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19 juillet 2017 3 19 /07 /juillet /2017 17:11

12. Décadence

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Cette nuit-là, quatre infirmiers en costume blanc vinrent le chercher-finie-la-rigolade et le descendirent directos au sous-sol.

Book était à peine réveillé, assis sur le béton. Il attendit quelques minutes immobile, les yeux encore aveuglés par la lumière des couloirs, assis dans le noir et un petit courant d’air.

Puis quand ses yeux se furent réhabitués à la pénombre, il distingua deux soupiraux en haut d’un mur dans son dos, par où passait la lumière dérisoire d’un réverbère très loin au fond du parc. Près de lui, un lit rudimentaire était suspendu au mur avec des draps sales et une vieille couverture mitée. Il faisait assez frais dans la pièce, pour ne pas dire glacial, et Book était en pyjama à rayures. Il se glissa sous la couverture et s’endormit.

Au petit matin ce furent quatre hommes en costume noir qui le réveillèrent d’une bourrade dans les côtes.

Book s’assit sur le lit qui, à la lumière du jour et après frottage des yeux, était plutôt une planche accrochée au mur avec une paillasse pourrie dessus.

« Bon. Qu’est-ce qui vous prend ? Qu’est-ce que je fous dans ce caveau ? » demanda Book en regardant autour de lui à la recherche d’un truc pour échapper à l’ennui.

Le type le plus proche se baissa à sa hauteur et le regarda droit dans les yeux.

« Êtes-vous prêt à nous parler, capitaine Sankara ? »

Book ne se fatigua pas à soutenir trop longtemps le regard de cette brute épaisse. Il jeta un coup d’œil aux trois autres types postés stratégiquement dans la salle. Ils pesaient dans les quatre-vingt-dix, cent kilogrammes par tête.

Il faisait toujours aussi froid et on n’entendait rien du dehors.

Book regarda à nouveau le type penché vers lui dans les yeux avant d’observer attentivement ses chaussures. C’étaient des Adidas Trekking noires qui lui rappelaient quelque chose. Le genre de pompes qu’on utilisait quand on en avait marre des rangers en cuir réglementaires de l’Armée. Mais Book ne se souvenait plus comment il savait ça.

« Je suis toujours prêt à parler. J’adore parler. J’adore écouter aussi, en tout cas les gens qui parlent bien, enfin je veux dire ceux qui ont vraiment un truc à dire, mais j’adore parler. Alors de quoi voulez-vous parler ?

- Capitaine Sankara, vous savez très bien de quoi nous voulons parler.

- Qui est le capitaine Sankara ? Parce que je ne sais pas si le gentil docteur du 2e étage vous l’a dit, mais apparemment l’été dernier j’ai reçu plusieurs coups sur la tête et j’ai perdu, c’est un peu triste, la mémoire.

- Et vous savez très bien de qui nous parlons, capitaine Sankara. Et si vous ne vous en souvenez toujours pas, c’est…

- Bon. J’ai moi aussi une question, monsieur… Lebeaucostume. C’est une question très délicate, alors prenez bien votre temps pour trouver une réponse adéquate. Est-ce que oui ou non vous vous fou-tez de ma gueule ? »

Le costume produisit une espèce de sourire qui ressemblait à un piège à ours.

« Capitaine Sankara, vous n’êtes pas obligé de jouer les amnésiques. Et si vous êtes réellement amnésique, votre seule chance de sortir un jour d’ici est de retrouver la mémoire. Mais je suis presque sûr que vous n’avez rien oublié et que la petite comédie de l’amnésique vous arrange bien. Pour le moment. Mais à la limite… Si tel n’est pas le cas, je voudrais faire appel à votre sens civique tout neuf. Quelqu’un qui repart réellement de zéro a forcément le sens civique, n’est-ce pas ?

- Je suis presque sûr que j’ai toujours eu le sens civique au plus haut degré, monsieur Lecostume, même à l’époque où mon cerveau marchait correctement, s’il y en a eu une. Vous pouvez toujours y aller carrément. On verra bien ce que ça donne. S’il s’agit de sauver la société, en tout cas, je suis votre homme.

- Capitaine Sankara, nous…

- Donc le capitaine Sankara c’est moi et vous répétez ça à chaque phrase pour que je m’en souvienne ou que je m’en persuade. Ok, pourquoi pas ?

- Les choses ne se présentent pas bien pour vous. Nous aimerions savoir les noms de vos amis. Je veux dire de ceux qui sont encore en liberté, dans la nature.

- Dans la nature…

- Ces personnes, voyez-vous, nous posent un problème. Un grave problème. On peut dire que jusqu’à un certain point, la sécurité de la Nation est menacée.

- Qu’est-ce que la Nation ?

- La vie de dizaines de millions de personnes est menacée, capitaine Sankara. A court terme, probablement. Et c’est au moins en partie votre faute, à vous. Sans votre collaboration rapide nous serions obligés de passer à des méthodes qui personnellement me répugnent mais qui si vous persistez dans le déni pur et simple de notre problème pourraient s’avérer incontournables.

- C’est à cause de mecs comme vous que je suis dans le cirage, en fait ? C’est vous et vos potes qui m’avez fracassé le crâne cet été ? Et maintenant vous voulez que je collabore ? Mais dites donc, et si je commençais par vous botter le cul pour me rafraîchir la mémoire ? »

[Ici s’intercale une scène de combat glorieuse et dérisoire.]

Pendant trois semaines les cafards blancs lui firent avaler les doigts dans le nez des comprimés bleus, blancs, noirs et lui infligèrent deux piquouzes par jour. La majeure partie du temps il était dans une chambre capitonnée, en camisole, ou entravé sur un lit confortable dans une chambre plongée dans la pénombre. On avait dû lui trouver un nouveau traitement sympathique. Des images, des sensations et des phrases se télescopaient en permanence dans ce qui lui servait encore de tête. De vieux souvenirs tout neufs, des parfums qu’il n’avait pas sentis depuis des années, des histoires et des rêves étranges ressurgissaient à certaines heures précises de la journée ou de la nuit.
 

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