse antillaise se moquait tellement belle que tu avais honte et plus jamais ne recommençais.

« Il faut que tu te souviennes », dit Laura.

« J’ai capté, Laura. Passe un autre disque. Je n’y arriverai jamais comme ça.

- Tu ne prends pas ça assez au sérieux, Thomas Book. Ce soir, je coucherai avec Stephen.

- Couche avec qui tu veux. Si tu penses que tu peux me punir en allant coucher avec quelqu’un d’autre, t’as vraiment rien compris à la vie. En tout cas à la mienne. Moi si je couchais avec quelqu’un d’autre ce serait pas pour te punir, Ralo. Ce serait pour punir la société toute et entière sauf toi (que je ne considère même pas comme appartenant à la société et c’est un compliment) tout comme chaque fois que je couche avec toi, c’est une punition contre la société entière, sauf pour les autres femmes avec qui je couche (que je ne considère même pas comme appartenant à la société et ce n’est pas une insulte).

- Putain. Tu couches avec moi pour punir la société ?

- Je parlais même pas du plaisir de coucher avec quelqu’un, notamment avec toi. Ça c’est la partie évidente. Enfin je crois. Et ne te monte pas la tête, mais c’est un truc au-delà du plaisir. Il y a une dimension ontologique. Par exemple moi quand je couche avec toi, j’ai l’impression d’être un unicellulaire du protozoïque qui dégèle.

- En fait, t’es pas si romantique que ça, Tom.

- Pourquoi je serais romantique ?  Avec toutes ces équations qui me rôdent dans le cervelet tu t’attends à quoi, Râle-Ô, à ce que je me creuse la cervelle pour t’offrir un dîner aux chandelles sur le toit de l’asile ?

- Avoue que ça aurait de la gueule.

- Bon.

- Et puis l’amour courtois, ça te dit rien ?

- Je préfère l’amour « courons ensemble ».

- Hein ?

- En termes clairs, je pense que la perpétuation artificielle de l’amour courtois, si elle n’est pas radicalement subversive, est la continuation de la domination masculine par d’autres moyens. Mais j’avoue que je m’exprime pas toujours limpidement.

- Si, si, je comprends, Tom… » fit Laura en fronçant les sourcils d’un air subversivement douloureux. « Mais tu pourrais continuer à me faire la cour subversivement. Comme quand tu m’attachais avec une corde subversivement, il y a bien longtemps.

- Je crois pas que j’aie fait ça un jour.

- C’était une nuit. C’était subversif mais ça ne manquait pas de ra-di-ca-li-té », fit-elle en s’étirant les grands obliques bien en rythme.

« Laisse-moi me concentrer s’il te plaît, Ralo. De quoi tu veux que je me souvienne ? Et comment tu veux que je me souvienne si t’arrêtes pas de me perturber ?

- Je te perturbe pas. Je te bouscule. Parce que moi j’aimerais bien que tu te souviennes de tout. Pas juste de la bonne vieille cause. Mais de ce que tu me faisais à moi quand je venais chez toi.

- Là tu es subversive ?

- Radicalement.

- Du coup je peux te déshabiller ?

- On vient de manger y a 32 minutes. On est en pleine digestion. Moi quand je baise c’est du sport. Vu ton état, il vaut mieux qu’on continue à te souvenir.

- Bon… Laura, tu sais ce qu’il y avait dans mon bouquin ?

- Quel bouquin ?

- Celui que le docteur a brûlé ?

- Ah. Celui-là. Je me souviens pas de ce qu’il y avait dans ton bouquin, Tom.

- Des avions », souffla Philippe par la porte entrebâillée, Maurice et Stephen perchés sur ses larges épaules.

Partager cet article

Repost 0
Published by riverrun
commenter cet article

commentaires